Scène IV
ARMAL^RY, FANNY
Fanny. — Bonjour, Marcel.
Armaury. — Toi aussi!... Te voilà donc, ma pauvre Fanny...
Fanny, s'appuie. — Je croyais que j'aurais eu plus de courage en te revoyant, mais, malgré tout... c'est une si grande émotion...
Armaury. — Oui, une grande émotion pour moi
aussi. (Ils restent ainsi &ans pouvoir plus rien se dire, la gorge contractée, ni près, nî loin l'un de Tautre.) Alors,
puisqu'on ne se tend même pas la main... mets-toi là... assieds-toi.
Il lui indique doucement la borne du milieu. \.\'.l s'assied. Silence.
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Fanny. — Tu ne m'attendais pas... tu ne croyais pas que jVn étais... et tu te dis, sans doute: « Où cela s*arrêtera-t-il ? » Tu te demandes combien nous sommes à tes trousses? N'est-ce pas?
Armaury. — Oh! c'est un calcul facile à faire; mais, les autres... voilà qui m'est égal! Il n'y a que toi qui comptes, Fanny...
FaNNY. — Je m'en doute. (Elle relève sa voilette.
Ils se regardent.) Je suis venue... quel voyagfe!... oh ! mais pas pour ce que tu redoutes. Va, tu n'auras pas la .scène de larmes... tu ne l'its jamais eue de moi, c'est une justice à me rendre, nVst-ce pas? Maintenant que je .souffre, que tout est écroulé, que je suis la plus malheureu.se des femmes, tu ne l'auras pas davantag:e... Oh! certes, mon premier mouvement a bien été de me venger, de me joindre à eux pour venir te crier des injures. Tu es ]):irti si lâchement l'autre jour, sans même une précaution, sans la plus petite délicatesse! Aloi-s, je les ai suivis... Mais tu n'aunis ni mes larmes ni ma colère, cela non plus, Marcel. Les autres croient, en ce moment, que je suis déjà à tes pieds sans doute, à te supplier, à m'accrocher à toi. Ils escomptent que je vais tout sauver, emporter d'un coup la situation ! Non, non... j'ai réfléchi en voyaj]^e, je me suis calmée. Je ne te donnerai pas le spectacle de ma détresse. Pour ça, les quatre murs d'une chambre solitaire suffisent et valent mieux.
Armaury. — Je sais que tu n'as aucune bassesse, Fanny, aucune humilité, même dans la douleur...
Fanny, souriant tristement. — Je n'ai que des qualités, n'est-ce pas? Dis-le, dis-le donc!...
Armaury. — Oui, certainement, je le pense, je le pense de toutes mes forces...
Fanny. — C'est bien ce qu'il y a de plus abominable, c'est que tu le penses! C'est qu'en effet tu peux me croire toutes les qualités, sans m'aimer pour cela, .si peu que ce soit!
Armaury. — Fanny, si j'osais m'expliquer, si je Tosais, j'irais jusqu'à dire, en toute sincérité, que...
Fanny, vivement. — Que tu m'aimes?... Eh bien, ne le dis pas, car ce ne serait pas vrai. Oh ! je sais que, malgré tout, tu as de l'affection pour moi. Tu vois jusqu'où je vais? Qui sait même si, à certains moments de ta vie, dans les gi'ands jours, tu n'as pas eu de la tendresse !...
Armaury. — Une tendresse immense, une sympathie de tous les instants...
Fanny. — C'est bien possible! Mais tu ne m'as jamais aimée, Marcel, tu ne m'as jamais aimée (Elle hésite.) ...physiquement. Oh! ne proteste pas! ce sont des choses qu'on n'ose pas se dire durant quinze ans,... on ne l'ose pas, par un sentiment humilié facile à comprendre, mais, maintenant, qu'est-ce que je risque à me l'avouer!... Tu m'as désirée huit jours, un mois peut-être,... tu vois que je précise,... les premiers temps de notre mariage! Et encore! p]n tout cas, ça été tout ! Pourquoi ? j'en valais bien une autre ; je n'étais pas laide, je n'étais pas sotte ; bien des hommes m'ont fait la cour. Pourquoi ? C'est injuste!... Ton mariage a été un mariage de raison. Tandis (jue moi..., moi, je t'ai tant aimé ! Tu as Aé mon Marcel dès le premier jour, tu as été pour moi quelque chose comme l'idole... je chérissais ta supériorité, je me réchauffais à ta gloire; j'étais fière quand j'entrais dans les salons avec toi, heureuse quand nous en sortions et que nous n'étions plus que nous deux sur la terre! Oh! mais heureuse!
