‹ La vierge folle: pièce en quatre actesChapitre 10 sur 29 · LE DUC, LA DUCHESSE, M"' ARMAURY · texte numérisé non relu

LE DUC, LA DUCHESSE, M"' ARMAURY

M"'* Armaury. — Bonjour, chère amie. Je vous demande pardon de devancer un peu votre rendezvous. Je suis très en avance, n'est-ce pas? mais je dois être justement à quatre heures et demie chez M"" ^fallet pour la répétition du concerto,... vous savez ?

I^A Duchesse. — En effet!

M'"' Armaury. — Et, d'ailleurs, j'ai, de sa par*, beaucoup de reprochas à vous faire; elle m'a charj?ée

de vous dire qu'on ne vous voyait plus, qu'elle s'ennuyait de vous...

La Duchesse. — Très bien...

M*"* Abmaury. — Mais tout cela est secondaire. Vous m'avez fait venir, c'est que vous avez quelque chose à me dire ou à me faire faire... Vous permettez?.:, les violettes de la rentrée.

rine

Elle tend à M de Charance le bouquet.

La Duchesse, gênée, gauche. — Merci.

M™* Armaury. — Qu'est-ce qu'il y aî Vous savez que je suis toujoui^ à votre entière disposition et que... (Klie les regarde.) Oh! mais, ce doit être sérieux, vous avez l'air tristes, ennuyés: que se passe-t-ilT

Le Duc. — Vous ne vous en doutez pas?

M"" Armaury. — Du tout, par exemple!... Pas plus que mon mari... je pense... car il vous a vu 1'...

Le Duc, lui coupant la parole. — Votre mari, madame, est le dernier des misérables !

M"'* Armaury. — Plaît-il?

Le Duc. — Un être abject... un bandit!

M"* Armaury. — Je ne saurais tolérer, monsieur, ces paroles...

Elle se lève, toute blême, sans comprendre.

Le Duc. — Et si je ne lui casse pas la figure, c'est bien parce que je ne le peux pas.

M™* Armaury. — Vous êtes fou !

Le Duc. — ...parce qu'il nous a mis dans une situation où la vengeance n'est même pas permise.

M™* Armaury, suppliant la duchesse du regard. —

Mais c'est épouvantable!...

Le Duc. — Et si vous êtes ici, madame, c'est justement parce que je ne suis pas certain de résister au plaisir de lui casser la figure la première fois qu'il se trouvera devant moi...

M"** Armaury, retrouve assez d'énergie pour se redresser. — Monsieur, je crois au contraire que, devant de pareilles paroles, un tel accès de déJmence... je n'ai qu'à me retirer... Mon mari est là pour vous répondre.

Le Duc. — Non, madame!... Et je ne peux pas lui demander raison!... C'est bien ce qu'il y a de pire!... Mais j'ai des volontés à dicter. Nous aurons la main, vous et moi, madame, à ce qu'elles soient tenues, j'en réponds! Allons donc, ne faites pas tellement l'étonnée! Votre responsabilité envers nous est aussi engagée, car vous étiez nos amis intimes, vous connaissiez la valeur et la moralité de votre mari...

M"* Armaury, rejetant son manchon sur la table. —

Monsieur, je vous somme de vous expliquer!... Voas prononcez les paroles les plus abominables... et devant sa femme... je ne sais comment vous osez... Le Duc. — Votre mari a déshonoré ma fille, entendez-voas !

M"* Armaury, dans un cri terrible d'indignation. —

Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!... vous mentez! C'est effroyable de me dire des choses pareilles!... Une preuve !... une preuve ?

Le Duc. — J'en ai mille. Allons, ne tergiversons lus, lisez cela, voiis serez fixée...

Il lui tend une lettre. Elle la lit. Ses mains s'agitent. Un grand temps. Elle ne dit plus rien. Et puis, elle parle, à mots vagues... sans voix... dans une sorte d'hébétude.

M"*' Armaury.

Quelle horreur !... Jamais

je n'aurais cru une pareille chose de luL.. Oh! le misérable!... Obi comme je vous demande pardon! Vous qui aviez été si bons, si amis pour nous!... Quelle horrible chose, mon Dieu!

Le Duc. — Faites de cet homme ce que vous voudrez, mais qu'il disparaisse de notre vie, entendezvous, à tout jamais... que jamais il ne cherche à revoir ma fille, même un jour, que pas une fols je ne le retrouve sur mon chemin... veillez-y, madame, veillez-y, si vous tenez encore, si peu que ce soit, à la peau de ce misérable individu, et si voils surmontez le dégoût qu'il nous inspire à tous.

