‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 2)Chapitre 37 sur 46 · JÉSUS CROISSANT EN SAGESSE · texte numérisé non relu

JÉSUS CROISSANT EN SAGESSE

rer, sans nous aveugler de son éclat : comme un maître qui paraît apprendre avec son élève pour exciter son émulation sans le décourager. Cette méthode, qui fut celle de la sagesse humaine dans tout ce qu'elle eut jamais de plus élevé, devait d'autant plus être celle de la Sagesse divine, qu'infiniment plus élevée elle-même, il lui convenait plus qu'à la nôtre de s'ahaisser. Enfin, n'oublions pas que le plan de cette divine Sagesse étant de différer sa merveilleuse propagation jusqu'àla croix, et de ne se produire jusque-là que par échappées et en paraboles, ne devait pas trop soulever cet étonnement qui faisait déjà dire aux contemporains de son apparition : « Com- K ment cet homme est-il si savant, lui qui n'a point « étudié^?»

Voilà pourquoi il convenait que Jésus, plein de sagesse EN LUI-MÊME, grandit en sagesse devant les hommes.

Mais l'Évangile dit : devant Dieu ci devant les hommes : pourquoi devant Dieu? Par la simple et haute raison que Jésus-Christ n'était pas seulement le grand Précepteur du genre humain, mais c{u'il en était aussi le Rédempteur, et que, Victime expiatoire du grand péché de l'homme, qui avait été de goûter de l'arbre de la science, il devait volontairement et par dispensation goûter, dans son humanité, de l'arbre de l'ignorance ; il devait réparer l'offense de l'homme d'avoir voulu se passer de Dieu pour avoir les yeux ouverts, comme Dieu, en progressant, lui Dieu, et en ouvrant peu à peu les yeux à la lumière, comme Thomme. Voilà pourquoi la Sagesse éternelle croissait en sagesse devant Dieu et devant les hommes.

* Jean, vu, 15.

3 no CHATimyE tlyi.

Mais comment cela pouvait-il se faire?

€ela se faisait au moyen de la dislinclion en Jésus- Christ de la divinité et de l'humaîiité. Dieu et hannne, mais dislinctement, il pouvait, par cela même, être plein de sagesse, et croître en sagesse. Il en était de la sagesse en lui comme de Tàge, Par Tâge, il n'avait que douze ans, et cependant il était cuoant qu Abi^aham fût. Il avait de même la sagesse de toute éternité, dès le sein de son Père céleste, et par conséquent dès le sein de sa mère; et c'est en vue de cette sagesse accomplie que le Propliète avait prédit comme une merveille qu'une femme environnerait un homme^ viRUM^; enfermerait dans ses flancs un homme fait et parfait. Il faut donc entendre que la sagesse et la grâce, qui étaient en lui dans leur plénitude, se déclaraient, par une sage dispensation, avec le temps, et de plus en plus, par des œuvres et par des paroles plus excellentes devant Dieu et devant les hommes, mais toujours à sa volonté. Il faisait preuve en cela de la sagesse la plus consommée, d'une sagesse maîtresse d'elle-même jusqu'à se réduire et se produire selon le plan qu'elle-même avait conçu. « Toi, l^omme,, « dit saint Bernard, quand tu progresses, ce n'est ni « quand, ni autant que lu veux que tu progresses; « mais à Ion insu ton progrès est mesuré et ta vie est « disposée. Mais l'enfant Jésus, qui dispose ta vie, a disposait lui-même la sienne, et quand et à qui il vou- « lait il paraissait sage, quand et à qui il voulait plus « sage, quand et à qm il voulait très-sage, quoique « lui-même il ne fût jamais que très-sage. Comment en <( eO'et douter qu'il n'eût eu toute la sagesse d'homme

^ Jércmie, xxxi, 22.

« dès le sein de sa mère, celui que dans ce sein même « je n'hésite pas à reconnaître pour Dieu? C'est moins « d'être homme, en effet, que d'être Dieu^ »

C'est ainsi que se concilient en elles-mêmes les deux vérités énoncées par saint Luc, de la plénitude et du progrès de la sagesse dans l'Enfant-Dieu.

Il nous faut voir maintenant comment elles se concilient par rapport à l'événement de sa manifestation parmi les docteurs, et donner toute notre attention à ce nouveau mystère.

