‹ La vierge folle: pièce en quatre actesChapitre 14 sur 29 · MARCEL ARMAURY, DIANE, KETTY · texte numérisé non relu

MARCEL ARMAURY, DIANE, KETTY

Long litence. Puis peu i peu, graduellemcnl. U voi>, de Iifarcci s'élive.

Armauby. — Ma chérie, ma chérie, petit amour, ma retrouvée, lu ne peux savoir aprJs les atijroissr*; de ers joitrs-ci, après coite sensation affreuse ilo l'avoir perdue pour toujours, ce que e'est que de retoucher ta robe... tes sants, les rubans de (es Konlieifi, d'avoir la certitude que tu es là. J'avais perdu tout espoir, je ne comptais plus que sur le miracle. J'étais si certain de ne plus revoir l;i figure et j'escomptais déjà des années d'obscurilé; tu étais déjà pour moi comme une chose morte. Je

classais déjà u agine o mes so i e rs,... tes pholograph es da s la p e L o le nble de ne plus me ra[. peler jo a f e I-iifin, c'était

affieu\ Q elle do le r f Je e oudrais piuB repasser par là ! Tu ne peux pas 60iip{;onner les ' sept diables de jours que je viens d'endurer.

Diane. — Et moi, Marcel, et moi! Quand je te

Armai-ry. — Ob! donne-moi le coin frais de ta bouche, le petit coin oii l'air passe.

Diane. — Attends... auparavant!...

Armaurt. — Oui.., (u as raison... bonjour à le?; laiiis... Je les oublinis, les pauvres cliéries!

Kettjr, dans le fond, rangeant une nlise.

L'ILLUSTRATION THEATRALE

Kettt. — Mademoiselle, nous avons laissé le corsage de dentelle que mademoiselle m'avait dit de prendre et puis le petit manteau de voyage.

Diane. — Ça ne fait rien, nous nous en passerons.

Abmauby. — Nous devons faire rougir cette malheureuse Ketty... Mais, tant pis, maintenant ! (ii va à elle.) Comment avez- vous eu le temps, la présence d'esprit même, de descendre une valise?

Diane. — Tu sais que Ketty est comme une petite souris dans les couloirs... Elle a escamoté ça...

Armaury. — C'était risqué... Si on avait vu la valise, comment t'en serais-tu tirée?... (A Ketty.) Et, d'abord, êtes-vous certaine de n'avoir pas commis d'imprudence?

Ketty. — Oh! certaine, monsieur.

Armaury, revient à Diane. — Vovons, maintenant que je suis sûr que tu es là, car ça me paraît à peu près sûr cette fois, mettons de l'ordre dans toutes ces idées un peu chavirées... Exactement, où es-tu en ce moment? où?

Diane. — Comme nous en étions convenu dans nos deux dernières lettres, exactement comme je te l'ai dit dans la dernière que Ketty t'a apportée. Je suis arrivée à réaliser tout notre petit plan. Avec maman, tu sais, c'est toujours facile!

Armaury. — Bref!...

Diane. — Bref, je suis en ce moment à Reuilly, parce que, à la veille de partir pour le couvent de Lodelinsartf ayant été touchée par un repentir auquel tout le monde croit à la maison, j'ai témoigné du désir d'aller dire adieu à l'abbé Roux. Maman doit venir me reprendre à cinq heures à l'église; mais, comme c'était préparé entre nous, Ketty s'est amenée, il y a une demi-heure chez l'abbé, soi disant parce qu'on me demandait subitement à la maison... Nous avons descendu comme des folles les escaliers... Quant à maman, lorsqu'elle arrivera chez l'abbé, nous serons loin... donc rien à craindre... Tu peux t'en rapporter à moi... On est persuadé de mon repentir; j'ai tout accepté depuis huit jours, mon départ pour le couvent était minutieusement organisé, trousseau, maile, etc.. 11 n'y a rien à redouter...

Armaury. — Ketty, avancez un peu ici... Ketty, vous êtes un an^ anjçlican... Mais, pouvez-vous nie jurer que vous n'avez mis personne au courant de nos projets?

