MARIE AU CÉNACLE. — TÉMOIN' FO>'DAMENTAL DE LA FOI CHRÉTIENNE
Marie ne fut pas laissée en vain sur la terre après TAscension de son Fils. Elle avait à y accomplir une œuvre capitale, une œuvre qui devait omrir le chemin à celle de Dieu : l'œuvre de la foi chrétienne.
J'entreprends de montrer ici Marie sous le jour nouveau d'une antique vérité; savoir : que Marie a coopéré d'une manière aussi elTicace à la formation de la foi chrétienne au Cénacle, qu'à la Rédemption sur le Calvaire, et qu'à l'Incarnation à Nazareth.
Je nf explique :
Pour mieux nous faire sentir ce que nous devions à Marie, pour soutenir en elle l'honneur de Mère de Dieu, et pour rattacher par un nœud à jamais indissoluble son culte à celui de Jésus-Christ, Dieu a voulu que, comme nous devions Jésus-Christ à son consentement, nous dussions la connaissance de Jésus-Christ à son témoignage.
Par une admirable unité de dessein, il lui a assigné, dans la dispensation de la foi, la même place que dans la dispensation de la grâce : une place correspondante à celle qu'elle avait dans la production de l'Auteur même de cette grâce et de cette foi : il l'a faite l'unique témoin du grand mystère dont elle était l'unique coopératrice.
Ce riche aperçu nous a été suggéré par une des
lumières de TÉglise de ce temps, son Éminence le cardinal Wiseman. Il'est particulièrement fait pour toucher les Protestants et tous les esprits otïusqués du culte de la Irès-Sainte Vierge. Car, comme ils retranchent leur opposition à ce culte dans la foi pure en Jésus-Christ, c'est une manière sûre de les faire revenir de cette opposition, que de leur montrer que cette foi même ils la doivent à Marie; de les ramener au culte de Marie, Mère de notre Dieu, par le culte de Marie, Mère de notre foi; et de leur faire sentir toute la sainteté et toute la dignité du premier de ces caractères par la valeur qu'il donne au second, sur lequel porte tout l'édifice de la foi chrétienne.
Essayons de dégager cette helle et importante vérité de l'inattention cl de l'ignorance où elle est comme ensevelie. Comme son aperçu est nouveau, il a besoin de faire sa place dans les esprits, et d'y être introduit avec ménagement et avec mesure,
L'Incarnation du Verbe est le grand mystère de notre foi. La divinité de Jésus-Christ est le tout du Christianisme. Sa morale, ses œuvres, sa vie, sa mort, tirent tout leur prix de cette divinité. La doctrine chrétienne n'a plus de sens, la Rédemption s'évanouit, la croix tombe, si le crucifié n'est pas Dieu, s'il n'est qu'un juste, qu'un saint, qu'un prophète, qu'un homme plus ou moins uni à Dieu, et non Dieu même.
Or, Jésus ne nous apparaît complètement Dieu qu'en tant que Fils de Dieu fait homme par le mystère de son Incarnation. Il n'est pas devenu Dieu depuis sa conception : ce n'est pas un homme fait Dieu, c'est Dieu fait homme, par l'opération du Saint-Esprit, dans le sein de la Vierge Marie. Ce qu'il a été dès lors, il l'est à jamais,
C'est donc par cette origine, par cette entrée du Fils de Dieu dans le monde que doit se juger tout le reste. C'est pourquoi les Juifs infidèles, ignorant ce mystère, avaient beau lui voir faire des miracles, rendre la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds, ressusciter les morts, faire trembler les démons, commander à la mer et aux tempêtes ; ils s'écriaient : « Un grand Prophète a surgi au milieu de nous; » ils voulaient volontiers le faire Roi : mais l'adorer comme Dieu? dès qu'il en était question, ils opposaient sa naissance apparente : « N'est-ce pas là le fils du char- « pentier?» disaient-ils; « et ils se scandalisaient de lui^» Et même, depuis la manifestation si éclatante de sa divinité par sa Résurrection, par son Ascension, par les prodiges de la prédication de ses Apôtres, la conversion de l'univers et le règne de la croix, cette divinité contestée par Nestorius n'a pas trouvé d'argument plus définitif, de sceau plus indélébile de sa décision et de sa certitude que la conception divine de Jésus-Christ, et la dignité de Vierge Mère de Dieu maintenue et proclamée en Marie.
La conception du Fils de Dieu dans le sein de Marier, V Incarnation^ tel est donc le grand mystère initial du Christianisme.
Nous en devons le bienfait, après Dieu, à Marie, qui l'a attiré par sa sainteté, qui l'a déterminé par son consentement, et qui, par l'entremise de sa charité, n'a cessé d'influer sur ses suites.
Mais, en outre, ce bienfait n'étant tel que par la foi qui nous l'approprie, et par conséquent que tout autant que nous en avons connaissance, l'auteur de cette connaissance est, en un autre sens, l'auteur du bienfait»
* MaUh., xrri, 35. —"Marc, vi, 3.-
Or, cet auteur, ce témoin à qui Dieu a voulu que nous dussions la connaissance du mystère de Tlncarnation, est la même Vierge à laquelle, après lui, il a voulu que nous dussions Tlncarnation même.
Et ces deux obligations qu'il a voulu que nous eussions à Marie se font valoir réciproquement. Quelle manière plus frappante, en effet,, de nous faire sentir que le mystère de rincarnation a dépendu de Marie, que, ce mystère accompli , de faire dépendre encore de Marie sa connaissance, sans laquelle il serait pour nous comme s'il n'était pas? — Et quelle manière aussi plus forte de nous faire sentir la valeur de cette connaissance, que d'en faire comme un corollaire de la coopération de Marie au mystère lui-même, et comme une extension de sa Maternité?
