II. — Le second mystère de cette merveilleuse desti
522 CHAPftRE XXlI.
née, celui de soiï Imiflaculée Conception, ne l'appelfé pas moins.
11 y a un rapport naturel entre rentrée et la sortie dig cette vie, entre la conception et la mort : si bien qu'oïl peut dire que c''est une même chose dans ses dent termes : Tun par où elle pénètre, l'autre par où elle aboutit; et cette chose, c'est notre mortalité. La mort qui la consomme prend sa source dans la conception qui la produit. Nous recevons le germe, et comme le poison de la mort avec la vie, et nous en mourons'^ conformément à la sentence première : 31o)'te morieris'^.
Et ce germe de la mort se trouve dans notre conception, parce que le péché, qui est lui-même une mort, l'y a déposé dans les premiers auteurs de notre race, en qui nous étions tous contenus. La mort a été l'effet concomitant du péché : Au même temps que vous en mangerez, vous mourrez de mort ^. D'où cette parole de saint Paul : (f Le péché est entré dans- le monde par un seul homme', « et la mort par le péché ^ et ainsi la mort a passé dans « tous les hommes, par celui en qui tous ont péché*. »
La mort, qui termine la vie, est donc la fille du péché d'origine, dans lequel nous la puisons. De là cette belle prière de l'Écriture : Dominus custodiat introitum tuuvn eft exitum tuum''\ Elle demande à Dieu, pour l'homme, qu'il garde son entrée au monde et sa sortie du monde, car ce sont les deux pas les plus périlleux ; l'un à l'entiiSe et l'autre à la sortie : deux pièges qui nous sont tendus et que nous ne pouvons éviter. A notre entrée au monde,
* Genèse, ii,, 17 »
2 IMd.
8 Rom., V, 12.
*^ Psaume cxx, S"-.
le péché originel nous attend; à notre sortie du monde, la mort nous attend. Le péché fait périr nos âmes, et la mort fait périr nos corps ; et, ces deux morts de Tàme et du corps se relient par un rapport d'origine. Voilà le sort malheureux des enfants d'Adam.
La grâce de notre divin Sauveur Jésus-Christ est venue exaucer la prière du Roi-Prophète, Elle nous délivre de ces deux pièges; à notre entrée et h noire sortie : du péché originel par la renaissance spirituelle, et de la mort par la résurrection. Seulement elle en laisse; subsister les suites temporelles : la concupiscence pour l'âme durant la vie, et la corruption pour le corps durant le temps, jusqu'au jour de l'éternité, où notre Rédempteur, les rejoignant à jamais dans sa gloire, nous élèvera, comme il s'est élevé lui-même, au tlrône de sa félicitée.
Maintenant, la destinée de la très-Sainte Vierge na devait-elle pas être différente en cela de celle de touS' les élus ? La question même ne peut pas être posée catholiquement ; car elle est résolue d'avance par le dogme de l'Immaculée Conception. Préservée du péché originel, qui est la mort de l'àrae, Marie a du être préservée de la corruption qui est. la mort du corps, par la même loi qui nous y assujettit. Cette loi, en effet, étant celle du péché, dont elle a été affranchie, il aurait fallu une autre loi toute particulière pour l'assujettir à cette corruption qui en est l'effet. Il aurait fallu un miracle de défaveur contre elle, dans la condition de grâce originelle où. elle a été conçue. Dieu ne l'aurait élevée par cette angelique Conception que pour la précipiter deplu,s haut dans la corruption. Une telle s-upposilioû! est un blasphème.
Sans doute elle a passé par la mort; mais elle n'y est pas restée. Elle a passé par la mort, non par la corrup-
o24 CHAPITRE XXII,
tion. Elle y a passé parce que son Fils y a passé, et comme son Fils y a passé; si ce n'est qu'en Lui c'est par sa propre verlu, et en elle par sa grâce : la même grâce qui a prévenu en elle la corruption, comme elle y avait prévenu le péché.
La mort a été dans la très-Sainte Vierge un fait non un effet. La mort, comme effet du péché, emporte avec elle la corruption de la chair, de cette chair de péché, de ce corps de mort^ comme l'appelle l'Apôtre, qui est en nous un foyer de pestilence et de mauvais désirs, et qui, dans cet état, ne mérite pas d'être réuni à une âme bienheureuse, mais comme un vieux bâtiment insalubre, qu'on laisse tomber en pièces afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d'architecture, doit être refait selon le premier plan de sa création. Aussi est-ce à cette corruption de la mort qu'a été condamné le coupable auteur de notre race : «Parce que vous avez mangé du « fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, « vous retournerez en la terre d'où vous avez été tiré : Car « vous êtes poudre et vous retournerez en poudre^ » C'est là ce qui fait proprement l'horreur et l'humiliation de la mort, que nous subissons comme enfants d'Adam, et par suite de sa révolte, dont nous sentons dans notre chair les soulèvements. Mais, d'autre part, Adam innocent n'était pas essentiellement immortel, comme le seront les justes dans la gloire; il était seulement préservé de la mort par le fruit de vie : Habebat posse non mori, comme dit saint Augustin. D'où il suit que la mort s'ofTre à nous sous un double caractère : comme condition naturelle et comme effet du péché. Comme effet du
1 Genèse, m, 20.
péché, emportant avee elle cette corruption d'un corps rebelle, Marie en a été affranchie par sa pureté immaculée : comme condition de la nature première, elle lui a payé tribut. Tribut passager, pour l'acquit delà nature et non du péché, en vue de glorifier Dieu, de partager en tout la destinée de son Fils, et de témoigner que c'était bien notre humanité qu'elle lui avait transmise, dont il avait vécu, et dans laquelle il était mort comme elle mourait elle-même.
En mourant ainsi , la très-Sainte Vierge est moins morte qu'elle n'a déposé sa mortalité dans le tombeau , pour y revêtir la gloire. Elle a été conçue à la gloire à travers la mort, comme elle avait été conçue à la grâce à travers le péché. Conçue à la grâce sous l'enveloppe épineuse du péché sans en avoir reçu la piqûre, elle a été de même conçue à la gloire sous l'enveloppe de la mort sans en recevoir la corruption.
Telle est la belle relation entre le mystère de l'Immaculée Conception et celui de la glorieuse Assomption de Marie. Cette relation est éminemment philosophique, si par ce mot on entend le caractère d'une sagesse dont l'étude ravit l'esprit. Elle n'est pas moins évangôlique, puisqu'elle prend sa source dans la virginale pureté de la Mère du Verbe incarné Notre-Seigneur Jésus-Christ.
m. — Que dirons-nous maintenant du mystère central de l'Incarnation, par rapport au même mystère de l'Assomption ? C'est de là surtout, comme des entrailles de l'Évangile, que jaillit la raison de ce glorieux mystère.