Ketty. — Personne, monsieur.

Armaury. — On peut être absolument sûr de vous ?

Ketty. — Oui, monsieur. J'aime tant mademoiselle et j'ai confiance en monsieur... Je suivrais mademoiselle au bout du monde...

Armaury. — On ne vous en demande pas tant...

Mais le petit jeune homme blond qui, à Dinard, vous suivait sur la plage...

Diane. — Oui, Ketty, votre flirt, vous le quittez de f^aieté de cœur?...

Ketty. — Oh ! le chauffeur du marquis de Riom?... Que mademoiselle ne s'en occupe pas. (Un temps.) Elle peut avoir confiance en moi...

Armaury. — Mais vous n'avez commis aucune...

indiscrétion? Le chauffeur blond ne sait pas où nous allons?

Ketty. — Mais je ne le sais pas moi-même, monsieur.

Armaury. — C'est jusle. Vous allez le savoir dans quelques instants... Ici, rien à redouter iu*i\\ plits. .Je suis seul dans mon cabinet de travail. J'ai renvoyé

naturellement mon secrétaire et mon garçon de bureau... personne ne peut monter... L'auto est comman* dée à quatre heures précises, et le chauffeur ne sait pas du tout, bien entendu, s'il s'agit seulement de dépasser Pontoise... Regarde, j'ai acheté comme un collégien, avenue de l'Opéra, cette valise qui n'est guère plus grande que la tienne, mais qui sera bien suffisante pour atteindre où nous allons. Maintenant, dernières instructions: Ketty, tenez, prenez les deux valises, voulez-vous? et mettez-les tout de suite dans le corridor, là... (il ouvre la porte de gauche.) Quand je vous le dirai, vous les descendrez par l'escalier de service qui se trouve au fond... Vous voyez la porte, là-bas... Vous les descendrez par cet escalier et vous les mettrez sur l'auto; vous direz au chauffeur, de ma part, d'avancer de quelques mètres sur le quai et je vous rejoindrai là...

DiAKB. — Pourquoi cette précaution?

Armaury. — Pour le concierge, afin qu'il ne puisse pas fournir de renseignements quand on viendra ensuite l'interroger; allez, Ketty, demeurez quelques minutes dans la petite pièce à droite, là, par

le corridor, (il la conduit à la porte de la pièce désignée

da»s le couloir.) Je VOUS appellerai.. Tenez...

Ketty prend le sac, les couvertures.

Diane. — C'est grand, ton appartement?

Armaury. — Tu vois, cette pièce à droite... A côté, une cuisine, près de l'escalier de service... et puis une autre pièce ici, qui me sei*yait de salon d'attente.

Il ouvre à gauche la porte du salon.

Diane. — Ta garçonnière, en somme... c'est ici que tu recevais tes bonnes fortunes.

Armaury, pressé que Ketty ait fini son transport. —

Oh! non, mon chéri, non... Il était absolument nécessaire, pour mon métier d'avocat, que j'eusse un granc* cabinet installé d'une façon centrale; la santé de ma femme, à la suite d'une fausse couche, avait nécessité que nous achetions un petit hôtel à Neuilly; nous avons continué à respecter cet état de choses. J'ai toujours trouvé bon, d'ailleurs, que ma vie privée et ma vie d'affaires fussent tout à fait séparéles. Ce qui peut te donner Tapparence d'une garçonnière, c'est cette cour discrète de vieil hôtel qui me sépare du quai... C'est là, dans ce cabinet, au milieu de tous les livres choisis pour le recueillement, pour l'étude et la rêvasserie, que j'ai passé quelques années

d'un bonheur triste. (Ketty a enfin disparu et a refermé discrètement la porte. Il étreint Diane.) Ma femme! Je

suis si profondément ému !... Et toi, ton calme m'épouvante... Tu es là, aussi douce, aussi souriante que s'il s'agissait d'une partie de plaisir, d'une de nos anciennes promenades...

Diane. — Qu'est-ce qu'il y a d'effrayant? Je suis heureuse...

