‹ La vierge folleChapitre 8 sur 87 · LE DUC CARE · texte numérisé non relu

LE DUC CARE

Si, si, ma femme arrive. Vous allez la voir. Je

l’ai devancée seulement de quelques minutes pour

lui éviter ces explications atroces.. Nous avons besoin de votre secours, monsieur l'abbé, et c’est “pourquoi je vous ai fait venir. D’abord, vous êtes

AM Ce proue à qui nous devions crier notre “chagrin, |

AÛTE PREMIER 9 L’ABBÉ Votre femme doit être bien accabléel.….

LE DUC

Oui, naturellement, naturellement... elle se lamente, maintenant; elle eût mieux fait de prévoir et de surveiller sa fille. Tenez, même dans sa douleur, il y à quelque chose d’inconscient.. Vous la connaissez, une femme charmante, esprit droit. mais cervelle d’oiseau.

L’ABBÉ À

Je connais Mme la duchesse, je la connais, monsieur le duc. C’est une femme remarquable, un peu...

non point... évaporée, mais un peu enfantine. et si - prise par ses devoirs mondains!

LE DUC ; La voici très triste, effondrée autant que moi, la

pauvre Gabrielle! Mais, je la souhaiterais plus éner- gique et surtout, monsieur l’abbé... je suis heureux

même de vous entretenir seul à ce sujet. je voudrais que, vis-à-vis de Diane, elle se montrât d’une

sévérité indispensable... d’une fermeté en rapport

avec la faute. Oh! certes, elle en a bien l'intention, :

- mais un mot de sa fille peut la bouleverser, une

: futilité peut démentir les plus solides résolutions. | si

10 LA VIERGE FOLLE L’ABBÉ Je comprends, je comprends. J’aurai la main.

LE DUC

Enfin, je compte sur vous dans la circonstance, n'est-ce pas? I] faut sauver cette enfant à tout prix, . s’il en est temps, hélas! Certainement, ma femme est aussi atteinte que moi, mais, comment dire? la portée morale de ce qui nous arrive ne l’atteint, pas de la même façon, comprenez-vous? Elle est aussi affligée, elle est moins indignée. Les femmes. malgré tout, ne sont jamais tout à fait mdignéss par l'amour. Et puis, c’est étrange, la pureté de N leur fille, — est-ce parce qu’elles sont femmes? n’a souvent pas, à leurs yeux, la même valeur représentative.. tandis que pour moi, moi le père... c’est un effondrement infinil.. Oh! je ne parle plus même de l’avenir perdu de la malheureuse. car, socialement, elle est perdue... je pleure aussi égoïs- | tement; je fais allusion à la joie charmante qu by 0 a à caresser le visage pur de sa fille, à: pressér: 1160 soir, le corps intact de son enfant... C’est une présence dans la maison, sur toute la vie, si délicate, si joyeuse!.… Ah! on a raison d’attacher à la virgi-! nité cette superstition de bonheur! Et mainte- 0 nant, monenfantflétrie,.… abominablement vicieé. 004 devenue vilainement femme! Tenez, je me sens |

2 e AT À

ACTE PREMIER 1 devenir fou de rage, je ne sais pas ce que je me déciderais à faire. Oh! vengeance, vengeance du plus

laid des crimes!

L’ABBÉ

Non, vous ne vous porterez àaucune extrémité! Je vous en conjure.. Vous le devez pour l'avenir de Mlle Diane. Le silence!.… le silence surtout!

LE DUC

Parbleu! Je lé sais bien, nous sommes jugulés... Il n’y a rien à faire contre ce cochon-là!.. Il est bien tranquille! I peut aller porter ses jolies mœurs dans d’autres familles, il n’aura pas tous les jours une proie de race dans le genre de celle-cil.… Et comme c’est bien d’un roturier, d’ailleurs, d’avoir osé flétrir cette jeune fille du monde sans souci dé l’effroyable avenir dont il la gratifiait!... Estimons nous encore heureux si ce monsieur ne nous laisse. pas un bâtard sur les bras!

L’ABBÉ Monsieur le duc!

