ACTE TROISIÈME mi
lière; ne voyez en moi que l'ami, l’ami le Sid dé-.
voué, le plus indépendant, le plus calme aussi, que les Charance aient pu choisir dans leur entourage...
ARMAURY
Une question, monsieur l'abbé. Comment êtesvous à Londres? Je croyais n’avoir à faire qu’à Gaston de Charancé; je présumais bien aussi que le père devait être là, mais votre présence me laisse supposer... s
< ; L’ABBÉ
Encore une fois, que vous importe, monsieur?
Vous avez été suivi, rejoint, — que vous importe par qui? M. Gaston de Charance et son père m’ont prié de les accornpagner; je me suis dégagé de tous mes devoirs professionnels pour ne pas manquer une oëcasion que je jugeais nécessaire. oui, nécessaire. Monsieur Armaury, il faut que je vous
parle, et, quañid vous m’aurez entendu, je crois que .
vous ne persisterez pas dans votre résolution ni dans vos actes; je le crois fermement...
| ARMAURY Le NET / L F L'e Et qu'est-ce qui vous le fait supposer?
L'ABBÉ La douleuf, monsieur Amaury, la douleur.
Oh! j je ne me mêle que de ce qui me regarde; ne
à £ * Din Lib: 2
Te RE RE ME NT D NE D RER To RE” VIERGE FOLL HN | croyez pas qu’une seule fois je ferai allusion à Mme Armaury… Vous avez pris, dans votre -vie privée, telles déterminations que vous avez voulues... Moi, je ne suis ici que pour représenter les intérêts.. (Mouvement d'Armaury.) la détresse, en tout cas. de la famille à laquelle mon attachement me lie, et que vous venez de plonger dans une affliction que vous ne pouvez imaginer. Non, en vérité, mon. sieur, je vous assure, vous ne l’avez pas imaginées sans quoi votre cœur aurait hésité, votre cœur aurait maintenant le mouvement spontané qui répare et qui efface. La plupart des actions néfastes que l’on commet vient de ce qu’on ne s’est pas assez vivement représenté leurs conséquences; mais, une fois que les images parviennent à notre cerveau, l’être tout entier se trouble et rétracte. Je vous supplie, entendez-moi; je vous supplie, il est temps encore. Aucun scandale n’a éclaté, vous : pouvez rendre cette enfant à ses parents; votre fuite en Angleterre peut être expliquée par un simple voyage d’affaires, il n’y a pas eu de témoins . évidents; il le faut, monsieur Armaury.… Vous : auriez pitié, si vous voùs rendiez compte de l'in-. tensité de leur douleur. La pauvre Mme dé Charance n’est plus qu’un corps sans âme, c’est le mot. Elle aimait cette enfant, elle la chérissait d’une fa- Fà çon à la fois si tendre et si ingénue.. C’est un effondrement sans limites. Vous atteignez cette fa- ES as,
DAQ UE
As TS
AT ; as RE mille dit sa cute TRE E ue ce qu elle | a eu jusqu’iei de plus valeureux LIL ny à plus qu'un Le père écrasé, anéanti, qui va avoir à répondre de- . vant le monde du. deuil le plus lourd et le plus la- < mentable qu'on puisse porter. Oh! je sais! je ne trouve pour vous exprimer tout cela que des épithètes bien banales! Il faudrait que vous voyiez la chose, ka chosel… Dites-moi que vous avez fui dans un mouvement instinotif, dans une de ces minutes tragiques qui frappent quelquefois les 4 hommes les plus intelligents et les plus élevés... ce qu'on appelle le beau sombre; eùr le mal à aussi sa | beauté sombre et il a toujours séduit les hommes | de pensée. Mais, monsieur, il y a aussi le beau radieux, qui vient du renoncement et qui, vous le verrez, est une émotion très douce, très pure, très | grande... cu vous allez leur rendre leur enfant, n'est-ce pas? Je vous en adjure, au nom de leur na-
vrement, Vous le devez, monsieur Armaury; c’est | une question de devoir sacré. :1Ÿ$
°. ARMAURY
En votre âme et consoience, en toute Vote bonne toi, vous êtes sûrement convaineu que je commets une “lâchèté si je ne me ronds pas à votre prièrel Eh bien, | moi, je pense le contraire; je pense que c'est en vous rendant. cetite petite que je serais un 02e UE Dan ux. fe