Elle lui prend la main et l'applique i son caur pour lui en montrer les battements mesurés.

Armaury. — Oui. Il bat comme à quinze ans.

Maintenant, assieds-toi. Il faut que je te parle. L'auto ne viendra pas avant quelques minutes... assieds-toi... Il est encore temps de réfléchir. Dianette, dans une heure, il sera trop tard. Tu peux encore rentrer chez toi... il est temps... oui, oui, ne proteste pas... Laissemoi te demander de réfléchir, toi qui viens si insponument me faire le don entier de ta vie, avec cette formidable inconscience de la jeunesse.

Diane. — Aurais-tu peur? Me refuses-tu?

Armaury. — Ne dis pas de folie! C'est pour toi que je frémis, c'est la responsabilité que je prends envers l'être que j'aime le plus au monde... As-tu

bien pesé, dans -le silence, la conséquence de ta résolution, mon enfant?

Diane. — Oui, Marcel.

Armâury. — Peut-'jtre -pas, Dianette, peut-être pas autant que tu le crois!... Ce que tu vas rayer d'un coup, c'est des années d'une vie qui aurait peut-être été heureuse, banalement, d'une existence honorée. Te satisferas-tu d'être ma maîtresse, de vivre à l'étranger, où nous serons confinés jusqu a ta majorité; et, ta majorité venue, quand l'irréparable sera accompli, ne jetteras-tu pas un regard de regret désolé sur tout ce que tu auras quitté? Mon enfant, mon enfant, comprends-moi... Ce n'est pas de toi que j'ai peur, ce n'est pas de toi que je me défie, c'est de moi.

Diane. — Comment, de toi?

Armaury. — La vie que je t'apporterai en échange pourrart-elle toujours te satisfaire? Nous serons pendant longtemps un couple qui ne vivra que de luimême; par conséquent c'est dire que tu ne vivras que de moi. Quelle responsabilité effarante, ma grande petite fille adorée!... Je t'assure, au lieu de ce voyage de Tantale, j'ai bien envie, quand l'auto va ronfler à la porte, de te remettre doucement ton petit manteau de sleeping sur les épaules, de te réépingler ton chapeau sur la tête, de t'embrasser bien gentiment, bien longuement, sur le front, et puis, après une tape sur la joue, de dire: « Adieu, Dianette... Faut rentrer chez toi. »

Diane. — C'est fini?

Armaury. — Oui et non.

Diane. — Marcel chéri, j'ai réfléchi à tout... et à bien d'autres choses. Ça ne se voit donc pas dans mes yeux, ça ne se voit donc pas dans la façon dont je te prends la main ?... Je viens à toi, comme tu dis, et je te donne ma vie entière... Fais-en ce que tu voudras... Tu parles, je crois bien, d'un sacrifice de ma part!... Je ne t'en fais aucun... Du moins, c'est si peu de chose, en comparaison de ce que tu sacrifies, toi... et, de ça, tu n'en parles même pas... La vie qui m'attendait m'assomme à l'avance, et il n'y a pas de bonheur comparable à celui de vivre à tes côtés, avec toi, toujours... Le reste m'est tellement égal, va !... Nous pourrions vivre des années en wagon, ou fixés dans des endroits les plus baroques, tout m'est indifférent, si je suis « madame toi ». Je n'ai aucun mérite, c'est par égoïsme. Et puis, tn ne vas pas me forcer à te faire des déclarations d'amour sur une malle !... plutôt entre deux valises, car en fait de malles!... (Elle lève un index

grave sur le visage de Marcel.) PaUVrC petit Marcel!...

Tu n'as pas besoin de me faire ces yeux ronds... En fait de sacrifices, il n'y a que les tiens... ils sont grands... C'est toi qui fais le mauvais marché...

Armaury, lui met la main devanf la bouche. — Chut !

