Scène II
ARMAURY, FANNY
Fanny, cherchant dans son porte-monnaie. — VeuX-tu
descendre payer mon taxi? Je n'ai pas assez de monnaie.
Armaury. — Bon ! Je vais sonner le concierge.
Il va à la sonnerie du bureau.
Fanny, sintcrposant. — Tu es fou! Pour six marches à descendre tu ne vas pas déranger le concierge... ("est cent sous qu'il y a à donner... Et puis, je veux que tu prennes dans la voiture un gant gris que j'ai laissé tomber... Je ne vais pas te déranger longtemps, d'ailleurs... Je vais au Bon Marché. (Klle ouvre la fenêtre et parle dans la cour.) Chauffeur, on descend vous régler. (Se retournant vers Marcel qui
hésite h descendre.) Va donc ! Je vais expliquer au chauffeur pendant ce temps... pour le gant. (Kile parle à la fenêtre.) Voulcz-vous chcrchcr daus la yoiture, un gant gr...
Marcel s'est décidé à sortir précipitamment. Elle se retourne dès qu'il est sorti, quitte la fenêtre, va à la porte de droite, l'ouvre comme si elle cherchait quelqu'un puis la referme, ne voyant personne. Elle court ensuite au corridor et s'y engouffre. Par la porte demeurée ouverte on entend un bruit confus de porte refermée, une vague exclamation, un bruit de serrure. Fanny rentre en scène juste au moment oii son mari arrive. Lui, soupçonneux.
Armaury. — Oii allais-tu, par là?
Fanny. — Nulle part... Je n'ai pas bougé, chéri... Pourquoi?...
Armaury. — Rien... Tu viens me voir spécialement ?
Fanny. — Oui. Je viens te. voir...
Armaury. — Qu'ast-ce qiie tu as à me dire?...
Fanny. — Marcel, tu as vu aujourd'hui la petite de Charance.
Armaury. — Ce n'est pas vrai.
L'ILLUSTRATION THEATRALE
Fa^ny. ^^ Pourquoi mens-tu? Je isfâe qu0 tu Ta^ vue.- •
Silence.
ÀRMÀFÔYi. ^— Eh \>ien, admettons. .Jl se peut qu'avant de partir au couvent cette enfant ait* éprouve le besoin de me dire un adieu définitif. Suppose qu'elle soit venue avec une femme de chambre... ':*>
Fanny. .— Il' y '^ longtemps qu'elle est repartie?
Abkaxtby. — Quelques instants. î
FANNYj montrant la porte. -^ Tu' mcns. Elle est là.
Armaury. — Jamais de la vie.
Fanny. — Marcel, elle est là.
Armaury. — Si tu épies... tu dois être aussi bien renseignée que moL
Fakny. — Je n'ai pas à -épier. Tù vas comprendre pourquoi je suis ici. Tu m'avais juré que tout était fini, que tu ne la revefrais plus. Je te croyais. Ce matin,' -j'ai reçu une lettre anonyme... Vous devez être vendus, vous devez être trahis, sans doute... Une
écriture de domestique. (Elle tire la lettre de sa poche.)
Madame. Si vous voulez voir partir votre mari pour Vétranger avec une demoiselle, trouvez-vous aujourd'hui, sur les quatre heures, à son bureau.
Armaury, éclatant de rire. — C'est idiot.
Fanny. — Marcel, tu allais partir.
Armaury, haussant les épaules. — Je ne répondrai même pas. Nous sommes dans l'absurde.
Elle va à la porte du couloir, l'ouvre, et désigne du doigt.
Fanny. — Alors, qu'est-ce que ces deux valises dans le couloir? Je ne les reconnais pas.
A"RMAURY. — Il n'y a aucune raison pour que tu les connaisses. Ce sont' des valises qui lui appartiennent. Elle va les reprendre... si tu me laisses deux minutes pour que je la fasse sortir d'ici, sans esclandre, sans même qu'elle soupçonne ta.. présence. Je crois que c'est ce qu'il y » de mieux, de plus coiTCct.
Il se prépare à ouvrir la porte du couloir.
Fanny. — Pas si bête, mon petit! (il se retourne.) Je l'ai enfermée. Voici la clef.
