Scène III
FANNY, GASTON
Fanny. — Vous permettez, je suis à vous dans une seconde, je voudrais achever de transcrire un petit bout de phrase... Nous ne vous attendions pas.
Gaston. — En effet... D'ailleurs, moi non plus, chère madame... Je ne m'attendais pas à vous trouver
r ANNY. tout en faisant fonctionner la machine à écrire, comme si elle achevait un travail. — IMais colii m'arrive
souvent d'aider mon mari... Je m'occupe beaucoup
de ses travaux. Débarrassez- vous donc, je vous en prie... Nous avons envoyé le garçon de bureau en courses.
Gaston, froidement. — Je ne fais qu'entrer et sortir, je vous remercie...
Fanny. — Vous aviez pris rendez-vous avec mon marif
Gaston. — Pas le moins du monde. (Un temps.) M. Armaury est là?
Fanny. — Il est là, oui, à côté... en train de terminer une affaire avec un avoué. Mais il sera à vous dans quelques instants, si vous le désirée... D'ail-
Icui'S... (Elle cesse son tapotage, va à la porte de droite et
l'entr'ouvrc.) Tu es cucorc occupé avec M. Rivet, mon ami ?... Non, non, rien... Tout à l'heure... Une visite...
Elle referme la porte.
Gaston. — Je ne yeux pas le déranger.
Fanny, classant les papiers sur la table. — Comment
va M*"* de Charance? Et votre père?
Gaston. — Très bien, je vous remercie.
Fanny. — Je suis horriblement en retard avec eux. Nous avons été si occupés, ces temps-ci...
Gaston. — Je ne savais pas que vous aidiez votre mari dans ses affaires?
Fanny. — Oh! c'est-à-dire... figurez-vous... je me suis amusée jadis à apprendre la sténographie et, quelquefois, je prends des bribes de plaidoiries. Nous classons tout cela ensemble. (Un silence.) Votre sœur va bien?
Gaston. — Merci... Mais je sens que je vous importune...
Fanny. — Pas le moins du monde, je vous assure... Je vous le dirais très franchement... Et puis, voilà...
j'ai fini! (Kllc quitte la table et s'approche.) îl Va bientôt
falloir, du reste, que nous nous en allions tous... Nous avons organisé un thé... au Ritz... Il est indispcîisablc que nous y soyons à cinq heure«î... Ah! et puis, nous .serons encore obligés de dîner en toute hâte, ce qui est insupportable... j'ai horreur de ça... parce que noas allons à la répétition générale de l'Opéra...
Gaston. — Ah! tiens, je ne me rappelais phis... c'est ce soir... J'ai, moi-même, un vague .«strapontin.
Fanny. — Eh bien, nous nous retrouverons tout à l'heure encore.
Gaston. - Vraiment, vous allez au Ritz?
Fanny. — Pourquoi? Il ne faudrait pas? C'est mal ?...
Gaston. Vous avez passé la journée aveo
M. Armaurv?
Fanny. — .Pourquoi tout cet étonnement? Puisque je vous le dis!
(ï ASTON, après une drrnière hésitation, prenant bru«que-
in<nt son parti. — Ecoutcz, c'cst stupide... c'est idiot. mais avec voils, je puis user de franchise... Je suis la victime d'une plaisanterie do dernière catégorie. .Je n'éprouve aucune iiêne à vous mettre au courant et vous en rirez comme il faut en rire.
Fanny. — Qu'est-ce que c'est?
Gaston. — Jurez-moi, par exemple, que vous ne le direz pas à ^f. Armaury, tellement nous pataugeons dans le grote^sque! Il pourrait, malgré notre camaraderie, m'en vouloir de vous avoir mise au courant.
Fanny. — Je vous écoute.
Gaston. — Tout à l'heure, après déjeuner, no^is étions soûls, le secrétaire et moi. Avec les plus gi'ands ménagements, il m'a remis une lettre, trouvée dans
le courrier qu'il dépouille toujours, une lettre d'un ordre tel qu'il n'osait pas la communiquer à mon père... Il flairait bien, lui aussi, la m3rstification, mais il s'est cru obligé de m'avertir, et avant tout
autre, (il tire une lettre de sa poche et la tend à M'"*^ Ar-
maury.) Je m'empresse de vous dire que je n'ai pas coupé une seconde dans cette fumisterie d'un goût... (Il la surveille.) n'est-ce pas?
FaNNY, parcourt, puis se met à rire. — Eh bien, c'est
gai pour votre sœur!... Voilà qui est charmant, on effet... un rien, mais délicat. (iCllc s'interrompt, puis avec froideur.) Dites-moi, l'offeiise n'est pas seulement dans les tenues que contient cette lettre, mais elle paraît aussi dans votre présence ici même,
Cw...
Gaston, vivement. — Pas le moins du monde... Je vous prie bien de croire que je n'ai pas pris au séiieux cette ordure... M. Armaury enlevant ma sœur!... j'avoue que je ne voi pas bien ça...
