NOËL
est né soit enfant et Dieu. C'est justement que les Cieux ont parlé, que les Anges ont chanté, que les Bergers se sont réjouis, que les Mages se sont déplacés, que les Rois ont été troublés, que les enfants innocents ont été couronnés d'un glorieux martyre. Allaite, ô Mère, notre aliment, allaite le Pain venu du ciel et posé dans une crèche comme la nourriture de pieux animaux. Là, en effet, le bœuf a reconnu celui à qui il est, et lâne la crèche de son maître; savoir la circoncision et le prépuce; parce que notre Saureur et Seigneur, reçu par Siméon dans le temple, a daigné y accomplir la plénitude de la Loi.
Fête de l'Epiphanie. — Ce nom dÉpiphanie ne rappelle généralement que la manifestation de Jésus au\ Mages. ^lais sous ce nom, qui veut dire nianifestation^ et dans le temps assez notable qui lui est consacré , l'Église comprend toutes les manifestations, toutes les épiplianies de Jésus-Christ qui ont précédé sa vie publique : Tadoration des Mages, — la fuite en Egypte, — l'éclat à l'âge de douze ans dans le Temple, — le baptême du Jourdain, — le premier miracle à Cana.
Il suflit de se rappeler lEvangile pour deviner la glorieuse part de Marie dans la commémoration de ces mystères. C'est la part que le Fils de Dieu lui-même a
2d4 IIVRE II, CHAPITRE IV.
voulu faire à ce sein virginal , en le prédestinant à être non-seulement le tabernacle de son incarnation , le lit et l'abreuvoir de son enfance, mais encore le trône de ses manifestations, l'asile de sa proscription , le joug de sa longue et obscure obéissance.
C'est ce que célèbre l'Église dans le temps de l'Épipbanie.
Elle le fait d'abord par les Évangiles qu'elle a placés dans les différentes Messes de ce temps. Ainsi, la veille de rÉpiphanie, c'est l'Évangile où, sur les avertissements du Ciel, Joseph prend ÏEïifant et la Mère, se réfugie en Egypte; puis, le temps de la persécution passé, prend de nouveau X Enfant et la Mère et vient habiter Nazareth; — le jour de l'Epiphanie, c'est l'Évangile de la venue et de l'entrée des Mages à Bethléem, où ils trouvèrent XEnfant avec Marie sa Mère, et se prosternant ils l'adorèrent : ce que fait l'Église à ce passage de l'Évangile, professant par cette adoration la permanence de ce mystère dans tous les temps ; — le dimanche dans l'octave de l'Epiphanie, c'est l'Évangile de Jésus parmi les docteurs, où sa Mère lui dit : Mon Fils, pourquoi en avoir agi ainsi avec nous ? où, après la grande réponse du Fils de Dieu, le Fils de Marie revient soumis à elle et à Joseph dans la demeure de Nazareth, et où il est dit que sa Mère conservait tous ces mystères dans son cœur ; — le dimanche de l'octave de TÉpiphanie, c'est l'Évangile où Jean, sanctifié dès le sein maternel, à la voix de Marie, reconnaît et montre l'Agneau de Dieu dont elle est la Brebis, puis le baptisant dans les eaux du Jourdain, voit le Saint-Esprit qui était descendu en Marie pour le concevoir descendre sur Lui pour le manifester, et entend la voix du Père céleste revendiquer ce Fils
doul elle est la Mère ; — enfin le second dimanche après rÉpiphanie, c'est l'Évangile des noces de Cana, où Marie manifeste la divine puissance de Jésus avant l'heure qu'il s'était proposée, en obtenant de Lui le premier de tons ses miracles . celui par lecpiel ses Disciples crurent en Lui.
Rien que la publication liturgique de ces divers Évangiles dans ce temps, glorifie au plus haut point Marie, en montrant, en perpétuant sa communauté avec Jésus dans ces grands et touchants Mystères.
