‹ La vierge folle: pièce en quatre actesChapitre 22 sur 29 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

L'ABBE, ARMAURY

Armaury. — Vous êtes, monsieur l'abbé, le dernier homme que j'aurais pensé rencontrer ici... Mais, soit !... puisqu'on vous envoie, je vous écoute...

L'Abbé. — Oui, monsieur, ma présence doit vous sembler étrange; elle ne l'est pas! Je dois être avant tout l'intercesseur. J'accomplis mon devoir envers une famille à laquelle je suis si profondément attaché! Vous avez, hier, refusé d'écouter la voix de la force et du sang... vous avez bien fait; c'est mon avis de prêtre; c'est un avis qui a prévalu, d'ailleurs, je m'empresse de vous le dire, à l'heure actuelle, dans cette famille désolée dont je suis en ce moment l'interprète... Ne voyez pas, en moi, le prêtre. Mon habit n'emprunte ici aucune signification particulière; ne voyez en moi que l'ami, l'ami le plus dévoué, le plus indépendant, le plus calme aussi, que les Charance aient pu choisir dans leur entourage...

Armaury. — Une question, monsieur l'abbé. Comment êtes-vous à Londres? Je croyais n'avoir à faire qu'à Gaston de Charance; je présumais bien aussi que le père devait être là, mais votre présence me laisse supposer...

L'Abbé. — Encore une fois, que vous importe, monj^ieur? Vous avez été suivi, rejoint, — que vous importe par qui? M. Gaston de Charance et son père m'ont prié de les accompagner; je me sui.s dégagé de tous mes devoirs professionnels pour ne pas manquer une occasion que je jugeais nécessaire... oui, nécessaire... Monsieur Armaury, il faut (|ue je voils parle, et, quand vous m'aurez entendu, je crois que voius ne persisterez pas dans votre résolution ni dans vos actes; je le crois fennement...

Armaury. — Et qu'est-ce <iui vous le fait supposer?

I/ArïRK. — La douleur, monsieur Armaury, la douleur... Oliî je ne me mêle que de ce qui me regarde; ne croyez pas qu'une seule fois je ferai allusion à M'"" Armaury... Vous avez pris, dans votre vie privée telles déterminations que vous avez vouhu's... Moi, je ne suis ici que pour représenter les intérêts... (Mouvement dWrmaury.) la dét ressc, en tout cas... de la famille à laquelle mon attachement me lie, et que vous venez de plonger dans une affliction que vous

L'ILLUSTRATION THEATRALE

ne pouvez imaginer. Non, en vérité, monsieur, je vous assure, vous ne Pavez pas imaginée; sans quoi votre cœur aurait hésité, votre cœur aurait maintenant le mouvement spontané qui répare et qui efface. La plupart des actions néfastes que Fou commet vient de ce qu'on ne s'est pas assez vivement représenté leurs conséquences; mais, une fois que les images parviennent à notre cerveau, l'être tout entier se trouble et rétracte. Je vous supplie, entendez-moi; je vous supplie, il est temps encore... Aucun scandale n'a éclaté, vous pouvez rendre cette enfant à ses parents; votre fuite en Angleterre peut être expliquée par un simple voyage d'affaires, il n'y a pas eu de témoins évidents; il le faut, monsieur Armaury... Vous auriez pitié, si vous vous rendiez compte de l'intensité de leur douleur. La pauvre M""* de Charance n'est plus qu'un corps sans âme, c'est le mot. Elle aimait cette enfant, elle la chérissait d'une façon à la fois si tendre et si ingénue... C'est un effondrement sans limites. Vous atteignez cette famille dans sa plus haute renommée, dans ce qu'elle a eu jusqu'ici de plus valeureux! Il n'y a plus qu'un père écrasé, anéanti, qui va avoir à répondre devant le monde du deuil le plus lourd et le plus lamentable qu'on puisse porter... Oh ! je sais ! je ne trouve pour vous exprimer tout cela que des épithètes bien banales! Il faudrait que vous vojâez la chose, la chose !... Dites-moi que vous avez fui dans un mouvement instinctif, dans une de ces minutes tragiques qui frappent quelquefois les hommes les plus intelligents et les plus élevés... ce qu'on appelle le beau sombre; car le mal a aussi sa beauté sombre et il a toujours séduit les hommes de pensée. Mais, monsieur, il y a aussi le beau radieux, qui vient du renoncement et qui, vous le veiTcz, est une émotion très douce, très pure, très grande... car vous allez leur rendre leur enfant, n'est-ce pas? Je vous en adjure, au nom de tout leur navrement. Vous !e devez, monsieur Armaury; c'est une question de devoir sacré.