FaNNY, rinvitant à parler plus bas, montrant du doigt la porte du salon d'attente. — Chut !...
Gaston. — La meilleure preuve du peu de créance que j'ai ajouté à la missive n'est-elle pas dans la simplicité avec laquelle je vous mets au courant t
Fanny. — Je ne vous en remercie même pas.
Gaston. — Est-ce un reproche? Voyons, qu'eussiez- vous fait à ma place?
Fanny. — Mais je crois, je suis sûre que je ne serais même pas venue...
Gaston — C'est ce que je comptais faire... n'était qu'il y a toujours dans la vie des coïncidences bébêtes... ce qui explique d'ailleurs largement les erreurs judiciaires! Oui, figurez- vous que ma petite sœur est allée faire ses adieux aujourd'hui même aux environs de Paris, à l'abbé Roux... vous savez, notre ancien précepteur?
Fanny. — Oui, oui... Je suis au courant...
Gaston. — Vous savez alors que Dianette est souffrante depuis plusieurs jours, et que mes parents, sur le conseil des médecins, ont eu l'idée de l'envoyer faire une cure d'air de quelques semaines... Eh bien, mettez- vous à ma place... ce départ précipité, cette absence réelle de ma sœur juste aujourd'hui... Bref, on en arrive, de fil en aiguille, non pas à se demander si les aberrations les plus extravagantes sont possibles, mais à ne pas se reconnaître au moins le droit de rester inactif; et l'on s'en vient constater, de visu, qu'on a été un simple imbécile, ce que je fais, d'ailleurs, sans la moindre difficulté!
Fanny, semble réfléchir, puis lui remet la lettre et d'un
ton plus courtois. — Maintenant, seulement, je vous excuse.
Gaston, encouragé, se débonde. — C'est la force, d'ailleurs, de ces lettres anonymes, et les gens qui In écrivent savent bien ce qu'ils font. Celle-ci, d'ailleurs, dépasse l'invraisemblance...
Fanny. — Elle émane sans doute d'un domestique renvoyé. L'écriture en est d'une vulgarité...
Gaston. — Tl est certain que parmi nos relations, personne ne pourait jasor sur les rapports de M. Armaury avec ma sœur. On est trop sûr de sa parfaite correction. Tout indique d'ailleurs quelqu'un du dehors, quelqu'un qui ignore les habitudes de la maison et qui ignore même que le courrier est dépouillé par un secrétaire, l.a lettre a été jotée quelques heures seulement avant le rendez-vous indiqué, omme si elle avait été écrite subitement, sous le coup d'une nouvelle apprise à la derni^^e minute, ("est assez
malin ! (Fanny approuve, et resarde encore vaguement, corn-
plaisamment, le petit bleu.) Enfin, n'importe, déchirons cette ordure.
Fanny. — Volontiers! A condition toutefois que vous en mettiez les morceaux dans votre poche, car je ne sais pas si mon mari serait autrement satisfait de connaître la raison de votre visite. Il le prendrait moins gaiement que moi.
Elle rit.
Gaston. — Vous pensez bien que ni M. Armaury, ni mon père, ni qui que ce soit autre que vous, n'en aura connu l'existence.
Il déchire la lettre et en met les morceaux dans la poche de son pardessus.
Fanny. -7 Comment allez-vous expliquer yotre visite à mon mari, si vous le voyez?
Gaston, très haut. — Elle n'avait d'autre but que de l'inviter à aller chasser chez les de Ligne, à Rambx-aillet, dimanche prochain. L'invitation est faite, je me sauve...
Fanny, va le laisser partir, puis se ravise. — Mais nou,
mais non... Je désire que vous serriez la main à Marcel. Il en sera enchanté... (Elle va à la porte de droite et
l'entr'ouvre à nouveau.) Marcel, as-tu fini? M. de Cha-
rance est là... Charance!.. (Elle se retourne en souriant vers Gaston.) Le VOici !
Armaury, entrant et simulant le plus vif étonnement.
— Tiens?... bonjour, Gaston. Je croyais que c'était votre père.
Gaston. — Pardon de vous déranger, mon cher.
Je passais sur le quai Malaquais, et j'ai pensé à vous transmettre une invitation des de Ligne pour dimanche, à Rambouillet. Voulez-vous venir tirer quelques faisans?
Armaury, tend des cigarettes à Gaston. — Mais certainement, avec plaisir, si je suis libre.
Fanny, exprès. — Débarrassez-vous donc de votre
chapeau, monsieur Gaston... (Elle prend le haut de forme.)
Vous avez bien quelques minutes...
Armaury, bas à sa femme, pendant ce temps. — Pourquoi le fais-tu rester... donne-moi cette clef.
Fanny, bas. — Non... (Haut.) Vous aimez beaucoup la chasse?