Le reste des divins Offices corrobore cette intention liturgique en célébrant sous forme dantiennes, de répons et de leçons, ce ministère de Marie manifestant Jésus aux anges et aux hommes, soit dans sa divinité, soit dans son humanité, soit dans l'union de l'une et de l'autre. Ce n'est pas assez que la sublime alliance de Dieu avec la nature humaine ait été accomplie une fois en Marie et par sa sainte coopération, il faut que la divulgation et l'extension de cette miséricordieuse alliance à tous les peuples, à tous les hommes, ait encore lieu par Marie. Après avoir enfanté le germe, elle enfante par lui la moisson; elle le sème en quelque sorte dans l'humanité : dans Jean-Baptiste en sa Visitation, dans les Bergers et les Mages à la Crèche, dans Siméon et Anne à la Présentation, dans les Disciples et les peuples de la Judée à Cana, dans les Apôtres et le monde entier au Cah-aire et au Cénacle , et en chacun de nous du haut du ciel.
Ce gi'and ministère de Marie, manifestant, produisant son Fils dans le monde, est surtout exposé à notre culte dans les Leçons tirées du Pape saint Léon, qui sont aux Matines du dimanche dans l'octave de l'Epiphanie.
Ce qui sauve les impies, et des pécheurs fait des Saints, dit ce grand Pape, c'est la croyance que, dans le seul et même Seigneur Jésus, et la vraie divinité et la vraie humanité se rencontrent; et cette croyance trouve son grand et providentiel témoignage dans la solennelle commémoration des adorations que notre Sauveur reçut dans son enfance.
Puis, sur cette réponse de Jésus parmi les docteurs à sa Mère qui le réclamait : Ne saviez-vons pas quil faut que je sois aux choses qui regardent mon Père? la Leçon de notre office continue :
Deux générations sont dans le Christ : une paternelle, l'autre maternelle. La paternelle, divine; la maternelle, descendue à la
portée de notre effort et de nos mœurs Ailleurs (aux noces de
Gana), sa Mère le poussera à son divin ministère; ici elle le reprend et en exige ce qui est de son humanité. Mais comme ici il n'a que douze ans, et que là il aura des disciples, vous verrez la Mère, instruite à l'école du Fils, ne pas exiger dans l'âge d'homme la soumission de ce Fils dont elle admire le prodige en l'âge d'enfant.
Ainsi la Liturgie, après nous avoir montré Marie concevant, enfantant, allaitant Jésus, nous la fait vénérer en union avec Lui dans l'adoration des Mages, dans la persécution d'Hérode, dans la soumission qu'elle exige et qu elle obtient de ce divin Fils à ràgc de douze ans, malgré l'éclat de sa sagesse dans le Temple, et dans la carrière de prodiges où elle le fait entrer aux noces de «Cana, malgré Tobscuriléde sa vie ouvrière à Nazareth. Tout ce que nous avons admiré dans la Vierge Marie d'après rEvangile est ainsi consacré, chanté dans la célébration liturgique de ces mystères de notre foi.
Telle est la liturgie du temps de Noël. Elle comprend
FETES. — NOF.L, 297
en outre la fête de la Présentation ; mais comme cette fête rentre dans celle de la Pttn/ication de la Sainte Vierge, nous la réservons pour l'étude des fêtes de celle-ci el nous continuons par la Septlvgésime.
Avant de quitter toutefois le temps de Noél, nous devons un mot de réponse à une susceptibilité qu'a rencontrée, que peut rencontrer encore le style liturgique de l'Église, dans les louanges qu'elle adresse à la Très- Sainte Vierge au sujet des mystères de sa conception et de son enfantement.
Toute la grandeur, toute la gloire de Marie porte sur un prodige unique accompli dans son sein, par suite de l'incomparable sainteté de son âme et de lopération de l'Esprit créateur qui, attiré par celte sainteté, a fécondé sa chair. Ce prodige, sur lequel roule tout le Cliristianisme, est le prodige d'une conception divine et d'un enfantement virginal. Marie est Vierge, est intacte^ soit avant, soit pendant, soit après l'enfantement : elle est Vierge-Mère et Mère-Vierge. De là, dans les louanges qu'on lui adresse, l'emploi inévitable et multiplié d'images, d'allusions et d'expressions qui, partout ailleurs, seraient aussi inconvenantes qu'elles sont chastes et saintes en un tel sujet.
