I. Dieu connu dans le monde. — II. Jésus-Christ auteur
DE LA CONNAISSANCE DE DiEU. — III. JÉSUS-ChKIST SEUL MOYEN d'aller A DiEU. — IV. MaRIE FAIT CONNAITRE JÉSUS-
Christ, — V. Marie conduit a Jésus-Christ. — Plan de l'ouvrage.
I. — « L'adoration en esprit et en vérité de la Divi- « nité invisible, a dit Leibnitz, est le sommet de toute « la religion'. »
Le règne de cette vérité dans le monde est le grand miracle du Christianisme, et la preuve capitale de sa divinité.
Elle n'avait cours nulle part dans le monde ancien ; pas môme complètement chez le peuple juif; car c'est en regard du peujjle juif, où le culte de Dieu, quoique infiniment plus pur que par tout le reste de la terre, était cependant encore restreint au seul temple de Jérusalem, borné dans sa sanction aux seuls avantages de ce monde, et enveloppé d'ombres et de ligures, que le Messie, parlant à la Samaritaine, disait : a Femme, « croyez-moi, voici venir le moment où ce ne sera ni « sur cette montagne, ni dans Jérusalem que vous ado- « rerez le Père : l'heure vient, et nous y sommes, où
' Sysie :'a tlieologicum .
(( les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en « vérité ; car le Père demande de tels adorateurs. Dieu « est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent « en esprit et en vérité^. »
Par ces mots en esprit et en vérité, qui caractérisent le vrai culte de Dieu, le Christ renversait toutes les idoles , et dissipait toutes les ombres qui dénaturaient ou obscurcissaient le culte de la Divinité dans les temps anciens. Et par cette affirmation : « Croyoz- (( moi ; » et cette annonce répétée et solennelle : « Voici venir le moment, venit hora; voici encore une « fois que l'heure vient et elle sonne, venit hora et nunc « est, » il répondait à l'attente universelle de cette prodigieuse révolution.
L'état général d'idolâtrie où toutes les nations étaient plongées paraissait en effet tellement incurable , que leur conversion unanime à ce culte pur de la Divinité avait été jus([ue-là le grand objet des prophéties, comme le plus invraisemblable des événonienls, cl le [Uus merveilleux témoignage de la touto-puissance de Dieu parmi les liommes.
Aussi la parole du Sauveur uo surprit pas la Samaritaine. Préparée à l'événement par toutes les prophéties antérieures de sa nation, et par l'altente universelle de leur accomplissement à celte épo(pie : « Je sais, dit-elle « à son mystérieux interlocuteur, que le Messie, <pron « api)elle Christ, va venir, el, lorsqu'il sera veiui, il « nous enseignera toutes ciioses. »
Consonnancc remarquable! la réponse de celle humble femme, qui attendait avec toute la Judée qu'un envoyé (lu Ciel vhit a[»[)rendre aux hoinines la manière parl';iil('. (loiil ils dcviiiciil adorer Dieu, es! ()i('SL[ue lillé-
' Juilll., IV.
ralement la nièiiie que celle de Socrate répondant à Alcibiade qui lui demandait, allant au temple, quelle prière il devait adresser à la Divinité : t Ce que nous « avons de mieux à faire à cet égard, c'est d'attendre. « Oui, il faut attendre que quelqu'un vienne nous onsei- « gnor la manière dont lujus devons nous comporter « envers les dieux, »
La philosophie antique, en effet, n'en savait pas plus sur ce sujet, elle en savait même beaucoup moins que les habitants de la Judée. Elle s'élevait parfois à des conceptions sublimes ; mais elle ne pouvait s'y tenir longtemps ; alors même elle y était solitaire, elle ne pouvait y faire monter le peuple, et retombait IjientAt elle même dans les superstitions de celui-ci. « Trouver « le père et l'ouvrier de l'univers est chose difficile, « disait Platon dans son Timée, et il est impossible de « le faire connaître au peuple. » Et ce i)hilosopho acceptait, comme on sait, cette impossibilité, jusqu'à se faire une règle de ne parler de Dieu (]u'en énigme, de peur d'exposer une si grande vérité à la moquerie et lui-môme à la persécution.
Quelque opinion favorable qu'on veuille se faire de la portée des philosophes anciens touchant la connaissance de Dieu, on est obHgé de souscrire à ce jugement de Bûssuet, que : « Ce n'est pas connaître Dieu que de « ne pas connaître la création, et d'assujettir la Divinité « à ne rien faire que d'une matière*, et que les philo- « sophes anciens, (pii ont été le plus loin, nous ont « proposé un Dieu, qui, trouvant une matière éternelle « et existante par elle-même aussi bien que lui, l'a mise « en œuvre, et l'a façonnée comme un artisan vulgaire, u contraint dans sou ouvrage par celte matière et par
' LeUre cclvif, à M. Brisacier.
(( ses dispositions qu'il n'a pas faites'. » — « C'était « l'erreur universelle, dit encore Bossuet ; on croyait « que les astres et les corps célestes donnaient l'ùtre à (( tout. » Le dualisme et le panthéisme étaient ainsi au fond de la philosophie antique ; et l'unité de Dieu, son indépendance, sa spiritualité, sa personnalité souveraine allaient écliouer incessamment contre cette capitale erreur qui, attribuant à la matière la condition essentielle à la Divinité, d'être par soi, ouvrait la porte à l'idolâtrie de la nature, et par suite à l'idolâtrie de l'âme humaine et des passions qui la maîtrisaient.
Cette erreur radicale, qui ne tenait pas seulement à l'ignorance du mystère de la création, mais à son incompréhensil)ilité naturelle, faussait les autres conceptions parfois subhmes que les premiers philosophes avaient de la Divinité, et, empêchant ces conceptions de se soutenir dans leur esprit, les y réduisait à un vain probabilisme : « Souvenez-vous que moi qui parle, dit Platon « au début de son Timée, et vous (jui me jugez, nous « sommes des hommes, et si je vous donne des probau bilités, ne demandez rien de plus. »
De ce in'obabilisme de l'ancienne Académie, la philosophie passa au scepticisme absolu de la nouvelle, scepticisme que Cicéron fait môme remonter à l'ancienne et à Platon lui-nirme*; et l'esprit humain, fatigué des systèmes, se l'éiiigia dans l'asile du doute. 11 n'y fut pas, en effet, médiocrement poussé par ce chaos, et, comme dit
' iJitcours xur l'Uisloire univonclte.
' « IIk numment nouvelle ci'Ue Académie; poui* moi, je pense « que c'est riincieiiiic, au moins si nous voulons y moUre Platon. « En etTel, dans ses ouvrages, il n'afllrmo rien; il discute avec de « lon^fB détails le pour et le contre; il cherche la vérité en tout, M sans conclure jamais avec certitude. » ( Cicéron, Académiquei ii, liv. I.)
TertuUien, « par cette longue et terrible tempôte d'opi- « nions et d'erreurs qui le jeta quelquefois au port de « la vérité par aventure et par un heureux égarement, » mais qui le plus souvent le partagea et le dispersa en mille folles utopies dont Cicéron termine ainsi la longue revue : « J'ai exposé les opinions des philosophes, ou, « pour mieux dire, les songes de leurs cerveaux en dé- « lire. Exposui fere non philosophorum judicia, sed deli- « rantium somma ' . »
C'est après quatre mille ans de cette infirmité de la nature humaine à la recherche de Dieu, dans la plus épaisse nuit de l'idolâtrie des peuples, du scepticisme des philosophes, et de la corruption universelle du genre humain, que le moment du prodige annoncé par les prophètes, attendu par les sages, déterminé par le Christ, arriva, et que le culte en esprit et en vérité de la Divinité invisible, renversant toutes les idoles, dissipant tous les systèmes, réalisant toutes les figures, se fit jour, et s'établit à jamais dans l'esprit humain.
Aujourd'hui cette doctrine brille sur le monde comme le soleil. Toutes les intelligences , les plus humbles, comme les plus élevées, le petit enfant et la simple femme, comme l'académicien et le philosophe, y participent. Ce qui était une science occulte, que Platon écrivait en chiffres à ses amis, est devenu comme l'air ([ue tout le monde respire. La philosophie est tombée dans le domaine public des intelligences. Tout le monde aujourd'hui platonise ; et, pour cela, il n'est pas besoin de syllogisme, il suffit de la foi. Comme les choses les plus nécessaires à la vie, le soleil, la lune, l'air, la terre, la mer, ne sont pas le partage des riches et des savants ;
' De Nntiir, Deor., lih. I, cap. xvi.
mais ont été mis par Dieu à la discrétion de tout le monde : ainsi, la connaissance de Dieu lui-même, plus nécessaire encore que toutes ces choses, a été rendue par le Christianisme accessible à tous. Et le prodige du prodige, c'est que la science s'est élevée en même temps qu'elle s'est élargie. Ce que tout le monde sait sur ce sujet, ce que le [)lu3 humble apprend aisément, ce qu'il met surtout en action et fait passer dans sa vie, dépasse de beaucoup en élévation, non moins qu'en certitude, ce que la philosophie a entrevu jamais dans ses spéculations les plus hardies. Avec Platon, la sagesse et la pliilosophie étaient le partage audîitionné d'un petit nombre de disciples; avec le Christ, plus subUme et en même temps plus accessible et plus pratique, la philosophie est au genre humain.
II. — C'est là un fait divin. Pour que la nature humaine, du point où l'a prise le Ciiristianisme, ait été élevée à 1« sublimité do l'Evangile et se soit soutenue à celte hauteur depuis dix-iuiit siècles, il faut une action surnaturelle, dont le prodige, manifeste à l'origine du Christianisme, n'a rossé d'être frappant que parce qu'il est continu : ce en quoi môme il est plus grand. C'est dajis l'ordre moral et intellectuel ce que l'univers est dans l'ordre sensible : une création, et une création continue.
Il faut maintenant que noua en examinions le principe géuéralcur.
Ce principe osl la foi au Christ : c'est-à-dire au Verbe fuit chuir, uu Fils de Dieu fuit hununo.