(Le bras tendu vers lui, comme dans un reproche désolé.)
] Cela tu l'as su, cela tu n'en doutais pas...
! Armaury. — Je te laisse parler, je t'écoute comme on écoute son propre jugement, le jugement qui vous condamne! (Energique tout à coup.) Et pourtant ce n'est pas vrai, je t'ai aimée, et je persiste à t'aimer encore.
Fanny, avec véhémence. — Mais non, malheureux! mais non, et ne proteste donc pas, car c'est bien ce
' qui me sauve! C'est ma chance que tu ne m'aimes pas... ma veine... car, si je n'avais pas été préparée par des années, de longues années d'inquiétudes,
f majkeureux, ne vois-tu pas que ta rupture, mainte-
Hîaiit, ce serait ma mort, ma mort sans phrases! Je ne la supporterais pas. Quelle horreur!... Tandis que,
! maintenant, cet écroulement et cette solitude me
trouvent même plus forte que je ne m'y attendais.
C'est bien parce que tu ne m'as pas aimée que je
puis être ici et que nous pouvons nous parler sur
. ce ton calme, pres(jue tranquille, irréparable. Voyous,
'est-ce qu'autrement je ne te dirais pas des choses
] terribles... des choses... (Et les yeux pétillent en le disant.)
'que je puis refouler dans ma gorge, malgré l'envie qu'elles ont d'en sortir! Et si tu m'aimais, toi, si peu que ce soit, crols-tu que, depuis que je suis ici, tu ne m'aurais pas couverte d'injures ou serrée dans tes bras!...
Armaury. — Fanny, ce n'est pas le désir qui m'en fait défaut!... mais je m'efforce au calme de toute l'énergie que tu me connais, je redoute l'éclat
de nos sensibilités... Sans quoi...
Il a un mouvement vers elle.
Fanny, le voyant, se lève, avec un mouvement inverse de
pudeur froissée. — Oh! je n'ai pas réclamé!... Je t'en prie... Toi aiLssi tu me connais, j'ai horreur des pleur- . nicheries, et je n'attache pas, mon Dieu, un tel prix à ma j)ropre personne. Je ne serai pas comme tant d'autres, va... je n'irai pas crier sur les toits mon chagrin ni tes lâchetés: je tacherai de me faire un veuvage très digne.
Armaury. — Ah! Fanny! l'être d'élite et de distinction que tu es méritait mieux que ce que je t'ai donné; tu valais tous les bonheurs... Fanny, je suis voué au silence devant toi et sols sûre que si je ne tenais pas ju.stement à éviter une explication profonde, une explication qui ne nous mènerait à rien de bon, sois sûre que je trouverais d'autres paroles et une autre attitude que celles auxquelles je m'efforce, auxquelles je m'accroche... comme à une consigne!
Fanny. — Mais, je les devine, tes paroles, va! je les devine toutes! Ne te donne pas la peine. Excu8e.s, fatalité, pas d'enfant, obligation de me quitter, etc.. ! Merci bien !... je suis de ton avis ; pas de ces écœureraents-là, pas de ces oraisons funèbres qui doivent être plus vaines que la mort !... Non, des mots précis, (iciie se rassied.) Eh bien, je suis venue avec ces gen.s pour te poser, moi, une seule et unique question; sois tranquille, pas plus, un oui ou un non!... Oh! je prévois d'ailleurs quelle sera la réponse, mais c'était nécessaire qu'elle me vînt de toi, que je l'entende une fois de ta bouche... Je te jure, lorsque tu m'auras répondu, ce sera tout... je m'en irai très simplement, comme je suis venue... Voilà.
Armaury. — Parle donc.
Fanny, hésitant tout à coup, hachant les mots. — C'est
difficile à te demander... Enfin, à mots couverts, tu comprendras ce que je veux dire... Voyons... As-tu l'impression... que c'est pour la viet... Comprends...
/Crois-tu que ce soit une de ces passions définitives qui tiennent toute l'existence... enfin...
Elle ne continue pas. Les mots expirent. Elle attend, le visage tendu anxieusement vers lui. Long silence. ÂKMAURYy est assis à une table, la tête cachée par une main. De l'autre, il caresse machinalement le bois de la table.
— Ce que tu demandes là est sans réponse! Comment veux-tu î La vie, c'est bien long... (Il parle péniblement, lentement, très bas,) De pliis, si je suis évidemment dans Tétat d'esprit d'un homme assez emporté pour sacrifier jusqu'à ses affections les plus chères, et.!.