Armaury. — En votre âme et conscience, en toute votre bonne foi, vous êtes sûrement convaincu que je commets une lâcheté si je ne me rends pas à votre prière! Eh bien, moi, je pense le contraire; je pense que c'est en vous rendant cette petite que je serais un lâche.

L'Abbé. — Un lâche?...

Armaury. — Absolument! Oh! je ne discute pas ma faute; mettons que j'ai agi mal, abominablement... soit! Il ne me vient pas à l'idée une minute, notez-le, de justifier Thomme dont le devoir succombe à l'entraînement de sa tendresse et je ne veux pas prétendre à la liberté absolue de nos passions... Non ; j'ai aimé, c'est mon excuse, mais ce n'est qu'une excuse. Seulement, à l'heure présente, la faute est accomplie, elle est irréparable. Maintenant, il n'y a plus en face de nous que ses conséquences. p]h bien, sans que vous vous en doutiez, car vous ne vous en doutez même pas, tellement vous avez foi en votre propre morale, vous venez me proposer une vilenie... Désormais, j'ai acquis d'autres devoirs, monsieur l'abbé, une autre responsabilité, celle que je me suis créée vis-à-vLs de cette petite, de ce nouveau foyer... Ne sursautez pas, je n'ai pas peur du mot : foyer... J'ai maintenant charge d'âme et de destin, et de quelle âme, de quel destin fragile!... Et, en fuyant cette responsabilité-là, c'est alors que je serais un lâ^îie et un hypocrite! Oui, au nom du même piincipe, que vous consacrez et

glorifiez à l'autel, celui qui fait que deux êtres s'engagent en s'aimant à quelque chose de sacré, dont ils acceptent les conséquences, au nom de ce même principe je ne me reconnais pas le droit de rendre à sa^ie passée une enfant qui n'est plus en état de la \dvre, ni de s'y résigner. J'ai maintenant la garde d'un cœur, d'un cerveau que j'ai animés, et qui, j'en ai la conviction, ne peuvent plus se passer de moi. Ah ! si je n'avais pas cette conviction-là, ce serait tout autre chose, et je saurais renoncer à ma propre passion. Seulement, il s'agit ici d'un amour mutuel que vous pouvez trouver abominable, mais qui atteint, à mes yeux à moi, une grandeur immense... Oui, la pauvre petite, je la défendrai maintenant contre les vrais malheurs qui l'attendraient, si j'étais assez pleutre pour l'abandonner, contre la détresse, le spleen et la diminution d'elle-même. Je redouterais pour elle les pires possibilités, même la mort... oh! vous voyez que je suis orgueilleux!... Je la défendrai contre tous, et je la rendrai heureuse, monsieur l'abbé, je la rendrai gaie, je la rendrai saine... je veux la sauver; non la perdre!... Rien ne m'arrachera à cette sauvegarde, et comprenez-moi bien, monsieur Tabbé, sur ma conscience même, je déclare qu'en agissant ainsi je fais acte d'honnête homme. A mon tour, je vous dis : c'est une question de devoir!... Vous, au nom d'une morale dans laquelle vous avez une foi absolue et qui vous aveugle, vous exigeriez une simple infamie... Car c'est en vous rendant cette enfant que je commettrais l'infamie î...

L'Abbé. — Nous sommes séparés, monsieur, par tout un océan d'idées, de convictions!... Vous rendezvous compte que ce que vous réclamez, en fait, c'est la polygamie pure?... Je ne discute même pas, lai.-?sez-moi simplement constater qu'avec votre morale à vous ce serait rapidement l'anarchie... Ces idées-là, c'est la fin de la société.