Elle montre la clef qu'elle dissimulait dans une main.
Armaury. — Tu l'as enfennée?
Fanny. — Qui. Nous noiLs sommes vues. Je viens dlentr'ouvrir la porte. Ça m'a suffi. Elle était là, droite, derrière "un rideau. J'ai donné les deux tours de clef...
Armaury. — Rends-la-moi... ^
Fanny. — Allons donc! Tu n'y pens&s pas. Je te la rendrai quand je voudrai, comme je voudrai. Commeut ! j'aurais l'occasion de parler pour la première fois à cette petite et je la laLsseriais' passer! N'y compte pas! Il ne te re.ste pliLs que deux moyens... ou ni'arraclier de force cette clef, ou faire sauter la serrure. Si tu veux avoir recours à ces moyens... (Elle
a reculé jusqu'à la table de travail; Elle attend, craintive. Leurs yeux se fixent avec une expression mauvaise. Il hausse bruscjucmcnt les épaules et se met à arpenter la pièce.) Marcel,
tu allais partir avec elle! La lettre disait vrai.
Armaury. - — . Ce n'est pas exact le moins du monde.
Fanny. — Il ne faut pas que tu partes!... II ne faut pas que tu partes... Ce serait une chose trop épouvantable. Ah ! mon Dieu... moi qui croyais avoir passé par la plus affreuse révélation, tu m'en réservais une plus effroyable encore. L'idée ne m'était même pas venue que ce fut i>ossible et, sans cette lettre, jp serais encore chez moi à me torturer du
passé tandis que toi tu sçrais là-bas... dans un train... avec elle... parti!...
Armaury. — Mais npn, encore une fois, ta déduction est fausse... Tu te fies à une lettre de domestique... car elle sent l'office, à plein nez, cette lettre-là. . Fanny. — Marcel, il n'est 'pas , croyable que tu aies mis de l'ordre dans ton cerveau... Tu agis dans un coup de folie,... un coup ^ de folie, conune les hommes en éprouvent... Tu n'as pas pensé au résultat, à tout ce que Paris va dire demain, à tout ce qui ]fce menace... C'est l'effondrement pur et simple de ta situation, de ton honorabilité... Tu n'as plus de parents, c'est entendu, mais, moi, j'ai les miens. Tu es responsable vis-à-vis d'eux... tu n'as pas le droit de me faire cela... Ah! si la vie nous avait donné des enfants, tu ne partirais pas... «Te suis seule, tu fais bon marché de môL.. Ohl mais, crois-le bien, je ne m'avoue pas vaincue tout de même... non, non, non, Marcel, tu ne partiras pas... Et c'est moi qui t'en empêcherai!...
Armaury. — As-tu terminé t... Je laisse passer ce flux de paroles sans essayer de me défendre... Encore une fois, je t'affirme que tu te trompes... tu fais fausse route.
Fanny. — Non, je ne me trompe pas. On peut se tromper sut des téknoîgnages tels qu'une lettre anonyme,... un ba^ge dans un couloir... la présence même de cette fille dans ton chez toi, tout cela n'est que de l'évidence ! Mais ce qui ne trompe pas, c'est ta gêne, ta honte, ta façon de ne pas me regarder, ton envie d'être loin, ta rage d'être bêtement pincé... (La voix s'étrangle.) Je t'en supplie, je t'en supplie, ne pars pas... On te pousse, on t'égare. Sois égoïste... Accroche-toi à la pensée de ton seul intérêt...
Armaury. — Laisse donc mon intérêt de côté, je t'en prie !... Depuis cinq minutes bientôt, tu ne parles que d'intérêt et ëomplètement hors de propos... Estce une scène de ménage que tu me faisf... Tu serais en droit de me la faire et pourtant voilà que je n'entends que des mots d'intérêt!... Enfin, est-ce ta raison ou ton amour qui parle t
Fanny. — Ah ! ne pose pas une question pareille... ne pose pas une question pareille!... L'être bouleversé qui te crie: « Reste », ne peut pas savoir lui-même où il prend ce cri, si c'est dans sa raison ou dans son amour brisé... Il n'y en a qu'un qui ne de\Tait pas s'y tromper: c'est celui qui l'entend, et si tu ne le sais jias, malheureux, comment veux-tu que je le sache moi-même!... Mais ce que je .sais bien, par exemple, c'est que j'ai assez de courage pour pouvoir, même dans un pareil moment, m'élever audessus de mon propre désastre et ne penser qu'au tien... Ne pars pas, Marcel... Ne vois là ni une
prière ni une menace... (Changement brusque d'idée)
D'ailleurs, il va suffire que je lui parle, à cette petite, et elle comprendra très bien d'elle-même... Je. suis sûre qu'on ne lui a jamais parlé sensément... Tu vas voir...