FaNNY, très vite, en fermant les yeux. — Bon... com-
piis... compris... Ne va pas plus loin... Pour que l'homme que tu es réponde comme tu réponds, dans un moment pareil, c'ast qu'il ast inutile d'insister... Compris... J'en étais sûre d'ailleurs... Ce n'était qu'une formalité. Quand quelqu'un de ta trempe, grave, pondéré, prend une telle résolution, et casse tout, il n'y a plus rien à faire!... J'ai comprb;. Tu me passerais sur le corps... Tu passeras sur tout... tu nous sacrifierais tous... tu passerais sur ta propre douleur... C'est fini!... (Sur la borne où eUe
est assise, le corps a un fléchissement de mort. Puis, d'un mouvement lent et lassé des épaules et do la main, elle rajuste son manteau; très simplement, elle se soulève, le
pas traînant.) Alore, je ne vais plus te denutnder qu'une seule chose... une seule, vois-tu, mais j'en ai tant besoin ! (Elle a un tremblement.) S'il survenait dans ta vie un accident... sait-on jamais, n'est-ce pas? il y a tant d'imprévu!... c'est vrai... la vie est bête... une voiture qui passe et qui écrase... la maladie... enfin, qui peut répondre de l'avenir?... mille choses!... tu as quarante ans passés... elle est très jeune... dans quelques années, sait-on, un désaccord... enfin, écoute, s'il arrivait qu'à votre
tour vous deviez vous séparer... (Très vite, dans un '
sorte de secousse de désespoir.) je te demande seulement de m'assurer que c'est à moi que tu reviendrais!
ArMAURY, étonné d'abord, la regarde, puis ses yeux ^e
mouillent. — Oh! cela, de tout mon cœur, Fanny! Tu peux en être sûre... Je te le jure, de tout mon remords et sur toute notre ancienne tendre.^se!
Silence.
Fanny. — Et» maintenant, il va falloir que je vive de cette petite parole-là !... 11 le faut, il le faut, ou je serais perdue!... Avec ça, tu comprends, je vais pouvoir passer le pont... le iK)nt de la douleur... si long qu'il soit. Autrement, je crois bien, Marcel, que je mourrais tout à coup... Le vide tout noir, là, devant soi... le trou... brrr!... Tandis qu'ainsi, avec la compaufnie au moins de cette attente, avec l'idée qu'on se reveiTa tout de même un jour... car c'est fatal, c'est sfir, c'est sûr, on se retrouvera... eh bien, alors, j'aurai du courajre! Tout ne sera pas mort... il y aura le point fixe, là-bas... IlliLsion pour toi, peut-être, réalité pour moi! Cette idée va s'ancrer en moi, qu'on vieillira peut-être ensemble, que nous serons là, tous deux, tout vieux... que nous aurons notre vieilles.se comme nous avons eu la jeunesse... que je serrerai tes mains dans les miennes, avant de partir pour le grand voyage... Cela me fera même tenir à ma propre vie... cela me forcera à me soigner, à ne pas me laisser aller comme celles qui ont renoncé complètement... afin que tu me retrouves encore un pcM ressemblante à ce que j'ai été, quand nous vivions ensemble î...
ARMAURY, pleurant, la tête dans tes mains. — Ah !
Fanny, tout ce que tu dis là, tout ce que tu dis là... c'est immense!...
