SAINT JOSEPH
enfant entre Marie et Joseph, ou dans les bras de ce Patriarche, recevant et donnant tous les témoignages de la plus naïve et de la plus tendre relation d'un enfant avec son père. Qui pourrait comprendre quelles étaient les délices du cœur de Joseph, quand il portait ainsi Jésus sur son sein et qu'il recevait ses divines caresses ! Le vieillard portait l'Enfant, et l'Enfant gouvernait le vieillard; le vieillard était la force de l'Enfant, et l'Enfant était la sagesse du vieillard; le vieillard enfin obscurcissait l'Enfant, et l'Enfant glorifiait h jamais le vieillard. 0 mystères de l'Évangile, que vous cachez de trésors, et que vos liarmonies sont touchantes !.
III. — Là ne se borne pas la gloire du plus obscur et du plus simple des hommes. Joseph n'est pas seulement le père du Verbe incarné, comme il est l'époux de la Vierge Marie : il en est encore le nourricier : et combien ce nouveau titre ajoute-t-il à sa gloire!
Le Fils de Dieu aurait pu naître sur la terre dans une condition aisée; il a voulu naître dans la gêne et dans la pauvreté. Il a fallu dès lors que Joseph, qui avait la mission de l'élever, fût un pauvre artisan, qui épuisât ses forces dans le travail, et qui, à force de fatigues et de sueurs, tirât de lui-même le pain qui était nécessaire pour fournir à une nourriture de telle importance, afin qu'il fût vrai qu'il nourrissait de sa substance, en quelque sorte, celui qui nourrit toute la nature par la grande main de sa Bonté.
Par là on peut dire, merveilleuse dispensation ! que l'humble Joseph a été associé à Dieu le Père, à son Fils unique, et à la très-Sainte Vierge, pour coopérer avec tous les trois à la Rédemption du monde, en nous dispo-
3b8 CHAPITRE XV.
sanl un Sauveur qui fût la victime de notre salut. Dieu le Père a dcmné la Divinité à son Fils; la Sainte Vierge lui a fourni sa très-sainte Humanité; mais elle n'a fait que la former dans son chaste sein, puis la nourrir du lait de ses mamelles durant sa première enfance. Cette sainte Humanité attendait son accroissement et sa perfection entière, avant que d'être immolée sur le Calvaire pour notre rédemption. Qui lui donnera cet accroissemont et cette perfection ? Qui lui fournira les forces de rage parfait? Qui remplira ses veines de ce précieux sang qui doit être versé sur la Croix pour le salut du monde, sinon le travail des mains du grand Saint Joseph? Ces mains calleuses nous apparaissent ainsi toutes rayonnantes de gloire, comme étant, après le sein adorable du Père céleste et le sein virginal de Marie, la troisième source de notre salut.
Qui dira la consolation et la joie intime que le charpentier de Nazareth trouvait dans son travail, lorsqu'il avait sous les yeux ce divin Enfant pour lequel il s'y dévouait? Qui dira ses célestes délices lorsque, aux heures du repos, il le prenait dans ses bras épuisés, ou lorsque, le faisant asseoir à sa table, il lui répétait, dans cette humble condition, ces grandes paroles que le Père Éternel lui dit dans sa gloire : Sedc d dextris meis : « Asseyez-vous, mon Fils, à mon côté droit ^? » Est-ce le Père Éternel, est-ce saint Joseph qui parle ainsi ? C'est Fun et l'autre; c'est l'ombre qui suit le corps, d'est l'ombre du Père qui parle comme le vrai Père. Oh! quelle extase pour les Anges du ciel, qui savent tout le prix de l'hamilité et deloutes les vertus q.ui l'accompa-
1 Psal. 100.
SAIMT JOSEPH. 359
gnent, de voir Celui qu'ils adorent régnant dans la gloire entre Te Père et le Saint-Esprit, assis en lerre et mangeant à une pauvre table,, entre Marie et Joseph! Oh! quel repos ! quel entrelien ! quelle union de cette Irinité créée !