Voici, d'après les Pères, le secret do cette miséricoi*diouse économie.
Dieu, immédiatement considéré, dil l'un deux après
INTHODrCTION. 7
plusieurs autres, saint Bernard, était invisible, inaccessible et entièrement inimaginable pour l'homme'. Les créatures, dont les perfections sensibles devaient nous élever à la connaissance des perfections invisibles de leur Auteur, en avaient pris In place dans le cœur de l'homme; et comme, entre toutes les créatures, il n'y a pas d'idée plus naturelle à l'homme que l'homme même, celui-ci, dans cette grande méprise, était porté naturellement à ajipliquer à un corps et à une forme humaine l'idée qui lui restait de la bivinité. C'a été là l'origine de l'idolâtrie. Pour s'accommoder à cette bassesse de l'esprit de l'homme, Dieu a jugé qu'il devait rabaisser sa grandeur jusqu'à présenter à l'homme un homme qui fîlt Dieu, afin de faire entrer dans son esprit, par les actions de cette humanité déifiée, la justice éternelle et la vérité souveraine que Thomme ne pouvait l)lus contempler en elles-mêmes. Toute autre image de Dieu était fausse et de l'idolâtrie ; mais, en se faisant homme lui-môme. Dieu nous a donné le droit de nous le représenter comme un homme , de le contempler dans retable, entre les bras de Marie, prêchant sur la montagne, mourant sur la croix, et de l'adorer dans ces divers états. Saint Augustin appelle ce mystère la sagesse devenue lait : c'est-à-dire la sagesse éternelle proportionnée par un divin artifice de son aniour à là grossièreté des hommes.
Mais si Dieu s'est accommodé ainsi à notre faiblesse, c'a été pour nous prendre par elle et pour nous en relever. L'Homme-Dieu, dans tous les états, dans tous les mystères de sa vie, doit certainement être adoré. A son seul nom, tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans
Incoraprehensibilis erat et inaccessibilis, invisibilis et inexcogituhilis ornnino. In Nnlivitate Mariœ, ii. ii.
les enfers ' . Et cette adoration doit comprendre l'Homme- Dieu tout entier, son humanité comme sa divinité ; parce que l'unique sujet subsistant en lui dans ses deux natures, l'unique personne qui reçoit les adorations est celle de Fils du Père céleste, avec lequel, dans le Saint- Esprit, il ne fait qu'un seul Dieu, le Dieu unique. En prenant la nature humaine, il l'a prise dépourvue de personnalité, comme nature, et il l'a adaptée à sa personne divine; il se l'est appropriée : elle est à Lui, comme notre corps est à notre âme; elle est Lui, comme notre corps et notre àme sont nous ; de telle sorte que c'est Lui, Fils de Dieu, Lui Dieu, que nous adorons dans son humanité même.
Cependant quelque adorable que soit le Dieu -Homme, il n'a pas voulu otre le terme final de l'adoration, mais la voie adorable de l'adoration, qui, de son humanité, comme de l'escabeau de ses pieds, doit s'élever à sa divinité personnelle, et par celle-ci doit parvenir jusqu'à cette adoration en esprit et en vérité de la Divinité invisible du Père, sommet de toute la religion.
Tous les discours, toute la conduite de Jésus-Christ, depuis son incarnation jusqu'à son ascension, roulent sur cette vérité qui est proprement la vérité chrétienne : qu'il est la voie, le médiateur, le roconciliateur, le premier né venu dans ce monde pour y établir le règne de son Père, de notre Père qui est aux deux. Continuellement il nous renvoie à cette divinité du Père , à ce Ro.yaume céleste, dont l'invisible spiritualité ressort par opposition avec la visible apparition du Dieu fait homme, et brille dans toutes les paroles, dans toutes les actions, dans tous les mystères de sa vie, comme dans un tableau animé, dans une vivante image. L'humanité sainte
• A«l Phlllp.. Il, 10.
du Fils de Dieu, dans ses divers états, est comme un miroir, où les attributs constitutifs de la Divinité, l'amour, la sainteté, la justice, la sagesse, la puissance, la miséricorde, sont rendus présents à nos yeux, accessibles à notre esprit, sensibles à nos cœurs, et d'où nous nous élevons à les contempler et à les adorer dans le sein du Père à qui il ne cesse de les rapporter. Et, pour que nous ne prenions pas le change, et que l'adoration dont le Christ est le juste objet ne se borne pas à son humanité, ou mAme à sa divinité personnelle, luimême, tout Dieu qu'il est, mais on raison de la nature liumaine qu'il s"est unie, se fait le premier adorateur; il prie son Père, il lui obéit, il ne fait qu'enseigner, ditil, la doctrine et qu'exercer la puissance qu'il en a reçues ; il s'efface sans cesse pour le découvrir, ou plutôt il ne paraît que pour nous le montrer.
Aussi, dessein admirable ! n'a-t-il paru, ne s'est-il fait voir que ce qu'il fallait pour cet unique objet de sa mission : assez, pour condescendre à la faiblesse humaine ; et pas trop, afin de l'attirer à lui. Annoncé et attendu pendant quatre mille ans, et devant occuper de soi tout le reste des temps jusqu'à la fin du monde, il ne paraît que trente-trois ans sur un point obscur de la Judée, et de ces trente-trois ans, il en dérobe encore trente dans l'obscurité d'une humble condition. C'est qu'il est assez de voir une fois ce dont on se souvient sans cesse ; et que l'humanité, dans toutes les générations qui ont précédé ou suivi l'apparition du Fils de Dieu, est, par l'attente ou par le souvenir, comme un seul homme qui, dans la personne des Apôtres, a vu, a entendu, a palpé le Verbe de vie, a reposé la tète sur son cœur. Quod audivimus, quod vidimus oculis nostris, quod pei^speximus, et maniis nmtrœ contrectavernnt de Verbo viiœ* .
' I Joan., I, 1.
10 INTRODl'CTIOX.
C'est assez pour Dieu de paraître un instant et sur \m point pour remplir tous les temps et tous les lieux 'de sa présence , de toucher seulement la terre pour la sanctifier; et c'eût été trop que de prolonger au delà son apparition sensible, dès lors que celle-ci n'avait d'autre objet que de nous retirer de l'amour des choses vi8il)les pour nous attirer à l'invisible. C'est pourquoi le Fils de Dieu n'a fait que paraître. Il n'a fait que passer pour se faire suivre ; pour nous tirer après lui du visible à l'invisible, de la terre au ciel, n'étant plus au milieu de nous, à ce dessein, que dans son Sacrement et dans son Eglise.
Aussi lui-même, expliquant ce mystère, disait : Jl vous est expédient que je m'en aille ; cai\ si je ne m'en vais pas, l'Esprit ne viendra point à vous. — Encore un peu de temps et le monde ne me venm plus ; mais vous, vous me verrez, parce que je suis vivant et que votts vivrezK — Vous m'avez entendu , je m'en vais, je reviens à vous. Si vofis m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m'en vais à mon Père, car mon Père est plus grand que moi^. — C'est-àdire, si je ne vous retire pas la vue sensible de mon humanité, vous no me verrez pas, corrmie Dieu veut être vu, en esprit ; si je ne vous sèvro pas de co lait de ma présence, vous ne prendrez jamais goût à la nourriture spirituelle do l'Ame. Mais, poTidaiit (|ue le monde ne me verra plus, pendant (|u'il me discutera, vous, mes disciples, vous me verrez; vous me verrez en esprit dans le ciol et dans mes mystères sur la terre, parce que je suis vivant au milieu de vons en cet (Mat, et que vous vivrez de ma vie. C'est pourquoi je m'en vais visibioment et je ne m'en vais pas mystiquement : je
' Joan., XVI, 7, 10.
> Juan., XIV, sv.j
IN'THODUCTIOX. H
m'en vais à découvert et je reviens couvert, spirituellement dans mon Église , corporellement môme dans mon Sacrement, mais invisiblement ; et vous devez vous réjouir avec moi de ce que je m'en vais ainsi à mon Père ; car c'est pour le glorifier et pour vous y attirer.
C'est par ce procédé merveilleux de la sagesse divine, que l'Invisible et l'Inaccessible, en s'abaissant à nous, nous a relevé h Lui, et que l'esprit humain a pénétré dans les [jrofondeurs de sa connaissance.
III. — Cette vérité étant le fondement de notre dessein, on nous permettra d'y insister encore, en examinant ra|)idpmenl la ()rétenlion et le destin des intelligences qui ont voulu s'en affranchir, et tenter, en la rejetant, la connaissance de Dieu.
Ce n'est pas que l'esprit humain ne |)uisse s'exercer par lui-môme à celte sublime connaissance, et que la philosophie n'y ait des droits. Incontestablement elle en a : nous les reconnaissons ; et nous ne voulons pas donner à ceux qui en abusent l'avantage de pouvoir se couvrir du tort de ceux qui les contestent.
La philosopl)ie, par ses démonstrations et ses inductions, peut donc arriver, à certain degré, à la connaissance de Dieu ; et ce l)el exercice de la raison n'est pas moins légitime que celui de la foi.
Mais voici lonœud de l'accord de ces deux puissances, on voici la formule : elles doivent être distmetes et inséparables. Elles doivent aller toutes deux de conserve. Que la foi soit la loi, et que la raison soit la raison ; mais, pour cela niènie, que la foi soit raisonnable et que la raison soit croyante; ou plut(it, pour que la distinction et l'union soient plus profondes, rpie chacune d'elles suit une opération entièrement distincte, si on veut,
mais d'une même âme, à la fois raisonnable et croyante.
A cette condition, la philosophie peut se constituer et rendre d'éminents services à la cause de la vérité. Mais que si, comme il arrive trop souvent, elle veut se faire, je ne dis pas distincte, mais indépendante et séparée de la foi, son destin ne saurait être douteux : elle on a déjà fait l'expérience avant Jésus-Christ, et elle ne pourra que la recommencer, avec plus de malheur encore, parce que ce sera avec plus de malice. Le fruit de sa témérité sera de perdre ce qui était trouvé, de rendre douteux ce qui était certain, d'ajouter aux salutaires obscurités des mystères les ténèbres de l'erreur, et de rentrer, après la lumière de l'Évangile, dans tous les vains systèmes qui ont partagé et séduit les philosophes païens. C'est là, au surplus, le spectacle que nous avons sous les yeux.