Après avoir dit que l'enfant était plein de sagesse et de grâce, FÉvangéliste poursuit ainsi :

ce Lorsqu'il eut atteint sa douzième année, ses parents étant montés, suivant leur coutume, à Jérusalem, au temps de la fête de Pâques, et s'en revenant, après •que les jours de la fête furent passés, l'enfant Jésus demeura à Jérusalem, et ses parents ne s'en aperçurent point. Mais, pensant qu'il était avec ceux de leur compagnie, ils marchèrent tout un jour, et ils le cherchaient parmi leurs parents et leurs connaissances, et, ne le trouvant point, ils revinrent à Jérusalem pour le chercher. Et, après trois jours, ils le trouvèrent assis au milieu des Docteurs, les écoutant et les interroigeant. Et tous ceux qui l'entendaient étaient confondus de sa sagesse et de ses réponses. — Et le voy^ant,

* Super Missus est, Homilia ii.

« ils furent étonnés; et sa Mère lui dit : Mon Fils,pouric quoi avez-vous agi ainsi avec nous? Voilà que, affligés, « votre père et moi nous vous cherchions. — Il leur « dit : Pourquoi me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas « qu'il faut que je sois aux choses qui regardent mon « Père? — Et ils ne comprirent point ce qu'il leur disait. a — Et il descendit avec eux, et vint à Nazareth; et il « leur était soumis. Et sa mère conservait toutes ces <c choses en son cœur. — Et Jésus avançait en sagesse, « et en âge, et en grâce devant Dieu et devant les « hommes \ »

Les pensées et les sentiments se pressent, se partagent et se déconcertent à l'exposé de ce mystère, un des plus grands et des plus riches en instruction que nous olïre l'Évangile : élucidons-le donc peu à peu, et comprenons déjà qu'il y a lieu de le faire, que la légèreté la plus impardonnable et la plus indigne d'ouvrir l'Évangile peut seule s'arrêter à la lettre de cette page, et ne pas y sentir respirer et palpiter l'esprit.

Nous y voyons d'abord la pieuse coutume de la Sainte Famille d'aller tous les ans, comme les autres Juifs, au temps de la fêle de Pâques, célébrer cette fête à Jérusalem, et effacer les hauts et divins mystères qui s'étaient déjà accomplis, qui devaient s'accomplir en elle, sous la simple et commune observance de la loi. Marie et Joseph y conduisaient rEnfant-Dieu, et le soumettaient à cette observance comme un enfant ordinaire, lui qu'ils savaient être le Fils du Très-Haut, la Loi vivante, la Gloire d'Israël, la Lumière du monde.

* Luc, II, 41-52.

Mais tant était grande leur simplicité, leur humilité, leur soumission à la Providence, qu'ils portaient le poids de ces hautes destinées sans impatience de les voir s'accomplir, et marchaient dans la vie comme s'il n'en était rien.

Cette simplicité nous apparaît à ce point que Marie et Joseph, dépositaires d'un enfant si cher, intéressés à ses moindres gestes, marchent tout un jour sans le voir, pensant qu'il était avec ceux de l-ur compognie, parmi leurs 'parents et leurs connaissances, où ils reviennent le chercher. Quel touchant et sublime effacement de Jésus- Christ! Quelle admirable et naïve familiarité que celle qui le mêle tellement avec ses parents et ses connaissances qu'il peut disparaître dans leur compagnie tout un jour sans qu'il y soit fait attention! Il suffit de mettre l'esprit et le cœur sur la voie de ces réflexiuns.

Mais cet oubli de Jésus-Christ n'était-il pas répréhensible de la part de Joseph et de Marie? A cela répond éloquemment l'empressement qu'ils mettent à le chercher, et ce cri de la nature que nous allons entendre sortir du cœur de Marie.

« Après trois jours de recherche, ils le trouvèrent « assis au milieu des Docteurs, les écoutant et les in- « terrogeant. Et tous ceux qui l'entendaient étaient con- « fondus de sa sagesse et de ses réponses. »

L'usage était, dit Grotius, que les jeunes gens fussent séparés des vieillards dans le temple de Jérusalem, ou bien, s'ils s'en rapprochaient pour recevoir leur enseignement, ils se tenaient debout ou par terre à leurs pieds, comme saint Paul le raconte de lui-même recevant l'enseignement de Gamaliel. On peut juger par là

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de tout ce qui devait s'iMre révélé de merveilleux dans cet enfant de douze ans, pour que ces Docteurs juifs si orgueilleux et si formalistes, comme l'Évangile nous les fait voir plus tard, aient dérogé à leurs prérogatives, jusqu'à ce renversement de faire asseoir cet enfant au milieu d'eux comme un vieillard, et de se presser euxmêmes autour de lui comme des enfants.