IV. — Enfin, la gloire de ce saint artisan n'est pas moins admirable comme gouverneur du Fils de Dieu, et cette gloire se tire toujours de robscurilé dont il le couATe. Comme les enfants des princes sont mis ejitre les mains de leurs gouverneurs, pour les former à vivre en monarques, ainsi, mais en sens contraire, le Fils de Dieu s'est mis entre les mains de Joseph pour être formé par lui à vivre en sujet; pour nous y paraître dans l'obscnrité, dans l'a pauvreté, dans le •travail. 11 a été mis chez Joseph en apprentissage de la vie humaine, dont il venait partager et refaire les fatigues et les labeurs, pour s'y montrer façonné en quelque sorte à notre manière simple et naturelle, comme Touvrier de notre salut, et en ce sens comme l'ouvrage de saint Joseph. Lui-même semblait favoriser ce sentiment lorsqu'il se comparait à ^ou^Tage d'un charpentier et qu'il disait : Ego sum ostium^ « Je suis une porte. » Saint Augustin relève, il est vrai, dignement cette parole, disant qu'il ne faut pas la prendre à la lettre, qu'il n'est pas vraiment une porte, parce qu'il n'est pas fait par un charpentier : Ostium non est^ quia faber eum non fecit: c'est-à-dire qu'il n'est pas le fils propre de Joseph, mais du grand Architecte du monde. Il est vrai, Jésus-Christ, considéré comme Fils de Dieu, comme tout-puissant créateur du monde, égal à son Père et possédant comme lui l'immortalité, l'immensité, la divinité, ne nous est pas une porte pour entrer au ciel : il est Le
Ciel même. C'est là qu'il faut entrer, mais ce n'est pas par là qu'on peut passer. Mais quand vous considérez ce même Jésus-Christ comme pauvre, obéissant, humble, patient, charitable, méprisé du monde, plié en un mot à toutes nos misères et à toutes les vertus qui doivent les s:inctifier, alors il vous apparaît bien véritablement dans toute la sincérité de la qualification qu'il s'est donnée; il est pour nous une porte accessible à notre infirmité, surbaissée et façonnée à cet effet par le charpentier Joseph, dont il voulait aussi qu'on le crût le Fils : Ostùmi est quia faber eum fecit.
Et voilà le plus haut comble d'honneur où saint Joseph pouvait être élevé, d'avoir ainsi Jésus-Christ dans ses mains, à sa garde, sous sa conduite; « Car, » dit magnifiquement M. Olicr, 0 si Dieu commet à la conduite et à « la protection des royaumes des Anges très-puissants, « et même des premières de ces grandes et sublimes « intelligences; si même il députe de ces plus purs « Esprits pour la conduite des sphères célestes et de ces « corps immenses, quelle doit être la grandeur de ce « Saint à qui Dieu commet la conduite de son Fils, infi- (( niment plus précieux que tous les royaumes et que « tous les mondes ! »
Saint Joseph est un saint, si j'ose ainsi dire, de choix, comme le plus caché de tous les saints, et par cela même, au sens chrétien, comme !e plus illustre; le plus digne de tous les honneurs, parce qu'il n'a jamais été touché de rhonneur\ Aussi toutes les âmes vraiment grandes, qui sont toujours les plus simples, ressentent son attrait, et
^ L'É^'lise , dans sa liturgie (oraison pro cunctis), le fait passer avant tous les Saints : les Apôtres S. Pierre el S. Paul ne sont nommés qu'ensuite.
SAINT JOSEPH. 3gj
se font gloire d'avoir pour patron dans le ciel celui qui a été le patron de notre Dieu lui-même sur la terre. Gerson avait pour lui une dévotion singulière; il a composé des discours latins et français, des poëmes et des offices en son honneur; il a stimulé les princes de son temps h lui vouer des fêtes, à bâtir des temples sous son invocation. Bossuet lui a consacré les prémices de son éloquence, et il fit tellement partager à la Reine Mère et à Louis XIV sa vénération pour ce glorieux dépositaire de la virginité de Marie et de l'humanité du Fils de Dieu, que, sur lettres closes et ordres très-exprès du grand Roi,' les Cours souveraines ordonnèrent que sa fête serait chômable et obligatoire, avec interruption de travail et cessation entière des affaires, par tout le royaume \
Nous ne pouvions pas moins faire que de l'honorer, nous aussi, de ces quelques considérations. Nous le devions à notre sujet. Nous devions à la Vierge Marie de glorifier son fidèle époux : c'était la glorifier°elle-même au plus haut point, puisque Joseph n'est si glorieux que parce qu'il est l'époux de Marie, et le père adoplif de cet adorable Fils dont elle est la très-auguste et très-sainte Mère.
' Floquet, Études sur la vie de Bossuet, t. H p. 134.
JÉStrS CROlSSiWST EN SAGESSE. — JÉSUS RETROUVÉ PARMI LES' DOCTEURS. -^ YJE CACHÉE A NAZARETH.
Ces divers ïnystëres, fondus dans l'unUc d'un même récit, ne veulent pas être séparés : ils s'entrelacent san^s se confondre, et nous offrent un sujet d'étude complexe et délicat, mais qu'un grand intérêt d'instruction vivifie.