Il n'est personne qui ne sente, à tous ces points de vue, la grandeur, la haute importance que ce caractère de témoin fondamental de la foi chrétienne imprime à la Vierge Marie. Mais on en contestera la vérité, ou on la réduira, par la considération de celte multitude d'autres témoignages de la divinité de Jésus-Christ, dont les Évangiles sont remplis, indépendamment de celui de la très-Sainte Vierge; parla profession de foi des Apôtres, avant même qu'ils fussent éclairés du Saint-Esprit : et enfin, et surtout, par la connaissance de toutes choses, et à plus forte raison de la divinité du Sauveur, dont la descente de cet Esprit de Vérité remplit et enivra leur âme.
C'est à ces dilTicultés qu'il faut satisfaire.
Il ressort des Évangiles deux Choses : premièrement,. qne, lorsqu'ils ont été écrits , on avait connaissance du
oOO CHAPITRE XXI.
Mystère de rincarnation, puisque les Évangélistes le cacontent ou y font allusion; secondement, que, durant la vie de Jésus-Christ, ce mystère était inconnu aux Apôtres mêmes.
Les témoins de la personne et des merveilles de Jésus- Christ ne pouvaient pas ne pas recevoir Timpression de sa divinité, et les Apôtres surtout, témoins privilégiés de sa transfiguration et de sa résurrection, confidents de son amour, conquête de sa grâce, hérauts de sa gloire avaient dû en être pénétrés jusqu'à s'écrier, comme Pierre : ce Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu «vivant! » Mais c'était là une foi d'impression, une foi de fait, à laquelle manquait la connaissance du mystère de l'Incarnation, qui devait en être le fondement dogmatique.
Assurément les Juifs étaient coupables, même dans l'ignorance du mystère de l'Incarnation, de ne pas croire à la divinité de Jésus-Christ sur la déclaration solennelle que lui-même en faisait, appuyée de la sainteté de sa morale et de la puissance de ses miracles : cette sainteté et cette puissance toutes célestes ne pouvaient être au service du mensonge et de l'impiété; et cet argument rationnel de notre foi sufiisait et suffira toujours pour convaincre la raison et confondre l'incrédulité. Mais, auprès même de cet argument, celui qu'apporte la connaissance de l'Incarnation du Verbe a une valeur explicative de la divinité de Jésus-Christ qui répand une vive lumière sur sa Personne, en nous la faisant voir dans sa divine filiation, et comme dans son trajet de descente sur la terre.
Afin d'exercer la foi des Juifs, qui avaient assez, sans doute, de la vue immédiate de sa Personne et de ses
œuvres pour croire à sa divinité, Diea ne permit pas que cette divinité parût de suite dans tout cet éclat dont l'aurait éclairée la révélation du mystère de son Incarnation. Il voulut passer pour Fils de Joseph, par le même sentiment qui, après sa glorieuse Transfiguration, lui faisait dire à ses disciples : « Gardez-vous bien de « parler de ce que vous venez de voir, jusqu'à ce que le « Fils de riiomme soit ressuscité '. » Il y avait là, de la part de Jésus-Christ, tout un plan d'obscurité, auquel s'est admirablement conformée la très-Sainte Vierge.
Mais, pour les siècles futurs, privés de la vue immédiate de sa Personne, l'épreuve d'avoir en outre à ignorer comme les Juifs l'événement de l'Incarnation, et à croire que, fils ordinaire de Joseph et de Marie, Jésus est cependant le Verbe éternel , devait être épargnée, et, dans la dispensation successive des lumières et des ombres de notre foi, la vive et pure connaissance de l'Incarnation du Verbe, dans le sein immaculé de la très- Sainte Vierge Marie, a été ménagée au monde privé de la vue même du Verbe en personne. C'est ce que l'Église a admirablement compris, en imprimant trois fois par jour sur les lèvres et dans le cœur des fidèles, et en répandant en quelque sorte dans les airs autant de fois par ses sonneries, la bonne nouvelle de l'Annonciation, de l'Incarnation, en laquelle consiste et se trouve substantiellement ramassé tout le Cliristianisme.
Il ne faut donc pas confondre la foi des fidèles contemporains de Jésus-Christ, et la foi de ceux qui sont venus après. Toutes deux ont eu le même objet : sa divinité; mais la première était une foi implicite et vir-
' 1 Matth., XVII, 9.
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tuelle, la seconde une foi explicite et doctrinale. Les Apôtres ont eu l'une et l'autre foi ; mais durant la vie de Jésus-Christ ils n'ont eu que la première. Ils ne savaient pas le comment de la divinité de Jésus-Christ, qu'ils professaient sous l'impression de cette divinité même.
Plus tard ils l'ont su et nous Tont appris, comme nons le voyons dans les Évangiles, rédigés dans le cours et sur la fin de leur apostolat. Là le mystère de l'Incarnation du Verbe, tel qu'il a été annoncé par l'Ange et qu'il s'est accompli en Marie, est révélé et posé comme le fondement de la connaissance de Jésus-Christ. De plusieurs autres passages des Évangiles et des Épîtres résulte aussi la doctrine du Fils de Dieu fait homme; et saint Jean, dans le sublime début de son Évangile, proclame hautement la génération éternelle du Verbe et son Incarnation. Mais tous ces passages s'éclairent à nos yeux du plus fondamental et du plus explicite de tous ceux de cet ordre, qui est le récit de l'Annonciation, dont ils ne sont que le commentaire, et sans lequel ils deviennent énigmatiques. Aussi l'Église, dans la prière commémorative de ce fondement de notre foi, enchaîne-t-elle à VEcce ancilla Domini, fiât mihi secundum Verhum tuum de Marie, le Et Verbum caro factum est de saint Jean, comme ne faisant qu'un seul corps de récit avec cette grande parole de la très-Sainte Vierge.