Armaury. — C'est le commencement de l'amour!...

L'Abbé. — Il faut vivre avec son époque et son temps, monsieur!,.. Nous ne sommes pas les gens de l'avenir, nous sommes les gens du présent, et nous devons nous soumettre à ses mœurs, à ses usages et à son code, (Souriant.) mon cher bâtonnier...

Armaury. — J'apprécie l'allusion; mais, ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que vous parlez de la société comme un de ses représentants! Allons donc, monsieur l'abbé, vous êtes plus que moi en marge de la société, vous qui avez fui le devoir social. Si j'ai pleinement suivi la loi d'amour, vous, vous l'avez reniée et, pour la société, cela revient au même, cela est pire!

L'Abbé. — Vous vous trompez. Mon célibat n'est pas en marge de la société. Il ne nuit au moins à personne.

Armaury. — Allons! Allons! vous êtes bel et bien un individualiste acharné, mon cher abbé! Mais si champion inattendu que vous vous fassiez de la vie moderne, vous n'allez pas jusqu'à prétendre sérieusement, je l'espère bien, que la société a harmonisé les choses de l'amour et que tout est bien dans le meilleur das mondes?... Voyez mon cas de séducteur, justement. On m'interdit de subir, comme je le veux, les rigueurs de ma conscience. Périsse cette enfant plutôt que le principe! Non, non, croyez en ma compétence, je me suis penché sur les codes... La société n'a pas trouvé la solution de l'amour.

L'Abbé. — Non, c'est la religion...

Armaury. — Pas plus la religion, car elle a mis le péché à la base de l'amour, et c'est là une faute

impardonnable et dont les conséquences ont été incalculables. C'est à cause d'elles que nous ne nous comprenons pas en ce moment, ni l'un ni l'autre, et que vous me faites une lâcheté de ce que j'appelle

mon courage...

L'Abbé. — Courage facile, qui accumule des désastres et des ruines. C'est le courage du moindre effort...

Armaury. — Quelle erreur!... Je vais où je dois aller... du côté des plus grandes ruines, monsieur l'abbé. Vous venez me parler ici d'autres ruines, celles, dites-vous, de cette famille éplorée... Eh bien, elles ne sont que ruines d'amour-propre, des atteintes à des conventions respectables, mais qui n'atteignent aucun bonheur vivace. Ces gens-là seront très affectés, je vous l'accorde, mais ils ne perdront leur fille que s'ils le veulent bien... Ils n'éprouveront que des blessures mentales, et il ne tiendrait qu'à eux de les dominer... Cette douleur-là n'est rien, rien, en comparaison de celle qu'éprouverait cette pauvre enfant si je l'abandonnais. Je vous le dis, il faut que j'aille du côté des plus grandes ruines.

L'AbBË, qui se contient difficilement depuis quelques

instants. — Des plus grandes?... J'ai promis que je ne prononcerais pas le nom de M'"* Armaury...

Silence.

Armaury, s'assied tristement, devant l'évocation cîu nom qui a résonné ; sa parole est changée. — Oui,

ma pauvre femme, monsieur l'abbé, ma pauvre femme!... Voilà le seul désastre; il est immense, et l'amour a aussi une* puissance destructive qui est bien son côté le plus misérable. Ah ! la malheureuse ! Ce qui est vrai pour un amour est aussi \Tai pour l'autre... Les deux foyers sont en balance... Ah! la terrible balance! Et quel calcul affreux que de s'en remettre à la décision du plateau qui penche le plus. (Avec effort.) Permettez-moi de vous dire, pourtant, que je suis le seul en mesure de pouvoir estimer le degré des deux catastrophes entre lesquelles j'ai le choix... Je connais ma femme, c'est une courageuse, c'est une énersrique...