Dianette!... Tu sais ce que je t'ai dit à ce sujet: c'est une muraille pour toi... Il ne faut pas regarder par-dessus... Défense d'en parler, de m'interroger... Je désire même que tu prononces le moins possible le nom de ma femme... Comprends-moi, approuvemoi de temps en temps d'un regard, d'un sounre, quand tu verras que j'ai de la peine... c'est tout ce que je te demande... Je sais ce que je fais... Je saLs ju<îqu'oii je peux aller... Dans ces huit jours, ma femme et moi nous aurons échangé toutes les paroles, et Dieu sait s'il y en a! Je pai-s; c'est que je sais qu'elle est capable de recevoir le coup... en tout cas, tout cela, c'çst le... reste... et le reste c'est le silence... Je te le dis encore une fois, mon enfant

adorée, je n'éprouverais aucune blessure d'amourpropre,- je te l'affirme, si tu me disais maintenant le contraire de ce que tu m'as écrit hier encore, dans tout ton désespoir... si tu me disais... « Je crois, Marcel, que je ne pourrai supporter ces deux

ou trois ans de couvent. »... (Mouvement de Diane.)

C'est que, vois-tu, ma chérie, je t'aime tant!... Je n'ai pas de plus grande ambition que ton bonheur... il serait horrible, maintenant, de gâcher définitivement l'avenir auquel une merveille comme toi peut encore prétendre.

Diane, avec véhémence, se jetant dans ses bras. — Vivre

deux ans, peut-être trois, sans toi, séparée de toi, dans un couvent.,, non, ça, jamais !... Je ne m'en sentirais pas la force... Je préférerais me tuer...

Armaury. — Ne dis donc pas de folies !

Diane. — Mais tu n'imagines pas ce qu'elles seraient ces années-là...! Songe donc que je suis (Elle baisse la voix.) une femme! une femme!... et que c'est toi qui m'as rendue femme. Puis, séparés pendant trois ans en tout cas et de toutes façons, qu'estce que tu deviendrais, toi? car, enfin, il n'y a pas que moi... tu m'oublierais... tu me tromperais... mais si... si... tu m'oublierais, et me vois-tu revenant après mes vingt et un ans... je ne pourrais plus jeter mes bras à ton cou... tu serais peut-être avec une autre femme.

Armaury, riant. — Ma pauvre chérie, si c'est ça qui te préoccupe et te fait peur!

Diane. — Il n'y a pas que ça, mais c'est une de

mes préoccupations, bien sûr. (Elle lui applique la main

sur la bouche à son tour.) Tu radotes... il faut cu prendre ton parti... nous allons être ensemble pour la vie!

Armaury, se dégageant. — Pour la vie !... Mais, mon petit, évalues-tu ce chiffre-là T... Tu as dix-huit ans... dix-huit ans... c'est effrayant!... Certes, je ne suis pas un homme vieux, mais je suis sur le second penchant... je vais descendre la côte. Un jour viendra où je te ferai signe d'en bas et tu seras encore dans ton éclat... Alors, si tu ne me regardes pas avec mépris, peut-être me regarderas-tu avec un immense regret. C'est vertigineux d'envisager comme nous le faisons en cette minute toute notre vie, d'un coup d'œil!... Que sera-t-elle? Et tu es là, à m'apporter ce miracle avec tes deux petites mains offertes et ton sourire tranquille... Dianette, j'ai bien des remords, mais j'ai celui d'avoir quarante ans passés. N'as-tu pas peur?

Diane lui prend la tète et l'appuie doucement contre sa j<'Ue.

DiANL. — Enfant!

Armaury, radieux. — Ah! pour un mot comme celui-là quelle folie ne ferait-on pas! Il n'y a que toi, Dianette! Alors, paroles vaines?... c'est décidé?... Rien à faire? lâchez tout... on part?

Diane. — On part.

Armaury. — Dans ce cas, Ketty est bien gentille, mais nous n'allons pas nous priver de la joie dé notre premier voyage en auto. Je vais lui faire prendre le train et nous la rejoindrons à une station avant l'arrivée à Dieppe. Ça va-t-il?

DiAi^E. — C'est mon avis.