« Il y a un enchaînement admirable, disait Bossuet, « entre les mystères du Christianisme; et celui de l'As- « somption de Marie a une liaison particulière avec
« rincarnation du Verbe éternel. Car si la divine Marie «a reçu autrefois le Sauveur Jésus, il est juste que le « Sauveur reçoive à son tour l'heureuse Marie ; et « n'ayant pas dédaigné de descendre en elle, il devait «ensuite l'élever à soi, pour la faire entrer dans sa « gloire. Il ne faut donc pas s'étonner si la Bienheu- « reuse Marie ressuscite avec tant d'éclat, ni si elle (( triomphe avec tant de pompe. Jésus , à qui cette « Vierge a donné la vie, la lui rend aujourd'hui par re- « connaissance : et comme il appartient à un Dieu de se « montrer toujours le plus magnifique, quoiqu'il n'ait « reçu qu'une vie mortelle, il est digne de sa grandeur « de lui en donner en échange une glorieuse. Ainsi ces « deux mystères sont liés ensemble ; et, alin qu'il y ait « un plus grand rapport, les Anges interviennent dans « l'un et dans l'autre, et se réjouissent aujourd'hui» « avec Marie, de voir une si belle suite du mystère « qu'ils ont annoncé'. »
On conçoit tout ce que la poésie oratoire peut tirer de ces belles harmonies. Elles paraissent comme un jeu, tant elles sont faciles et consonnantes dans leurs accords : mais c'est le grand caractère de leur vérité. Cette harmonie se fait voir en toutes choses dans les œuvres de Dieu, et se i-évèle au savant et au philosophe, comme au théologien; dans l'orJre intellectuel et moral comme dans l'ordre sensible; dans l'ordre de la grâce comme dans l'ordre de la nature; et plus encore dans l'ordre de la grâce, parce qne, plus on s'élève, plus on se rapproche de Dieu, et plus on se rapproche de Dieu, plus on se rapproche de la source de toute harmonie.
* Premier sermon pour Ja fête de l' Assomplion.
Celle que forment entre eux ces deux mystères de rincarnation et de rAssomption a toute la beauté d'un concert céleste, et toute la rigueur d'une démonstration.
Si le Fils de l'homme, conviant les élus aux splendeurs de son royaume, doit leur dire : Venez, les bénis de mon Père; car f ai eu faim, et vous m'avez donné à manger : j'ai eu soif, et vous m avez donné à boire : fai été nu, et vous m'avez vêtu : f ai été captif , et vous ni avez visité; parce que, autant de fois vous avez fait ces choses au plus petit d'entre mes frères , autant de fois vous l'avez fait à mpi-même, avec quel empressement n'a-t-il pas dû aller au-devant de cette créature bénie entre toutes, qui l'a reçu en personne, qui lui a donné la vie même, qui l'a Jformé de son sang , vêtu de sa chair, nourri de sa substance, élevé pour le salut du monde, et pour cette gloire céleste dont son humanité jouit, et qu'en ce sens il lui aoit?
«Venez, lui fait dire un pieux disciple de saint Bernard, venez, ô ma bien-aimée! Comme personne ne m'a plus donné que- vous dans mon humilité, je ne veux aussi combler personne plus richement que vous dans ma gloire '. Vous m'avez communiqué dans mon Incarnation ce qui était de la nature de l'homme : je veux vous communiquer dans votre Assomption ce qui est de la grandeur de Dieu^. Vous avez renfermé le Dieu En^ faut dans votre sein: vous recevrez le Dieu immense
' Veni , elccla mea! îsullus mihi plus minislravit in luimilitale mea, nulli abundantius volo ministrare in gloria mea. — L'abbé GuARnic, Serm., 2, de Assnmpt. B, Virg.
* Communicasli mihi quod homo sum, communicaLo tibi quod Deus sum. IbiJ,
dans sa gloire. Vous avez été le logis du Dieu pèlerin : vous serez le palais du Dieu régnant. Vous avez été le pavillon du Dieu combattant : vous serez le char de triomphe du Dieu vainqueur. Vous avez été le lit de rÉpoux incarné : vous serez le trône du Roi couronné. » 0 admirable réciprocité de réception! c'est ainsi qu'un Dieu rend l'hospitalité : c'est ainsi que l'amour s'acquille.
Cette réception de Marie par son divin Fils dans le ciel, étant ainsi en raison de celle qu'elle lui a faite sur la terre, doit devancer celle de tous les élus. Comme elle l'a reçu la première et d'une manière inefïable, avant tout autre, dans l'Incarnalion : avant tout autre, et d'une manière ineffable, elle a dû en être reçue dans son Assomption. Elle ne l'a pas seulement reçu, elle l'a attiré, attiré par l'humilité, la foi, la pureté, la charité de son âme : c'est pourquoi elle a dû être attirée, comme elle l'a attiré, par un mystère tout spécial de grâce et de gloire ; et elle a dû être attirée, élevée ainsi, dans son corps comme dans son âme, parce qu'elle l'a attiré par son âme comme dans son corps. Elle a dû porter dans le ciel la marque sensible de sa Maternité, qui est le titre de sa béatitude, ce corps, par lequel elle a conçu son Dieu par le plus grand de tous les prodiges. Elle a dû porter dans la gloire ce sein qui l'a porté luimême dans son abaissement, qui l'a. allaité dans son enfance, afin d'être honorée et fêtée par les Bienheureux dans sa prérogative de Mère de Dieu, comme Jésus a voulu l'être dans son titre de Fils de Vhomme. Pour être glorifié dans ce litre de Fils de l'homme, le Christ est monté au ciel dans son corps. Par la même raison, il a dû élever à côté de lui ce corps de Marie qui a
L'ASSOMPTION. -ar.
fourni la matière du sien, pour témoigner de cette qualité de Fils dans laquelle il a voulu recevoir les ado rations au plus haut des cieux, comme il les avait reçues sur la terre. ^ ^
Ces belles inductions sont d'autant plus rigoureuses que 1 Incarnation a opéré entre le Fils et la Mère une communication, et comme une pénétration de propriétés physiques et morales qui ne permet pas d'admettre sans atteinte à Jésus-Christ, que Marie ait été la proie du tombeau. ^
Selon que nous l'avons vu plusieurs fois, en effet Marie a été faite par le Verbe lui-même en vue de le produire dans son humanité. Dieu lui-même a fait sa Mère de sa propre main; et il l'a faite comme il a voulu en être fait. Il a mis en elle comme la provision de toutes les propriétés qu'il devait y puiser dans sa conception et dans sa naissance. Il a préparé son humanité physique et morale dans l'humanité même de Marie De sorte que Marie est comme un Jésus-Chrùt comnœncé selon le mot de Bossuef. C'est ce Tabernacle rjvi n^est pas de notre création, celte Arche sainte, faite et ornée par son hôte, comme le temple et le sanctuaire d'où il (levait sortir et venir à nous plein de grâce et de vente . C'est pourquoi, comme il devait être plein de grace\ elle a été pleine de grâce; comme il devait être le fruH béni de son. sein ^ elle a été bénie pour le porter ; comme il devait être la ileur, elle a été la tige\
* Jean, i, U.
* Uic, I, 28.
' f-uc, I, 42.
* Ibid.
® Isaïe, II, /,
Be sorte qu'on peut dire cpie toute Thumanité du Verbe était impliquée en germe dans Marie, d'où elle est sortie comme la fleur de sa virginité.
Aussi voyez avec quel respect, avec quel soin pieux, si j'ose ainsi dire, il a préservé cette virginité de toute atteinte dans sa conception et dans son enfantement: il faut même dire qu'il l'a accrue, qu'il a élevé Marie à une union plus étroite encore avec sa Sainteté en sortant d'elle, en devenant son Fils, en accomplissant et consommant les mystères de salut pour lescpiels il a Toulu l'être.