Armaury, épouvanté. — Fanny, je t'en supplie... Récrions ces questions à nous deitx.
F.A,NNY, se dirige Vers la porte, Armaury marche i rcculonf, comme pour lui barrer le passage. — Laisse-moi faire...
tu verras... On se fait des mondes des choses les
plus simples... il suffit que... (Kn se dirigeant vers la porte, elle passe près de la fenêtre dans l'angle de laquelle Marcel la maintient presque. KFIe a une exclamation soudaine.)
Marcel, Marcel, vous êtes dénoncés de toutes parts!... Quelqu'un vous a trahis!... Vite, regarde- qui vient là... regarde qui traverse la cour... Le frère!
L'ILLUSTRATION THEATRALE
AbMAURY. après avoir jeté un coup d'oeil derrière les
rideaux. — Pour Tamour de Dieu, donne-moi vite cette clef, que je la délivre, que je la fasse partir par Pescalier de service.
Fanny. — Jamais de la vie!
Armaury. — Tu refuses?... Ne serait-ce pas toi, Fanny, qui viens d'avertir les parents, de sa présence ici, car enfin il n'y a pas de pareilles coïncidences dans la vie... Fanny, réponds-moi.
Fanny, cUc a un haul-le-corps et une expression de mépris
douloureux. — Faut-il que tu m'aies peu aimée pour m'accuser d'une pareille délation! Va, je ne suis pas de celles qui trahissent!...
Armaury. — Eh bien, montre-le... Montre-toi plus généreuse encore... Vite. Tu ne vois donc pas qu'il va se passer quelque chose d'effroyable ici... uno chose sans nom... (Coup de timbre à la porte.) Entend-S-
tu, Fanny! Entends-tu?
Elle est acculée au mur, les mains derrière le dos. Fanny, changeant de ton, très maîtresse d'elle-même,
prenant une résolution. — Pourquoi avoir peur? Quoi de plus simple que ce qui va se passer? Je vais aller ouvrir moi-même... après avoir enlevé mon chapeau... (Elle Teniève.) J'purai l'air d'être installée le plus naturellement ici... Ma présence, c'est ta sauvegarde... Je le reçois quelques secondes et je le congédie... Je ne t'appellerai que si ta présence est nécessaire... Allons, entre là, dans ton salon d'attente... dépêche-toi donc!... Je sais bien ce que je fais!
Armaury, tente une dernière fois de la fléchir. — Ouvrons au moins la porte auparavant, qu'elle descende... qu'elle s'enfuie... '
Fanny. — Jamais de la vie... Après... pas avant !
Armaury. — Mais si tu restes seule avec de Charance... tu ne seras pas de force... tu vas te trahir...
Fanny, avec hauteur. — Allons donc! .
Autre coup de timbre.
Armaury. — Deux coups déjà... Fanny, notre hésitation est imprudente.
Fanny. — Elle est fol^e, tu veux dire... Entre, entre donc... C'est tout naturel... Je dirai que tu es avec quelqu'un... Vite...
Armaury, se décide; mais, du seuil, il se retotirn»- rt rcpardant sa femme, d'un regard intense et fixe, — Fanny, nOUS
sommes à ta merci. Que vas-tu faire?... Tu peux me perdre !
Fanny. — Et je te sauve! (Restée seule, elle se compose vivement une attitude, prend un block-notes, met un crayon entre ses dents, et va dans l'antichambre pour ouvrir
elle-même la- porte.) Tiens, monsieur de Charance! Bonjour, cher ami, comment allez-vous? Entrez donc, je vous prie.
Elle le fait entrer.