Or, de ce grand événement de l'Incarnation, de ce mystère fondamental auquel vient se rapporter toute la doctrine des Apôtres, Dieu a voulu qu'il n'y eût qu'un seul témoin; de ses détails les plus caractéristiques, qu'un seul garant; et cet unique témoin, cet unique garant de notre foi, c'est Marie.
Le fait est incontestable. Marie était seule avec TAnge quand le grand mystère fut annoncé. Ce n'est que d'elle seule que les Apôtres ont pu le tenir et nous le transmettre; et si saint Jean, observe saint Ambroise, a parlé plus clairement et d'une manière plus sublime que les autres des mystères du Verbe incarné, c'est qu'il a été plus en rapport avec Celle qui est comme le Temple même où ces célestes mystères s'étaient accomplis : Mirum non est prœ cœteris Johannem locuturh esse mysteria divino., cui prœsto erat Aula cœlestium sacramentorum ^.
Pour faire ressortir en Marie ce grand rôle de Témoin du mystère fondamental de notre foi, Dieu a voulu qu'elle en fût la fidèle et muette dépositaire pendant tout le temps de la vie de son Fils; qu'elle en gardât le secret avec une inviolable discrétion pendant tant d'années. « Dieu, dit Calvin lui-même, a voulu que le tré- « sor d'un si haut mystère fût baillé en garde à la Vierge, « et comme enseveli dans son cœur, afin que, peu « après, en temps propre, il fût communiqué à tous les « fidèles ^. » Tous les fidèles doivent ainsi à Marie la connaissance du mystère de Jésus-Christ. Comme c'est elle, de concert avec Dieu, qui la tenu secret, c'est elle qui l'a rendu public.
Pour bien juger de la grandeur de ce témoignage de Marie et de son prix, il est donc utile de considérer un moment cette admirable discrétion qui l'a tenu scellé sur ses lèvres pendant si longtemps, et dans des circonstances si méritoires.
En châtiment de l'incrédulité de Zacharie, et pour
1 Lib. de Inst. v, cap. 7.
* Caltin, Comm. sur l'harm, des Evang.,^^. 13.
qu'il ne révélât pas avant le temps l'annonce qui lui avait été faite de la conception miraculeuse du Précurseur, l'Ange le rendit muet; et encore cette privation de la parole ne l'empêcha pas de faire connaître au peuple, par des signes, qu'il avait eu une vision.
Pour Marie, cette précaution était inutile. L'Ange ne lui recommande pas même le secret. Le Yerbe, dont la grâce l'inspirait, l'humilité, la foi, la fidélité, la patience, la discrétion, toutes les vertus qui gardaient son âme, n'en laissèrent jamais sortir ni même transpirer le glorieux dépôt, avant l'heure si éloignée où Dieu voulut qu'elle le remît au monde.
Elle vient de voir un Ange, de s'entendre saluer par lui Bénie entre toutes les femmes, d'apprendre le grand secret de Dieu, l'accomplissement de toutes ses promesses, l'événement de toutes les antiques espérances d Israël, le salut de l'univers; c'est en elle que cette grande merveille lui est annoncée devoir s'accomplir, et qu'elle s'accomplit aussitôt par le plus grand et le plus glorieux des prodiges : sans cesser d'être vierge, elle est mère, et Mère de Dieu, Sanctuaire du Saint- Esprit, Épouse du Très-Haut, Tabernacle vivant du trois fois Saint : et sa bouche n'en dit rien, et sa physionomie ne trahit pas, même par la plus légère émotion, ce mystère auquel sont suspendues les destinées du monde et qu'elle porte en elle. Elle vaque, après comme avant, aux plus vulgaires nécessités de sa condition; ses compagnes ne la trouvent pas moins humble, son époux Joseph moins soumise, tout le monde moins calme, moins simple et moins ordinaire. Ce Dieu si caché alors dans son sein sera révélé un jour à l'univers : le Ciel, les Anges, une Étoile publieront sa naissance et sa
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gloire; les Justes et les Prophètes le recevront clans son temple; les Apôtres et les merveilles du ciel et de la terre seront les hérauts qui feront retentir son OEuvre jusqu'aux extrémités du monde; et tous les grands, tous les saints, tous les savants, tous les rois, tous les peuples lui rendront témoignage et serviront sa grandeur : Marie le sait; l'Ange le lui a annoncé; FEsprit-Saint en mettra tout k l'heure la prophétie sur ses lèvres, sans en rompre la discrétion : et Marie se contient, et Marie se t^it... Elle se taira encore, elle se taira longtemps après que tant de signes auront parlé et l'auront, ce semble, déliée-: la dernière elle parlera; et sa parole, donnant enfin leur sens propre à tant d'énigmes, deviendra le fondement et le couronnement de la foi chrétienne. 0 silence! ô humilité! ô discrétion magnanime! vraiment dignes de la Mère d'un Dieu humilié, que de prix vous donnez au témoignage de Marie!