Comment concevoir, après cela , que ce même sein virginal, prévenu de tant de pureté, orné de tant de grâces, comblé de tant de Tjénédictions, enrichi de tant de sainteté, comme la substance et la forme de Jésus- Christ lui-même, ait été li^sTé à la corruption du tombeau, soit devenu cette horrible décomposition qui nous fait reculer d'horreur, ce je ne sais quoi, qui na plus de nom dans aucune langue? Comment admettre que cette même puissance et ce même amour, qui ont conservé sa chaste intégrité avant l'enfantement, pendant l'enfantement et après l'enfantement, l'aient oubliée, ou plutôt se soient oubliés jusqu'à la laisser devenir l'opprobre de notre nature et Finfamie de notre condition dans le tombeau? Loin d'avoir la hardiesse de le dire, j'ai horreur de le penser, dit saint Augustin : Sentire non valco, dice-re pertimesco. Si le Fils de Dieu, ajoute-t-il, a eu la puissance de conserver vierge le corps de Marie dans son enfantement, il a encore eu la même puissance pour la conserver incorruptible dans son tombeau. S'il en a eu la puissance, il en a eu la volonié; s'il en a eu la volonté, il l'a fait.
Il y a plus : sll est vrai, d'après ce que nous avons établi ci-dessus, que Marie, pour être la digne Mère de Jésus-Christ, ait été comme un Jésus-Christ commencé avant la venue de Jésus-Christ, il est vrai qu'elle a été,, après son Ascension, comme un reste de Jésus-Christ^ comme le crépuscule de ce Soleil de justice, formé des mêmes rayons. Kt en effet : la chair de Jésus ayant été tirée de la chair de Marie, la chair de 5Iarie est la chair de Jésus, caro Jesu^ caro Mariœ; et d'autant plus la chair de Jésus, qu'elle la Lui a transmise vierge, et qu'il l'a. gardée incorruptible. D'où il faut conclure que Jésus- Christ devait à sa propre chair de la conserver incorruptible dans sa Mère.
Et comme toute la confiance chrétienne repose sur la foi au. Verbe incarné^ le Fils de Dieu devait encore à cette confiance de témoigner que la chair qu'il avait emportée dans la gloire n'était pas une partie diiïérenle de son tout; tellement que, pendant qu'une partie de cette chair aurait été dans le ciel, l'autre partie aurait été la proie de la corruption sur la terre.
Enfin, saint Bernard, tirant une conséquence noble et hardie de ce principe que nous avons posé, de la communication des propriétés entre Jésus et Marie, a dit hautement que l'incorruptibilité du corps de Jésus- Christ, dans son sépulcre, procédait d'une vertu incorruptible qu'il avait tirée de celui de sa 3Ièrc : Non poterat Sanctum videre corruptionem , quia de incorrupti nteri virore ortum est ^ Privilège qui , comme tous leSî autres privilèges de pui'eté, de bénédiction et de grâce, en Marie, provenait sans doute de Jésus-Christ
* Serm. 35, in Cantic.
en tant que Dieu, pour qu'il les reçût d'elle en tant qu'homme, mais dont, pour cela même, elle était pourvue, comme la tige est pourvue de toutes les propriétés qu'elle doit transmettre à la fleur.
Le Prophète , annonçant la résurrection de Jésus- Christ vainqueur de la mort, lui adresse ces grandes paroles : Surge, Domine^ in requiem tuam : « Levez-vous, « Seigneur dans votre repos. » Puis il ajoute : Tu et Arca sanctificationis tuœ^. « Levez-vous, Vous et l'Arche « de votre sanctification. » Quelle est cette Arche , si ce n'est cette Vierge sainte qui a renfermé la Manne du ciel et les Tables de la loi de Dieu, en la personne de son Fils unique, quand elle l'a porté dans son chaste sein? La Manne et les Tables de la loi étant la figure de Jésus-Christ, l'Arche de l'Ancien Testament, qui les renfermait, ne pouvait être que la figure de Marie. Aussi Dieu avait -il expressément commandé qu'on la fit de bois incorruptible, en figure de l'incorruptibilité du corps de la très-Sainte Vierge, C'est pourquoi, exempte de corruption, elle est portée dans la gloire par une Assomption qui n'est que la suite et le complément de l'Ascension de son divin Fils, comme le signifie admirablement le nombre singulier du verbe par lequel le Prophète exprime ce double mystère, Surge. « Levez- « vous. Seigneur, dans votre repos. Vous et l'Arche « de votre sanctification! « Comme si le Seigneur ne se fût pas levé tout entier, s'il n'eût éle\é après lui sa Sainte Mère.
Tel est le bel enchaînement, telles sont les riches harmonies des mystères de l'Incarnation et de l'Assomption,
1 Psaume cxxxi, 8.
qui font de ce dernier mystère la conséquence philosophique autant qu'évangélique du premier, comme nous avons vu qu'il Tétait des mystères antérieurs de Flmmaculée Conception et de la Prédestination de Marie.
IV. — Il ne Test pas moins du mystère de la Rédemption. Nous avons déjà indiqué ce rapport dans le chapitre précédent. Qu'il nous suffise de dire que, la gloire de TAscension de Jésus-Christ étant le fruit de ses souffrances, il doit y avoir entre l'Ascension et TAssomplion le même rapport qu'entre la Passion de Jésus et la Compassion de Marie.
Le rapport direct de TAscension et de la Passion du Sauveur résulte de toute la sainte Écriture ; mais il a été plus particulièrement promulgué par cette parole que lui-même, après sa résurrection, fit entendre aux disciples d'Emmaiis, qui se scandalisaient de ses souffrances : « 0 insensés et de cœur lent à croire tout ce qu'ont dit « les Prophètes! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit « ces choses et entrât ainsi dans sa gloire ^? »
D'autre part, le rapport immédiat de la Passion du Fils et de la Compassion de la Mère a été promulgué de la manière la plus énergique dans l'Évangile, par cette prophétie du vieillard Siméon, parlant du Fils à la Mère : « Celui-ci a été posé pour être en hutte à la con- « tradiction, à ce point que^ le même glaive qui percera « son âme transpercera la vôtre. » Et tuam ipsius animam pertran&ibit gladius: comme si l'âme du Fils et celle de la Mère fussent tellement unies elconylutinées, comme
» Luc, xxiii, 26, 2G.
^ Traduction de Giolius.
K34 CHA.P'ITKE XXIL
rÉcriture dit de rame de David et de celle de Jonathas, que la douleur de la Mère fût la plus haute expression de celle du Fils, et que' le glaive qui témoigne cette douloureuse unionf àtt la fixer et la consommer. Union merveilleuse, qui épuise toute énergie d'expression, et dont la justification nous apparaît dans cette parole de l'Évangile : Stabat autem juxta crucem Jesu Mater ejus. Nous avons sondé en partie la profondeur de cet océan de la Compassion de Marie, et nous avons reconnu tout ce qu'elle avait de sympathique à la Passion de IHommer Dieu, à ce point que cette Passion même a dû en être augmentée, et que Jésus a souffert, comme il avait été prédit, dans l'âme de sa Mère, autant qu'elle souffrait dans le corps de Jésus.
Pénétration sublime de souffrances, qui nous donae la mesure de la pénétration de gloire qui en a été le fnait! Car, si c'est par ces souffrances que le Fils est entré dans sa gloire, comment la Mère, si étroitement associée h celles-là, aurait-elle été étrangère à celle-ci? Comment, ayant été si vaillamment au combat, n'auraitr elle pas été au triomphe? Comment, ayant été si généreusement à la peine, n'aurait-elle pas été à l'honneur? N'en doutons pas : comme Marie était debout près de la croix au Calvaire,, elle siège près du trône dans le ciel; d'autant que cette même croix, qui a fait le supplice de Jésus, faisant sa gloire et son triomphe, ce n'est pas autre chose en quelque so/rte. pour Marie de triompher avec Jésus-Christ que d'avoir compati avec lui : toujoursjointe à sa croix,, dans le- ciel comme sur la terre- La douloureuse Compassion de Marie entre donc, comme les autres mystères évangéliques de sa vie, dans sa glorieuse Assomption.