142 LA VIERGE FOLLÉ L’ABBÉ Un lâche?
ARMAURY
Absolument! Ohlje ne discute pas ma faute: mettons que j’ai agi mal, abominablement... soit! Il ne me vie.t pas à l’idée une minute, notez-le, de justifier l’homme dont le devoir succombe à l’entrainement de sa tendresse et je ne veux pas prétendre à la liberté absolue de nos passions. Non: j'ai aimé, c’est mon excuse, mais ce n’est qu’une excuse. Seulement, à l’heure présente, la faute est accomplie, elle est irréparable. Maintenant, il n’y à plus en face de nous que ses conséquences. Eh bien, sans que vous vous en doutiez, car vous ne
vous en doutez même pas, tellement vous avez foi.
en votre propre morale, vous venez me proposer une vilenie.. Désormais, j'ai acquis d’autres devoirs,
.monsieur l'abbé, une autre responsabilité, celle que
je me suis créée vis-à-vis de cette petite, de ce
nouveau foyer. Ne sursautez pas, je n’ai pas peur du mot: foyer. J’ai maintenant charge d'âme et de.
destin, et de quelle âme, de quel destin fragile! Et, en fuyant cette responsabilité-là, c’est alors.
que je serais un lâche et un hypocrite! Oui, au nom
du même principe; que vous consacrez et glorifiez :
à l'autel, celui qui fait que deux êtres s'engagent en
n (2 { , re
Va Le
an © ACTE TROISIÈME or s'aimant à quelque chose de sacré, dont ils acceptent les conséquences, au nom de ce même prin-. cipe je ne me reconnais pas le droit de rendre à sa vie passée une enfant qui n’est plus en état de la vivre, ni de s’y résigner. J’ai maintenant la garde d’un cœur, d’un cerveau que j'ai animés, et qui,
j'en ai la conviction, ne peuvent plus se passer de moi. Ah! si je n’avais pas cette conviction-là, ce serait tout autre chose, et je saurais renoncer à ma propre passion. Seulement, il s’agit ici d’un amour mutuel que vous pouvez trouver abominable, mais qui atteint, à mes yeux à moi, une grandeur immense... Oui, la pauvre petite, je la défeadrai maintenant contre les vrais malheurs qui l’attendraient, si j'étais assez pleutre pour l’abandonner, contre la détresse, le spleen et la diminution d’elle-même. Je redouterais pour elle les pires possibilités, même la mort. oh! vous voyez que je suis orgueilleux !.. Je la défendrai contre tous, et je la rendrai heureuse, monsieur l'abbé, je la rendrai gaie, {e la rendrai saine... je veux la sauver, non la perdre! Rien ne n’arrachera à cette sauvegarde,
et comprenez-moi bien, monsieur l’abbé, sur ma
conscience même, je déclare qu’en agissant ainsi :
je fais acte. d’honnête homme. À mon tour, je vous
dis : c’est une question de devoirl... Vous, au nom
d’unemorale danslaquelle vous avez une foi absolue et qui vous aveugle, vous exigeriez une simple in- À Î d » \
(A4: LA VIERGE FÔLLE
famie.. Car c’est en vous rendant cette Sur que - je commettrais l’infamiel...
L'ABBÉ
Nous sommes séparés, monsieur, par tout un océan d'idées, de convictions! Vous réndez-vous compte que ce que vous réclamez, en fait, c’est la polygamie pure? Je ne discute même pas, laissez-moi simplement constater qu'avec votre morale à vous, ce serait rapidement l'anarchie... Ces idéeslà, c’est la fin de la société.