Armaury. — Je ne l'expédie pas à Dieppe directement, car il est aKsolument inutile qu'elle sache que nous prenons le bateau pour Southampton, et que c'e<t à Londres que nous allons élire domicile. : : *•. ••

L'ILLUSTRATION THEATRALE

Diane. — Elle doit en avoir vaguement l'idée. Je l'appelle f ÀRMAUitY. — Tu l'appelles T

Elle va à la porte.

DiAiïE. — Ketty, venez.

Entre Ketty.

Armaxthy. — C'est changé. Voici, vous allez partir seule, vouft allez prendre une voiture sur le quai Yoltairey vous vous ferez conduire à la gare Saint- Lazare et vous prendrez l'express de quatre heures pour Neufchâtel-en-Bray. C'est compris?

Bjott. — Oui, monsieur... Neufchâtél-en-Bray.

l^BUAUBT. — Voici pour le voyage,

n prend de l'argent et Te liai donne.

Diane. — Vous attendrez à la gare que vous indique monsieur. Nous passerons vous prendre en auto. Voilà, Ketty... Laissez les valises, nous les chargerons nous-mêmes. Adieu, Ketty... Dépêchez-yous, vous n'avez que le temps.

Ketty. — Allons, au i-evoir, mademoiselle. Mademoiselle n'a plus rien à me dire?

DiAiŒ. — Plus rien.

Khtty. — J'attendrai jusqu'à n'importe quelle heure?

Diane. — Jusqu'à n'importe quelle heure. Nous n'avons plu? à craindre qu'une panne. Alors, au revoir, ma petite Ketty.

ÈÎetty. — Quç mademoiselle fasse un bon voyage î

Elle sort Ils s'étreignent comme des enfants délivres de tout remords.

Armaury. — Dianette, Dianette!... Elle a raison, c'est notre voyage de noces I

Diane. — Libres! nous allons êtres libres! notre premier voyage!

Armaury. — Oui, libres ! te garder toute la journée... les bras autour de ton cou pour te caresser les frisettes». Ah! la bonne fin de journée que nous allons avoir... Nous filerons sur les routes à cent à l'heure!...

Diane. — Et notre nuit à l'hôtel Savoy, demain! On va au Savoy? Marcel, Marcel, que je suis contente, que je suis heureuse !...Oli ! comme Tauto est longue à venir! Je voudrais être partie!... Mais, Marcel, il faut que je te pose encore une petite question, moi... Ta situation à Paris, ta carrière, ton avenir?

Armaitry. — Pauvre petit bichon, ne t'occupe pas de cela non plus. D'abord, ma carrière de grand avocat... avec quatre r, ne sera pas brisée pour si peu. Ce n'est pas pour deux ans et quelques mois de nourrice passés à Londres qu'on m'aura oublié au Palais et dans les affaires. Je sais bien que le Conseil de l'ordre se réunira... mais j'en faisais partie; alors!... Puis les avocats à Londres me recevront très bien, ma réputation me créera, là-bas, si je veux, une situation d'affaires très convenable. Tout de même il faut bien avouer que, dès apràs-demain, dans Paris, ah! ça va être/ comme on dit dans tous les styles, ça va être « un rude pétard ». Quand on va apprendre ma fuite avec une petite fille du monde, de dixhuit ansi

Diane. — Oh le tiendra peut-être caché?

Armaury. — Les fuites de Varenmes ne sont jamais cachées. Nous allons laisser quelque sillajre do bruit derrière nous.

Diane. — Bah ! ce n'en est que plus amusant.

Armaury. — Tu es féroce de sraieté! Mais, il n'y a pas à s'illusionner: je suis sous le coup d'un réforé, jl :•

Diane. — A l'étranger, ça existe encore, les référés?

Armaury. — Certes; mais, comme c'est beaucoup plus compliqué, c'est beauco/p plus simple!... Nous vivrons tranquilles et merveilleusement à Londres ou ailleurs.

Diane. — On voyagera, dis? Beaucoup?

Armaury, souriant. — Oui, la nature, c'est vrai, tu as encore ça à découvrir, toi !

Diane. — Et toi donc!