Si l'esprit humain avait pu, de lui-même, arriver à la parfaite connaissance de Dieu, et se soutenir à la hauteur de cette connaissance, sans Jésus-Christ, nous l'aurions vu dans les temps anciens, où il a été représenté par de si nobles intelligences, et où il a eu le champ lihro pour s'y essayer. Que si, loin de là, il n'a pu préserver le monde de l'idolâtrie la plus grossière, et les philosophes les plus éminents des erreurs et des contradictions les plus pitoyables, c'est manifestement (ju'il avait besoin du secours de gvelfju'un qui vînt lui apprendre la manière dont noxis devions nous conduire envers Dieu; et que ce Maître en la connaissance do Dieu ne pouvait être qu'un Dieu, comme l'avait confessé, par la bouche de Socrate et de Pl.iton, In sagesse hum.iino el!o-môme.
l'onsor autrement, c'est donner un déniiMili au genre humain ol à son divin mailro Jésus-Christ.
Ce serait d'ailleurs une risiblo illusion de croire que
le secours de ce haut enseignement ne regarde que le vulgaire des intelligences, et que les esprits d'élite peuvent s'en passer. Comme si le Verbe de Dieu n'était que l'instituteur primaire du genre humain ! Toute intelligence, même celle des philosophes, et surtout celle des philosopiies, doit aller à l'école de Jésus-Christ : d'abord, parce qu'il est Dieu, et que nous sommes tous également ses tributaires; ensuite, parce qu'il est homme, et que son abaissement est le souverain remède de notre orgueil.
l']n ce sens, qui est le vrai sens chrétien, on doit d'autant moins se passer de son secours, qu'il semble qu'on le pourrait davantage ; parce que, si on a plus d'aptitude, on a plus d'orgueil, et partant plus d'égarement. Ce qui a très-justement fait dire à madame de Staél : « Les esprits supérieurs ont encore plus besoin i« de piété que le peuple. »
■ Jésus-Christ n'est pas d'ailleurs seulement pour nous un secours d'enseignement extérieur, il est un secours de grâce intérieure : il est un sacrement de vie ; il est la Vie autant qu'il est la Voie et la Vérfté ; et nous ne nous donnons pas la vie; nous ne pouvons tous que la recevoir; nous sommes tous égaux devant ce besoin. Cette Vie qui est au sein du Père, il l'a incarnée: et sa chair n'est pas seulement l'organe de sa sagesse, elle est sa sagesse môme à l'état de remède et d'aliment. Elle a une vertu spiritualisante et vivifiante qui coule en nous la sagesse toute faite, en quelque sorte, comme le lait nourricier de l'ànie, et nous l'inspire à travers notre ignorance ou notre science naturelle, sans y avoir égard. \ Par là, elle fait les vrais sages, les vrais philosophes, qui ■■ sont les Saints, les seuls qui arrivent parfaitement à la connaissance, à l'amour et à la possession de Dieu. « Il « a offert sa chair aiLx sages, dit excellemment saint
« Bernard, sa chair par laquelle ils apprendraient la « sagesse et ce qni est esprit. Oblulit carncm sapien- « tibus, carnein pcr quam discerent sapere et spiritum ' . »
Toute l'erreur de ceux qui ne comprennent pas ces choses vient de cequ^ls ignorent ou négligent deux vérités capitales : l'une, c'est que l'homme n'est pas un être sain, mais malade, qui a besoin d'un remède de grâce pour être guéri *; l'autre, c'est que l'homme, tout malade qu'il est, est un être libre, qu'on ne peut guérir par force, et qui doit correspondre au remède qui lui est offert en s'y soumettant par l'humilité. C'est à ces deux vérités que vient s'adapter toute l'économie de l'intervention de Jésus-Christ pour le salut du genre humain, et que ce moi salut résume. Le Christianisme a ainsi, au plus haut degré, un caractère médical, à la fois nécessaire et libre, comme le rapport du médecin avec le lUîilade, qui oxi)li(iueco qu'il y a de complexe dans l'opéralioji de notre guérison, et la forme do remède sous laquelle elle nous est offerte et il faut la prendre. Ceci, dont nous verrons de belles applications, nous suffit, quant à présent, pour comprendre la vérité que nous exposons, et pour goûter cette excellente page de Nicole où elle est exprimée :
« Jésus-Christ voulut que l'action du Saint-Esprit « fût acconqiagnéo de ses actions corporelles, pour « nous faire entendre que la guérison de nos unies ne « s'opère pas [)ar hi foi de Dieu considéré on lui-mOmo, « mais par la foi do Dieu revêtu de noire chair. Un ne « vft à Dieu (jue par Jésus-Christ homnio. Ou ne guérit
' Serrn') vi, in (!anlina.
' Seuô(|uu ftvail saisi cette vérilt's, coniino lioiiiicoup U'aulrcs. aux prciiiitTOH liioiifs <l\i ('liristiunistno ; « Ce (iiii ivnil noire '^nC" « rison si difllcilis dit-il, c'est (itio nous itçnorons «lUf iioussummoîi « malade». Ah (deo difficultar nd itmUnfftn qui injrotnre netehun.
<i de ses muladies qu'ayant recours à Jéaus-Clirist
'« homme. C'est un degré nécessaire et sans lequel on
" ne saurait passer de la mort à la vie. On n'entend la
« voix de Dieu que par Jésus-Christ, c'est-à-dire par le
« Yerije incarné. L'homme devenu charnel, et plongé
;« dans la cliair par sa chute et ])ar son péché, ne s'en
• « relève que par la chair toute pure de Jésus-Christ qui
u le rapprociie do Dieu. C'est l'économie de la sagesse
« de Dieu à laquelle il se faut assujettir. Autrement,
« c'est vouloir arriver à Dieu sans médiateur; c'est
u renoncer à l'incarnation de son Fils. C'est se croire
« plus sage (jue lui, et prétendre se sauver par une
: « antre voie que la sienne. Oardons-nous de toutes ces
Htt spiritualités déréglées, qui, sous prétexte d'attacher
« l'àmo à Dieu seul, la séparent de Jésus-Christ, et
« prétendent s'unir à lui par une autre voie que celle de
i« Jésus-Christ homme'.
- La tendance que coml)attait si judicieusement >>i('ule -a existé de tout temps : c'est celle de l'orgueil naturel -qui se débat pour échapper à l'opération d'humilité par laquelle le divin médecin est venu l'extirper et nous guérir. Elle a inspiré do nos jours un livre que certaines circonstances ont rais plus particulièrement en -lumière, et qui se ])résento trop de lui-même sur notre chemin pour que nous évitions de l'aborder. Nous vou- 1 uis parler du livre sur le Devoir, sorti do la plume d'mi philosophe du jour, M. Jules Simon.
Ce Uvre respire d'un bout à l'autre la négation du christianisme en tant (pie nécessaire à l'homme pour s'élever à Dieu et pratitjuer le devoir. Si l'auteur y rend honmiage à la religion, c'est avec un sentiment de supé-
' Essais de .Vora/'. sur l'évangile du ll« dimanche d'après la
l 'eutecôte.
riorité philosophique qui exchit sa divinité; et encore, il faut le dire, cet hommage est rendu injurieux pour le Christianisme par l'affectation presque constante de l'auteur à ne pas le distinguer des autres religions; c'est-à-dire la lumière des ténèbres; à éviter même l'emploi du mot religion au singulier, et à dire toujours les religions, confondant le Sauveur du monde avec Mahomet et Brahma, et le Crucifié avec les larrons. Les religions sont ainsi mises toutes au même niveau de respect, comme bonnes au vulgaire, et au môme niveau de dédain, commme inutiles aux grands esprits, aux âmes d'élite ; c'est-à-dire à l'auteur, et à tout lecteur de son livre qui, l'intérêt et l'amour-propre aidant, ne manquera pas de se loger dans l'exception, d'autant plus flatteuse qu'elle est plus étroite.
Après avoir tracé le culte du philosophe qui consiste notamment « à ne jamais prononcer le nom de Dieu « sans témoigner extérieurement son respect par un air « de gravité, à appeler Dieu à son aide dans les cir- « constances solennelles de la vie, et à faire quelques « bonnes actions en vue de l'honorer, » le philosophe ajoute :
« Reconnaissons sincèrement que ces quelques pré- « ceptesne sauraient constituer un culte. Ils ne suffisent « à l'homme, ni pour sa sanctincation, ni poursacon- « solation ; ou, pour parler plus exactement, ils suffisent u aux âmes d'élite, qui savent aimer et penser, mais le « reste de l'humanité a d'autres'bcsoins '. »
Nous n'avons pas besoin de caractériser ce langage. Tout le monde nomme lo sonlimonl cpii y respire. Ce sentiment monte plus haut (Micore (îI arrive à son faîte dans le passage suivant :
' l'agc 3U0.
« Nous philosophes qui n'arrivons à Dieu que par la « démonstration, nous sommes froids, tant (jue nous « démontrons ; notre cœur ne s'échauffe que quand la « dernière conséquence nous luit. Alors nous fermons « le livre, et nous dominons de bien haut les mystiques « qui ne font que rêver; car nous avons la preuve*. »
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer qu'à force de se séparer de l'humanité le philosophe finit par ne plus raisonner comme elle. Comment, en effet, pour n'arriver à Dieu que par la démonstration, pour n'avoir que la preuve, en a-t-il plus la preuve? Cette preuve n'est-ello pas à tout le monde, et les chrétiens l*ont-ils moins que les philosophes, parce qu'ils ont de plus la foi? Mais alors le plus exclut le moins, au lieu de le comprendre. D'après ce raisonnement, le philosophe serait encore trop modeste ; caril ne tiendrait qu'à lui de dominer avec sa preuve-, non-seulement les croyants, non-seulement les mystiques, mais les Anges qui jouissent de la vision de Dieu. Ces célestes intelligences ont, en effet, moins la preuve encore que les mystiques et que les croyants, en ce sens que la preuve et que la foi elle-même sont absorbées pour elles dans la vision, commodes lumières moindres dans des lumières plus grandes.