« Cependant l'enfant croissait et se fortifiait, plein de « sagesse, et la grâce de Dieu était en lui ^. — «Et « Jésus, » dit plus loin le même Évangéliste, « avançait « en sagesse, et en âge, et en grâce devant Dieu et devant « les hommes^ »
Il est remarquable qu'entre ces deux traits du caractère de l'enfance de Jésus, qui diffèrent l'un de l'autre en ce que, par le premier, il nous apparaît déjà plein de sagesse, et, par le second, avançant en sagesse, se trouve le mystère de sa manifestation parmi les docteurs.
Cette observation vient porter un jour plus vif dans ce mystère, déjà éclairci par les leçons des Pères et des Docteurs.
Le sens en est admirable, mais toujours à la confusion
1 Luc, II, 40.
* Ibid., 52.
JÉSUS CROISSAJS'T. EiN SAGESSE. 365
de la fausse sagesse, qui ne paraît jamais plus coiiiie que lorsqu'elle vient se mesurer à l'Évangile.
CommenI, dit -elle, un Dieu peut-ilflyfl/îcer en sagesse, liUi qui est la Sagesse infinie?
Assurément, Jésus-Christ était la Sagesse infinie : Il était la vraie lumière^ qui éclaire tout homme venant en. ce monde, dit sainlJeaîi; il étiaii toiLle lumière : la lumière naturelle luisant déjà dans- les ténèbres qui ne la comprenaient pas, et la lumière révélée venant nous apparaître en toute grâce et toute vérité, pour nous éclairer à jamais du-, phare immuable de son Église.
Voilcà ce que [iroclame hautement l'Évangile, par la bouche de saint Jean; voilà C2 qu'il rappelle par ces paroles de saint Luc : V Enfant croissait plei:^ de sagesse;
ET LA GRACE DE DiEU ÉTAIT EN LUI.
C'est donc sans préjudice de cette vérité que le même Évangéliste dit peu après i Jésus avançait en sagesse et en grâce..
Une s'agit q,ue de concilier ces deux vérités également et simultanément professées par l'Évangile. C'est ce que nous-allons faire en les considérant, soit en elles-mêmes,^ soit dans leur rapport avec la manifeslation de Jésus parmi les docteurs, d'où nous tirerons des éclaircissements sur la conduite et les sentiments de Marie.
Considérons d'aboiîd ces deux vérités en elles-mêmes.
Pourquoi et comment Jésus avançait-il en sagesse étant déjà plein de sagesse?
Jésus avançait en 'sagesse, comme il avançait en âge, deux croissances q:ue l'Évangile fait mardier en lui du même pas, pour nous donner le lémoignage le plus complet et le plus touchant du grand mystère chrétien de l'Incarna (ion ; pour le montrer, en cela comme en tout
[hors le péché), à notre ressemblance^ «Ayant pris la forme « d'esclave, dit saint Augustin, il n'est pas seulement « descendu en cette forme, mais en cette forme ilaprofité u ensagesse, en cette forme il a été patient, encelte forme « il a vaillamment combattu, en cette forme il est mort, « en cette forme il a vaincu, la mort et il est ressuscité, « en cette forme enfin il est retourné au cieP. »
Que Ton ne perde pas de vue que cette forme d'esclave, qu'a prise le Fils de Dieu, c'est notre humanité complète: c'est-à-dire, non-seulement le corps, mais l'âme, et celle-ci comme celui-là avec toutes ses facultés, tous ses âges et tous ses états; que si, par conséquent, sa divinité eût fait briller, dès son union avec son âme, toute la sagesse dont elle est la source infinie, elle eût effacé complètement cette âme humaine : de même que sa transfiguration eût éclipsé toutes les propriétés naturelles de son corps. Il fallait donc que toute son humanité, corps et âme, fût respectée et ménagée par sa divinité, de manière à subsister et à se produire à notre confiance et à notre imitation, comme la nôtre, et dans toute la perfection de la nôtre. Ainsi devait-il être un parfait enfant à l'âge de l'enfance, comme un homme parfait à l'âge viril. Par la même raison que le Dieu ne devait pas effacer l'homme, l'homme même ne devait pas devancer l'enfant; sinon, il n'eût pas été enfant. C'est pourquoi il devait offrir cette croissance en âge et en sagesse qui fait le caractère et la grâce de lenfance.
Sa divinité devait se faire jour sans doute; mais avec tempérament et dispensation, de manière à nous éclai-
» Hebr., iv, 15, 16.
' In Sermonè 57, de diversis.