ARMAURY
C’est le commencement de l’amour!.…
L’ABBÉ
Ii faut vivre avec son époque et son temps, mon-
sieur! Nous ne sommes pas les gens de avenir,
nous sommes les gens du présent, et nous devons nous soumettre à ses mœurs, à ses usages et à son code... (Souriant.) mon cher bâtonnier..
| | J’apprécie l’allusion; mais, ce qu’il y a d’extraor-
dinaire, c’est que vous parlez de la société comme
un de ses représentants! Allons done, monsieur l'abbé, vous êtes plus que moi en marge de la so-.
ciété, vous ie avez fui le devoir social Si]: j al piei- FC
ace | TROISIÈME 155 nement suivi Ja loi d'amour, vous, vous l'avez reniée et, pour la société, cela revient au même, cel: est pirel \
L’ABBÉ Vous vous trompez. Mon célibat n’est pas en marge de la société. Il ne nuit au moins à personne.
ARMAURY
Allons! Allons! vous êtes bel et bien un individualiste acharné, mon cher abbé! Mais, si champion inattendu que vous vous fassiez de la vie moderne, vous n’allez pas jusqu’à prétendre sérieusement, je l'espère bien, que la société a harmonisé les choses de l'amour et que tout est bien dans le meilleur des mondes? Voyez mon cas de séducteur, justement. On m'interdit de subir, comme je le veux, les rigueurs de ma conscience. Périsse cette enfant plutôt que le principe! Non, non, croyez-en ma compétence, je me suis penché sur les codes. La société n’a pas trouvé la solution de l’amour.
L’ABBÉ Non, c’est la religion.
ARMAURY Pas plus la religion, car elle a mis le péché à fa base de Famour, et c’est là une faute impardonnable et dont les conséquences ont été incalcu-
lables. C’est à cause d'elles qué nous ne nous c prenons pas en ce moment, ni J'un ni l'autre, et que vous me faites une lâächeté de ce que j pee mon. courage...
; L’AZLÉ UNE
Courage facile, qui accumule des désastres | x des ruines, C’est le courage du moindre fort. PAPE
ARMAURY, De
Quelle erreur!…. Je vais où je dois aller... à CR
des plus grandes ruines, monsieur l'abbé, Vous ve nez me parler ici d’autrés ruines, celles, dite vous, |
de cette famille éplorée.. Eh bien, elles ne sont que ruines d’amour-propre, des atteintes. à pra __ conventions respectables, mais qui n’atteig ent © aucun bonheur vivace. Ces gens-là seront très : : affectés, je vous l'accorde, mais ils ne perdront Jeur À fille que s'ils le veulent bien. Is n'éprouverent | que des blessures mentales, et il ne tiendra à 1 é eux de les dominer... Cette douleur-là n’est rien, rien, en comparaison de celle qu éPE ONE 2
i) faut que j'aille du côté des plus grand
L'ABBÉ, qui se contient dificilement depuis quelg Des plus grandes? J'ai promis que je noncerais pas le nom de Mme Armaurÿ.
Silence. — Armaurs awied tristement, 6 22 Mon du vom qui à résonné; a parole CZ
ARMAURY
Oui, ma pauvre femme, monsieur l'abbé, ma pauvre femme! Voilà le seul désastre; il est immense, et l'amour a aussi une puissance destruetive qui est bien son côté le plus misérable, Ah! la malheureuse! Ce qui est vrai pour un amour est aussi vrai pour l’autre. Les deux foyers sont en balance... Ah! la terrible balance! Et quel caleul affreux que de s’en remettre à la décision du plateau qui penche le plus. (avec efont.) Permettez moi de vous dire, pourtant, que je suis le seul en mesure de pouvoir estimer le degré des deux catastrophes entre lesquelles j'ai le choix... Je connais ma lemme, c'est une courageuse, c'est une énergique...
pr.
L'ABDÉ