La raison, la foi, la vision: trois degrés progressifs d'arriver à la connaissance de Dieu, qui se superposent et qui ne s'excluent pas. Je ne sache pas que saint Augustin, saint Anselme et Fénelon, pour ne nommer que ces trois génies, qui étaient bien évidemment des mystiques, n'eussent pas la preuve de l'existence de Dieu, eux qui l'ont si admirablement enseignée au monde ; et le monde l'aurait perdue depuis longtemps,
' Pagp ISfi de la ?« édition.
on l'a vu, s'il n'y avait eu que les philosophes pour la lui conserver.
Je ne veux pas ajouter, ce que tout le monde sentira, que la connaissance de Dieu se mesure à ïamoiir qu'on a pour lui, et l'amour qu'on apour lui, aux œuvres qu'on fait pour lui; et je laisse à juger si les quelques œuvres inspirées par la preuve de Dieu aux philosophes dominent celles des chrétiens. Ceux-ci font mieux que des livres sur le devoir. Ils font le devoir. Et le livre sur le Devoir, je n'hésite pas à le dire, le défait dans les âmes, si ce qu'a dit Bossuet est vrai, que le fondement de BIEN VIVRE soit de bien croire.
Rien n'est moins nouveau d'ailleurs que cette prétention de la philosophie nouvelle. Nous la retrouvons au quatrième siècle dans un autre philosophe, Porpliyre, et voici comment un évoque du temps lajugoait :a Quelle « que soit la licence de ton langage, disait au pliilo- « sophe le grand évô(iue, — c'était saint Augustin, — « d'un regard incertain et demi-voilé, tu aperçois nénn- « moins lo but où il faut tendre ; mais rincarnalion du « Fils immuable do Dieu, mystère do notre salut qui « nous élève vers l'objet de notre foi, où notre intcl- (I ligence n'atteint qu'à peine, c'est là ce que tu ne <( veux pas reconnaître. Tudécouvrcs au loin, connue à « travers les nuages, lo séjour de la patrie, mais tu ni> « liens ])as la voie qu'il faut suivre... Oh 1 si tu avais t( connu la grâce de Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur, (I tu aurais vu, dans l'Incarnation mémo où il prend « l'àme et le corps do l'àme, un chef-d'iruvre de la « (iràcel Mais (juc dis-je? tu os mort et jo te parle en « vain. Mes discours sont perdus pour toi ; non peut-ôtn^ « pour tes admirateurs, pour ceux (ju'un certain amour « de la sagesse (U la curiosité dos sciences atlirentvors u loi. ri.'iise au ('iel (ju'ils m'entendent! Mais, poni-
INTRODUCTION. lU
« consentir à cette vérité, il vous faudrait l'humilité, « vertu qu'il est si difflcile de persuader (à vos têtes '( hautaines < »
C'est cette vérité du Verbe fait chair, c'est cette divine économie de l'Incarnation qui, comme un instrument céleste adapté à notre bassesse, a relevé le genre humain de la corruption de l'idolâtrie, et l'a porté tout entier au faîte de l'adoration en esprit et en vérité de la Divinité invisible, et l'y retient. C'est par Jésus-Christ, c'est par ce vrai Dieu des hommes, c'est-à-dire des misérables et des pécheurs, c'est par le lion Dieu que nous avons accès au Dieu grand et invisible, à l'Être suprême des philosophes, et que nous allons, comme dit saint Paul, au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, qui a seul F immortalité, et qui habite une lumière inaccessible; qu aucun homme n*a vu ni ne peut voir ; à qui honneur et empire éternels*.
Niil ne peut y aller que par le médiateur Jésus-Christ. 11 l'a dit : Je suis la voie, nul ne vient au Père que par moi^; et son disciple bien-aimé: Personne 7i'a Jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est au sein du Père, c'est celui-là qui nous l'a révélé''.
Nul donc, personne, les uns par une plus grande ignorance, les autres par un plus grand orgueil, tous par un égal besoin de grâce, ne peut se passer du secours de Jésus-Christ, pour connaître assurément, pour aimer excellemment, pour servir parfaitement Dieu, et pour vivre de sa vie.
Aussi les chrétiens sont-ils les seuls sincères adorateurs et serviteurs de Dieu qui aient paru dans le
' Cilé de Dieu, liv. X, chap. xxix.
- A Timothée, chap. vi, 15-17.
- Joan., XVI, 16. *
- Joan., I, 18.
monde : « Nous ne sommes , nous chrétiens , autre « chose, disait Arnobe, que les adorateurs du Roi suce prême, sous notre Maître le Christ : c'est le sommaire « de tout notre culte, c'est le terme et la fin de tous nos « devoirs. Hœc totius summa est actionis; hic propositm « terminus divinorum officiorum ; hic finis. »
Et le Catholicisme, qui est par excellence le Christianisme, le culte de Dieu fait homme, qui seul pousse ce culte jusqu'à fadoration, jusqu'à la communion de son corps, est par cela même le culte par excellence du Dieu suprême. Tout y retentit de sa louange, tout y est plein de sa majesté, tout y commence à son nom, tout y finit à sa gloire, tout y vient aboutir et se résumer à son honneur en prières, en hymnes, en cantiques admirables dont les stro plies enflammées montent le plus haut et résonnent les dernières sous les voûtes de nos basiliques, dont la prodigieuse élévation, toujours insuffisante à celle des esprits et des cœurs, en est im merveilleux symbole * .
IV. — Ceci posé, il est établi que de la notion de Jésus-Christ dépend celle de Dieu, et de son culte la religion véritable ; qu'il en est le support et le fondement.
Aussi l'impiété de tous les siècles chrétiens n'a jamais attaqué Dieu quei par ce chemin que la piété prend pour l'adorer, par Jésus-Christ, prouvant par ses blasphèmes, comme nous par nos adorations, qu'il est le Médiateur véritable.
' Le Crelo, le Gloria, le Magnifient, lo Te Deiim, le Sursum corda, le Pater, si admirablement i)lacô an cœur du sacrifice chrétien, et qui revient si souvent dans les offices de l'Église, tout le mouvement du sa liturgie et de son culfc est un monvemeni am-ensionnel et comme un saint transport vers Dieu.
Jésus-Christ, voie étroite pour aller à Dieu, est par cela môme la voie nécessaire, et aussi la voie attaquée; car elle n'est étroite que pour notre orgueil et nos sensualités, qu'il nous faut déposer pour y entrer ; et elle est nécessaire, puisque c'est là le premier de tous les sacrifices que réclame le culte du Dieu suprême et saint; et enfin elle est attaquée, parce que c'est la voie du sacrifice.
Cette voie étroite, ce passage resserré, est le passage disputé dans toutes les questions religieuses. C'est comme les Thermopyles de la religion.
Tout est gagné, quand on maintient que Jésus-Christ est vraiment Dieu et homme, Dieu fait homme. Tout est livré, tout est perdu, pour peu qu'on laisse forcer ou tourner cette capitale vérité.
Quand les platoniciens entendirent pour la première fois lo suhhme début do l'Évangile de saint Jean : Jn principio erat Verbum, ils en furent dans le ravissement, et leur admiration le grava en lettres d'or dans leurs académies. Mais (juand, continuant, ils en vinrent à ce passage auquel le monde catliolique fléchit le genou : Ft Verbum caro factum est, leur orgueil se cabra et ne voulut pas s'y soumettre. « Ils rougissent, ces savants « hommes, disait à ce propos saint Augustin, de sortir « de l'école de Platon pour se faire disciples du Christ. « Ils dédaignent, les superbes, de prendre ce Dieu pour « maître, parce que Le Verbe a été fait chair et a habité « parmi nous. Ainsi, pour ces malheureux, c'est peu u d'être malades, il faut qu'ils tirent vanité de leur ma- I a ladie môme, et rougissent du médecin qui les pour- 1 « rait guérir'. »
Ce sentiment de l'orgueil est toujours en permanence
' Cité de Dieu, liv, X, chap. xxix.
et en rébellion dans les âmes ; cl c'est lui qui fait l'incrédulité. Il n'a cessé d'attaquer le mystère de l'Incarnation de toute façon, en niant, soit ki divinité, soit l'iiumanité en Jésus-Christ, soit l'unité de personne, soit la distinction des natures, et en subdivisant ces négations en une multitude de déviations de la pure et simple vérité de Dieu fait homme. C'a été là le sujet de toutes les hérésies qui se sont levées et de tous lesanathèmes qui les ont foudroyées.
Cette entreprise de l'erreur se poursuit de nos jours, et elle se poursuivra jusqu'à la fin du monde. A chaque instant nous la voyons se produire sous mille formes grossières ou subtiles. Quelquefois, comme dans le dernier siècle, elle attaque ouvertement et blasphème brutalement le Christ : elle le crucifie. D'autres fois, comme dans notre temps, elle le couvre de protestations de sympathie, comme d'un manteau de pourpre, qui n'est qu'une manière de le dépouiller de sa divinité, et de dire de lui : \'oilà l'Homme! Pressée (piehiuofois par la vérité, l'erreur se transfigure pour lui échapper : elle se fait chrétienne comme dans quelques sectes sociales de nos jours. Elle reconnaît en Jésus-Christ jjIus qu'un liomme, non un Dieu; ou un Dieu, mais non le Dieu uni([uc; ou le Dieu unique, mais impersonnel, le Dieu du panthéisme, et elle brouille tout, elle confond tout, Dieu et l'homme , la nature et son auteur , pour se soustraire à la stricte; vérité du Dieu fait homme. Pour un grand nombre de néo-chrétions, colto vérité se vaporise en uji être fantastique et négatif, (pii n'est Dieu qu'en tant (ju'il n'est pas homme, et (|ui n'est honmio qu'en tant qu'il n'est pas Dieu, se détruisant lui-même dans sa doublo nature, suspendu dans le vague entre deux, et se pnHanl à toutes les ('j)mbinaisons de la fanluiaie religieuse dont il est la changeante idole. Erreur
qui n'est pas nouvelle, et que l'évèque Proclus pressait ainsi au concile d'Kphèse : « Quel est donc, je vous « prie, cet être qui n'atteint pas la giandeur divine et « qui cependant dépasse la condition de créature? « c'est une chose que l'esprit liuniain ne saurait coni- « prendre, et il n'y a place pour quoi que ce soit entre « la créature et le Créateur*. »
Autrefois l'erreur, se détachant sur un fond de foi et 'de soumission universelle à l'autorité de l'Eglise, était accusée aussitôt que foruiée , et bientôt stigmatisée d'hérésie. Aujourd'hui, que la grande hérésie du rationalisme a ouvert la porte à toutes les erreurs de l'esprit humain contre la foi chrétienne , toutes les hérésies anciennes contre le mystère de l'Incarnation, qui s'étaient successivement produites, sont confondues pèle-mèlo et comme en dissolution dans l'air du siècle. On est, sans le savoir, ébionisle, gnostique, néo-platonicien, sabellien, arien, nestorien, eutychéen, pélagien; noms éteints, formes détruites d'erreurs toujours subsistantes, que l'esprit d'orgueil, qui en est le père, inspire aa\ plus ignorants, que l'ignorance même favorise, et qui aboutissent toutes A l'antichristianisme et à l'impiété.