Deux circonstances, diamétralement opposées, de la grossesse de Marie font plus particulièrement ressortir ce mérite de sa discrétion : la première, lorsque son époux Joseph, ignorant le mystère de l'Incarnalion, conçoit des soupçons infamants sur elle et veut la répudier; la seconde, lorsque sa cousine Elisabeth se confond en sa présence et la proclame Mère de Dieu,
Dans la première circonstance, qui n'admirera l'héroïque patience de Marie, alors que. Mère du Saint des saints qu'elle porte dans ses flancs, Vierge jusqu'à avoir opposé l'amour de cette vertu à l'honneur de la Maternité divine, elle se voit tombée dans le cœur de son chaste époux au plus profond abîme du mépris? Un mot suffirait pour l'en retirer; mais ce mot relèverait trop haut dans l'admiration de Joseph, il livrerait le secret II. 29
du Ciel, il la ferait témoin dans sa propre cause; et par humilité, par disQrétion,, par confiance, Marie se tait : .elle laisse à Dieu d'envoyer plutôt son Ange pour ré- .>:éler à Joseph le mystère de sa glorieuse innocence, et elle reçoit de ce Messager céleste, avec d'autant plus de mérite que c'est à son insu, la plus juste, la plus noble, la plus sainte justification.
Dans la seconde circonstance, la discrétion de Marie se trouve à l'épreuve non plus de la honte, mais de la gloire. Marie va visiter sa cousine Elisabeth, et, dans celte entrevue si intime par la relation des deux mystères qui les ont rendues toutes les deux mères, l'une du Verbe, l'autre du Précurseur, Marie se borne à saluer Elisabeth; elle laisse à TEsprit-Saint de révéler à celle-ci sa Maternité divine, et, sans lui en expliquer, môme alors, l'événement, elle en renvoie à Dieu toute la gloire.
Dans les deux circonstances que nous venons de rapporter, tout en admirant la discrétion de Marie, on peut dire que, par la révélation de sa divine Maternité faite par l'Ange à Joseph, et par TEsprit-Saint à Elisabeth, elle a cessé d'en être la seule confidente, et que, dès lors, le secret de ce mystère étant divulgué, ce n'est plus à Marie seule que nous en devons la connaissance. Pour fortifier cette ditficuUé, on pourrait ajouter la proclamation plus éclatante qui fut faite par les Anges du haut du ciel, lors de la naissance de l'Enfant-Dieu ; et après eux les Bergers, l'Étoile, les Mages et Siméo».
Mais nullement. Toutes ces circonstances, tous ces merveilleux témoignages de la divinité native de Jésus- Qirist, non-seul ementJiesauraie^jt diminuer notre dette envers Marie, mais viennent l'accroître ; car c'est à elle ^^core,àelle seule, ique nous en devons la conQaisg.aûce.
Elisabeth, déjà sur le déclin, ne tarda pas à mourir; les Anges reprirent leur essor yers le ciel; les Bergers s'en retournèrent dans leurs solitudes; les Mages regagnèrent rOrient; l'Étoile disparut; Siméon mourut en paix;rauréole de gloire, brillant au-dessus de Bethléhem, s'éteignit au souffle de la colère d'Hérode, et il ne resta plus durant trente ans que l'obscur ménage d'un charpentier, dont Jésus passait pour être l'enfant et Marie l'épouse. Marie seule, suiTivant à tous ces premiers témoignages de la divinité de son Fils, survivant à Joseph, dont il n'est plus question lorsque Jésus entre dans sa vie publique, nous apparaît donc comme le seul témoin, non-seulement de l'Incarnation divine, mais de la Visitation, de la Nativité, de l'Adoration des Mages, de la Présentation au Temple, de la Fuite en Egypte, de la Sagesse de Jésus parmi les docteurs, et enfin des trente premières années de la vie de notre Dieu sur la terre. C'est ce qu'exprime l'Évangile même, avec sa sobriété et sa profondeur ordinaires, lorsque, parlant de ces grands témoignages de Jésus naissant ou enfant, il dit par trois fois : « Et Marie gardait toutes ces choses, et « les repassait dans son cœur; » c'est-à-dire, fait observer une seconde fois Calvin, que ce trésor a été baillé eii garde à son cœur, pour le publier aux autres quand il serait t€inps\ Et la réflexion de l'Évangile a d'autant plus cette portée, que, comme le remarque Grotius, elle est faite par saint Luc, Évangéliste plus spécial de ces mystères, voulant désigner par là Marie comme son autorité : Quod ideo videtur a Luca expi^essum, quia ipsam habebat harum narrât ionum auctorem-.
1 Calvin, Comment, sur l'Iiarm. des Evang., p. 49.
2 Grotils, ^H)J0<. iii quatuor EvaiKjcIia.
Le Cœur de la Irès-Sainle Vierge est ainsi le premier Évangile de Jésus. C'est dans ce cœur virginal et maternel que nous lisons, à travers le récit de saint Luc, et consacré par toute une vie de silence, d'humilité et de discrétion, le grand événement de Hxcarnation du Fils de Dieu, auquel se réfèrent, comme à leur point de suspension, tous les autres événements, tous les autres mystères évangéliques. De là cette belle parole de saint Ildephonse appelant la Vierge Marie « TÉvangéliste de « Dieu sous la discipline de laquelle le Verbe enfant a « été élevé, » Evangelistam Dei sub cujus disciplina Deus infans versatur ^.
Mais une difficulté plus spécieuse, la principale difficulté survit encore :
Après l'Ascension du Sauveur, quand les Apôtres réunis au Cénacle reçurent le Saint-Esprit, ils furent instruits de toutes choses, comme le leur avait annoncé leur divin Maître, et comme nous le voyons dans leurs écrits et dans leurs paroles. Cet Esprit d'Intelligence qui les inonda d'une manière si vive, qui les transforma en Docteurs des nations, et leur fit pénétrer d'un trait tous les plus hauts mystères de la foi chrétienne, dont ils sont restés les éternels oracles, leur aurait-il laissé ignorer le plus capital de tous ces mystères, et n'est-il pas évident que c'est de cette céleste révélation et non de la Sainte Vierge qu'ils en tiennent la connaissance?