M™* Armaury. — Oh! cela, je m'y engage de tout mon pouvoir. Je vous certifie, quoi qu'il advienne maintenant de mon existence personnelle, que jamais votre fille ou vous-même ne vous trouverez en présence de M. Armaury. J'en fais mon affaire. 11 ne manquerait plus que cela!... Malheureusement, pour le mal accompli, il n'y a pas <}e réparation possible...

(Ses yeux ont l'air de fouiller désespérément tout un passé.)

Comment a-t-il osé une pareille chose?

Le Duc. — Vous dites juste, madame: de réparation, il n'y en a pas.

La Duchesse. — Non... Notre chère petite Dianette ! Si vous saviez, si vous connaissiez les détails ! C'est un crève-cœur qui s'étendra sur toute notre vie.

M™* Armaury. — Oh ! comme je vous plains ! Je ; ne puis vous certifier qu'une chose, madame, c'est que vous n'entendrez plus jamais parler de nous, ni de lui, ni de moi.

Elle dit cela d'une voix polie, presque humble.

Le Duc, vivement. — Je désire même que nous prenions des dispositions à ce sujet.

M"* Armaury, l'arrêtant du geste. — Une seconde, je vous en prie, une seconde... vous venez de m'envoyer le coup à bout portant, j'ai du plomb dans la tête... mais ça va pa.sser... le temps de me remettre...

Le Duc. — C'est tout notre bonheur qui s'écroule...

M"'* Armaury. — Oh! je vous comprends. Mais c'est aussi le mien qui s'en va... Je vous demande pardon de le pleurer.

Elle va en chancelant à un fauteuil et met la tête dans sa main.

Le Duc, la regarde pleurer. — Bien que j'en aie douté, je l'avoue, bien que j'aie cru un instant que vous plastronniez pour couvrir la faute de votre mari, je vois maintenant que vous n'avez pas plus que nous soupçonné l'ignoble vérité. Pardon, si la colère m'a emporté, pardon de ma brutalité, madame, mais nous avons tous été ses dupes, par trop naïves. Cet homme avait tout un passé et toute une réputation qui le garantissaient si bien ! Je m'excuse de ne pouvoir, à votre douleur, apporter plus de ménagement, mais il nous a distribué à chacun un lot de souffrances que nous ne pouvons départager. Prenons-en chacun notre charge; ce n'est pas vous qui porterez la plus lourde!... Vous en aurez une en tous cas réparatrice dans une certaine mesure, celle de faire com- I prendre à votre mari qu'il doit disparaître de notre vie, et...

A ce moment la porte s'ouvre.

Diane, s'arrêtant net sur le pas de la porte. — Pardon !

Le Duc, furieux et courant à elle. — Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est?...

Diane. — Rien. Je venais apporter ce que vous m'avez demandé.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Le Duc. — Sors!

Elle s'approche et glisse sur la table, en la dissimulant et en la retournant, l'aquarelle cartonnée. Il y a ut) silence tragique. M""* Armaury et Diane se sont regardées, et puis, sans rien dire toujours, Diane, baissant les yeux, ressort, masquée par son père anxieux.

M"* Armaury, s'est le^ée et s'est appuyée à la cheminée. — Ah! quel regard nous venons d'échanger, cette enfant et moi!... La voilà donc, celle qui m'a pris mon bonheur!...

Le Duc. — Non, madame, celle-là, c'est la victime. Il l'a flétrie !

M™* Armaury. — Il l'a aimée!...

Le Duc. — Je ne pense pas que cela soit une excuse !

M"** Armaury. — Non, ça, c'est ma douleur à moi, c'est mon lot, comme vous dites!... car, enfin,... je me permets d'observer qu'il ne s'agit pas tout de même d'un viol; d'après ce que j'ai lu à l'instant, il me semble bien que votre fille était plus que consentante... Elle l'aimait!... Ils s'aimaient.

Le Duc. — Eh bien?... Après?

La Duchesse. — Se faire aimer d'une jeune fille, lui tendre le piège de l'amour pour la faire trébucher, comme c'est difficile. Nous autres, femmes, nous savons comme il est aisé de troubler n'importe quelle enfant de seize ans!...

M"" Abmaury. — Puis-je vous demander de jeter les yeux sur une de ces lettres?...

Le Duc. — Au choix, tenez...

Elle Ht. mais ses yeux se brouillent sans doute, car ne peut continuer.

M""' Armaury. — Non, non... reprenez ces choses, c'est trop affreux... ça fait trop de mal... J'en sais

plus qu'il ne faut... (Elle répète toujours machinalement.)

Ah! je n'aurais jamais cru cela... de lui!...