Des esprits se sont cependant rencontrés au dernier siècle, assez rigoristes ou assez corrompus, ce qui se touche souvent, pour se scandaliser de ce langage, et pour y trouver un prétexte d'effacer, dans le nouveau Parisien^ les plus belles et les plus antiques louanges que le monde chrétien décerne à Marie. Cette susceptibilité, qui accuse au plus haut degré l'aberration de la secte et l'immoralité du temps, a trouvé de nos jours une réponse digne d'elle.
298 LIVRE II, CHAPITRE lY.
Un livre, vomi par une haine satanique contre Jésus- Christ, et doni Taveugle impiété prouve à chaque mot ce qu elle attaque, la dernière production de Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans lÉglise, renferme quelques pages lucides d'une admirable supériorité de goût.
A propos, précisément, du langage catholique relatif au mystère de la concupiscence, ayant son siège dans l'acte générateur et ayant dû trouver son antidote dans une conception immaculée et dans un enfantement virginal, Proudhon cite une page dun sermon de Bossuet sur la fête de la Conception de la Sainte Vierge, où le grand Évèque ne fait que parler le langage de l'Église. Proudhon n'en partage pas, bien entendu, la doctrine ; mais son appréciation, quant au style, n'en est que plus dégagée et que plus concluante lorsqu'il ajoute :
« Quelle âme de boue pourrait se scandaliser d'un « pareil langage? Bossuet est aussi chaste que sublime « lorsqu'il parle de l'amour et de tout ce qui lui appar- (c tient : Milton seul peut lui être comparé. N'est-ce pas « une belle et noble chose d'avoir su, par la force du a mysticisme, faire oublier le sens matériel des mots, c( pour ne faire penser qu'au sentiment? Nos roman- « ciers font juste le contraire : sous des paroles hon- « nêtes, leur talent et leur but est de faire penser aux a choses qui le sont le moins. Cherchez dans toutes les (( li liera tures du monde quelque chose qui approche de « cet autre passage. »
Proudhon cite un autre passage du même sermon, où Bossuet conclut comme Pie IXet toute l Église viennent de conclure^ dit Proudhon ; c'est-à-dire où il professe la Conception Immaculée de Marie sur le fondement de ce
qui s'est passé de divin et de virginal dans la conception et l'enfantement de Jésus :
« Pour moi, dit ensuite Proudhon, je me prosterne a devant ce st\le, j'adore cette pureté incomparable. Ce « contraste de l'enfance innocente et sainte reposant « sur un trône maculé ; cette suite de prérogatives vir- « ginales dont se compose la vie de la femme modèle, « et (pii ne saurait prendre son commencement dans la « souillure des conceptions Aiilgaires; ces images de a temple, de tabernacle, de lit nuptial, de maternité, « tout cela me ravit...' »
Eh bien ! tout cela est du style liturgique, de ce style catholique auquel s'élève Bossuet, auquel s'élève Corneille, quand, dans une chaste hardiesse, il chante avec l'Édise :
Ce grand Roi, que de la nature Servent l'un et l'autre flambeau, D'an flanc qne de la grâce un doux torrent épure DcTient l'enflure sainte et le sacré fardeau.
Le goût seul, eu faisant abstraction du sens moral et du sens chrétien, indique cela. Mais le goût s'était desséché au souffle aride du jansénisme, autant qu'il s'était corrompu au souffle empesté du matérialisme , et ce n'était pas au siècle des Quesnel et des Boucher à comprendre les inspirations des siècles d'Adam-de-Sainl- Yictor et de Raphaël.
J'ajouterai une seule réflexion importante.