Contre cette diil'usion de l'erreur, contre cette décomposition du dogme fondamental de la religion, le Christianisme contient un préservatif souverain, troj) négligé par un grand nombre de chrétiens, qui le considèrent comme accessoire, et qui s'enipresseraient de ' s'y rallier, s'ils Siivaient à quel point il est capital. Res-
' « Ecquis, obsecro, est qui divinam pra'staatiam non attingit, creatuiu' tamen conditionem exsupcrat? Res eiiim luec cotritatione coinprehendi non potest, nec locus ulli rei est inter creatiii>ni et Crealoieui. » Concil. Ei^h. Labbp, t . III, p. m.
source infaillible, en ce qu'elle clôt, si je peux ainsi dire, ce passage resserré de l'Incarnation dont nous avons parlé ; qu'elle en est la porte et comme la forteresse, Turris davidica, qui force l'erreur à se déclarer, et par laquelle ou ne peut passer sans confesser la vérité du grand mystère.
Cette ressource tutélaire est le dogme, le culte de la Maternité divine de Marie.
Le dogme de la Maternité divine de Marie est à celui' de Jésus-Christ ce que celui de Jésus-Christ est luimôme à celui de Dieu : il l'inclut, et il inclut par conséquent la religion tout entière.
Ce culte renferme un acte héroïque de foi au mystère de l'Incarnation, puisque nous n'honorons Marie que parce qu'elle est Mère de Dieu.
Ce seul mot Mère de Dieu receuille en lui tout le Christianisme, et l'abrite, le sauve, contre les altérations de l'erreur.
Honorer Marie, professer Marie, c'est professer le Christianisme dans son dogme essentiel. C'est confesser «lue Jésus-Christ est homme, puisqu'il est fils de la femme ; c'est confesser qu'il est Dieu, puisque cette femme est mère de Dieu; c'est confesser enfin qu'il est Homme-Dieu, puisque c'est par une seule naissance que ces deux natures se sont unies pour former le Clirist.
Ce titre, Mère de Dieu, nous paraît excessif et outré : il n'a cependant rien que de rigoureusement exact, si Jésus-Christ est Dieu. Cette impression (ju'il nous cause accuse donc notre incré(hilité vague à Jésus-Chrisl, et la met on demeure de se prononcer. En ce sens, le culte de lu Mère do Dieu est justifié par l'opposition uiôme qu'il rencontre.
Ou Jésus-Christ est Dieu fuit homme, Dieu né homme,
INTRODUCTION. 2o
et alors ce qui est scandaleux, c'est de ne tenir nul compte de la dignité de Mère de Dieu : ou c'est cette dignité môme qui parait scandaleuse ; et alors n'est-il pas logique d'en conclure qu'on ne reconnaît pas Jésus- Christ pour /^«ew?
La Mère de Dieu met ainsi le pied sur la tête de l'esprit d'orgueil, et déjoue l'illusion de religiosité qu'il entrelient dans les âmes. Il a beau se replier, et, par mille subterfuges, essayer de se dérober à ce pied souverain, il ne le peut; il est à bout ; et s'accomplit ainsi la prophétie antique : Ipsa conteret caput tuwn, et tu insidiaberis calcaneo ejus.
Il en a été ainsi de tout temps ; l'usage de cet argument nous a été transmis par nos pères : c'est le glaive de la foi clirétienne par lequel l'Église a toujours tranché les inextricai)les nœuds des hérésies, notamment celles deNestorius et d'Eutichès, et qui justifie ce chant de l'Éghse à Marie : Gaude Maria virgo, cunctas hœreses iola interemisti in universo mundo!
Avant Nestorius, nous le trouvons si fréquemment employé parmi les chrétiens, qu'il leur vaut ce reproche de leur grand ennemi Julien l'Apostat : « Vous, chré- H tiens, vous ne cessez d'appeler Marie Mère de Dieu : « Vos Mariant Deiparam vocare non cessatis * . »
Mais c'est surtout dans la grande hérésie de Nestorius que la ferme et infaiUible sagesse de l'Église sut en tirer parti. Laissons Bourdaloue, avec sa droite raison, nous exposer cette belle conduite de l'Église :
« Une vierge, mère de Dieu, et mère de Dieu selon la « chair, c'est ce qui clioqua autrefois la fausse piété des « hérétiques, surtout de ce fameux Nestorius, patriarche « de Conslanlinople. Cet homme, emporté par l'esprit
' Cyrill., lib. VIII, adi\ Julianwn,
« (l'oi-gueil, en abusant du pouvoir que lui donnait son « caractère, osa disputer à Marie sa qualité de Mère de « Dieu : et dans cette vue est-il artifice qu'il n'employât « et déguisement dont il n'usât pour couvrir ou pour « adoucir la malignité de son erreur? Car, suivant les (( rapports des Pères, tout ce qu'on peut d'ailleui-simah ginerde titres spécieuxethonoral)les,il les accorda à « Marie, hors celui dont il était uniquement question. « Il confessa qu'elle était la mère du Saint des saints, « qu'elle était la mère du Rédempteur des hommes; il « convint qu'elle avait reçu, porté le Verbe de Dieu dans « ses chastes entrailles ; ilse relâcha môme jusqu'à dire « qu'elle était la mère d'un homme qui, dans un sens, « avait été Dieu, parce qu'il avait été spécialement uni (( h Dieu. Mais qu'elle fut absolument et sans restriction « Mère de Dieu, c'est sur quoi on ne put fléchir cet « esprit incrédule et opiniâtre. Que fît l'Église? Elle « rejeta toutes ces subtilités; et plus Nestorius s'obsti- (( naît à combattre ce titre de Mère de Dieu, plus elle « s'intéressa à le maintenir. Il ne s'agissait en apparence « que d'un seul mot grec, etovôy.oç, et ce seul mot qui « signifie mère de Dieu, était le sujet de toutes les con- « testations. Mais parce qu'il est vrai, comme l'a sage- « mont remarqué saint Léon pape, que le chemin qui « conduit à la vie est un chemin étroit, non-soulement (• pour l'observation des jiréceptes, mais encore plus u pour la soumission aux vérités orthodoxes, «on in M/a « niandatonnn obsenmtidn, sed in recto tramitc fidci, (« arrta via (piœ durit ad vitam, l'Église prit la défense M <le ce seul mot avec toute la force et toute l'ardeur do « son zHe. Eli» assembla des conciles, elle fulmina des « anathèmcs, elle censura des évècpies; elle n'épargna tt pas ceux ([ui tenaient les premiers rangs, elle les « excommunia, elle les dégrada : pourquoi? Purco (juc
« dans ce seul titre de mère de Dieu était renfermé tout « le mystère de l'incarnation du Verbe. Car c'est pour « cela qu'on se fit comme un capital et un point esson- « tiel de religion de croire que Marie était, dans le sens <( le plus naturel, mère de Dieu. Non pas que cette « créance fût nouvelle, puisque, selon saint Cyrille, « toute la tradition l'autorisait et que déjà depuis long- « temps Julien l'Apostat l'avait reprochée aux chrétiens; u mais on voulut que cette créance, aussi ancienne que M l'Église, fût désormais comme un symbole de foi, et <( l'on arrêta dans le concile d'Ephôse que le titre de « Mère de Dieu serait un terme contre l'hérésie nesto- « rienne, comme celui de consubstanticl l'avait été dans « le concile de Nicée contre l'hérésie arienne*. »
Cette explication de Bourdaloue est d'autant plus exacte que la longue discussion entre Nostorius et l'Eglise, ouverte par le refus do Nestorius d'appeler Marie Mère de Dieu, et close par la décision de l'Église qui maintint et consacra plus que jamais ce titre, ne roula cependant tout entièie (lue sur la divinité de Jésus- Christ, sur sa persoiuie même, que Nostorius détruisait en la doublant, c'est-à-dire en n'en faisant plus qu'un honmie plus ou moins uni à Dieu, et non l'Homme- Dieu.
Marie fut là comme la sentinelle qui dénonça l'hérésie aux ])ortes de la religion de son Fils, et qui fut préposée l»lus que jamais à sa garde; et ce ne fut que par forme (le défense du culte de Jésus-Christ, du culte de Dieu, (pie fut alors préconisé celui de Marie. D'où on peut juger déjà de la valeur de ce reproche banal qui est fait au culte de Marie, d'usurper sur celui de son divin Fils, alors (pie son vrai titre est, au contraire, de le manifes-
' Sermon sur l'Annonciation de la sainte Vierge.
ter et de le défendre, et de défendre avec lui le Christianisme et l'ordre moral tout entier.