Armaury. — Moi, j'en reviens... La nature c'est toi, petite. Tu vaux mieux que tous les plus beaux paysages du monde... Autrefois, j'aimais les voyages, la nature, les plaines, les bois... A ton âge on en est fou... Ensuite, je me suis donné aux idées, aux grandes idées, pour lesquelles on vit et on meurt... Maintenant que j'ai passé cette réalité, les plaines, les bois, et toutes les routes humaines, j'atteins l'âge où la réalité commence à se déplacer... A quarante ans, mais oui... je commence à regarder, le soir, les

étoiles avec inquiétude. <I1 contemple cette enfant, presque à genoux devant lui, et son œil est chargé d'une grande angoisse amoureuse.) J'ai mis dans ma valise un

livre pour le voyage, (il sourit.) i>our lire le soir quand tu dormiras, si je t'en laisse le temps... et où tout cela est très bien dit.

Il lui a pris autoritairement le menton et 11 la regarde.

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant, Eve, f aimerai tout dans les choses créées.

Je les contemplerai dans ton regard rêveur,

Diane, enfantinement extasiée. — C'est joli ça,...

m'amour.

Armaury, fronce le sourcil. — M'amourf... qu'est-ce que c'est que ce mot-là f Je ne te l'ai jamais dit. Qui te l'a enseigné?

Diane. — PeiîK)nne. H me vient tout seul à la bouche. Les mots d'amour... ça doit venir sans s'apprendre... Oh! puis, ce n'est encore rien. Je t'en servirai bien d'autres dans l'auto!...

Mi-confuse, mi-riante, elle s'écrase contre sa poitrine.

Armaury. — Folle, cynique! Crois-tu qu'il soit I)ossible de s'aimer plus que noiLs nous aimons? Estce que noas n'avons pas tout Tamour du monde dans le cœur?

Diane. — Je ne sais pas comment sont les amours des autres; mais tu peux être sûr qu'il ne doit pas y avoir quarante-six Marcel comme toi à tout bout de champ!

Armaury. — Et des quarante-six Dianette?

Diane. — Crois-tu qu'on a failli l'abîmer, ta Dianette? On voulait lui couper les cheveux... oui, pour m'enlaidir.

Armaury. — Par exemple!

Diane. — Parfaitement... En voilà bien une idée de couvent, pas?... Ah! quand j'ai senti les ciseaux qui se mettaient dedans... j'aurais fait sauter la maison! Crois-tu, si tu m'avais revue avec les cheveux ras!

Armaury. — Bah! tu aurais toujours été aussi parfaite... Des statues divines comme toi ne peuvent jamais être mutilées... Reprarde la Vénus de Milo, il lui mancjue bien plus que des cheveux... Et encore toute statue est d'un travail si enfantin, à côté de toi ! Je me demande comment il peut y avoir des choses aussi parfaites, aussi subtiles que le dessin de tos onjrlos, aussi attendrissantes que les ailes de ton petit nez palpitant, que la courbe de tas jambes qui ont l'air de se caresser toutes les deux sous ta robe... et quand tu dore, le mouvement de ta gorge, posée sur

ton sommeil!... (Diane, assise, le torse droit, écoute ces paroles avec un léger mouvement oppressé de la gorge. Lui, la voix rauque, basse, lui parle en lui tenant les poignets.)

Dianette, je suis fou de toi, Dianette! Oh! je ne suis pas un voluptueux, ne le crois pas... Le fait d'avoir osé te prendre toute est, aux yeux des autres, ime infamie, aux tiens c'est la preuve même de la franchise et de Phonnêteté de mon désir... de ma passion totale... Car tu es ma raison d'être... Ma raison d'être? Tu ne connais pas ça, toi?... tu n'en as pas besoin encore, tandis que moi, sous ces apparences de parfait mondain, d'avocat parisien... ah! si tu savais quel homme je suis... quel homme j'étais... plein d'amertume et de déceptions. Et tu es venue... tu es venue avec ton soleil, avec ta voix d'enfant, et tu m'as apporté la vérité, la vie. Petite, tu ne sauras jamais ce que tu représentes pour moi. ^fais, sois assurée d'une chose, c'est que je vais, tâcher de te conserver avec une pas.sion effrayante, effrayante... de te mériter... Je vais fâcher de te servir de marchepied. J'aurai vite fait d'écarter tout danger devant toi... Tu ne sentiras pas, ma chère petite femme-enfant, tout ce qui se tramera de mauvais autour de nous... Je serai toujours là, devant toi et, tandis que ces gens vont crier: « La malheureuse! )) je veux que tu me donnes, dans un baiser, le défaienti définitif... Tu verras, tu verras !... Ecoute... l'auto!... l'auto qui doit nous prendre! Diane. — Enfin!