300 LIVRE II, CUAPIÏKE lY.
Les images et les expressions qu'on éviterait en tout autre sujet ne deviennent d'une pureté incomparable, en ce qui touche la Très-Sainte Vierge et les mystères dont elle a été Tangélique tabernacle, que par un effet de ces divins mystères eux-mêmes. Cette pureté sentie dans le langage est ainsi un témoignage, même chez les plus incrédules, de ce qui réside au fond du dogme. Ce qui a lieu dans Timagination et dans le goût n'est qu'un rayonnement de ce qui s'opère dans l'esprit et dans le cœur : et le beau, encore ici, n'est que la splendeur du vrai, du saint.
SEPTUAGÉSIME.
Nous avons montré la part de la Sainte Vierge dans les fêtes de Notre-Seigneur pour les temps de l'Aventet de Noël , et nous avons vu combien elle est importante. Elle ne l'est pas moins pour les autres temps de l'Année liturgique, seulement elle y est plus mêlée, et nous aurons moins de richesses apparentes à exploiter dans ce qui va suivre. On ne saurait y voir une diminution de cette communauté liturgique 4e Marie avec Jésus-Christ; car tous les mystères de la Vie pénitente , de la Passion , de la Résurrection , de l'Ascension, de la Présence sacramentelle de Notre-Seigneur n'étant que l'accomplissement des fins de l'Incarnation, la part que Marie a dans l'Incarnation, elle l'a dans tous les autres mystères qui s'y rapportent. Enlevez à Jésus-Christ l'état de Fils de Marie, faites abstraction de son incarnation, et vous enlevez et vous perdez tout le sens , tout le fruit de sa vie, de sa mort, de son règne et de sa présence. C'est en tant que Fils de V Homme ^ né de Marie , que le Fils de
FÊTES. — SEPTUAGÉSIME. 301
Dieu opère tous ces mystères de notre salut. Il faut donc y voir Marie , comme nous l'avons Mie une fois , dans le même rapport de vie avec son divin Fils. Mais rÉglise ne nous laissera pas tout le soin de tirer cette conséquence : elle sera jalouse de la faire ressortir par des termes de rappel qui, en se référant à tout ce qu'elle a préconisé en Marie dans ce qui a précédé , le lui at- ^ tribue encore dans ce qui en découle.
C'est ce que nous allons voir.
Dans ce temps de la Septuagésime, qui suit celui de Noël et qui précède celui du Carême , auquel il est une préparation , l'Église reprend , dans les Leçons de son Office, l'histoire de notre espèce déchue : non plus, comme dans l'Avent , pour nous réjouir par la promesse du Libérateur, mais, ce Libérateur venu, pour nous porter à partager son triomphe, en nous associant à sa passion et à sa mort.
Or, là, en tète de cette lamentable histoire de noire déchéance, parmi la catastrophe primitive qui nous y a plongés, Marie apparaît de nouveau dans notre Liturgie. Celle-ci s'ouvre, en effet, par l'antique prophétie: « Alors Dieu dit au serpent : Je mettrai des inimitiés « entre toi et la femme, entre ta semence et sa semence; « elle te brisera la tète et tu te replieras contre son ta- « Ion. » C'est par le rappel de cette prophétique domination de Marie sur le serpent, que l'Église, dans la liturgie de ce temps de pénitence, inaugure la lutte à laquelle elle nous convie sur les pas de notre Dieu.
La Très-Sainte Vierge n'est donc pas étrangère à ces nouveaux mystères , ou n'y a pas seulement une part indirecte. Elle n'a pas épuisé sa tâche en mettant au monde le Vainqueur , en le nourrissant , en l'élevant , en
le manifestant pour la victoire. Elle doit le suivre dans le combat. Elle doit recevoir et porter les mêmes coups; car les Inimitiés , toutes les inimitiés qui sont annoncées entre le serpent et la semence de la femme , le sont aussi entre le serpent et la femme même : Inter te et mulierem. C'est pourquoi la femme, Marie , prendra part éternellement aux combats de Jésus-Christ, à ses victoires et à notre délivrance.
Aussi , dans toutes les Messes de ce temps et de celui du Carême , qui en est la suite, l'Église place deux Collectes : la première où elle demande à Dieu la délivrance des maux que nous ont attirés nos péchés, par Jésus-Christ Notre-Seigneur ; la seconde , où elle demande la même délivrance par l'intercession de Marie et des Saints, de la Femme et de sa semence.