Telle est la difficulté.
Voici la solution. La conduite générale de Dieu nous la fournit, et la conduite des Apôtres la confirme.
1 Sermo de Assurapt.
C'est un caractère constant de la conduite de la Providence, de ne jamais rien faire d'inutile et de superflu, de ne pas rejeter les moyens naturels qui s'offrent sous sa main et qu'elle-même a formés, pour leur substituer gratuitement des agents surnaturels qui en usurperaient la place. Dieu fait tout servir à ses fins. La grâce dans ses œuvres ne détrône jamais la nature. Loin de là, elle rélève, elle l'enrichit, elle la couronne. Lors donc que la grâce, que la vertu céleste intervient, elle ne fait qu'exhausser les éléments naturels, qu'en combler les vides, qu'en compléter les ressources, qu'en consommer la valeur. 11 est inutile de donner plus de développements à cette belle vérité, il suffit de renoncer; elle porte avec elle-même son éclat, et c'est le grand caractère de la religion chrétienne d'en être la réalisation constante.
D'après cela, le Saint-Esprit, en descendant sur les Apôtres, leur apprit sans doute beaucoup de choses, puisque, de pauvres pêcheurs d'un lac de la Judée, il en fit les lumières des nations ; mais, quelque vaste et prodigieuse que fût la science qu'il leur apporta, il ne dédaigna aucun des moyens naturels qu'ils avaient de s'instruire ; il ne les en dispensa pas. Ils furent surnaturellement instruits de ce qu'ils n'avaient aucun autre moyen de savoir; et seulement assistés, aidés et dirigés dans tout ce qu'ils pouvaient naturellement connaître, comme était le fait de l'Incarnation.
Il ne faut pas croire, en effet, que les Évangélistes aient été inspirés en ce sens que les faits qu'ils nous ont racontés leur aient été révélés directement par l'Esprit- Saint. Nullement. Comme ils avaient des moyens naturels de les connaître, l'inspiration en cela s'est bornée à
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les assister dans remploi de ces moyens. Eux-mêmes noir& le déclarent : « Plusieurs s' étant attachés à mettre « par ordre de récit les ckoses qui se sont passées parmi « nous, dit saint Luc, comme nous les ont fait connaître « ceux qui dès le commencement les ont vues, et ont <( été ministres de la Parole^ il m'a aussi semblé bon, (( après mètre enquis soigneusement de toul depuis le « commencement jusqu'à la fin, de vous en faire un' « récit suivi, ô très excellent Théophile, afin que vous « reconnaissiez la vérité de tout ce dont vous avez été « déjà instruit. »
Comme on le voit, loin que l'inspiration prenne la place de Y inquisition des faits dans l'Évangile, elle s'efface devant le caractère historique de l'écrivain. Sans doute, comme l'observe Grotius, il ne faut pas douter que Dieu n'ait dirigé son Évangéliste dans cette pieuse recherche des faits : Dubitandum. non est quin piani diligentiam Deus direxerit ; mais cette divine assistance n'a fait que seconder et que compléter les conditions ordinaires de la certitude humaine.
Et il y avait à cela une grande sagesse. L' inspiration, en. effet, n'aurait pu faire foi d'elle même auprès d'ua monde qui n'y croyait pas. Il fallait à l'incrédulité de ce temps, et de tous les temps, des preuves naturelles, paJpables, qui fussent à l'épreuve de la critique, qu'oa pût contrôler, discuter, torturer; et qui, victorieuses de toutes les attaques de la fausse science et de l'impiété, depuis Julien jusqu'à Voltaire, depuis Celse jusqu'à Strauss, forçassent d'abord la croyance à. leur véracité historique, puis à leur inspiration.
Cette alliance des éléments naturels et surnaturels de la foi du Christianisme, analogue i celle de l'humar-
MARIE AU CÉNACLE. Slt
nité et de la divinité dans son auteur Jêsus-Clirist, avaîf été préordonnée par lui dans cette déclaration qu'il fit à' ses disciples : « Lorsque le Consolateur, l'Esprit de Vê-^ « rite qui procède du Père, qiie je VOûs enverrai de la « part de mon Père, sera venu, il rendra témoigriage « de moi, et vous en fendrez aussi témoignage, parce que <( vous êtes depuis le commencement avec moi\ )>' Par où ôrï voil clairement deux ordres de témoignages ménagés par Jésus-€lirist dans l'établissement du CliriStianisme : le témoignage divin de l'inspiraliorl, et le témoignage htl^ main des Apôtres. Et l'on peut môme dire que Jésus-- Christ, en s'abstenant d'agir lui'iflême immédiatement sur le monde, et en se servant d'hommes et d'hommes les plus hommes, pour ainsi parler, comme étaient léé Apôtres, pour convertir l'univers, a voulu plus particulièrement revêtir la divinité de sort œuvre d'un appareiï humain, naturel et historique.
Fidèles à cette économie, nous voyons toujours les Apôtres, même au plus fort de leur inspiration et de leurs miracles, invoquer ce caractère de témoins réels des faits de la vie de. Jésus-Christ; Saint-Pierre le lii&t toujours en avant, et saint Jean, après même les mef" veilles de la prédication apostolique , écrivait : « Nous « vous annonçons la parole de vie, que nous avons ùu'ie^ « que nous avons vue de nos yeux et que nous avons tou^ « chée de nos mains... Nous vous pr'êchoris , dis-je, ce qtië « nous avons yw^.»
3Iais où cette vérité, avec la conséquence (JUe notîS' voulons en tirer, paraît dans tout son jour, c'est dans la'
* S; Jean, xv, 26.