L'Évangile ne nous fait pas connaître ces questions et ces réponses de TEnfant-Dieu : elles devaient être sans doute de la nature de celles qu'il faisait plus tard aux Scribes cl aux Pliaiisiens dans ses diverses rencontres avec eux, et qui sont restées les oracles éternels de la Sagesse. Jésus, à cet âge de douze ans où l'enfance se dénoue et laisse entrevoir le fruit dans sa fleur, préludait à sa mission divine-; il faisait éclater, comme par un coup d'essai, au matin de sa vie, quelque chose de celte grande lumière qui devait éclairer dans son midi la face de tous les peuples .et la marche du genre humain. Quelles célestes clartés devaient rayonner de ses lèvres, de ses yeux, ,de son front, de toute sa personne attrayante du double charme de la sagesse et de l'enfance, de la naïveté et de la profondeur, de la divinité et de la faiblesse! contrastes touchants que faisaient ressortir la curiosité, l'élonnement, l'admiration, la stupéfaction de tous ces Docteurs vieillis dans la science, .se pressant autour de lui, oublieux de leur gravité., et reflétant ces divers sentiments dans leurs attitudes et sur leurs visages ! Stupebant autem omnes qui audiebant £um, super prudentia et responsis ejus.

Tel est le tableau que nous fournit l'Évangile, dans la simplicité de son récit, cl qui s'offrit aux yeux de Joseph et de Marie :

« Et le voyant, ils fiirenit saisis d'admiration, » Et ■vidtntes admirât i sunL

Ce saisissement de Marie -et de Joseph semble leur faire injure : ne savaient-ils pas que cet enfant était V Admirable? Ils le savaient assurément; mais ils ne le savaient que par la foi, et non encore par rexpérience : iterne voyaientj'ien en lui d'extraordinaire dans le commun de la vie, tant cette divine sagesse, qu'il avait en plénitude, avait été enveloppée jusque-là sous le voile de renfance. Mais à ce momefit elle éclatait subitement pour la première fois; elle prenait son essor : aussi est-ce h partir de ce jour que riÉvangile nous dit : Et Jésus. avançait en sagesse ^et en âge,, et en grâce devant 3ieu et devant les hommes; c'est-àr-dire en témoignage de sagesse, comme l'expriment ces paroles devaoïf Dieu et devant les hommes, par opposition à tout ce qu'il y avait eu de caché jusque-rlàt dans cette-^sagesse, dont ilÉvangile nous a dit qu'il était rempli.

Ainsi se concilient, encore une fois, ces deux vérités de la plénitude et du progrès .de la sagesse en Jésuis, par rapport à l'événement de sa manifestation parmi les docteurs; ainsi s'explique l'étonnement de Joseph, et de Marie surpris, non de la sagesse de Jésus, mais de sa subite manifestation. El ce caractère miraculeux de squtdaineté, en même temps qu'il justifie Marie et Joseph de leur étonnement, atteste ainsi la plénitude antérieure de la sagesse en Jésus.

î<( Et sa mère lui dit : Mon Fils, pourquoi ovez-vous « agi ainsi avec nous ? voilà que, affligés, votive père et moi « nous vous cherchions, n

Ce langage de Marie est un rayon de lumière qui nous fait pénétrer dans l'inlimilé des relations qui existaient

entre Jésus, Marie et Joseph. Ces mots, Mon Fils, et le ton des paroles qui suivent, nous font voir l'autorité ordinaire de Marie sur Jésus, dans son exercice : autorité qui va trouver tout à l'heure sa consécration dans la soumission de Jésus. Le reproche qu'elle fait à son divin Fils s'explique par deux raisons touchantes qui respirent dans sa parole, et qui la purgent, si je peux ainsi dire, de toute imperfection. La première, c'est la tendresse maternelle qui inspire ce reproche, et qui en fait un témoignage précieux de ce cœur de Mère en Marie pour Jésus, de ce cœur qui renferme ordinairement en lui ses sentiments jusqu'à nous les laisser ignorer, et qui se trahit ici, de manière à nous donner de sa constance, dans tant de grandes circonstances où il a été éprouvé comme nul autre, la plus sublime idée. La seconde explication est tirée de la tendresse filiale de Jésus pour Marie et Josepli, tendresse à laquelle il les avait habitués au point de les autoriser à se plaindre de la première douleur dont il était pour eux la cause, dans l'ignorance où ils étaient du motif supérieur qui l'avait fait agir. Ce reproche de Marie est donc un double témoignage de la tendresse maternelle de Marie et de la tendresse fdiale de Jésus. Il est dicté par la nature, il est vrai; mais par la nature dans ce qu'elle a de plus légitime et de plus pur, par cette nature que le Fils de Dieu lui-même a voulu revêtir et ressentir, dont il partageait les sentiments avec Joseph et avec ]\Iarie, jusqu'à leur donner le droit d'y faire appel : Mon Fils, pourquoi avez-vovs agi aiyisi avec nous ?