L'intention liturgique de l'Église , en ce qui touche la Très-Sainte Yicrge, se fait suffisamment jour ici ; elle plane sur tout le temps de pénitence qui s'ouvre par la Septuagésime , et qui se clôt par la Passion et par la mort du Rédempteur. Cependant, si on veut voir cetle intention plus explicite et plus accentuée , on la trouvera dans ce beau chœur que la Liturgie grecque fait entendre pendant ce temps , et dont nous détacherons ici quelques stances :
Réveille-toi, mon âme infortunée, pleure aujourd'hui sur tes actions; viens repasser le souvenir de ce malheur qui fit paraître ta nudité dans Éden,au jour où tu te vis privée des délices et des joies éternelles de ce séjour.
Créateur de toutes choses, dans la munificence de votre bonté vous aviez planté un jardin délicieux dans Éden, et vous m'aviez commandé de jouir de ses fruits si beaux, si agréables, et qui ne devaient pas se flétrir.
FÊTES. — SEPTUAGÉSIME. 303
' mon âme infortunée! tu avais reçu de Dieu la faculté de jouir ^ voluptés d'Éden, à la condition de ne pas manger le fruit
'fendu de la science; pourquoi as-tu violé la loi de Dieu? Vierge, Mère de Dieu, Fille d'Adam par le sang, mais devenue re du Christ-Dieu parla grâce, rappelez-moi dans Eden d'où
i ai été eipulsé.)
Le Serpent trompeur, envieux de ma gloire, a murmuré la fourberie aux oreilles d'Eve; j'ai été trompé à mon tour; hélas! me voilà exilé du séjour de vie.
J'ai étendu une main téméraire et goûté le firuit de la science, que Dieu m'avait défendu même de toucher, et tout aussitôt en proie à la plus cruelle angoisse, j'ai perdu la gloire divine.
0 mon âme infortunée I comment n'as-tu pas pressenti la tromperie? comment n'as-tu pas deviné la fraude et la jalousie de l'ennemi? Mais non, ton esprit s'est obscurci, et tu as oublié le commandement de ton Auteur.
(0 mon espoir! 6 ma protection! Vierge auguste! vous qui seule avez pu voiler la nudité d'Adam tombé, par votre merveilleux enfantement ; Vous, ô très-pure ! enveloppez-moi d'un vêtemeut d'incorruptibilité.)
Moi misérable, je fus par vous, Seigneur, comblé d'honneur dans Eden. Hélas ! comment me laissai-je induire en erreur? Victime de la jalousie de Satan, j'ai mérité d'être chassé de devant votre face.
Chœur des Anges, arbres du Paradis qui en faites la gloire, ombrages plantés par la main de Dieu, pleurez sur moi qu'une indigne tromperie a séparé de vous et a chassé loin de Dieu.
Plaines verdoyantes, ombrages plantés par la main de Dieu, vous qui êtes les délices de ce jardin, que vos feuilles versent des larmes sur moi qui suis nu et privé de la gloire de Dieu.
(Sainte et puissante Princesse, qui avez ouvert à tous les fidèles les portes du Paradis que nous ferma la désobéissance d'Adam, abaissez devant moi les barrières de la Miséricorde. )
Adam s'assit, et, tourné vers le jardin de délices, il se livra à ses pleurs, et, mettant la main sur ses yeux, il disait : 0 Miséricordieux, ayez pillé de moi qui suis tombé!
Adam regarda l'Ange qui le chassait et qui fermait les portes du divin jardin, et se mit à pousser des sanglots avec violence. 11 disait : 0 Miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé 1
Plains, ô Paradis, plains le sort de celui qui fut ton maître, et qui maintenant est réduit à la misère. Que le bruit de tes feuillages supplie le Créateur de ne pas te fermer pour jamais. 0 Miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé!