» ire Épît., ch. I, V. 1..
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conduite des Apôtres pour Félection du successeur de Judas. Les conditions de cette élection furent ainsi posées par saint Pierre : « Qu'entre ceux qui ont été en « votre compagnie, pendant tout le temps que le Sei- « gneur Jésus a vécu parmi vous, à commencer depuis le « baptême de Jean jusqu'au jour ou il est monté au ciel « en nous quittant, on en choisisse un qui soit avec vous « témoin de sa résurrection.»
Évidemment le témoignage de visu, le témoignage naturel et historique, n'était pas suppléé dans les Apôtres par Finspiration : il est réservé par Jésus-Christ, il est pratiqué par les Apôtres dans toute l'étendue de son domaine. Aussi est-il circonscrit par eux à commencer depuis le baptême de Jean jusqu'au jour oh Jésus est monté au ciel, c'est-à-dire aux trois années de la vie publique de Jésus-Christ, seule partie de cette vie qu'ils aient connue.
Et maintenant, dans la compagnie des Apôtres, qui est-ce qui témoignera des trente années précédentes de la vie du Sauveur, des mystères prophétiques de son enfance, du mystère glorieux de sa naissance, enfin et surtout du grand et fondamental mystère de sa conception divine, de V Incarnation? Quel heureux trésorier de cette richesse viendra la verser à la masse apostolique?
Manifestement, c'est là la part de la très -Sainte Vierge, de Marie, Mère de Jésus, que l'historien sacré nous montre dans le Cénacle unie aux Apôtres da7is un même esprit; mention d'autant plus significative en ce sens, que cet historien est saint Luc, l'Évangéliste de ces mystères, voulant exprimer par là que c'est de Marie qu'en était venu le témoignage; de Marie, qui, dit-il dans son Évangile, les avait conservés dans son cœur. Saint Anselme n'en doute pas : « Malgré la descente du
« Sainl-Esprit, dit-il, plusieurs grands mystères furent « révélés aux Apôtres par Marie : Plura tamen incom- {{ pm^abiliter per Mariam revelo.bantur'^. »
Dieu, en effet, qui, comme nous l'avons déjà dit, utilise tout ce qu'il y a de bon dans les moyens humains; qui employait, en le purifiant, le langage grossier des Apôtres; qui leur avait inspiré de remplacer le témoignage de l'apostat par Tclection d'un témoin du même ordre, n'aurait pas assurément mis de côté le témoignage de la plus sainte des créatures, de la mieux informée et de la plus fidèle. Il n'aurait pas dédaigné de se donner pour témoin Celle qu'il s'était donnée pour Mère.
Bien plutôt sommes-nous conduits, par la plus logique et la plus lumineuse induction, à considérer le témoignage de Marie comme une extension de sa divine Maternité.
Dans la clmmbre de Nazareth, nous la voyons coopérer avec le Saint-Esprit à rincarnation du Fils de Dieu : dans le Cénacle de Jérusalem, nous la voyons coopérer avec le même Esprit de vérité, à la manifestation de ce grand mystère. A Nazareth, elle fournit à Dieu son chaste sein, et le Saint-Esprit y opère l'Incarnation du Verbe: à Jérusalem, elle fournit à l'Église le témoignage de ce mystère, et le Saint-Esprit en opère l'intelligence dans les Apôtres. A Nazareth, l'Esprit-Saint survient en elle, et par son consentement elle devient Mère de notre Dieu : à Jérusalem le même Esprit survient en elle, et par son témoignage elle devient Mère de notre foi. «Votre voix, ô Marie, dit un vieil interprète (cette (( même voix qui , dans la Visitation, avait rempli Éli-
1 Lib. de Excel. Tirg.
Mii GHAPITJIB XXiL
« sabeth du Saint-Esprit et de la connaissance de la Mate ternité divine), a été la voix du même Esprit parlant « aux Apôtres : en sorte, que tous les mystères qui ont eu «besoin de supplément, de confirmation ou de témoi- «gnage, leur ont été éclaire is, développés et confirmés (t par votre bouche sainte, comme par le fidèle iater- « prête de cet Esprit de vérité ^))
Il est donc vrai, notre foi, fondée,, dit saint Paul,,sur. le témoignage des Prophètes et des Apôtres, Test plus particulièrement sur celui de la très-Sainte Vierge, que l'Église salue si justement leur Reine.
Contrairement à la maxime : Testis unus, testis nuUus^ le Verbe des verbes est confirmé devant tout le monde ei pour toujours par un seul témoin capital: la Bienlieurneuse Vierge Marie.
Enlevez cet unique témoignage, et non-seulemen.1 un anneau, mais l'attache principale de la chaîne évangélique manque : non-seulemeat une brèche est faite, mais le fondement est enlevé.
Ce qui est contre nature dans Tordre physique constitue ainsi l'économie,, et comme l'équilibre de notre foi : une pyramide reposant sur sa pointe. La foi au grand mystère chrétien, dans tout le monde et dans tous les siècles, repose sur une seule pointe de témoignage^ sur une seule voix, sur cette même voix dont le Fiat avait déterminé ce mystère lui-même.
Quelle position sublime, incomparable ce caractère apostolique ne donne-tril pas à. Marie dans l'économie
* Vox tua, 0 Maria, fuit Apostolis vox Spîritus sancli, quidquid supplementi opus erat, vel tcslimonii, ad confirmandos singulorum sensua quod acceperant ab eodeui Spiritu, ex religioso orc tuo perceperunt. Rlpert., lib. I, in Canlic.
de notre foi, et comme il réagit magnifiquement sur celui de Mère de Dieu, d'où il tire toute sa valeur!