Et admirez, avec Bossuet, combien, dans ce mouvement de la nature, Marie se montre mesurée, humble et sage, en faisant à Joseph la première part de l'autorité

el de la douleur qui la fait parler. Voici que votre père ET MOI, affligés^ nous vous cherchions. Elle l'appelle son père : il l'était, en effet, nous l'avons vu, à sa manière; père, non-seulement par l'adoption du Saint Enfant, mais encore vraiment père par le sentiment, par le soin, par la douleur ; ce qui fait dire à Marie : Votre père et moi affligés: pareils dans l'affliction; puisque, sans avoir part dans votre naissance, il n'en partage pas moins avec moi la joie de vous posséder et la douleur de vous perdre. Cependant, femme obéissante et respectueuse, elle nomme Joseph le premier, et lui fait le même honneur que s'il était père comme les autres. 0 Jésus! que tout est réglé dans votre famille ! Comme chacun, sans avoir égard à sa dignité, y fait ce que demande l'édification et le bon exemple! Sainle Famille, c'est la Sagesse éternelle qui vous règle !

« PODRQUOI ME CHERCHIEZ-VOUS ? Ne SAVIEZ-VOL'S PAS « qu'il faut que je sois occupé DE CE QUI REGARDE MON « PÈRE? »

Voici donc cette réponse sublime de l'Enfant, qui est comme le nœud de ce mystère, et que nous avons à expliquer.

C'est la première parole de Jésus qui nous soit rapportée par l'Évangile. Elle respire le Dieu, et elle se ressent de la situation où il l'a fait entendre : elle est au ton de cette sagesse et de ces réponses qui faisaient l'étonnement et l'admiration'des Docteurs.

La première lumière qui en sort, c'est que Jésus a voulu témoigner par là que, dès son enfance el sous l'assujettissement de cet âge qu'il a voulu consacrer, il était, il se sentait le Fils de Dieu : il n'avait en vue que

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la mi&sion de glorifier son Père, comme étant la seule raison de sa venue, la seule occupation de la vie qu'il avait prise. Il a voulu relier celte première partie de sa vàe avec la dernière, et nous faire bien voir l'admirable unité de cette divine existence dans le seul but qui fût digne d'elle et qu'on pût lui supposer : Ne mviez'-vom pas qu'il faut que je sois occupé de ce qui regarde mon Fère?

'En même temps, il a voulu donner au monde son premier enseignement, qui est que la première occupation du-cti-rétien doit être ce qui regarde son Père ; qu'il relève de ce Père qui est aux deux, au-dessus des parents que \m aéonnés la nature, et que les liens iquiil'unissent et le subordonnent à ceux-oi seront dlautant plus étroits et sacrés , qu'ils seront eux-mêmes rattachés et suboi-donnés à Celui de qui est toute Paternité au .ciel et sur la terre^ ^ et dont le Nom doit être par-dessus tout sanctifié.

iC.'est là, dis-je, le grand easeigmement que le. Fils, de Dieu a voulu donner au monde, non-seulement on parole, mais en exemple; et c'est pourquoi il l'a donné à ceiàge où l'enfant ne s'appartient pas, pour nous fair(e bien voir, jusque dans les liens de sa dépendance, filiale pai' rapport à la plus auguste de toutes les parentés, sa dépendance plus éminente de ce qui regarde son Pèfe céleste. Exemple fécond, qui se.reproduit depuis dix-huit siècles, sur tous les points de la catholicité, dans cet acte solennel qui inaugure la vie religieuse de l'homme, où tout enfant de douze ans, en communion avec l'Enfant- Dieu, est retrouvé au temple par ses parents, occupé dfi

1 Ephes., m, 15.

ce qui regarde son Père, et n'en revient que plus soumis sous leur toit, pour y croître en grâce et en sagesse, dans la céleste liberté de sa vocation.

Telle est la grande portée de la réponse de Jésus a sa sainte Mère. Ceux qui veulent la réduire aux étroites proportions d'un reproche individuel adressé à Marie et à Joseph ont bien peu le sens évangélique. Le \erbe éternel ne parle jamais au particulier; et la surtout ou U dit qu'U est occupé des affaires de son Père, on ne peut lui supposer une moindre occupation. Sans douie, il s y trouve une apparence de reproche.; mais ce n'est la que la lettre de l'Évangile, que le vêlement de la parole du Sauveur, que le vase qui en contient Fespiit, que le tex e de son enseignement. Ce n est pas à Marie qu il par e dans Marie, c'est à la famille humaine, c est au monde chrétien; et Marie, dans cette circonstance, comme dans d:autres, a toute la grâce et tout le mérite de 1 humiliation, sans en donner le motif.