L'ASSOMPTTON. 535
Y. — Mais ce n'est pas seulement le rapport de chacun des mystères de la vie de la Sainte Vierge et de Jésus-Christ les uns avec les autres, qui produit cette conclusion. C'est aussi et surtout le rapport d'ensemble de ces mêmes mystères-. Cet aperçu est puissant de vérité, et il est si évangélique qu'il suffit de l'énoncer pour le faire admettre.
Il n'y a pas un seul mystère de Jésus-Christ qui n'ait son accompagnement et comme son écho dans un mystère correspondant delà très-Sainte Vierge; et ce parallélisme des mystère du Fils et de ceux de la Mère est si constant, qu'il n'est pas possible de ne pas y voir une loi. Ainsi le premier de ces mystères, celui de la Prédestination de Jésus-Christ, implique nécessairement celui de la prédestination de Marie, puisque ce n'est qu'en tant qu'homme, Fils de Marie par conséquent, qu'il est Prédestiné. — Le second mystère de Jésus-€hrist, celui de sa Préconisation prophétique, ne se présente pas à nous sans associer Marie à la même grandeur : la Femme, la Vierge, est toujours montrée par les Prophètes en même temps que sa Semence, que le Fils, dont le propre Hom de Fleu)\ de Germe, de Fils, qui lui est toujours donné dans les Saintes Écritures, appelle nécessairement celui de Tige, de Femme, de Mère qui lui est correspondant : Marie peut dire comme Jésus-Christ : C'est de moi que Moïse a écrit .- Fin tête' du livre il est question de moi^. — Le mystère^ le grand mystère de l'avènement de Jésus-Christ, de l'Incarnation du Verbe, ne fait qu'un avec celui de: l'Annonciation, de la Maternité divine : le même mystère qui produit un Homme-Dieu fait une Mère de Dieu.
*■ Psaume xxxix, 8; Heb,,- x, T.
f,36 CHAPITRE XXII.
— Le mystère de la Visite de Jésus-Christ à son Précurseur, et de la sanctification qu'il lui apporte, marche avec celui de la Visitation de Marie à Elisabeth ; et le Saint-Esprit, par la bouche de celle-ci, ne bénit pas le Fruit sans bénir le Sein de Marie. — Le mystère de la Nativité présente VEnfant avec Marie sa Mère, reflétant sur elle l'éclat de sa divinité, et de la gloire que les Anges, les Bergers et les Rois lui décernent. — Le mystère de la Présentation s'enchaîne à celui de la Purification, et l'association de la Mère au Fils dans la grande destinée d'être en butte à la contradiction pour que les pensées des cœurs soient révélées va, dans la prophétie du vieillard Siméon, jusqu'à transpercer l'âme de la Mère du même glaive de douleur qui pénétrera dans celle du Fils, — La fuite en Egypte et le retour à Nazareth nous font voir VEnfant et la Mère étroitement unis dans le péril et dans le salut, et confiés, comme un seul dépôt, à la garde et à la fidélité de Joseph. — La manifestation de la sagesse de l'Enfant- Dieu au Temple, parmi les docteurs, ne peut se séparer de la manifestation de sa soumission prolongée à Marie pendant vingt années, et de la fidélité avec laquelle cette Mère gardait toutes ces choses en son cœur. — Le début de Jésus-Christ dans la carrière de ses prodiges et la manifestation de sa gloire par le miracle de Cana, fait éclater le glorieux mystère de la puissante intercession de Marie qui l'obtient de ce divin Fils, jusqu'à lui faire avancer l'heure de cette gloire. — Enfin, quand cette heure est venue, cette grande heure de sa Passion et de sa mort qui doit être celle de notre rédemption et de son triomphe, le Sauveur du monde veut que sa Mère soit à ses côtés, qu'elle partage ses souffrances
libératrices, ce calice d'amertume et de mort qui doit épuiser la colère céleste : il veut que sa Compassion réponde à sa Passion, et qu'elles se redoublent réciproquement pour concourir à la même fin : nous enfanter à la vie de Dieu; jusqu'à constituer Marie notre Mère, par le même mystère qui rend Dieu notre Père.
On le voit : tous les mystères de Jésus marchent ainsi accompagnés d'un mystère correspondant de Marie. Ce sont comme deux voix, deux instruments, inégaux de ton, mais formant toujours un parfait accord d'harmonie. Marie est comme cette nuée sur laquelle le soleil, par la réilexion de ses rayons, vient se représenter lui-même en une clarté brillante formant un autre soleil autour de lui, par ce phénomène lumineux qu'on appelle Parhélie. Ainsi, autour de chaque mystère, de chaque grandeur et de chaque gloire de Jésus-Christ, il y a un mystère lumineux, une grandeur et une gloire correspondante en Marie. C'est un fait, et un fait si constant, qu'il suppose une économie, une loi.
Comment se pourrait-il maintenant que le mystère de V Ascension fût le seul mystère de Jésus-Christ qui n'eût pas son Parhélie dans un mystère conforme en Marie? Comment deux destinées si merveilleusement entrelacées dès leur origine et dans tout leur cours feraient-elles divorce à leur terme : anomalie d'autant plus choquante, que c'est en vue du terme qu'elles ont été si étroitement associées dans leur prédestination et dans leur cours?
L'Assomplion de la très-Sainte Vierge vient donc, avec l'Ascension de Jésus-Christ, compléter admirablement le merveilleux duo de leurs destinées, autant qu'elle sort, qu'elle s'élève, selon que nous l'avons vu,
538 CHAPITRE XXTI.
de tous les mystères de la vie de la Sainte Vierge considérés séparément..
YL — Le mystère général de cette angélique vie,, jie veux dire cette plénitude de grâces et de vertus qui la composent, a dû d'ailleurs aboutir, et affluer à la gloire comme un fleuve à son Océan.
Il y a encore là pour nous une richesse de vérité qui tente notre exploration, et que nous ne saurions négliger dans ce chœur général des gloires de la très-Sainte Vierge.
La gloire répond à la grâce. La grâce est une gloire commencée, et la gloire est une grâce consommée. Il suit de là que si une existence se trouvait tellement pénétrée et investie de grâce qu'elle ne respirât pas en quelque sorte en dehors de ce divin élément, elle serait transfigurée en gloire sans passer par la corruption. Mais n'y aurait-il que le péché originel, qui touche tout enfant d'Adam, quelle qu'ait été sa renaissance et sa sainteté postérieure, cela suffit pour l'assujettir à cette loi de la mort qui en est le fruit, comme la vie est celui de la grâce.
Marie, conçue dans la grâce, a été, par cela même, préconçue dans la gloire, en ce sens que, sauf le passage de la vie humaine, elle appartenait dès lors à cette gloire,, et que ce passage même n'a été qu'un acheminement, qu'un progrès, qu'une assomption, pour ainsi dire, de grâce et de vertu par où elle a été portée plus haut dans le ciel.
Pour mesurer cette mei'veilleuse assomption, dont l'Assomption dernière de Marie n'a été que le plus haut degré, il faut nous représenter que la première des grâces sauclitlantes qu'a reçues Marie, ou plutôt
qui a reçu Marie, qui l'a prévenue à son arrivée dans ce monde, si éloignée qu'elle soit en plénitude de celles qu'elle n'a cessé d"'acquérir ensuite jusqu'à sa mort, passait cependant déjà toute proportion avec le comble de la grâce dans tous les autres Saints, dans les Anges etlespîlus hautes Vertus des cieux. Ceci n'est pas une creuse imagi nation : pour en faire sentir l'exactitude, il suffit de dire que ce premier degré de la grâce en Marie, ayant trait à sa vocation, était dans la proportion de son auguste dignité de Mère de Dieu, et que par conséquent, comme il n'y a aucune proportion entre la dignité de Mère de Dieu et toute la grandeur réunie des Anges et des Saints, cette dignité n'étant pas seulement supérieure, mais d'un autre ordre, il n'y a pareillement pas de proportion entre ce premier degré de grâce et de gloire en ]\îarie et le comble de la grâce et de la gloire dans tous les élus.