C'est ce que l'Eglise, avec l'infaillibilité de son sens divin, vit très-bien dans la question agitée au concile d'Ephèse : « Comment, y disait saint Cyrille, qui en fut « l'âme, laisser réduire à une fiction la sublime et é\iu dente économie du Christianisme? Si l'incarnation du « Verbe n'est qu'une figure, qu'une chose imaginaire, « si la Vierge n'a pas réellement enfanté Dieu, le Verbe, H sorti de Dieu le Père , n'a donc pas pris la semence « d'Abraham, ne s'estdoncpas assimilé à ses frères, etc.; « et ainsi tout ce qui constitue la cause de notre salut se « réduit à néant du moment qu'on répudie la Maternité {( divine. Ce point accordé, toute notre foi s'évanouit « entièrement. La Croix, salut et vie du monde, tombe, « et tombe avec elle la confiance du genre humain*. »
Ainsi, — vérité trop peu connue, trop peu sentie, et qu'il importe plus que jamais de mettre en lumière, de mettre en honneur, — le culte de la très-sainte Vierge ne se rattache pas seulement au Christianisme : j'ose dire que le Christianisme vient s'y rattacher, s'y appuyer, et que l'humble Marie est le Palladium de la religion tout entière : Hoc enim Deiparœ nomen omne di'spensationis mysferium commendat, dit saint Jean Damascène^
• « Qiiomodo non iiperta insania, lam illustri, taniquo evidenli œconomiat apparentife noinon imponcrc? Enimvoro si Vorbi incarnatio umbra est, aut ros tantuin imaginaria, iifc Virgo vere onixa est, orj^o iicque Verbum, quod ex Doo Patro prodiit, somiMi Abrallie approhoiidil, noquo fralribus assimilatum osl... atquo ita omnia (piiP salutis iioslra; causa facta sunl, voro in nihilum rocidunt, ortu ox sacra Virgino. ropudiato... Hoc aiitcin concosso, fidos noRtra plcno, cvanescit ; ad hiec Crux, qua' est niiindi et sains ci vltu, inlcril ; intcrit deniqne universa fldncia. » Concil, ^/*/t., I,al)be, t. III, p. r>n.
' Ue fide orlhodoxn, lib. 111, cb;ip. xii.
Je ne veux pas dire qu'elle soit le fondement; car je sais que « personne ne peut poser d'autre fondement « que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus'.» Non, Marie n'est pas le fondement ; mais elle est le sol qui lui sert d'assiette : elle n'est pas la fleur, mais elle est la tige : elle n'est pas la voie, mais elle est la porte. Ce sol est bas et creusé plus que tout autre par l'humilité; cette tige est frêle, et sa virginité ne lui permet pas, ce semble, de rien porter; cette porte est resserrée, et il faut se faire petit pour y passer. Mais c'est à cela môme que je reconnais en Marie ces caractères.
Le Christianisme, ai-je besoin de le dire, n'est pas une religion qui commence par en haut, mais par en bas. Prenez-la donc au plus bas, descendez donc, humiliez-vous, comme son divin Auteur, si vous voulez y pénétrer.
S'il en était autrement, Dieu ne se serait, pas fait homme; se faisant homme, il ne se serait pas fait enfant naissant, enfant conçu dans un sein maternel. Si, pour nous sauver, il n'a pas eu horreur de ce sein virginal, comme dans son plus bel hymne à Dieu le chante l'Église : Tu ad libei^andum sitscepturus hominem, non horruisti virginis uterum^^ comment nous, pour qui il est descendu jusque-là, éviterions-nous d'honorer ce sein béni, comme le sanctuaire de son amour dans sa manifestation la plus touchante, comme le point initial de notre élévation, correspondant à son abaissement, comme le centre de toute l'économie du salut humain ?
Les entrailles de Marie sont, en quelque sorte, celles du Christianisme. Aussi tout dans le Christianisme porte, tout roule, — chose qui confond la raison superbe ! —
' Saint Paul aux Corinthiens, m. i.
^ Hyrnne Te Deum.
30 IXTRODfCTtON.
sur l'acte de conception d'une femme; mais d'une conception divine, mais d'une femme vierge. « Le rayon « de Dieu, Fils de l'Éternité, dit Tcrtullien, s'est détaché « lui-même des célestes hauteurs comme il avait été « prédit; il est enfin descendu, s'est reposé sur un front « virginal, et le Verbe s'est fait chair, et le grand mvs- « tère du genre humain s'est accompli : nous adorons M un Homme-Dieu. » C'est là ce que le Catholicisme ne cesse de proclamer, en le rappelant trois fois par jour, par la sonnerie de VAngelus, à la méditation des fidèles, et en se prosternant deux fois dans le 'saint sacrifice de la messe, à la simple énonciation de ce mystère, qui ne partage avec aucun autre cette démonstration.
C'est là la vraie source de Jésus-Christ, de cette eau vive qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle. Si vous ne prenez le Christianisme que dans son cours, à quelque point rapproché de sa source que ce soit, môme au Calvaire, vous n'aurez pas le Christianisme; car son cours n'est que le développement de sa source, et Jésus-Christ n'a répandu sur le Calvaire que le sang qu'il avait pris dans le sein do Marie. Il faut donc remonter juscju'à ce sein virginal, si l'on veut réellement savoir et professer Jésus-Christ dans tous les autres états ou mystères de sa vie.
Il n'est personne aujourd'hui qui n'admire, qui ii'exaKo, qui ne divinise Jésus-Christ docteur, Jésus- Christ consolatoui-, Jésus-Christ réformateur, Jésus- Christlihératour. Il n'est pas justiu'A Jésus (•ru<'ifié, autrefois scandale au Juif, folio au gentil, ((ui ne soit accepté comme un héros do constance, de grandeur d'Aiiio, de dévouniMCMil à la cause de raUVauchissenienl du genre huiuaiii dont il est mort la vicliiiio. Tout cela e8t reçu, parce (pie dans tout cela l'orgueil peut se
retrouver, en imputant à un homme, et à l'humanité dans cet homme, des vertus qui l'honorent et une relic^'on dont on reçoit ainsi l'encens.
Mais Dieu enfant, Dieu dans les langes, Dieu dans la crèche ; Dieu dans les hras, dans le sein de Marie, et Marie môme honorée comme Mère de Dieu, et parce qu'elle est Mère de Dieu : tout cela est dédaigné, et pourquoi? Parce que cela ne peut ôtrc vrai que si Jésus- Christ est réellement Dieu ; parce que l'homme n'a aucune part, ne joue aucun rôle dons ce mystère, ne sert qu'à y humilier Dieu, qu'à être un instrument, et un instrument passif de la grande leçon d'humilité que ce Dieu humilié nous y donne ; parce qu'enfin tout le développement de la vie de Jésus-Christ et de son œuvre en reçoit un sens absolu, rigoureux, pratique de divinité.
Aussi, je ne crains pas de le dire, le grand signe du Christianisme n'est pas seulement la Croix : c'est aussi,
-t d'abord la Vierge ; et celle-là perd sa signification, SI on la sépare de celle-ci, et la Rédemption de l'Incarnation.
Ce n'est pas en vain que Jésus-Christ a voulu que Marie fût debout au pied de sa croix, et qu'elle nous y fût monti'éo. Après s'ôtro fait accompagner d'elle dans tout le cours de sa vie, il a voulu surtout qu'elle assistât à sa mort, qu'elle fût jointe à sa croix, et cela comme tin grand témoin de la divinité du sang qu'il y répandait pour le salut du monde. La Croix s'appuie ainsi sur Marie,' autant que Marie sur la Croix. Otez la Maternité divine, et la Croix tombe, comme le disait au concile d'É[)hèse saint Cyrille : Ortu ex sacra Virginc repudiato, Crnx, quœ est mundi et salus et vita, interit.
A la profession de foi de l'Apôtre, «je ne me suis pas estimé savoir autre chose que le Christ, et le Christ cru-
cifié, » et hune crucifixum; ajoutons donc avec le même apôtre, » et hune factum ex muliet^e: c'est là le signe initial du Christianisme, le signe que dès l'origine du monde la miséricorde de Dieu faisait briller aux yeux effrayés de nos premiers parents, le signe que plus tard Isaïe montrait ainsi à la terre : « Le Seigneur vous donnera « lui-même un signe : une vierge concevra et elle enfan « tera un fils, et le nom de ce fils sera Dieu avec nous « Emmanuel * . »
Répudier ce signe, ne pas l'honorer, et l'honorer d'ui culte proportionné à son importance, qu'est-ce autrt chose, comme le disait encore saint Cyrille, que de dir( ouvertement qu'Emmanuel, de qui toute la confiance de notre salut dépend, n'est pas vraiment Dieu? Quod quœso, quid aliud est quam manifeste dieere, Emmanuel, e,\ quo tota salutis nostrœ fiducia pendet, non esse verun Deuin*.
V. — Mais ce ne serait connaître le mystère de la Ma ternité divine que très-grossièrement et très-impropre ment, si on ne voyait dans cette Maternité sainte qu'un( dignité oisive et qu'une fonction d'accident ; et si on n( l'honorait que pour \e fait seul d'avoir porté, d'avoi; donné une fois au monde le Fruit de vie.
Alors même on devrait l'honorer, comme on honon le bois insensible de la croix. Mais combien serait autn l'honneur rendu à cette croix, si elle avait eu le sentiment et le partage des douleurs et des vertus dont elle ï été le théâtre, et du mystère de grâce dont elle a éU l'instrument.
Telle a été, telle est la très-sainte Vierge.
' iBaïo, rhnp. vu, H.
' Conc. KpU., Labho, t. III, ii. :m5.
INTRODTJCTION. 33
Une des grandes causes de l'indifférence qu'on a pour son culte tient à ce qu'on se figure qu'elle n'est Mère de Dieu que par nécessité et par hasard ; parce qu'il fallait une mère à Jésus-Christ ; comme les mères ordinaires, comme la mère d'un grand homme, qui se trouve l'avoir conçu et enfanté tel sans le vouloir, sans le savoir, et qui n'en reçoit d'honneur qu'après coup, sans mérite personnel, sans participation antérieure ou subséquente à la grandeur de ce fils dont elle n'a que la vaine représentation : représentation qu'on refuse encore à Marie, par un impie abus de la conduite de Jésus-Christ à son égard, qui ne la lui refusait que parce qu'il se la refusaità lui-môme, que pour l'en rendre \)his digne quand l'heure serait venue, que pour lui donner mieux que la représentation de la grandeur, pour lui donner la grandeur même en mérite et en exercice.