£ 8) LE DUC

Évidemment. Qu’en savons-nous? Dans son monde à lui, cela ne tire pas à conséquence... une jeune fille avec tare est probablement d’un négoce À facile... j je ne sais pas, moi! Tandis que, chez nous, à une époque où ne sanene nous autres aristocrates

n’avons plus que le savoir-vivre àopposerausavoirfaire, le mal n’est pas le même! Chez nous, la jeune fille qui tombe, comment la relever dans cet ordre de choses où la faute lui est comptée si durement et où la perte de sa vertu atteint jusqu’à sa famille! Qu'est-ce qu’elle va devenir, mainte nant? Comment la marier? Ça va être du jolit Une future catin! | L’ABBÉ

Que non! il ne faut pas s'exagérer les conséquences.

LE DUC

Ou alors à quel célibat orgueilleux, à quel sale marchandage est-elle destinée... ma Dianette! Ah!

Pavais-je assez prédit à ma femme! Voilà bien la punition de frayer avec n’importe qui. Lui, il s’en moque, parbleul!... Un détournement de mi- - neure, il connaît ça! C’est son affaire; il en’ a plaidé plusieurs fois et probablement avec succès... il re-

querrait son propre acquittement et il l’obtien-

drait!.. Avec applaudissements encorel |: ,

L'ABBÉ ë \

Comréent RAS Faut-il entendre par Le

LE DUC

J’en ai trop dit! Tant pis! A vous seul, monsieur __ l'abbé, je ne cacherai pas son nom.

ds:

ACTE PREMIER F todi L’ABBÉ Je me considère lié autant que je le serais par le secret de la confession.

LE DUC

Oh! ïl ne s’agit pas d’un lascar quelconque, à la responsabilité plus ou moins atténuée par l'alcool, la noce. non, non, ma fille a l'honneur d’avoir été la maîtresse d’un homme éminent, admirablement conscient de ses actes, dévoué aux causes de la jus- tice, défenseur attitré de l'honneur, un homme de grand talent, l’ éloquence du barreau, comme vous celle de la chaire. quarante ans, officiel, ex-bâtonnier, conseil de l'Ordre... Admirable, vous dis-je! le gredin!.. Armaury. |

L’ABBÉ

Comment, Armaury, l'avocat?

LE DUC Oui, oui, d'assises. le saint François d’Assise, comme on l'appelle spirituellement au palais. C'était mon avocat! Vous voyez que j'ai eu la main

heureuse! Je lui confiai, il y a quelques années, un procès embrouillé d’héritage,… vous savez, mes

biens d'Évêquemont?.. A la suite de quoi, relations suivies. Sa femme est agréable; lui, passepour

un beau parleur, séduisant, il: at bien à table

ou au fumoir. les avocats et les chirurgiens de nos jours sont l’étincellement des diners. C’est bien un signe de l’époque, d’ailleurs * les deux bistouris, celui du flanc et celui du cœur. Ma femme s’en est toquée, les a invités dans notre château; puis, l’été dernier à Dinard, on a loué les propriétés voisines; auto, tennis, yacht, vous voyez ça d'ici; la coqueluche de ces dames. Voilà le résultat! Et l’on croyait qu’il flirtait avec Mme de Bellines; il se créait des alibis!... Il s’est rapproché de ma fille en connaisseur; sournoisement, il à müûri le fruit, il l’a ébranché petit à petit.

L’ABBÉ, l'interrompant, EE

Monsieur le duc, mais c’est affreux tout ce que vous me dites là! Comme je vous plains! (I lève vers lui son visage navré.) Une question, je vousprie:s agit-il d’une liaison suivie ou avez-vous affaire à un. de ces malheureux vicieux... (ll cherche mentalement dans son vocabulaire.) un de ces amateurs de fruit vert comme il y en a tant, qui ne savent pas, dit- -On, résister à leur Rp è Fe

LE DUC

Non, monsieur abbé... ça, c’est pour les journaux.. non! pas le maniaque vieillissant, pas la recrue de police correctionnelle; nous sommes mieux servis! Nous avons affaire à un,de ces em.

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