Tel est le point de départ de l'Assomption de Marie.
ITaurait-elle reçu aucune autre grâce que cette première grâce, qu'elle primerait déjà toute la création; et^ comme elle a été tellement possédée et investie de cette vertu de Mère de Dieu, qu'elle a toujours agi dans cet ordre sans en être jamais sortie, elle aurait passé dans la gloire, au môme degré, par la transfii^uralion naturelle en quelque sorte de cette grâce insigne.
Qtfest-ce donc si nous venons à considérer que cette grâce n\a cessé de croître en Marie, par la double action de Topération de Dieu et de la coopération de Marie! Je dis n'a cessé, non de temps en temps, mais à toute heure, à tout instant, à tout soupir de sa vie; et de crDÎtre, non par addition, mais par multiplication : car tel est, pour ainsi parler, le calcul de la grâce, dont
chaque âme fidèle peut faire proportionnellement l'opération dans son commerce avec Dieu, que ce n'est pas seulement une grâce de plus que la munificence divine nous accorde, en retour de notre fidélité, mais le double, triple ou quadruple de la mesure de grâce cjue nous avions déjà. La grâce, en un mot, est essentiellement progressive, parce qu'elle se multiplie parla fidélité.
A quel degré inouï de grâce et de sainteté n'arriverait pas une âme fidèle! h. quelle sublimité a dû arriver la très-Sainte Vierge Marie, elle qui n'a cessé de croître, non de grâce en grâce, mais.de plénitude en plénitude de grâce, dont la première avance était déjà dans la mesure de sa prédestination de Mère de Dieu !
Quand l'Ange la salua pleine de grâce^ et bénie entre toutes les femmes, il saluait déjà sa Reine, qui aurait été dès lors s'asseoir au plus haut siège de la Cour céleste si l'heure de son Assomption eût sonné. Mais qui dira ce que l'événement de l'Incarnation dut apporter de nouvelle plénitude de grâce dans son âme, en y apportant l'Auteur même de la grâce, le Verbe éternel, Dieu lui-même? Marie fut dès lors, ce semble, aussi combiéc, aussi pénétrée de grâce et de sainteté qu'une pure créature puisse l'être. Mais non : Dieu peut toujours accroître indéfiniment la perfection de son ouvrage ; car, plus il l'élève, plus il le rend capable d'être élevé; plus il le remplit, plus il l'agrandit : c'est un Océan dont les flots creusent le lit et reculent les rives en les remplissant; et ainsi la plénitude de grâce en Marie accroiosait toujours sa capacité.
Et celte plénitude ascendante de grâce en Marie correspondait à une plénitude coopérante de mérites et de vertus, fruits de celte grâce et de sa fidélité : vertus qui
L'ASSOMPTION. vî.
ne ressemblaient pas aux no.ros, par ce mall,eure"n alliage qu, en fait si souvent des défauts, ou même n î ces a,blesseset par ces chutes <,ui en ren'versent 1 so': vent lediflce et nous obligent toujours à le releververtus qu. „e ressemblaient pas non plus à cel s « Anges, qu, n'ont pas la propriété de croître et de m" Ue,- : mars vertus qui étaient immuables comme celles Je-^nges. et méritoires comme celles des bomme. e sorte que, sans perdre le mérite des voyageur, m;. a^UVantage de ceux qui sont ar,1vés.^u°te:^^^^
Ainsi Marie réalisait en perfection, par le secours de la
degtes dans son eceur, par où il s'élève de celte vaMée
« le larmes, allant ainsi, de vertu en vertu, jusq , à
« ueduDieudesdieuxdansSion-. . Ai!,.! 4 e
éleva jusqu'au jour de sa mort où, par reffet in'v^r.e
de ce te parole du livre de la Sagesse, Corp„s „ !
'«•P''«r«f^raval„nù,u.u', son àme fut tellement san - .née, qu'elle souleva son corps : phénomène de g "ce Ui, dans quelques saints, s'est produit passagéremeL
e faiblement,- mais qui, dans Marie, a dû l'éleveTt
pus haut des deux, de toute la légèreté d'un e éme rattger a ee monde, et qui va t,-ouver son niveau Z
la céleste région. " Lia.i.s
J-ai dit de toute la légèreté, j'aurais du dne de tout le
I A, du po.ds de son atnour, de son humilité, de s iHlel té de sa sainteté. Laissez-moi , ous exposer là ,less„s une belle théorie de saint Augustin.
' Ps. Lxxxiii, G, 7.
^ ^'ap-, IX, 15.
ir.
Ce grand homme, dont le génie si complet participait du monde naturel autant que du monde surnaturel, dont il saisissait et rendait si admirablement les rapports, — commentant celte profonde parole de l'Écriture : Dieu a fait toutes choses en nombre^ en poids et en mesure^ : en nombre, parce qu'elles sont toutes rangées en un bel ordre comme les unités d'un nombre, dont chacune tient son propre lieu qu'elle ne peut changer; en poids, parce qu'elles ont toutes une forte inclination de se mettre en leur rang et d'occuper la place qu'elles doivent tenir dans le nombre des œuvres de Dieu; et en mesure, parce que ce poids leur est mesuré à proportion du rang qu'elles doivent tenir, — fait observer c{ue toute chose a sonpoids, aussi bien les choses légères que les choses pesantes. Celles-ci ont de.la pesanteur, qui n'est la propriété du poids qu'autant qu'il porte en bas, mais qui n'est pas le poids même, qu'il définit ainsi : Pondus est impetus cujusque rei conantis ad locum suum. « Le poids est la ten- « dance de chaque chose se hâtant de gagner son, lieu. » Ainsi le plus léger des corps, le feu, a son poids qui le porte subtilement en haut, comme la pierre aie sien qui la porte pesamment en bas.
De cette vérité naturelle, ce beau génie s'élève à une vérité surnaturelle admirable : Mon âme, dit-il, a son poids comme tout le reste des êtres, et le poids de mon âme, ccst mon amour; c'est toujours lui qui l'entraîne partout où elle va. Mais quel amour a-t-elle reçu de son Créateur pour être son poids? Est-ce l'amour des créatures? Non, c'est le pur amour du Créateur. Tant qu'elle se laisse entraîner par cet aimable poids, elle est dans la
» Sap , XI, 21.
voie de son repos; si elle s'en détourne, elle entre dans un état de plus en plus violent de désordre et de trouble, étant hors de son centre : qu'elle y retourne, et aussitôt elle sera contente, parce que, selon laloiuniverseile des êtres, en rentrant dans Tordre elle trouvera son repos : Minus ordinata inquiéta sunt , ordinentur et quiescunt. 0 mon âme ! laissez donc aller toutes les créatures où leur poids les emporte, mais suivez le vôtre, qui est votre amour. Votre poids, ô mon âme! ne peut jamais vous porter qu'à aimer le bien. Mais quel bien devez-vous aimer et rechercher de toutes vos forces, si ce n'est le Souverain Bien? Votre poids est Tamour, Famour est un feu, et le feu ne peut tendre qu'en haut ^
S'il nous était permis d'ajouter quelque chose à cette magnifique expansion de l'âme humaine, nous dirions que, comme chaque objet a son poids qui l'entraîne vers son centre, chaque centre aussi a ses attraits qui soUitent à y graviter. Et quand cela ne serait pas vrai pour le reste des créatures, cela est certain pour notre âme. Indépendamment de son amour, qui la porte à Dieu comme à son centre, ce divin centre l'attire puissamment à venir se reposer en lui ; il l'attire ainsi par les charmes et les attraits de sa beauté souveraine, qui sont les grâces dont il la prévient, dont il la sollicite, dont il l'entraîne, pour opérer en elle ce poids étemel de gloire dont parle l'Apôtre^ et qui est le prix de notre fidélité : attrait si fort, que cette liberté absolue, qui fait la noblesse et la dignité de l'âme, et qui, plus fière que tous les biens 'Créés, peut toujours dire • Je n'en veux point, ne pourrait
' s. Augustin, Confessions.