Laissez-moi vous citer là-dessus une excellente page de I^icole : « La réponse que Jésus-Christ fil à la \ lerge, « dit-il, paraît forte : mais c'est qu'il parlait en sa per- « sonne à tous les pères et à toutes les mères qui feraient « par de mauvais motifs ce que la Vierge faisait par de « bons. C'est à eux que s'adresse ce reproche : Lst-ce « que vous ignoriez, etc.? Jésus-Christ ti-aite sa mère « comme une femme ordinaire, parce qu'il lui a voulu « faire part de ses rabaissements, et que, comme il a « bien voulu porter sans péché la figure des pécheurs, « a a souffert aussi que la Vierge sans péché portai en « quelques occasions la figure des mères ordinaires, qui ce agissent par des vues humaines, et qu'elle donnât lieu <( de lui dire ce qui ne convient qu'à celles-ci. Mais la

« Sainte Vierge comprenait sans peine Tintention et le « sens du langage de son Fils; et quand elle ne l'aurait « pas compris, elle aurait toujours été persuadée de la « vérité et de la justice de ses paroles, et elle les aurait « conservées dans son cœur avec respect, jusqu'à ce qu'il « plût à Dieu de lui en faire comprendre le sens. Aussi « ne voit-on pas que dans aucun endroit où Jésus-Christ (( Tait traitée avec une sévérité apparente, elle ait jamais « répliqué. Ce qui fait voir que, lors même qu'elle com- « mandait à Jésus-Christ dans les affaires de sa famille, « c'était uniquement pour lui obéir et pour suivre sa « volonté, et qu'ainsi, quoique Jésus-Christ lui fût exté- « rieurement soumis, parce que l'état extérieur où il (c était l'exigeait, il y avait en môme temps dans cette « sacrée Famille un autre ordre intérieur, selon lequel « Jésus-Christ, comme Sagesse, commandait à Marie et « à Joseph, et était la règle de toutes leurs actions et de « toutes leurs paroles \ »

C'est le sens chrétien qui a dicté cette page si judicieuse. Nous la recommandons aux Protestants, et à tous ceux qui prennent texte contre le culte de la Sainte Vierge de ces sévérités apparentes de Jésus-Christ à son égard, au lieu d'y voir l'épreuve de son mérite et le relief de ses grandeurs.

Cette belle explication va au-devant de cette remarque dont l'Évangile fait suivre la réponse de Jésus : « Et ils ne comprirent pas ce qu'il disait. » Cette remarque de l'Évangile paraît bien humiliante pour la Sainte Vierge, comprise avec saint Joseph dani>

1 Essais de Morale, t. IX, p. 299.

cette inintelligence de la parole de son divin Fils. C'est encore là un de ces rabaissements qu'il faut savoir envisager, et qui, sous un œil religieusement attentif, se transfigurent en glorieux témoignages.

Il faudrait peut-être, avec Grotius et la généralité des interprèles, réduire d'abord la portée littérale de cette parole de l'Évangile à une signification conforme à son esprit. Sans vouloir raffiner sur ce texte, ce serait refuser à Marie et à Joseph, je ne dis pas l'intelligence surnaturelle, mais le sens le plus commun et le plus vulgaire que de supposer, dans Marie surtout, l'ignorance de la divinité et de la mission de son Fils, après les mystères de l'Annonciation, de la Visitation, de la Nativité, de la Présentation, où de si éclatanîs témoignages lui en furent donnés, témoignages que Marie conservait et repassait dans son cœur, et qu'elle avait elle-même publiés d'une bouche si inspirée dans son cantique. Et cette réflexion a d'autant plus de portée que c'est le même Évangéliste, saint Luc, qui, après nous avoir fait connaître cette fidélité de Marie à garder les mystères de son divin Fils, et nous avoir fait entendre ce cantique si admirable où elle en dévoile l'intelligence la plus prophétique et la plus sublime, nous dit qu'elle et Joseph ne comprirent pas la réponse de Jésus. L'inintelligence de cette réponse doit donc s'entendre, comme leur premier étonnement à la vue de Jésus parmi les docteurs, non d'une manière absolue, mais relative à l'âge de l'Enfant, à ce qu'il y avait de subit et de prodigieux dans cette transfiguration de Jésus, enfant ordinaire, en Docteur des docteurs, en Verbe de Dieu. Ils ne comprirent pas que tout à coup, et dès lors, il dût entrer avec éclat dans l'exercice public de sa mission évangélique.