Les Apôtres, té.moins des seules trois dernières années de la vie de Jésus, comme ils noiis le disent, ont cependant confessé les événements antérieurs qu'ils n'avaient pas vus, comme la Nativité et rincarnation, avec autant de fermeté que la Transfiguration et la Résurrection, qu'ils avaient vues. C'est même de là qu'ils tirent la notion du Verbe fait chair,, qui circule dans toute leur doctrine: ce qu'ils ne pouvaient appuyer que sur le seul témoignage de Marie. Or, qui est-ce qui donnait tant de force à ce témoignage, d'équivaloir pour eux à ce qu'ils avaient vu, jusqu'à devenir le fondement de toute leur doctrine? Rien de ce qui recommandait leur propre témoignage; ni pouvoirs miraculeux, ni dons surnaturels, ni le gage du martyre, si ce n'est le martyre intime de la douleur : Marie avait vécu tranquillement, elle allait mourir paisiblement. Qu'est-ce qui faisait donc la valeur de son témoignage? Une seule chose : sa sainteté suréminente, sa dignité de Mère- de Jésus; sainteté et dignité qui ont été les seuls garants de la foi des Apô-^ très au mystère de l'Incarnation, et par conséquent de la foi de l'univers au Christianisme.
L'univers chrétien, donc, qu'il le sache ou qu'il ne le sache pas, rend à l'éminente sainteté et dignité de Marie un témoignage proportionné à sa foi au Verbe incarné'; puisqu'il ne croit au Verbe incarné que parce qu'il croit la. Vierge Marie.
Nous sommes arrivés au terme de la carrière de la Sainte Vierge, à la consommation des mystères de toute sa vie, à l'issue de ses mérites, au triomphe de la grâce qui les a produits, à son Assomption dans la gloire qui les couronne.
Selon la loi que nous nous sommes faite de ne louer cette Vierge Bienheureuse que d'après l'Évangile, nous ne ferons que mentionner, sans nous y appuyer, la tradition apostolique concernant ce grand événement : tradition vénérable que toute l'antiquité certifie, que la foi du monde professe, que l'Église proclame, et qui, venue jusqu'à nous, d'acclamation en acclamation, a pris rang parmi les plus grandes solennités de la Religion et de la Patrie.
Cette tradition nous apprend que la Vierge Marie demeura longtemps sur la terre après l'Ascension de son divin Fils, environ vingt-trois ans, édifiant l'Église de Jérusalem, et achevant, dans la vie la plus humble et la plus résignée, d'amasser ce trésor de mérites dont elle devait loucher le prix. Parvenue à l'âge de soixantedouze ans \ le bruit de sa fin éclata tout à coup dans le silence de sa vie, et rallia, auprès de sa couche, les
1 s. André de Crète, Orat. 1, in Dormiiione SS. Deiparx, Biblioth. Pair., t. X, p. 655.
Apôtres déjà dispersés pour la conversion de l'univers. Là, une vision angélique leur apparut, el une céleste mélodie de ces puissances supérieures accompagna Tâme de la très-Sainte Vierge au sein de Dieu. Cependant son corps, ce corps très-pur qui avait reçu, pour nous l'enfanter, Dieu lui-même, transporté parmi les chants des Anges et des Apôtres, fut déposé à Gethsemani. Trois jours après, les Apôtres n'ayant pas quitté le virginal tombeau, l'Apôtre Thomas, revenant de plus loin que les autres, et n'ayant pu assister à la mort et à la translation du corps de Marie, demanda qu'il lui fût donné de contempler et d'honorer une dernière fois ce Temple de Dieu. On ouvrit le tombeau; mais le corps n'y était plus : on n'y trouva que les linges dont il avait été enveloppé, répandant au loin un parfum céleste. Saisis d'admiration à la vue de ce mystère, les Apôtres, assistés de l'Esprit de Dieu, l'interprétèrent ainsi : que Celui à qui il avait plu de prendre chair, en sa propre personne, dans le sein immaculé de Marie, le Verbe Dieu, le Seigneur de gloire, qui, par son enfantement môme, n'avait pas voulu porter atteinte à l'intégrité de ce corps virginal, s'était complu, après sa propre Ascension, à le transporter incorruptible et immaculé dans la gloire, sans lui faire attendre la commune et universelle résurrection des élus. — Avec les Apôtres se trouvaient à ce grand événement le premier évoque d'Éphèse, Timothée, et Denys l'Aréopagite, qui en parle lui-même dans ses écrits'.
Nous n'avons pas à discuter cette tradition : d'abord
1 s. Jean Damascène, flomil, secund. in Dormit. Beat. Marix Virj ginis. — Nicéphore, — Soplironius, S. Alhanase, etc. — Brev. Rom. XV AugusU.
aiS; CHAPITJIE XXII.
par respect ; ensuite parce que, comme nous l'avons dit^ ce n'est pas tant sur elle que sur rÉvangile que nous appuyons notre foi à ce glorieux mystère. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer celte preuve morale de sa parfaite véracité, que si c'eût été une invention, on n'aurait pas manqué de rendre les Apôtres témoins du miracle même de rAssomption comme ils l'avaient été de celui de l'Ascension; et que, se bornant à l'induction de l'Assomption du fait seid de. la disparition du corps de la très-Sainte Vierge et àe& circonstances qui avaient accompagné sa mort et sa translation, le récit imprime lui-même, par sa propre réserve, à ces circonstances surnaturelles et à cette induction de l'événement principal, un cachet de véracité plus convaincant que ne l'eût été le tableau de l'évéoe-' ment lui-même.
Gela dit, nous revenons nous renfermer dans rÉvangile, et c'est de là que nous allons voir la très-Sainte Vierge portée et enlevée dans le ciel.