2 II Corinth., iv, 7,
f-44 CHAPITRE XXIÎ.
pas tenir à la vision de Dieu, tanl elle serait allirée, ravie, enlevée par ce centre de tout bien, avec tant d'impétuosité qu'elle y serait comme engloutie, et que, pour cela, Dieu a dû se cacher en partie à notre âme dans cette vie, pour lui laisser le mérite de sa recherche, et pour se réserver à la vertu.
La très-Sainte Vierge nous présente, dans sa glorieuse Assomption, le plus magnifique triomphe de ces grandes vérités. Elle monte regagner sa place, son rang, dans le nombre général des créatures, et dans l'arrangement de l'univers; son rang de Mère des hommes, de Reine des Anges, de Mère de Dieu. L'ordre universel, on peut le dire, aurait été troublé, et nul être n'aurait été à sa place, si Marie n'eût pas été à la sienne; car, de même que, selon la belle expression de saint Augustin, la peine est l ordre du crime, de même la gloire est l'ordre de la vertu; et la suprême gloire, de la suprême vertu. Toutes les créatures, par ce sentiment et cet instinct de l'ordre, qui est leur loi, ont donc concouru à élever Marie. Mais surtout les créatures supérieures qu'elle devait dominer, les Anges, les Vertus des cieux ont dû incliner leurs phalanges ailées au-dessous d'elle, et la porter dans la plus haute région de la gloire, de tout le poids de leur déplacement.
Marie elle-même y a été portée par le poids de son amour. Cet amour de Marie pour son Dieu, si fort dans son principe qu'il a attiré ce Dieu à devenir son Fils, si prodigieusement accru par l'opération de TEsprit-Saint qui l'en a rendue Mère, si consommé par toute une vie de fidélité et de martyre, cet amour de Fille, d'Épouse, de Mère de Dieu, le plus spirituel, le plus saint, le plus divin, et par conséquent le plus puissant de tous les
L'ASSOMPTION. o4o
amours, parvenu à son comble, a dû rompre les liens qui le relenaienl éloigné de son suprême objet, et emporter la Mère vers le Fils, l'Épouse vers l'Époux, la Fille vers le Père, de toute l'impétuosité, de tout le poids de la nature, de la grâce et de la gloire. C'est cet amour et non la mort qui a séparé l'âme du corps de la Sainte Vierge, et qui les a rejoints aussitôt pour les unir à jamais dans le sein de Dieu. Les traits de la mort sont des traits dissolvants qui amènent la corruption; ceux de Famoursont des ti-aits vivifiants qui opèrent l'union, la jonction de l'être aimant et de l'être aimé : qu'est-ce donc des traits de l'éternel Amour, unissant son plus digne sujet à son suprême centre !
Ce centre enfin, par ses attraits souverains, a dû enlever, précipiter Marie dans les abîmes infinis de sa beauté, de sa béatitude et de sa gloire. Pour en avoir quelque idée, il faut se représenter que Dieu se communique à sa créature en raison de l'amour, de l'humilité, de la fidélité qu'elle apporte dans son commerce avec lui. La beauté de Dieu répond à l'amour, sa gloire à l'humilité, sa félicité à la fidélité de l'àme. Si donc, d'une part, consumée du céleste amour, Marie exhale en mourant ce chant de son âme embrasée : Ite, nuntiaie Dikcto mco, quia amorc lan(jueo, mitigaic flammas, fcmperale incendium, fulcite me foriùus, stipate me malis^ quia prœ amoi^c deficio! « Allez, rapportez à mon Fils bien-aimé que je « languis d'amour : calmez les flammes qui me brûlent, « tempérez Fincendie qui me dévore, appuyez-moi de « fleurs, soutenoz-moi de fruits, car je défaillis d'amourM» d'autre part, le Bien-Aiuié de son âme ne la laisse pas
1 Canlic, II, 5.
longtemps dans ce spasme de son amour : il la réveille, de cette voix puissante qui fit sortir Lazare du tombeau, mais qui, prenant pour elle les accents de la plus suave tendresse : «Lève-toi, lui dit-il, hâte-toi, mon amie, ma « colombe, ma toute belle, et viens! » Surge, propera,, arnica niea, columba mea, fonnosa mea, et veni^ ! — Si d'une part, après l'Ascension de son Fils, lorsque la gloire éclatante de Jésus reçoit les témoignages apostoliques et les adorations de l'univers, Marie se dérobe au reflet de cette gloire; si elle est plus humble que jamais, si plus que jamais elle est la servante du Seigneur, la servante de ses disciples, jusqu'à disparaître dans l'oubli et l'obscurité de cet anéantissement; d'autre part, le Seigneur regarde aussi plus que jamais ce profond néant de sa servante, plus que jamais il élève celle qui s' humilie, plus que jamais il lui fait de grandes choses, et, surprenant la terre, surprenant les cieux par la gloire dont il la couronne, il les fait s'écrier par un concert d'admiration unanime : Quœ est ista quœ progrediiur quasi aurora consurgens , pulchra ut luna, electa ut sol, teiTibilis ut castrorwn acies ordinata? « Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'au- « rore, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, « puissante comme une armée rangée en bataille^? » — Si d'une part enfin Marie, fidèle en tout et jusqu'à la fin, ne partage pas seulement toutes les contradictions, toutes les humiliations, toutes les souffrances de son Fils, à la vie et à la mort ; mais si elle essuie ses sévérités et ses délaissements, si elle lui survit dans la résignation et dans la patience, si elle soutient l'attente de Dieu dans un
1 Canlic, vi, 9.
* liid., II, 10.
long exil, avec une (idélité incomparable; d'autre pari, comme une semence hâtive lève tout à coup au premier souffle du printemps, et, devançant la floraison universelle, embaume l'air de ses parfums, Marie reçoit un etîet plus prompt de la vertu vivifiante de son Fils^ qui l'élève à cette Béatitude qu'elle a chantée elle-même aux premiers jours de sa Maternité, et dont elle prend possession à son Assomption bienheureuse.
L'Assomption de Marie est ainsi dans la proportion de ses vertus et des grâces qui les ont produites; comme nous avons vu qu'elle était dans le rapport de tous les mystères de sa vie et de ceux de son divin Fils.
VIL — Enfin, ce glorieux mystère est en rapport avec le ministère permanent de la très-Sainle Vierge, que nous avons considéré et justifié tant de fois; le ministère de Mère el d'Avocate des hommes auprès de son divin Fils, et de dispensatrice de ses grâces : objet du culte d'intercession et de louange que lui rendent, de génération en génération, les peuples chi-étiens.
Pour remplir ce ministère, il fallait qu'elle fût près du trône de son Fils; — pour recevoir ce culte, il fallait qu'elle fût elle-même sur un trône.