Et révénemenl devait justifier ce sentiment, puîsqu-e, en effet, ce ne fut qu'à dix-huit ans de là que Jésus conimença ostensiblement ks^occvper des affaires de son Père. Celle interprétation, parfaitement plausible, fait ainsi disparaîlre ce qu'il peut y avoir de choquant dans cette inintelligence des paroles de Jésus par sa sainte Mère.

La manière de dire de TÉvangile: Et ils ne comprirent pas ce qu'il disait, ne ménage rien, il estviai; elle est humiliiinle pour Marie; mais cette humiliation même la relève à nos yeux, lorsque nous venons à remarquer, avec Grotius, que C'est Marie elle-même qui est l'auteur de ce récit, par la plume de saint Luc. Marie, seul témoin survivant de ces choses qu'elle avait conservées dans son cœur, comme le dit cet Évangéliste, a pu seule "les lui dicter, surtout en ce qui touche ce trait, qui lui est absolument personnel. C'est donc Marie qui, dans la parfaite simplicité et humilité de son âme, vient dire au monde qu'elle et Josepb, dont elle ne se sépare pas, ne comprirent pas la réponse de Jésus. Humilité profonde, qui la relève autant qu'elle s'abaisse, et qui la recommande à notre admiration, bien plus que l'inlelligence la plus pénétrante du mystère qu'elle adore sans le comprendre

Je dis qu'elle adore sans le comprendre, et c'est là ce qui achève de transfigurer ce trait de l'âme de Marie. C'est en effet après avoir dit : Ils ne comprirent pas <;e quil leur disait, que l'Évangélisle ajoute : Ft sa Mère coyiservait toutes ces choses dans son cœur. Dès lors nous n'avons plus à nous préoccuper de ce qu'il peut y avoir d'humiliant pour Marie à ne pas comprendre les paroles et la conduite de son Fils. Prenons cela à la lettre; n'en

rabattons rien : Marie n'a pas compris, soil; mais elle a conservé dans son cœur ce qu'elle ne comprenait pas : elle n'a pas été curieuse; mais elle a élé d'autant plus soumise : elle n'a pas été savante; mais elle a été d'autant plus croyante. Et ainsi tout dans la conduite de Marie est édifiant et admirable, et la fidélité de son cœur, dans l'épreuve de son intelligence ; et son liumilité, dans la naïve confession qu'elle nous en fait.

!Mais ce n'est pas à nous, c'est à son divin Fils à honorer cette humilité et cette fidélité admirables, et nous allons voir comment il l'a fait.

Après la réponse si haute de Jésus-Christ : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas, etc., et cette observation si rabaissante pour la Sainte Vierge : Ft Us ne comprirent pas ce qu il disait ^ l'Évangélisle ajoute :

Et l'Enfant Jésus descendit avec eux et vint a Nazareth, ET IL LEUR était SOUMIS...

Ajoutons que cette sujétion de Jésus à Marie se prolongea au delà de son enfance, durant dix-neuf ans, et jusqu'à sa pleine virilité.

C'est là un des mystères évangéliques les plus sublimes et les moins étudiés, les moins compris : le grand et magnifique mystère de la soumission el de l'obscurité du Fils de Dieu Jusqu'à l'âge de trente ans, sous l'aile de Marie. Puissions-nous en communiquer quelque chose à nos lecteurs !

Remarquons d'abord que, dans cette circonstance,

comme aux noces de Cana et généralement dans tous les rapports de Jésus-Christ avec sa sainte Mère, c'est comme une règle de sa conduite de la rabaisser avant de l'élever, et de faire de ses rabaissements comme les fondements de ses grandeurs.

Remarquons, en second lieu, que ces grandeurs de Marie se composent des abaissements de Jésus-Christ lui-mcme, de telle sorte que nous ne pouvons professer les abaissements de Jésus-Christ sans honorer Marie de riionncur même que Jésus-Christ le premier lui a rendu par ces abaissements.

Remarquons enlin que ces abaissements de Jésus-Christ sont toujours précédés ou accompagnés des plus grands témoignages de sa divinité, comme pour leur donner plus de prix, plus de prix par conséquent aux grandeurs de Marie.

Tout ceci va s'expliquer.

L'Évangile est d'autant plus sublime qu'il l'est simplement; il faut le remarquer, et en quelque sorte le surprendre dans celte sublimité, tant il cherche peu luimême à nous surprendre. C'est ce que nous avons déjà fait ailleurs pour ce trait admirable du Lavement des pieds, où, avant de nous représenter le Fils de Dieu descendant à cet humble office, l'Évangéliste dit : Jésls, sachant QUE SON Père lui avait mis en mains toutes choses, et

QUE, SOHTI DE DiEU, IL ALLAIT RETOURNER A DiEU, SC leVtt de

table, ôta ses vêtements, se ceignit d'un linge, puis, ayant vei'sé de l'eau dans an bassin, il se prit à lace?' les pieds de ses disciples et à les essuyer... relevant ainsi ce profond abaissement par la pleine et haute conscience de sa Majesté.