Le Duc, résolu. — Vous allez le revoir, madame. C'est à vous qu'incombe la mission de lui apprendre que tout est découvert. Dites-lui qu'il a la vie sauve, mais qu'il n'ait pas le malheur de chercher une seule fois, une seule fois, entendez-vous, à revoir ma fille, ou à correspondre avec elle!...

M"*' Armaury. — Je l'ai promis, soyez sans crainte.

Le Duc. — Ce n'efet pas tout. Que jamais un mot, un sous-entendu ne lui échappent... pas une parole qui puisse compromettre sa victime.

M"* Armaury. — De ce côté aussi, je pense que vous n'avez rien à craindre.

Le Duc. — Sait-on jamais?... Il ne lui reste qu'à ajouter la vantardise à l'infamie... Une Charance, c'est flatteur!

M"* Armaury. — J'obtiendrai tout cela, c'est peu. Mais, à votre tour, je vous en supplie, monsieur, promettez-moi le silence. Que rien ne puisse atteindre notre honorabilité, notre situation. Je n'ai pas d'enfant, mais j'ai des parents.

. Le Duc. — Nous devons tirer, madame, les uns et les autres, les mêmes avantages du silence, si noas l'utservons rigoureusement.

M"" Armaury. — C'est ça... c'est ça... .Te vais rentrer. Oh ! je ne sais vraiment plius où j'en suis !... Ce que la vie nous réserve tout à coup! (A m"" de Charance.) Je ne peux pas vous dire, madame, combien j'ai honte pour mon mari, combien je suis navrée de vous avoir amené cet homme, car, enfin, je suis res-

ponsable, nos relations, à toutes deux, ont précédé les siennes.

La Duchesse. — Ne vous excusez pas, vous avez péché, comme nous, par inadvertance... pas plus que nous!

M*"* Armaury, se lève. — J'ai les jambes, peu solides.

La Duchesse. — Je compatis profondément, chère madame.

M""* Armaury. — Bah ! moi, ce n'est pas la même chose que vous ! Il y a deux catastrophes... la mienne est moins grave... Ohî... d'ailleurs, je ne suis pas embarrassée de ma personne... je ne suis pas une pleurarde, moi... Seulement, tout de même, on a beau être solide...

La Duchesse. — Voulez- vous que je vous fasse chercher une voiture?

M™* Armaury. — C'est inutile... J'ai la mienne en bas...

Le Duc, comme s*il craignait d'avoir .oublié l'essentiel.

— Et surtout, qu'il n'aille pas se mettre en tête qu'il me doit une réparation... ni même une explication. Sa disparition et son silence ne seront pas une dernière lâcheté. Si je vous dis cela, c'est qu'on ne sait pas ou va se nicher l'amour-propre de certains hommes ! En ce qui concerne la rupture de nos relations, si l'on s'en inquiète, nous trouverons des motifs d'offense plausibles,.., et, quant à mon fils, Gaston, coname je le connais, et qu'il serait capable celui-là d'aller lui cracher au visage, nous ne lui dévoilerons rien, (il s'arrête.) Allez, madame. Soyez sûre que nous vous

plaignons de vivre à côté (Les mots de haine jaillissent comme malgré lui de sa bouche.) d'un pareil forbau, de

ce gibier de correctionnelle!

M*"* Armaury, avec un haut-le-corps instinctif. —

Laissez-moi me retirer, monsieur. Quelle que soit sa faute, quoi qu'il ait fait, je ne puis oublier que c'est mon mari, et que je porte son nom... Permettez-moi

de m'en aller... (Elle salue avec dignité. La duchesse l'accompagne à la porte.) Oh! madame, pour la dernière fois que je franchis votre salon, je vous en prie, ne m'accompagnez pas. Le geste serait de trop.

La Duchesse. — Mais si, comme d'habitude...

C'est au moins nécessaire pour nos gens... pour la domesticité...

M"'* Armaury. — Dans ce cas!... (Elle se retourne.) Adieu, monsieur...

Aussitôt qu'elles sont sorties, le duc se précipite à la porte de gauche par où est sortie Diane.

Le Duc, dans le couloir, appelant d'une voix courroucée,

— Diane! Diane!... Où es-tu? Arrive ici, arrive! Ah! tu étais là!... Tu n'étais pas dans ta chambre... tu écoutais aux portes, n'est-ce pas? Je t'y prends!...

(Il pousse violemment Diane devant lui.) ConUDCnt t'eS-tu

permis d'entrer ici, tout à l'heure, quand je t'avais donné l'ordre de monter là-haut?

Diane. — Mais, papa, c'était pour l'aquarelle.

Le Duo. — Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai!... Tu venais épier ce qui se passait, tu avais peur,... car ce n'était pas cette femme que tu comptais trouver ici, mais luL..

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