L'Abbé. — Oh ! ^

Armaury. — Je ne spécule pas là-dessus, croyezle bien, ce serait ignoble ! Je constate, je compare les deux désastres : ma femme souffrira... mais ma femme vivra! Tandis que l'autre, avec son amour neuf, pas secouru, son amour qui ignore tout de la vie, son amour qui commence !... Oh ! c'est effroyable un amour qui commence... Xon ! Mes vrais devoirs actuels sont du côté de ce fo\*er-là.

(Il frappe résolument du poing sur la table, comme s'il revivait une dernière fois sa détermination.) VouS ne le CroyCZ

pas, naturellement, libre à vous. C'est une toute petite minorité que ceux qui vivent indépendants; nos actes les plus probes doivent forcément paraître des folies ou des orimes aux j^eux de ceux qui n'y étaient pas destinés.

L'Abbé. — C^^tte niinorité-là veut l'impossible et \J restera sans influence !... Heureusement !... Vous ne m'entraînerez pas d'ailleure, monsieur, sur le terrain de la vaine et facile éloquence. Je me le suis promis... Je n'ai chercha qu'à être simple.

Armaury. — Mais non, monsieur r«bbé. n'ayons pas honte de nous-mêmes; nous ne faisons pas ici de l'éloquence de chaire, ni de prétoire. Nous le pourrions, en effet, car nous sommes de vieux adversaires ; nous nous sommes rencontrés depuis les preraiei's âges du inonde. J'étais la libre pensée, vous étiez la foi... mais ici nous abdiquons, (Très

simplement) nous ne sommes plus quelles missionnaires des âmes que nous avons à défendre.

L AbBË, reprend son chapeau après un instant de réflexion.

— Eh bien, là où j'ai échoué, d'autres réussiront peut-être... C'est exact: je n'ai supplié et je n'ai parlé qu'au nom des intérêts de ceux que j'aime...

Armaury. — Quelle belle parole vous venez de dire là !.., Il n'y en a pas de plus belle !... Les intérêts de ceux qu'on aime... Hélas!... (il pousse un très lourd

soupir, puis considère l'abbé; et avec un certain frémissement

de la voix.) Séparons-nous, monsieur l'abbé ; cette flamme qui m'agite, cet amour qui me commande, vous ne le connaissez pas, vous ne le connaîtrez jamais. N'essayez pas de juger une chose que vous avez reniée, et dont la beauté vous est totalement fermée. Vous n'aviez que faire dans ce combat ; vous étiez le dernier à devoir vous trouver ici. Dites-vous simplement en partant que si vous n'avez pas ébranlé cette porte c'est qu'il y avait derrière des trésors qui vous étaient interdits...

L'Abbé. — Les miens me suffisent et leur beauté est plus manifeste... Les trésors dont vous parlez brillent d'un éclat orgueilleux et solitaire... Les miens s'éclairent au jour et à la lumière d'un amour plus vaste et plus salubre.

Armaury. — Plus un mot, monsieur l'abbé. Chacun a sa conception humaine ou divine de l'amour!... Et ce sont des convictions inébranlables^ Retournez à ces gens et allez leur dire que la proie que j'ai prise... je la garde !

L'Abbé, après un silence. — Je n'ai donc plus qu'à aller rendre compte à la famille de Charance de l'échec de ma démarche... Non, nous n'étions pas faits pour nous rencontrer, c'est vrai, mais il y a toujours un carrefour oii les routes les plus diverses se rencontrent: c'est le carrefour de la douleur. Je ne m'illusionnais pas sur l'issue de cette démarche; je me suis restreint à la supplication. Ma place n'est pas ici, vous l'avez dit, et, en le disant, vous avez fait appel inconsciemment à une autre voix que la mienne, la voix qu'il fallait que vous entendiez, qu'il faut que vous entendiez... Permettezmoi de m'effacer devant elle...

Armaury, inquiet. — Que voulez- vous dire? A qui faites-vous allusion?

L'Abbé, ouvrant la porte de droite. — A la pereonne qui est au fond de ce corridor et qui n'attend qu'un signe de moi pour entrer... Je vous salue... (il fait

un geste et demeure sur le seuil quelques secondes. Puis il

laisse passtr M * Armaury.) Entrez^ madame!... Je vous souhaite plus de bonheur, (il sort.)

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