C'est un trait semblable qui s'offre à notre admiration

et à notre instruction dans le mystère de Jésus trouvé parmi les docteurs. Enfant obscur et perdu dans la compagnie de ses proches et de ses connaissances qui ne remarquent ni sa présence ni son absence, il nous apparait tout à coup à Jérusalem, et dans le temple, et parmi les Docteurs, assis, et les confondant de sa sagesse et de ses réponses, A ses parents qui veulent exercer sur lui l'autorité de la sollicitude à laquelle sa soumission les a habitués, il répond comme du haut ciel : Pourquoi me

CHERCHIEZ-VOUS"? ÎN'e SAVIEZ-VOUS PAS QU'lL FAUT QUE JE SOIS AUX CHOSES QUI REGARDENT MON PÈRE? et il ICS COn-

fond par ceite soudaine manifestation de sa 3Iajesté, jusqu'à leur ôter l'intelligence de ses paroles. Ce n'est plus le fils de l'homme, c'est le Fils de Dieu, Dieu même qui se découvre : patet Deus.

Et pourquoi cette éclatante manifestation de divinité? Pourquoi cette hauteur céleste? Est-ce pour y régner déjà? Non, c'est pour en descendre, et pour donner plus de prix à ce grand exemple d'abaissement : et il descendit avec eux, et vint à Nazareth ; et il leur était soumis : il descendit de Jérusalem à Nazareth, du temple à la boutique, du Père céleste à Joseph le charpentier.

Et IL leur était soumis. Qui était soumis? Était-ce le fils de Joseph et de Marie qui avait été avec eux au temple? Non : c'était le Fils de Dieu qui en revenait, qui avait déchiré un moment le nuage de son obscurité, pour mieux y rentrer, et pour nous faire mieux voir que cette obscurité était pleinement volontaire. — Et à qui était-il soumis? A Marie, en qui il honorait par cette prodigieuse soumission la Maternité divine : à Marie, qui vient de le rappeler à cette soumission, et en quelque sorte qui l'y ramène, tout Fils de Dieu qu'il est : à Marie,

qui s'en montre si digne par sa propre et humble soumission à ce même Fils en tant que Dieu : à Marie enfin dans Joseph son époux, qui tire de cette qualité les droits et les sentiments de père de Jésus, et que Jésus lionoi'e d'une soumission qui revient encore à Marie.

« Qui était soumis et à qui soumis? dit saint Bernard;. « Dieu aux hommes, Dieu, dis-je, à qui les Anges son-t « soumis, à qui les Principautés et les Puissances obéisr « sent, soumis à Marie, et non-seulement h Marie,, mais « encore à Joseph à cause de Mai'ie. Admire donc ce qui « te plaira et choisis ce que tu dois admirer davantage, « ou de l'infinie bénignité de cette soumission du Filss. « ou de la suréminente dignité de la Mère. Des deux « parts, égal sujet d'admiration, égal prodige : dans cet « assujettissement de Dieu à une femme, humilité sans « exemple ; et dans cet ascendant d'une femme sur Dieu^ « grandeur sans rivale M »

Et combien, en effet, la sujétion de Jésus-Christ n'honore-t-elle pas Marie, puisqu'elle honore Dieu lui-même, plus que ne l'honore toute la création, et que c'est p elle que toute la création l'honore! Pcr quem Majestatem tuam adorant cœli et terra.

Telles sont les belles harmonies que nous présente le mystère de Jésus retrouvé au temple, et descendant ^ soumis à Marie, à Nazareth.

Mais le mystère de ce mystère, si je peux ainsi dire, sur lequel nous devons concentrer notre attention, c'est le prolongement de cette soumission, de cette obscurité de Jésus-Christ, de cette gloire de Marie.

Après le retour du temple à Nazareth, l'Évangile ne

1 Homilia I, super M issus est.

dit plus rien de Jésus-Christ jusqu'à dix-neuf ans de là, où le Fils de Dieu reparaît sortant de Nazareth, et entrant dans sa vie publique par le Baptême qu'il reçoit de Jean, et par son premier miracle à Cana. Alors il cn^rivo que dans ces jours oh tout le monde recevait le Baptême, Jésus VINT DE Nazareth en Galilée, etc.