(Mère de Dieu, exempte de toute tache, nous fidèles, nous célébrons le trône mystique de votre gloire; daignez, ô toute pure ! me préparer pour les joies du Paradis, moi qui ai eu part à la chute.)
Roi des siècles. Seigneur do toutes choses, qui par votre volonté m'avez créé, l'envie du pcrlide serpent me perdit et provoqua contre moi votre colère, ô Sauveur, ne me dédaignez pas, ô Dieu, mais rappelez-moi.
Hélas! au lieu de la gloire qui me couvrait je n'ai plus qu'un vêlement d'ignominie. Je pleure, ô Sauveur, sur mon désastre, et je crie vers vous avec loi : Dieu bon, ne me dédaignez pas, mais rappelez-moi!
J'étais le maître des serpents cl des autres animaux. Comment, ô Adam, t'es-tu livré à un entretien familier avec le serpent si funeste aux âmes? Pourquoi as-tu pris ton enuemi pour un conseiller plein d'intérêt pour toi? Oh! quelle erreur a été la tienne, mon âme infortunée !
(Nous vous chantons, ô Marie, pleine de la grâce de Dieu, splendide tabernacle de la divine Incarnation. Éclairez-moi qui suis en proie aux ténèbres honteuses de mes passions, vous qui êtes la source de miséricorde, l'espérance de tous ceux que l'espérance a abandonnés.)
Puis le chœur va se prolongeant encore en récils, en lamentations et en invocations de la miséricorde du
FÊTES. — LE CAREME. 303
Chris! et d«î l'intercession de sa sainte Mère, cl il termine ainsi :
Je me confie dans voire grande miséricordo, ôCbrist Sauveur! et dans le sang de votre divin côte, par lequel vous avez sar.ctifié la nature humaine et rouvert, pour ceux qui vous servent, ô Dieu plein de bonté! les portes du Paradis, jusqu'alors formées à Adam.
(Porte de la vie, Porte inaccessible et spirituelle, Vierge MCre de Dieu, franclie du jougde l'iiomme, parvos prières ouvrez moi les portes du Paradis fermées autrefois, afin que je vous rende gloire comme à celle qui, après Dieu, a été mon secours et mon refuge assuré.)
Le souffle, déjà si religieux, qui respire dans les chœurs de la tragédie antique , se retrouve dans ce heau chœur de la Liturgie grecque : c'est le même génie et pour ainsi dire la même muse, mais transfigurée dans la lumière de cette grande tragédie de la Chute et de la Réparation de tout le genre humain, dont Eschyle, dans son Prométhée enchaîné et délivré^ avait recueilli quelques rayons traditionnels ou prophétiques.
LE C.\REME.
Le Carême est à la mort du Rédempteur ce que l'Avent est à sa naissance; c'est une carrière de préparation à ce grand Mystère de notre salut; c'est le chemin qui y aboutit. II faut donc considérer le Carême dans le point de vue de la Passion.
Or, la Passion de Notre-Seigneur, c'est en même temps la Compassion de Marie : c'est le Stabat Mater. Et vovez comme la Liturgie a honoré ce nouveau minis-
tère de Marie , ou plutôt cette extension de son ministère continu de Mère des chrétiens , associée à tous les mystères de son divin Fils. La carrière de la Pénitence , qui se clôt par le grand sacrifice de l'Homme-Dieu , s'ouvre par la Septiiagésime, qui est comme l'avant-scène de la Quadragésime^ ou du Carême, dont la Passion forme le fond. A partir de la Septuagésime , les joies du temps de Noël cessent , la sainte tristesse de l'Eglise va en s'assombrissant jusqu'aux Ténèbres de la Passion. Or, qu'at-elle placé à l'entrée de ce saint deuil? Elle a fait briller dans la prophétie de Siméon ce Glaive de douleur qui transpercera la Mère du même coup dont sera percé le Fils , et tuam ipsius animam pertransivit Gladius; ce que nous verrons plus en détail dans la fête de la Purification ou Présentation , dont nous avons réservé l'étude comme fête de la Sainte Vierge. De sorte que, sur le seuil comme à Tissue de ce temps de pénitence qui va de la Septuagésime à la Passion , Marie nous apparaît associée au grand sacrifice du Rédempteur. Et comme cette sainte Mère gardait et repassait toutes ces choses dans son cœw\ on peut dire que, dès la Présentation qu'elle fit de son divin Fils au Temple , jusqu'à la suprême Présentation qu'elle en fit au Calvaire , ce ne fut qu'une Présentation continue de cette adorable Victime , qu'un déchirement prolongé de ce sein maternel de Marie qui nous enfantait à la vie par la mort du Rédempteur , qu'un Siabat. Aussi , pendant tout le temps du Carême , est-il d'usage de redire le chant du Stabat tous les vendredis aux salut s du soir.