Écoutons parler la doctrine :
« Je pose pour premier principe, dit Bossuet, que « Dieu ayant résolu dans l'éternité de nous donner « Jésus-Christ par l'entremise de Marie, il ne se con- « tente pas de se servir d'elle comme d'un simple ins- « trument pour ce glorieux ministère : il ne veut pas « qu'elle soit un simple canal d'une telle grâce, mais un (i instrument volontaire, qui contribue à ce grand oua vrage, non-seulement par ces excellentes dispositions, « mais encore par un mouvement de sa volonté *. »
Hossuet ajoute, ce qui n'est pas moins important et ce qui complète la connaissance de lafonction de la trèssainte Vierge :
(( Dieu ayant une fois voulu que la volonté de la (( sainte Vierge coopérât efficacement à donner Jésus-
remier Sermon pour lo jour de la Nativité de la saintp 'ge. Troisit^mo point.
« Christ aux hommes, ce premier décret ne se change « plus, et toujours nous recevons Jésus-Christ par l'en* « tremise de sa cliarité *. »
Nous devons réserver pour le corps de cet ouvrage le développement de cette grande et belle vérité, qui nous fait voir Marie comme un instrument actif et continu de la grâce de Jésus-Christ, comme un canal animé de cette grâce, comme une mère, dont les entrailles toujours ouvertes n'ont pas seulement une fois enfanté Jésus-Christ, mais l'enfantent continuellement, et l'enfanteront jusqu'à la fin du monde dans ses membres, qui sont les Chrétiens; comme notre Mère par conséquent, dans le sens le plus vif du mot, la Mère des vivants, la nouvelle Eve.
Marie n'est donc pas seulement un signe ; elle est comme un sacrement. Le Verbe éternel, et Dieu dans le Verbe, continue à se donner au monde comme il s'est donné à lui mie première fois, par Marie.
Cette pro[)osition paraîtra scantlaleuse aux esprits d'éite, en ce qu'elle les assujettit à devoir la pure et vivante notion de Dieu qui les éclaire non-seulement à Jésus- Christ, mais à l'humble Marie. Ils se moqueront de noire simplicité. Mais le fait répond pour nous à leur délicatesse; et quel fait!
Peuvent-ils nier que le soleil de la vérité divine, de la pure connaissance de Dieu, no se soit levé il y a di.\-!iuit siècles (hms les hauteurs de l'Orient, du sein de quatre mille ans de ténèbres, et n'ait cessé jusqu'il nos jours d'illumincM' jus(|u'aux plus liumbles esprits?
Peuvent-ils nier (jue, (jucl (jue soit repanouissomeiit de ses rayons, et que si tous, croyants et incroyants,
' QuutriAnie sormuti |ioiii' l;i (V'U' i\r rAimnncidlidii. l'rcuiicri
IMRODtCTIOX. 35
humbles el superbes, fidèles et blasphémateurs, marchent à sa lumière, néanmoins le foyer n'en soit le Christianisme, et que le disque de l'astre ne soit Jésus-Christ; et que si Jésus-Christ, que si lo Christianisme venait à disparaître, le monde ne fût replongé dans riiorreur dos plus eft'royables ténèbres?
Peuvent-il nier que la notion du Verbe fait chair qui est Jésus-Christ, porte et roule en quelque sorte sur le dogme de la Maternité divine de Marie, et que le culte de la très-sainte Vierge ne soit comme la matrice des vrais cil rétiens?
où sont les vrais serviteurs de Dieu, si ce n'est parmi les chrétiens, et où sont les vrais chrétiens, si ce n'est parmi les serviteurs de Marie?
j ' Cela a été vrai de tout temps, mais cela est plus vrai aujourd'hui que jamais. Autrefois, en etïet, la loi, la , dévotion générale de la société entretenait lo Chiistia- I nisme dans toutes ses parties, et le culte de la sainte Vierge y prenait lu i)url (pi'il doit avoir dans l'écononjie delà religion. L'impiété générale qui vint ensuite, attaquant à la fois tous nos mystères, maintint par l'universalité de son JUasphème la relation qui les unissait, et le culte de la sainte Vierge, dans ce règne do l'impiété j générale, comme précédeuuuent dans celui de la foi, n'eut pas un destin particulier, et par conséquent une importance plus si)éciale. Plus subtil, plus perfide et plus dangereux (juc l'impiété déchaînée du dernier siècle, le rationalisme est veiui se glisser entre nos divers mystères. 11 les a désunis, altérés, décomposés, I en se les appropriant. La notion de Dieu, celle de la I Trinité, celle de Jésus-Christ môme, sont devenues, ! sous son action, philosophiques, panthéistes, anti-chré* tiennes, anti-sociales. Une seule notion, un seul dogme n'a pas été encore entrepris. Son humilité l'a soiistrail
aux dangereux homieurs des philosophes. Leur dédain l'a sauvé de leur respect. C'est le dogme de la Maternité Divine. On se fait dans le monde des intelligences mille systèmes, mille religions différentes de Dieu et de Jésus- Christ. Embrassé ou rejeté, on n'y connaît qu'un culte de la sainte Vierge. Marie seule est restée ce qu'elle était autrefois; et en restant ce qu'elle était, elle a maintenu ce qu'était le Christianisme. Elle a été comme l'ancre de la Religion. La Mère a sauvé le Fils. C'est à elle qu'il faut aller aujourd'hui le redemander, demander le véritable Jésus, le Dieu véritable. De là l'opportunité de préconiser aujourd'hui plus que jamais le culte de la Sainte Vierge, et la providentielle sagesse de la décision qui vient delà proclamer Immaculée; parce que c'est exalter dans son culte le culte de Jésus- Christ, le culte de Dieu, qui, aujourd'hui plus que jamais, no doivent faire graduellement qu'un seul culte.
Luther a dit qu'il n'y avait pas de fête catholique ([u'il détestât davantage que celle du corps de Jésus- Christ et de la conception do Marie; et il avait raison, à son point de vue, d'associer ainsi dans sa répulsion deux clioses qui se tiennent dans notre culte : la Mère et le Fils.
S'il n'y a pas de Mère, il n'y u pas do Fils.
Mais, ce qu'il faut ajouter aussitôt, c'est que s'il n'y a pas de Fils, il n'y a pas do Pôro.
C'est par sa lilialiou humaine, c'est par Marie par conséquent, que Jésus-Christ est notre frère, que nous ne faisons tous avoc lui cpi'un soûl corps', et(pril nous comuuniique adoplivoniont la qualilo (pii lui est naturelle de Fils de Dieu. Ce n'est que par cet esprit d'adoption, comme dit saint Paul, ipio nous sonnnes los
' Multi unuin corpus nttitiis iu Cliristu. lluiii., xii, 5.
cohéritiers de Jésus-Christ, les enfants de Dieu, et que nous recevons la grâce d'invoquer ce Dieu : Notre Père ',
L'adoration du Père en esprit et en vérité, le culte de Dieu, tient donc à celui de la Mère de Dieu. Qui n'a pas Marie pour Mère, ne saurait avoir Jésus-Christ pour Frère et Dieu pour Père.
Aussi, c'est avec un sens profondément simple et vrai que l'Église catholique enchaîne dans toutes ses prières le Pater et Y Ave, et unit le Père céleste à la Mère terrestre de Jésus-Christ, pour nous rappeler sans cesse que c'est par la Mère que nous avons des droits sur le Fils, et par le Fils que nous en avons sur le Père.
Et saint Grégoire de Naziauze n'a pas été trop loin, lorsque, cent ans avant le concile d'Éphèse, où son grand témoignage fut invoqué, il résumait tous les titres de la Mère de Dieu à notre culte par ce mot qu'on devrait inscrire sur tous les autels qui lui sont consacrés : Si quis sanctam Dei (jenitricem non confitetur, a Deitate remotus est. « Celui qui ne professe pas Marie « mère de Dieu, est éloigné de la Divinité *. »
Jésus-Christ est une tleur dont le parfum est Dieu et dont la tige est Marie. C'est sous cette gracieuse image que le prophétisait Isaie. C'est vainement qu'on voudrait avoir le parfum sans la Heur, et vainement aussi qu'on voudrait avoir la fleur sans la tige; car cette tige n'a pas seulement une fois porté la fleur, elle la[)orte toujours; elle la fait toujours tleurir dans les âmes. Qui que vous soyez donc, dit saint Bonavenlure, qui aspirez à la grâce de l'Esprit-Saint, cherchez la tleur sur la tige : c'est par la tige, en etîet, que nous parvenons à la fleur, et par la fleur à l'esprit de la Divinité dont elle a embaumé la
' Rom., vin, 15.
' Gregorii Naziaazeui epist. i, ad Cledonium.
â8 INTRODUCTION.
terre. Quicumque Spiintus sancti gratiam adipisci desiderat, florem in virga quœrat : per virgam enim ad florem, per florem ad spiritumpervenùnus^.
La disposition des hommes, dans ce mouvement général qui ramène aujourd'hui le monde à la foi, est de chercher à lui disputer pied à pied le terrain qu'elle reprend sur eiLx; de chercher à se passer de Dieu en se disant philosophes, à se passer de Jésus-Christ en se disant religieux, et à se passer de Marie en se disant chrétiens.
Mais vaine confiance, qui n'aboutit qu'à faire de mauvais philosophes, de faux déistes et de pauvres chrétiens ! « A qui la vérité a-t-elle été découverte sans Dieu? « s'écrie TertuUien; à qui Dieu a-t-il été connu sans le « Christ? A qui le Christ a-t-il été pleinement révélé « sans le Saint-Esprit', » sans Marie, qui est son sanctuaire et la plus haute expression de sa fécondité ?