Que fit Jésus pendant ce long temps? l'Évangile ne nous dit rien qui s'y rapporte; parce que sans aucun doute Jésns ne fit rien qui fût à remarquer. La mention que fait l'Evangile de sa manifestation au temple parmi les docteurs autorise à conclure que, s'il y eût eu quelque autre trait extraordinaire dans sa vie durant ce temps, il en aurait été fait également mention. Ce qui est certain, c'est que Jésus a voulu nous paraiire n'avoir rien fait; et ce qui est admirable, c'est la simplicité de l'Évangile qui passe sur ces dix-neuf ans de la vie de Jésus-Christ sans en dire un mot, et continue son récit comme si cette lacune était toute naturelle.

Nous savons seulement, accidentellement, pnr l'Évangile, qu€ Jésus est resté jusqu'à trente ans le fils du charpentier', charpentier lui-même^,, dans toute l'humble domesticité de cette vie ouvrière; et que c'était là le grand scandale qui nuisit le plus au succès de sa prédication, et qui l'empêcha d'être prophète dans son pays ^ .

Ce scandale qui, après dix-huit siècles du règne de Jésns-Christ, vient encore alimenter l'incrédulité ou éprouver la foi des hommes, est une belle preuve de la vérité de l'Évangile. Un inventeurn'aurait assurément

* Jhrtih., XIII, 55.

* Marc, VI, 3.

' MatUi., XIII, 55,

pas fait chômer ainsi son héros : il eût été plus habile et moins sublime ; plus humain et moins divin.

Cette conduite de Jésus-Christ, abstraction faite de révénement qui en a justifié la divinité, eût été en effet tout ce qu'on peut concevoir de plus contraire aux visées d'un simple homme qui aurait voulu se poser en j-éformateur du genre humain. Remarquez bien la folie de cette prétention, dont rien n'approche dans les fastes de l'ambition humaine ! Les plus célèbres législateurs ou philosophes se sont contentés d'instruire leurs concitoyens et contemporains dans le cercle étroit de leur école ou de leur nationalité, sans entreprendre de persuader leurs sentiments et d'étendre leurs lois à toute la terre. Jésus-Christ seul, parlant à ses envoyés, fait entendre cette parole inouïe: Allez par tout le Monde, et prêchez mon Évangile a toute créature ^ Et quelle autorité, humainement parlant , leur donne-t-il pour cela? L'autorité d'un homme qui, ne vivant que trente-trois ans, en a passé trente dans la basse obscurité d'une boutique de charpentier; obscurité qui a discrédité sa propre parole jusqu'à l'empêcher de convertir les siens à sa doctrine, et à lui attirer la mort la plus ignominieuse. Je le demande , qu'y a-t-il de plus pauvrement ajus'é qu'une telle conception, si elle est humaine? Mais, par cela même, qu'y a-t-il de plus propre à faire i-essortir la divinité de son issue? Qu'arrive-t-il, en effet ? Le charpentier meurt ainsi, disant que quand il serait élevé de terre il attirerait tout à lui, et laissant sur les bras à ses apôtres, hommes de rien, cette conversion de l'Cnivers païen à l'adoration et au partage de sa croix : ceux-ci

* Marc, XXI, 16.

osent croire et tenter l'entreprise: et de leur vivant, on peut le dire, TUnivers est pour jamais aux pieds de leur maître. Incrédules, tombez-y vous-mêmes, au nom de ce prodige, qui n'a d'explication possible que dans la vérité de cette grande parole prophétique de son Auteur : Toute Puissance ni^a été donnée au ciel et sur la terre : comme mon Père m'a envoyé^ je vous envoie... Allez donc... et comptez que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde ' .

La vie obscure de Jésus-Christ entre ainsi pour une large part dans les preuves de sa divinité.

Mais sa divinité vlenlàson tour répandre le jour le plus merveilleux sur sa vie obscure.

Jésus-Christ étant Dieu, en effet, ce n'est point la manifestation de sa sagesse dès l'âge de douze ans qui est admirable, c'est cette longue suspension qu'il en a faite jusqu'à l'âge de trente ans: c'est le calme et la confiance dans ce long temps perdu pour l'homme : c'est ce retard divin. Suétone rapporte que César, jeune encore, étant questeur en Espagne, et voyant auprès du temple d'Hercule, à Cadix, la statue du grand Alexandre, soupira omme pour déplorer son inaction; il se reprochait de l'avoir rien fait encore à l'âge où Alexandre avait déjà >oumis la terre. Aussitôt il demanda son congé, afin de renir à Rome, saisir le plus tôt possible les occasions de aire quelque chose de grand ^. Voilà bien l'homme, [ui a besoin de se hâter, parce que le temps lui manque, es occasions lui échappent, et la mort l'attend. Jésus, [ui se proposait quelque chose de bien plus grand que

» Mallh., xxviii, 18-20.

* C. Julius Caesar, c. vu.

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