Gaston. — La chasse... oui... ce qui me dégoûte, c'est le tir aux pigeons... Vous comprenez, il y a une nuance dans la sauvagerie.
Fanny. — Dans la vie, tout est affaire de nuances.
Gaston. — J'ignorais complètement que M"'* Armaury vous aidât quelquefois dans vos travaux.
Fanny. — Du feu ? Là.
Elle désigne Tallumeur électrique et Gaston y va. Gaston, en passant, désigne la table de travail. —
Alors, c'est là, sur ce bureau, que tant de belles éloquences improvisées...
Armaury, bas, à sa femme. — Donne-moi cette clef! Donne-moi cette clef! Je t'en supplie... C'est le moment de la faire partir.
Fanny. — Non.
Armaury. — Cesse ce jeu effroyable.
Fanny joue depuis quelques instants avec la clef et la fait tourner autour de son doigt.
Fanny, le regardant, avec une ironie crispée. — Tu
souffres, hein? (Tiaut, aimable,) Que faisiez-vous donc ,sur le quai Malaquais? Vous ne devez pas mettre souvent les pieds sur la rive gauche...
Gaston. — J'avais à passer chez un anti(|uaire l)our une vieille crédoiice en réparation... Je vois un indicateur de chemin de fer ouveil sur la table... Vous allez donc vous alèsent er?...
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
FaNNY, a un mouvement vite réprimé. — NoUB le Consultions, mon mari et moi, en effet... Marcel va plaider dans le Var, ces jours-ci; nous en profiterons pour faire un petit stage d'amoureux à Monte- Carlo...
Gaston. — Vous resterez longtemps t
FaNNY. — Non, quelques jours... (A ce moment, on entend le bruit d'une auto dans la cour. Fanny regarde son
mari et bas à lui.) L'auto !... Tu avais bien commandé Pauto à quatre heures.
On entend la trompe avertisseuse.
Gaston. — Ah ! je reconnais la trompe de votre auto.
Fanny, rapide. — Oui, elle vient nous prendre. Elle est même un peu en avance, mais nous devons... dépêche-toi, Marcel... nous devons être au Ritz dans une demi-heure...
AbJIÀUBY, sans comprendre. — Au Ritz?
Fanny, lui faisant des signes de visage. — Mais Oui...
tu sais bien... le thé...
Armaury. — Ah! oui... oui... c'est vrai...
Fanny, ayant peur que l'invraisemblance du costume d'Armaury ne soit remarquée par Gaston. — Tu viens en
veston, n'est-ce pas?
Armauby. — Bah! avec un pardessus.
Fanny. — Naturellement.
Gaston. — Je m'en vais... je ne veux pas vous déranger plus longtemps.
Fanny, de plus en plus pressante. — Mais non, mais non, restez !... Nous descendrons tous les trois ensemble.
Armaury, bas, à sa femme. — Me comprendras-tu à la fin !... Je vais la mettre dans Fauto qui la reconduira chez elle... tu vois bien que c'est le moment... La clef!
Fanny, ne répond pas, et à Gaston. — De quel CÔté
allez- VOUS ?... Nous vous déposons.
Gaston. — Oh! ne prenez pas la peine de me remettre sur mon chemin,... nous n'allons pas du du tout du même côté, je rentre à la maison...
Fanny, prend sur la table un papier. — N'importe...
i;ous vous déposerons. Avant, permettez que je demande un renseignement à mon mari sur une phrase qui ne me paraît pas très claire... une phrase qu'il m'a .dictée...
Gaston. — Faites... faites... je vous en prie...
Fanny, haut, en s'éloignant de Gaston, après avoir pris
des feuillets sur le bureau. — Marcel, tu m'avais demandé de relever une citation... C'est un peu confus.
Ici... (Fanny attire son mari en tenant la feuille à la main. £)Ile s'assure du regard que Gaston s'est occupé à regarder discrètement un vérascope qui traînait sur la table Et alors, grave, tout en ayant l'air de parcourir le feuillet...) Ecoute...
écoute bien... voici la clef... Réfléchis à l'importance de ce que je fais en te la donnant... Je pourrais aller lui ouvrir moi-même... la laisser descendre... eh bien, non... Je fais ce que tu me demandes, je te donne la clef... (Elle le regarde fixement.) Marcel, réfléchis bien, tu es libre... C'est à toi d'agir selon ta conscience.
D'un geste simple, elle lui tend la clef.
Armaury, bas, sans sourciller. — Donne... (Il prend
la clef.) Empêche-le seulement d'aller à la fenêtre pendant quelques instants, qu'il ne puisse pas la voir traverser la cour... (Haut.) Eh bien, dites-moi, Gaston, maintenant, je suis à voils... Une seconde, je vais mettre mon chapeau, je reviens, et nous descendons... Gaston, de loin. — C'est cela, mon cher...
Armaury sort, naturel, sans se presser, par la gauche-