La très-sainto Vierge remplit ainsi dans l'économie du Cliristianisme une fonction active et incessante de maternité, en enfantant les liommes à la vie de Dieu, après avoir enfanté Dieuàhnie des hommes. Ministère merveilleux et incomparable, dont nous nous sommes proi)osé de tenter la contemplation, et de montrer les sublimes et touchantes Imrmonies.
Mais ce (|u'il faut ajouter, à la suprême gloire de la très-sainte Vierge, c'est (lue sa grandeur essentielle, que i'apjK^Uorai la grandeur de sesgranileurs, est d'avoir été r('n(kic digne de cette niuternite sublime ; de ne pas avoir été prise par nécessité et au hasiini parmi les feunnes pour rempHr ce ministère, mais d'avoir été clioisie ot bénie de toute éternité entre toutes les croa-
' In Spec, cliii|i. VI.
' Tcrtull., (le Anim., cap. i.
tiires dans ce prodigieux dessein : plus que cela, d'avoir été faite exprès, créée pour cette fin, remplie, embellie de toutes les vertus et de toutes les grâces qui convenaient à cette incomparable destinée, et d'en avoir multiplié infiniment le nombre en y correspondant par tous les actes, par tous les soupirs de sa volonté. Grandeur telle, que personne, ni les hommes, ni les Anges, ni Marie elle-même, personne que Dieu seul, ne peut eu mesurer la sublimité.
C'est une création à part, c'est un monde spirituel.
Ce que l'homme est dans l'ordre de la Nature, ce que Jésus-Christ est dans l'ordre de la Gloire, Marie l'est dans l'ordre de la Grâce : elle en est la merveille et la Reine ; la Reine des Anges et des Saints. C'est un Ciel, connue l'ap^JcUe saint Jean Chrysostome : Quœ igitur Virgo Mater Cœlum.
C'est ce monde, c'est ce ciel que je voudrais eutr'ouvrir aux regards.
Le lecteur qui n'a jamais médité sur ce Mystère, et qui ne le considère que d'un œil voilé par les choses du temps, ne comprendra pas la vérité de ce transport. Il lui paraîtra que ces paroles ne portent que sur le creux et ne retentissent que dans le vide; qu'elles ne sont qu'une banale redondance, qu'une fade exagération traditionnelle. Il se demandera, à la vue de la simplicité de Marie, de son humilité, de son obscurité, dont les Évangélistes, les Apôtres, et son divin Fils lui-même semblent avoir été complices tant qu'elle a été sur la terre, ce qu'il y a donc de si merveilleux dans la destinée de cette Femme ; et il ne nous suivra qu'avec froideur et défiance, si ce n'est avec pitié.
Quand le premier homme vit le premier soleil baisser à riiorizon, l'éclat du jour pâlir, les magnifiques aspects de la création s'effacer, et, le bruit s'éteignant partout
avec la lumière, le silence et la nuit occuper l'univers, quel ne dut pas être le désespoir de son âme ignorante! Quelle n'eût pas été sa défiance, si une voix se faisant entendre lui eût dit : Prépare-toi à l'admiration; car c'est sur ce fond d'obscurité qui te glace, que va se détacher un spectacle dont la magnificence le disputera à celui du jour 1 Et quel ne dut pas être en effet son ravissement, lorsque son œil découragé vit poindre au firmament voilé du ciel une étoile, puis plusieurs, puis des astres partout s'allumer, le ciel se remplir de rayonnements, et le sombre azur de sa voûte tout scintillant de lumières ! Quel ne dut pas être surtout son transport, lorsqu'il vit blanchir à l'horizon, se lever et s'avancer, comme une reine au milieu de sa cour, la Lune, au virginal éclat; et, à son apparition, sous sa mystérieuse et puissante influence, l'air s'émouvoir, le ciel s'épurer, les mers se soulever, et la terre se transfigurer sous un voile argenté de lumière !
Tel serait certainement le transport que nous ferions partager à nos lecteurs s'il nous était donné de pouvoir leur montrer « Celle qui s'avance comme l'aube du jour, « belle comme la Lune, pure comme le Soleil, redou- « table comme une armée rangée en bataille '. »
Nous voudrions du moins le tenter. Entreprise immense, puisqu'elle n'embrasse rien moins que la Religion tout entière.
Dans nos premières Études^ nous avons essayé do montrer le Ciiristianisrne àlasplondourdc Jésus-Christ; nous voudrions, dans celles-ci, le faire revoir à ludouco clarté de Mario.
' « Qua; 08l ista qurr proprolilur quasi .lurora consiirpens, pulchra ut lunu, eiccta ut sol, terril ilis ut castroruin acica ordinata? » Cantic. rtnt., cap. VI, 0.
Parmi toutes les difficultés que présente cette entreprise, celle d'en diviser le plan n'est pas la moins grande, tant tout se croise et se tient dans un sujet comme la Religion, dont le propre est de tout relier, et tant l'office de la très-sainte Vierge est d'être le nœud en qui cette Religion s'opère.
Voici cependant une distribution de notre sujet que nous avons adoptée, et qui nous paraît réunir l'avantage de la division à celui de l'unité.
1°. — Marie vue dans le Plan divin^ ou fonction de Marie dans l'économie du Christianisme. Comment elle y concourt à la gloire de Dieu et au salut des hommes. Justification de cette première parole de son cantique : Magnificat anima mea Dominum.
IP. — Marie d'après l'Évangile, ou développement historique de sa vie ; harmonie et unité de ses mystères, conformément à cette seconde parole du même cantique : Fecit mihi magna quipotens est.
111°. — Marie vivant dans l'Église; développement de son culte, manifestation de sa puissance dans le monde, et son influence sur les individus, la famille, la société, etc., en accomplissement de cette troisième parole : Beatam me dicent omnes generationes ' .
La gloire de la Sainte Vierge, telle que nous la concevons et que nous voudrions la présenter, est de ne pouvoir être isolée, de venir incessamment se rattacher à celle de Jésus-Christ et à celle de Dieu : tellement qu'on ne peut la toucher sans faire résonner, pour ainsi parler, la Grandeur de Jésus-Christ et la Majesté de Dieu lui-
' Voir le plan détaillé de l'ouvraje à la suite de cette Introduction.
même, et qiie le plus bel hymne qu'on puisse chanter à Jésus-Christ et à la Divinité, c'est Mario, c'est par Marie.
Nous avons, dans cette introduction, monté en quelque sorte et ajusté les cordes do ce céleste instrument : maintenant, il faudrait une main digne d'en tirer des accords.
Mais à ce moment la confiance nous abandonne. Notre indignité et notre impuissance se font sentir à notre cœur. Et comment n'éprouverions-nous pas ce sentiment, lorsque nous voyons nos innombrables devanciers dans cette entreprise, la plupart si saints et si illustres, trembler tous en présence d'une difficulté de grandeur et de pureté que nul n'a pu atteindre, et qui s'accroît pour nous encore de la froideur des temps où nous parlons.
L'âme profondément pénétrée de cette auguste difficulté de notre sujet, mais attiré parle charme qu'il nous inspire, nous plaçons notre filial dessein sous le regard de Dieu, et nous osons lui adresser cette belle prière de saint Augustin, déjà si lumible en elle-nicine, pins humble encore dans notre bouche de toute la distance qui sépare notre infériorité de ce beau génie :
« C'est pour moi un sujet de Yénération profonde, et « qui émeut mes entrailles d'un saint respect, que d'avoir « h parler, ô Dieu! de la Mère de votre Fils, qui seule a « mérité do recevoir en elle le Dieu qu'elle devait once fanlor homme, de devenir lo trône de Dieu et le palais « du Roi étoniel, selon que vous nous l'avez enseigné « partons vos saints patriarches, prophètes et apôtres, « en tant de figures et de discours sur lesquels notre foi « et notre certitude s'appuient : parce (pie jamais vous « n'avez trompé, et que vous n'auriez pas commencé à
« nous tromper et à nous laisser tromper, en nous monte trant, incarné dans le sein do la Vierge, ce Fils coéter- (( nel et consubstantiel à vous, qui avec vous a créé tous « les êtres corporels qui sont dans la nature, qui en est « l'auteur, le gouverneur et le Dieu. D'elle il a pris notre (i nature, comme de vous son origine, votre Saint-Es- « prit ayant sanctifié, purifié et consacré en elle un sein « humain pour la conception de votre Fils, merveilleux (( effet de grâce et de dignité que le cœur ne saurait « concevoir et que la langue tenterait en vain d'expri- « mer. Telle en effet a été cette conception, tel a été « cet enfantement qu'il convenait à un Dieu, à un Dieu « qui venait racheter ceux qu'il avait voulu créer ; créer « par sa puissance, racheter par son humilité : humi- « lité dont il a pris la nature sainte d'un corps sanctifié, « la nature immaculée d'un sein immaculé; grâce inef- « fable de sanctification qu'en vue de sa conception il « lui avait accordée, et que sa conception ni sa naissance « ne lui ont ôtée. Par lui je vous supplie. Seigneur, puis-- « que c'est par lui que vous accordez tout bien, je vous « supplie, dis-je, de m'accorder que, sans offenser une « telle sainteté, je parvienne à en parler; et que ne « le pouvant entièrement, ce qui est impossible à toute « langue humaine, en partie du moins j'en expose le « sujet comme il est. Qu'il raisonne donc comme de u lui-môme : que sa profonde richesse retentisse ri- « chôment, son éminente sainteté saintement, et son « inestimable valeur fidèlement dans cet ouvrage. Et « comme cela excède la raison humaine, que votre Esprit (( soit avec moi et qu'il m'initie à toute la vérité qu'il « ftmt dire. Enfin, comme j'ai à répondre à une attente (t de profondeur et de subUmité que je ne pourrais « atteindre, je supplie mon lecteur pieux, qu'il veuille « bien, lui aussi, prier pour moi. Que si, sur quelques
« points, je lui parais au uiveau de mon sujet, que sa « reconnaissance en rapporte le don à Dieu; que si, « trop souvent, je suis au-dessous, qu'il compatisse à « mon insuffisance, parce que, si grande qu'elle soit, u elle ne saurait accuser ma bonne volonté '. »
• Homilia IV, de Assumptione Virginis. — 13.