Ils se lèvent d'un bond.

Armâuby, allant à la fenêtre. — Voilà , elle s'arrête devant la porte,... l'auto de la liberté! Viens voir... la porte cochère s'ouvre,.. Tiens, non, pas encore... c'est un taxi. (Il pousse un cri d'angoisse.) Ah! Dianette, regarde... non, ne regarde pas... éloigne-toi...

Diane. — Qu'ast-ce qu'il y a! (Elle s'est approchée

cependant derrière le rideau.) Pourquoi vient-ellc?

Armaury. — Je n'en sais rien, ne t'effraye pas.

Diane. — Est-ce qu'elle vient quelquefois dans la journée?...

Armaury. — Oui, quelquefois, mais elle n'avait aucune raison particulière de venir aujourd'hui.

Diane. — Marcel, Marcel, que se passe-t-il?

Armaury. — Mais, rien, ma chérie. Comment veux-tu qu'elle soupi^onnc ce rendez-voas invraisemblable?... Non, non, il n'y a là qu'un contre- temps, mon enfant... Ne fais pas ces yeux d'angoisse !... Rien à craindre.

Diane. - - Mais tu ne vas pas lui ouvrir!...

Armaury. — Si, je vais lui ouvrir. Il est fort probable qu'elle m'a aperçu à la fenêtre, elle demanderait la clef au concierge... elle monterait... Non, non, c'est impossible... Je vais la renvoyer après t'avoir mise dans la pièce du fond, là, dans le corridor...

Diane. — Marcel, il ne faut pas qu'elle nous retarde! Marcel renvoie-la tout de suite... écoute... j'en ai des sueurs froides.

Armaury, essayant de sourire pour la rassurer. —

Mais s'il y avait le moindre danger, je te le dirais; je t'en conjure, ma chérie, va très tranquillement m'attend re.

Diane, s'accroche à sa manche. — Marcel, et si elle te reprenait, .si elle te reprenait?..,

Armaury. — Quelle folie!

Diane. — Si elle t'empêchait de partir?... Juremoi, jure-moi, Marcel, quoi qu'il arrive, quoi qn elle fasse, que nous allons fuir tout à l'heure en.semble... Je ne veux pas rentrer à la maison, je veux partir

tivec toi pour la vie et, si noiLs ne partons pas à cette minute même, nous ne le pourrons plus!

Coup de sonnette.

Armaury. — Calme-toi, calmé-toi! On sonne à la porte.

Diane. — Jure-le-moi! J'en mourrais... Tu passeras sur tous les obstacles?

Armaury. — Mais il n'y en aura pas, petite Dianette...

Il l'entrainc vers le corridor, leurs voix se mêlent.

Diane. — Jure-moi que rien ne t'empêchera de m'emporter.

On sonne à nouveau.

Armaury. — Je te le jure, sur notre amour... sur ma vie!...

Il l'a presque traînée dans le couloir; la scène reste vide quelques instants. On entend qu'il la met en sûreté dans la pièce où Ketty, tout à Theure, s'est retirée. Puis il rc\iont presque en courant et va au vestibule d'entrée. On cnlcnd des voix.

Voix de Fanny. — Tiens! c'est toi-même qui viens ouvrir!... Tu n'as donc pas ton garçon de bureau? Voix d'Armaury. — Non, je l'ai envoyé en course.

Ils entrent.

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