Fanny. — Pas un mot de commisération, je t'en prie, pas un mot ou je n'aurai même plus la force de me lever et de m'en aller! Et Dieu sait ce qu'il va m'en falloir de force! Je vais tâcher de m'imaginer... n'importe quoi... que tu es parti pour un long tour du monde. Il y a des femmes... tiens, Thérèse Vidal, par exemple... dont les maris sont en expédition, très loin, durant des années... Elles supportent très convenablement l'absence, à cause de l'idée... l'idée!... Tu as parfaitement bien fait, Marcel, de nie parler avec cette franchise, ("est très bien comme ça... et c'est tellement mieux! Tu aurais pu mentir... tandis qu'ainsi je préfère renoncer complètement à tout faux espoir de replâtrage... Au moins, comme ça, c'est net... on ne perd pas son temps à des chimères, à des désespoirs, des rages contre lesquelles on finit par se ca.sser la tête!... Je vais tout de suite m'y mettre... Oh! j'ai déjà tâché, aujourd'hui.. Ce matin, je me suis dit: « Tiens, puisque je suis à Londres, profitonsen tout de même... » Alore, j'ai été à Westminster, j'ai visité les musées, la National Gallery, j'ai tâché de m'enthousiasmer pour des tableaux... Ah! dame, ce n'était pas facile!... J'ai entrevu toutes les villes que j'aurai le temps maintenant de visiter. J'ai entrevu ce que sera dfeormais cette existence de voyages... toutes ces villes où il me semble que la plus grande angoisse que j'éprouverai, c'est de ne plus avoir quelqu'un à qui envoyer de télégramme en arrivant... comme aujourd'hui... car c'est la première fols que je suis arrivée quelque part sans écrire sur un bout de papier: « Suis bien arrivée, chéri! »
Armaury. — Si tu t'es juré de ne prononcer que les paroles les plus émouvantes, les paroles qui trouent l'âme... ah! tu as pleinement réussi, Fanny! Je ne puis te dire que cela, c'est peu, mais je te le (lis dans lui grand boulevei-sement : je n'ai pas en moi la possibilité de modifier les événements, je n'en suis même plus le maître... mais, qu'il arrive, un jour quelconque, un de ce.s imprévus que tu viens d'énumérer, et qui sont plus forts que nos volontés, ah! c'est à toi seule, Fanny, que je courrai, de tout mon élan!
Fanny. — Tu vow que j'ai bien fait de venir!
Je le savais, je le savais qu'il sortirait de notre rencontre, quelque chose de bien, d'utile... Les autres sont là, à attendre,... ils croient que nous sommes en train de nous dire les pires horreurs, toutes les saletés qu'on se jette à la tête en pareil cas... et, au contraire, entre nous, il y aura eu, non pas un rapprochement, mais quelque chcxse comme... une conr|)licité de l'avenir... quelque chose de bien à nous deux. (Fébrile.) Oui, oui, je sors de là avec un petit peu de lumière, de l'énergie au cœur... C'est très bien... c'est très bien.
Armaury, ^'datant en larmes et courant à elle. — Fanny!
Fanny! Oh! je ne peux i)]ils... j'étouffe...
Fanny, l'interrompant avec un grand retrait de tout l'être.
— Non, surtout pas cela, pas un geste, mon ami, pas un mouvement vei'S moi, pu? une fausse note, Marcel!... Je sais que tu meurs d'eux ie de me seri'er dans tes bras... je le vois, j'en suis sûre... mais ne le fais pas, je t'en supplie... Pas un geste maladroit! C'est surtout ce baiser-là r"'il faut savoir ne prs nous donner!... Non, quittons-nous sur cette espè e de lumière; nous ne trouverons pas mieux. N'ajoute pas même un mot, ce serait de trop. Nous n'avons
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
pas laissé échapper la moindre bévue, la moindre rancœur... je t'assure, c'est très bien, très satisfaisant. Maintenant, je vais être forte, Marcel!... Avec ce petit bout d'espoir, cette promesse, je vais être extrêmement vaillante, tu verras... Je vais t'attendre patiemment, et avec un grand courage...
Elle va vivement à la sonnerie du mur.
Armaury. — Qu'est-ce que tu fais?
Fanny. — Je fais préfvenir tout de suite le père et le fils qui sont dans un salon, à attendre anxieusement le résultat de notre entrevue. Je vais leur dire que tu es parti, que tu t'es en allé. Sors par ici, ils ne te rencontreront pas. J'arrangerai tout; je me charge de mettre les choses au point... Tu peux me laisser, maintenant, sans peur... (Elle
relève une tête énergique où des larmes brillent dans les yeux et où un sourire lumineux palpite.) Au reVOir, Marcel.
A un jour quelconque... si loin qu'il soit ! le jour que tu voudras... Je serai là! Va, mon ami... va !...
Droite, sans le regarder, comme transCigurée par Teffort, elle demeure ainsi, les bras tendus, empreinte d'un désespoir radieux. Il sort brusquement, presque en courant, comme quelqu'un qui va pleurer dehors. Restée seule, immobile, les traits peu à peu se détendent comme s'ils reprenaient Texpression ordinaire de la vie, et la tristesse y reprend sa ligne habituelle.
Le Domestique de rhôtei entre. — Did Madam ringf
Fanny. — Voulez-vous prévenir les deux per- . sonnes qui attendent dans le petit salon... (Elle désigne la porte du corridor.) qu'elles peuvent entrer ici... qu'on les attend.
Elle reste seule essayant alors de se maîtriser, de se dominer.