L'induction que les Apôtres tirèrent de la disparition du corps de la très-Sainte Vierge, et des angéliques circonstances de sa mort, sort plus puissante de tous les mystères évangéliques de sa vie, et ce sont là les plus grandes preuves de son Assomption céleste, parce que c'en. sont les grandes raisons..
Voici comment nous raisonnons pour établir cette vérité :
Tx>,ules les œuvres de Dieu- offrent une magnifique harmonie; leur fin répond toujours à leur commencement, leur ensemble à leurs parties. C'est là la grande ressource des sciences naturelles pour pénétrer et deyi*-
L'ASSOMPTTON. 5J9
ner les secrets de la création, pour en recomposer et évoquer les œuvres détruites. C'est là aussi une des raisons pour lesquelles les hommes du monde, et trop souvent les hommes de science, ont de la peine à croire aux miracles. Ils trouvent que les miracles intervertissent Tordre que Dieu a établi, et troublent l'harmonie gé-nérale du monde : ce en quoi ils auraient raison, s'ils n'omettaient de considérer que ces mêmes miracles servent à établir une harmonie plus haute, puisqu'ils nous font connaître une perfection surnaturelle en vue de laquelle le monde lui-même a été fait. Mais la même loi, le même ordre universel, qui ne permet d'admettre le miracle que pour cet ordre surnaturel, exige que, dans cet ordre, il ait toutes ses suites et toutes ses fins : de telle sorte que, lorsqu'il est opéré, dXautres miracles le suivent pour accomplir ce qui a été commencé. Les miracles ne peuvent déroger au cours naturel des choses que pour une grande fin. D'où il suit que si les choses reprenaient leur cours naturel avant l'achèvement de l'œuvre commeiicée miraculeusement,, cette interruption, de l'ordre naturel serait gratuite, nous aurions de merveilleux fondements d'un édifice qui n'aurait pas de faite : il y aurait désordre :, ce: qui est impossible dans l'œuvre de Dieu.
€etle vérité s'applique au plus haut degré à la destinée de la très-Sainte Vierge. Si, après une vie telle que la sienne, sa mort avait été semblable h celle des autres hommes, c'aurait été un mii'acle plus étonaant que celui d'une mort analogue à sa vie. Une fois entré dans le surnaturel de celte vie,, on ne peut en. sortir que par le surnaturel : il devieat en, quelque sorte naturel; el c'est le naturel même qui y serait un miracle^ ou plutôt'
une anomalie, puisque tout le repousserait sans que rien le justifiât.
Une application plus immédiate de cette vérité va en accroître la conviction, et nous faire admirer dans leur suite, dans leur enchaînement et dans toutes leurs belles harmonies, les grandeurs et les gloires de la très-Sainte Mère de Dieu.
La mort est Técho de la vie. Toutes les gloires de la vie de la très-Sainte Vierge, tous ses mystères que nous avons contemplés successivement, doivent venir faire écho à sa mort, s'y accorder en un merveilleux concert, et y composer, dans sa céleste Assomption, comme le mystère de ses mystères, la gloire de ses gloires, la grandeur de ses grandeurs, de même que la voûte d'un vaste et religieux édifice n'est que le rendez-vous harmonieux et la concentration surémineute de toutes les lignes qui jaillissent de ses fondements.
I. — Le premier de tous ces mystères, par nous étudié, celui de sa Prédestination, y conclut manifestement. Comment, en effet, pourrions-nous laisser se corrompre dans la terre Celle que nous avons prise dans le ciel ? Comment pourrions-nous séparer de son divin Fils montant aa ciel, cette Mère, qui y a été prédestinée avec lui, et sans laquelle lui-même n'y aurait pas été prédestiné?
Rappelons-nous, en effet, que, selon que nous l'avons établi, Marie n'est pas seulement la première des créatures prédestinées comme la plus sainte et la plus parfaite image de son Fils, ce qui ne constituerait qu'un degré de supériorité hiérarchique par rapport aux autres élus, et ne suffirait pas rigoureusement pour l'affranchir
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de la loi commune du tombeau ; mais que sa prédestination sort de la condition de toutes les autres, forme à elle seule une hiérarchie, et se trouve étroitement connexe à celle de son divin Fils, à un titre unique entre toutes les créatures terrestres et célestes, au titre de Mère de Dieu.
On peut absolument, disions-nous, concevoir Jésus- Christ sans ses élus : on ne peut le concevoir sans Marie, puisqu'il est son Fils, et qu'il ne serait pas sans elle. Sans elle l'homme en lui ne serait pas Dieu ; de telle sorte que c'est par elle qu'il est prédestiné Fils de Dieu. Sa pré.destination appelle donc celle de sa Mère : elle l'implique dans un même décret.
Et maintenant, comment celle qui, par cette prédestination unique, se trouve associée à Jésus-Christ, seraitelle séparée de lui dans cette glorieuse destinée dont elle a été le volontaire instrument et qui est l'effet de son concours, pour être rejetée et confondue dans la destinée commune des hommes? La destination doit prendre son niveau, si je peux ainsi dire, avec la prédestination, comme l'eau jaillit à la hauteur de sa source • qu'elle va chercher au milieu de l'air. Marie, prise audessus des hommes, au-dessus des Anges, au-dessus de toutes les Vertus des cieux par sa prédestination de Mère de Dieu, devait ainsi remonter à toute la hauteur de cette dignité, et y être portée par le poids en quelque sorte de cette dignité même.
Ainsi le premier mystère de la destinée de la Sainte Vierge correspond au dernier, sa Prédestination appelle son Assomption, qui y répond comme un écho.