Le concours de Marie au don de Jésus-Christ, dans le mystère de l'Incarnation, qui lui fait une si grande place dans ce mystère, devait lui en assurer une dans ses suites, comme nous en avons vu le lémoignage évanoélique dans les mystères de la Visitation et du mii'acle de Cana cl surtout dans celui du Calvaire. Ce concours conlinu'lni assignait une place dans le ciel, et une place aussi élevée et aussi immédiate que l'objet de ce concours. De même, en effet, que l'avènement, et môme la mort de Jésu.--
Christ n'a pas suffi pour la consommation de son grand ouvrage, et qu'il fallait son Ascension au ciel pour qu'il pût nous y pi^éparer un lieu^, envoyer son Esprit-Saint, et épancher le trésor de ses mérites et de ses grâces sur la terre; de même le concours de Marie à l'Incarnation et à la Rédemption ne suffisait pas, et il fallait que par son Assomption elle pût suivre Jésus-Christ et achever de coopérer avec lui à la consommation du même ouvrage.
L'Ascension du Fils et l'Assomption de la Mère dans le ciel étaient ainsi nécessaires pour répandre une plus grande abondance de grâces sur la terre, en vertu de la même économie qui avait associé la Compassion de 3Iarie à la Passion de Jésus, et son consentement à son Incarnation, pour nous obtenir ces mêmes grâces.
Aussi saint Bernard, considérant la liaison qui est entre ces deux mystères, a dit que si le Fils de Dieu devait retourner à son Père pour envoyer son Saint-Esprit à ses Apôtres, Marie devait retourner aussi à son Fils pour communiquer ses mérites aux hommes : Maria, sicut et Christus, dil-il, oscende7is in altum, dédit dona hominibus ^.
Et elle devait évidemment monter ainsi auprès de son Fils, comme ce Fils était monté lui-même, en son corps, puisque c'est par ce corps virginal qu'elle est sa Mère, comme c'est par sa chair sacrée qu'il est son Fils, C'est sa divine Maternité qui est la source de son crédit, et qui devait par conséquent monter au ciel pour y exercer ce grand ministère d'intercession et de miséricorde qui en est l'apanage.
» Jean, xiv, 2, 3.
' Sermo 2, super Missus.
Elle devait y monter pareillement, et par la même raison, pour y recevoir les hommages et les vœux de l'univers, comme sa Reine et la Cause de sa Réparation.
Tous les siècles qui l'avaient précédée ne l'avaient tant associée à l'avènement et à la gloire du RèLlempteur du monde, tous les Justes ne l'avaient tant désirée, tous les Prophètes ne l'avaient tant céléhrée que parce qu'ils la voyaient de loin dans cette gloire. Tous les siècles qui ont suivi, toutes les générations qui se sont succédé et toutes celles qui passent no l'appellent Bienheureuse ^ ne la bénissent et ne l'invoquent par des acclamations si unanimes, que parce qu'ils la voient pareillement dans ce siège céleste de la béatitude. Les Anges ne l'ont si profondément saluée par la bouche de l'un d'eux que parce qu'ils voyaient en elle leur Souveraine, et qu'ils devaient répéter en chœur, en la recevant dans le ciel, cet hommage que le divin Messager était venu lui apporter sur la terre : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Sei- « gneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les « femmes.)) Les démons n'ont déchaîné contre elle tant de rage, et son culte n'a suscité de si noirs attentats de l'Enfer, que parce qu'elle lui écrase la tête, et qu'elle exerce sur l'ennemi de Dieu et des hommes la puissance de son divin Fils. Elle-même enfin n'a eu d'une manière si admirable la conscience des grandeurs que Dieu lui a faites, et des bénédictions que toutes les générations devaient lui adresser, elle ne les a chantées d'une manière si prophétique et si sublime dans son cantique, que parce que la Vérité même, le Verbe éternel qu'elle portait dans son sein, et l 'Esprit-Saint qui transportait son âme, faisaient violence à son humilité pour lui faire confesser sa gloire. Tous les âges, tous les êtres ne la
ooO CHAPITRE XXII.
contemplent ainsi comme FAlTaire de tous les siècles, el comme le Bien commun de toutes les créatures, que parce qu'elle leur apparaît, de toute part, élevée audessus de tout ce qui existe, dans les profondeurs de l'éternité, et dans les splendeurs de la béatitude et de la gloire.
Ce n'est donc pas un vain transport oratoire, c'est le sentiment de la vérité la plus universellement attestée, comme la plus philosophiquement appuyée sur l'Évangile, qui nous fait conclure cette étude par ce chant de la bouche la plus éloquente qui fût jamais :
<( Cieux, s'il est vrai que par vos immuables accords « vous entreteniez l'harmonie de cet univers, entonnez « sur un chant nouveau un cantique de louanges : ces « Vertus célestes, qui règlent vos mouvements, vous in- « vitentà donner quelque marque de réjouissance. Pour « moi, s'il est permis de mêler mes conceptions à des « secrets si augustes, je m'imagine que Moïse ne put c s'empêclier, voyant cette Reine, de répéter cette belle « prophétie qu'il nous a laissée dans ses livres : // sor- « tiî^a une Étoile de Jacob, et une hrand-e s'élèvera d'is- (( raël. Isaïe, enivré de l'esprit de Dieu, chanta, dans un « ravissement incompréhensible : Voici cette Vierge qui « devait concevoir et enfanter un Fils. Ézéchiel reconnut « celte Porte close, par laquelle personne n'est jamais « entré ni sorti, parce que c'est par elle que le Seigneur « des batailles a fait son entrée. Et au milieu d'eux, le « Prophète royal David animait une lyre céleste par cet « admirable cantique : Je vois à votre droite, 6 mon Prince. « une Reine en habillement d'or, enrichi d une merveilieuse « variété. Toute la gloire de cette Fille de Roi est intérieure; « elle est néanmoins parée d'une broderie toute divine. Les
L'ASSOMPTION. 5oï
« vierges après elle se présenteront à mon Roi; on les lui « amènera dans son temple avec une sainte allégresse. Cepen- « dant la Vierge elle-même tenait les esprits bienheureux « dans un respectueux silence, tirant encore une fois de « son cœur ces excellentes paroles : Mon ame exalte le « Seigneur de tout son pouvoir, et mon esprit est saisi « d'une joie infinie en Dieu mon Sauveur; parce qu'il a « regardé le néant de sa servante, et voici que toutes « les générations m'estimeront bienheureuse ' . n
^ Bossuet, Premier sermon sur lu fÉte de VAssomption.
bo2 CONCLUSION.
Nous avons entrepris, clans cette seconde partie de noire ouvrage, de faire disparaître l'objection la plus banale, et tout à la fois la plus spécieuse, qui se produise conirc la doctrine dont nous avons exposé le plan dans la première Partie; objeclion qui se trouve à divers dergés dans tous les esprits, et qui fait le mérite de la fidélité, quand elle n'en est pas l'écueil, quand elle n'est pas l'arme de l'opposition et de l'hérésie, l'objection tirée du peu d'état qui est fait de Marie dans l'Évangile, et des sévérités divines dont elle y est l'objet.
Cette objection n'existe plus.
A sa place, sur le même terrain où elle se retranchai!, s'élève, nous le croyons, la justification complète de ia doctrine catholique concernant la très-Sainte Vierge, ses grandeurs et ses gloires, le culte d'honneur et d'intercession qui lui est dû.