Cette ineffable complainte est une de ces rares choses qui appartiennent à l'humanité : elle a traversé, comme un fleuve d'amertume, les âmes de vingt générations, et
FÊTES. — LE CAREME. 307
elle ne cessera d'émouvoir du même sentiment de dolente pitié toutes celles qui se succéderont. C'est que Marie au Calvaire, c'était toute l'Église, c'était Ihumanité chrétienne jusqu'à la fin des temps. Cette Mère sainte, nouvelle Eve du monde racheté, menait le deuil de la famille humaine compatissante à l'immense douleur, à la mort sacrée de son Rédempteur. Elle en por tait seule le poids, réparti depuis entre tant dames; elle le ressentait avec toute la sensibilité d'une Mère , et d'une Mère Vierge, et d'une Mère de Dieu, et elle le portait cependant sans fléchir, Stabat ; parce qu'elle le portait avec toute la générosité de Mère des hommes; parce que sa douleur, comme celle de la femme qui enfante, était une douleur active, parce qu'elle concourait à la grande Œuvre de notre Rédemption, à ce point que sa Compassion est devenue non-seulement le modèle, mais l'objet même de la compassion universelle, et que c'est par elle que nous parvenons à toute celle que nous devons avoir pour son divin Fils.
C'est ce qu'exprime admirablement notre complainte. Elle se compose de deux parties bien distinctes : la première, composée de huit tercets, où nous nous apitoyons sur cette douleur incomparable de Marie par des traits de naïve profondeur, comme ceux-ci :
Quis est homo qai non fleret Matrem Gliristi si videret la tanto supplicio?
la seconde de douze tercets, où nous lui demandons de nous faire ressentir pour son divin. Fils cette même
compassion que nous venons de nous représenter en
Eia, Mater, fons amoris !
Me sent ire viin doloris Fac lit teciim luseam.
Tels sont les deux motifs qui se partagent la romj)lainte Stabat. L'Église y professe la médiation de Mal'ie auprès de Jésus-Christ. A la crèche, c'est par Marie que le Fils de Dieu est venu à nous ; à la croix, c'est par Marie que nous allons au Fils de Dieu.
Cette Séquence est du petit nombre de celles que l'Église a conservées. On ne sait pas, et c'est là le destin des grandes choses, qui en est l'auteur, d'Innocent III, de Jacopone , de saint Bonaventure ou de saint Grégoire le Grand. Quel qu'il soit, c'est sa gloire de n'être pas connu, d'avoir absorbé son individualité dans la profondeur et l'universalilé du sentiment chrétien. C'est surtout la gloire de Marie d'avoir intéressé toutes les générations humaines à sa douleur comme à sa béatitude, à ce point que le Stabat et le Magnificat sont les deux plus hautes expressions de ces deux extrêmes sentiments de l'âme humaine , qu'ils en sont aussi le type le plus parfait : le Stabat, d'une douleur qui ne s'abat pas dans la plus pathétique effusion; le Magnificat, d'une joie qui ne s'exalte pas dans le plus lyrique transport ; l'une noble, l'autre humble, toutes deux naturelles et divines, parce qu'elles sont chrétiennes, parce qu'elles s'inspirent de Jésus-Christ, et qu'elles lui sont unies à la vie et à la mort.
L'art musical a lutté avec ce poëme de la douleur de