Celle doctrine plonge ses racines dans le sol de l'Évangile, elle les y étend, elle les y enlre-croise et entrelace à tous les fondements de la foi, à tous les mystères du Sauveur, et elle s'en élève comme un arbre vigoureux, qui pompe le suc évangélique, et qui, étendant ses branches dans toutes les directions du Christianisme, porte au loin le fruit de vie : Jésus-Christ.
Ce résultat, en faisant disparaître robjection qui Ta provoqué, nous autorise à adresser nous-même une ob jection à ceux qui nous l'ont faite : c'est de ne pas savoir lire dans l'Évangile; d'oublier que c'est un livre divin, c'est-à-dire spirituel et mystique, dans le bon sens du mot, un livre dont la lettre tue et dont l'esprit vivifie.
Car, d'où tire-t-on cette objection, cette impression contre la Sainte Vierge, dans l'Évangile, si ce n'est de la lettrée, de la lettre seule; de ce qu'elle ne dit rien de la Vierge ou de ce qu'elle en parle médiocrement? Et d'où avons-nous tiré nos réponses, si ce n'est de l'esprit^ qui de toute part la préconise et la glorifie?
Sans doute on peut abuser du procédé d'interprétation mystique, du procédé de Vesprit : mais il a toujours cet avantage sur le procédé exclusif et judaïque de la lettre, que l'usage même de celui-ci ne vaut rien.
Et quant à avoir abusé du procédé de Vesprit, nous ne croyons pas en avoir encouru le reprocbe.
Ce reprocbe pouvait nous venir de trois côtés : des sages sectateurs de la lettre, des orthodoxes de l'esprit, et des tenants de la raison.
Or, nous osons le croire, les sectateurs de la lettre reconnaîtront que nous ne l'avons pas dissimulée ni négligée, que nous l'avons religieusement suivie, etcjue ce n'est même qu'en la serrant de près et qu'en l'exprimant que nous en avons fait surgir l'esprit; — les orthodoxes de l'esprit ne trouveront rien dans nos interprétations qui sorte de la doctrine consacrée, et qui ne s'inspire de ses oracles les plus purs; — et enfin les
oo4 CONCLUSION.
tenants de la raison apprécieront la part continue que nous lui avons faite dans ces Études, et la justification du titre de philosophiques que nous leur donnons.
Si nous ne nous abusons pas dans cette appréciation de notre travail, par les dispositions que nous y avons apportées, il ofTre donc toutes les garanties évangéliques, dogmatiques et philosophiques de vérité : garanties qui, en se confirmant et en s'éprouvant les unes les autres, forment une plénitude de conviction.
Cette conviction, c'est que la Mère du Christ est avec lui dans un tel rapport, que nous ne pouvons séparer la bénédiction et l'invocation de la Mère de l'adoration du Fils : non-seulement par devoir pour la Mère, mais par devoir pour le Fils, pour Dieu : par l'unité même de ce religieux système.
Comme Dieu a voulu se communiquer à nous par son Fils Jésus-Christ, ce Fils a voulu se manifester et se donner à nous par sa très-Sainte Mère : celle-ci fait partie de la manifestation de Jésus-Christ, el de ses opérations divines.
C'est ce qui résulte de cette pénétration de tous les mystères du Christ et de Marie que nous avons constamment observée et admirée dans l'Évangile. C'est là proprement la démonstration que nous nous sommes proposée, et qui sort de toutes les pages de ce volume.
Pour la concentrer en un dernier aperçu qui en formule brièvement la vérité et qui la fixe dans les âmes, nous dirons que les grandeurs que nous révérons en Marie ne se composent que des abaissements de Jésus-
Christ : de sorte que ce sont ces divins abaissements que nous professons dans le culte de ces grandeurs.
Tous les abaissements du Fils de Dieu sont contenus dans son incarnation, dans son anéantissement de Fils deJIarie. Et comme c'est ce divin anéantissement qui produit en 3Iarie la souveraine grandeur de Mère di' Dieu (Dieu ne pouvant qu'élever à soi tout ce à quoi ii s'abaisse), nous avons raison de dire que les grandeurs de Marie ne sont que les abaissements de Dieu.
Mais ces abaissements sont tout le Christianisme : c'est par eux que l'Inaccessible et l'Invisible, que la nature et le péché nous dérobaient, s^est fait chair et a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité: c'est par eux qu'il est venu nous relever jusqu'à son Père, et qu'il s'offre à nos prises comme Sauveur.
Le culte des grandeurs de Marie, qui manifeste ces divins abaissem.ents, et qui les assujettit en quelque sorte à notre portée, est donc par excellence le culte chrétien.
Et comme il n'y a que ce qui est élevé qui s'abaisse,^ les élévations du Verbe se font sentir dans ses abaissements, et sa divinité n'est pas moins professée que son humanité dans ce culte de Marie, qui est ainsi comme le virginal réflecteur de Jésus-Christ.
Aussi, chose significative, plus on s'éloigne de la foi en la divinité de Jésus-Christ, plus on est antipathique au culte de Marie.
Et ê'ependant, choâe étrange, on ne fonde cette opposition au culte de Marie que sur ce qu'il usurpe, dit-on,
oo6 CONCLUSION.
celui de Jésus-Chrisl : on nous reproche de mettre la Mère à la place du Fils, comme si Ton était plus jaloux que nous de défendre cette place.
Cette subtilité n'est pas difïicile à démêler.
Nous mettons en effet la Mère à la place du Fils : vous avez parfaitement raison : mais à la place du Fils telle que vous la faites vous-même; à une place de simple honneur, non d'adoration. D'où il suit que nous ne paraissons mettre la Mère à la place du Fils, que parce que vous ne mettez pas vous-même le Fils à sa place : nous ne paraissons mettre la créature à la place du Créateur, que parce que vous mettez le Créateur à la place de la créature.
Philosophes, vous ne voyez en Jésus qu'un grand homme : Prolestants, vous voyez en lui le Fils de Dieu, mais non XÈgal^ le Consubstantiel du Père; non Dieu, par conséquent. Je conçois dès lors que le culte que vous lui rendez ainsi n'étant qu'un culte cVhonnew\ si grand qu'il soit, vous trouviez que celui que nous rendons à sa Mère usurpe ce culte. Je conçois que vous soyez jaloux de le défendre, comme le poste de votre incrédulité à Jésus-Christ. Mais cessez de vous poser en zélateurs d'un culte que nous n'usurpons que parce que vous le rabaissez, et souffrez que nous le relevions par cela même; que nous relevions l'adoration du Fils par la vénération de la Mère; que nous professions le culte de Jésus-Christ Dieu, par le cuite de Marie Mère de Dieu.
Le culte de la Maternité divine de Marie est ainsi par
CONCLUSION. oS7
excellence le culte de la Divinité de Jésus-Christ. Il n'épuise pour elle riionneur et la vénération que parce qu'il réserve pour lui l'adoration; qu'il la présuppose et qu'il y oblige : il n'élève la Mère que pour exalter le Fils.
Et en exaltant ainsi Jésus-Christ, le culte de Marie superexalte Dieu. Car Dieu est d'autant plus relevé par nos adorations, que le Christ, Pontife par lequel nous les lui rendons, est Dieu lui-même ; et qu'en se mettant h leur tête, il leur donne un prix infini.
Ainsi ce grand culte de Marie, qui abaisse Dieu jusqu'à notre plus humble portée, le relève par delà toutes nos conceptions. Il rehausse tout le système religieux autant qu'il l'incline. Il embrasse tout le plan divin. Il glorifie tout à la fois le Très-Bon et le Très-Haut :
Magnificat Dominum.
?IN DU SECOND VOLUllE ET DS. LA DEUXIEME PARTIE.