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La vigie de Koat-Vén

Huit jours après la mort de Rita, la Sylphidp se trouvait au ▼eut des Açores; son équipage avait repris ses forces, la santé' de ses braves marins redevenait florissante, et s'ils parlaient par hasard, de l'étrange maladie à laquelle ils avaient si heureusement échappé, c'était pour plaisanter de leurs souffrances passées, ou pour rendre grâces à Sulpice-Bon-Jésus, dont ils avaient fait leur ange gardien, sans trop savoir pourquoi.

Car, aux yeux des matelots, il y a toujours une cause surnaturelle au bien comme au mal, un symbole msible, et palga6/e qui résimie rheur et le malheur. Ainsi, d'après eux,

°^°.;T"'. f ^>t sauvé le navire, de même que Grand-Gibet avait failli le perdre.

Nul- Pavons dit, la Sylphide naviguait au vent des Açores, ^„f temps de guerre, ces parages sont merveilleusement ^aés pour faire de ces heureuses rencontres qui se terminent ÏW^'™'"* P^r ^* P''^' ^'^ *^ ^^Pt^^« d'un des acteurs de HwTV f^/' '""^"^'^ ''^' '" "" ^^«t' ^' P^é aux clerc, H.S.?.i 1 ! îïf '' «maritimes, combats solitaires et acharnés dont ie ciel et l'Océan sont les seuls témoins.

U étaU environ huit heures du matin, une fraîche et joK*

brise soufflait du nord-est; le ciel, d'une admirable pureté, reflétait son azur dans une mer magnifique, et la légère brume qui l'avait d'abord voilé venait de se dissiper aux rayons du soleil L Océan représentait alors une immense nappe d'eau circulaire dont la Sylphide occupait le point central, de façon qu a bord de la frégate, de quelque côté que l'œil se tournât. Il rencontrait toujours à l'horizon la ligne onduleuse des vagues, dont la teinte verte tranchait vigoureusement sm- le bleu du ciel.

Depuis près de deux jours que le comte se trouvait aux environs de ce rendez-vous de croiseurs (les Açores formant le point dintersection de diff-érentes routes de navigation), le comte, dis-je, avait redoublé de surveillance et d'activité- son eqmpage, en branle-bas de combat, se tenait préparé à tout événement; les mèches fumaient dans les bailles, les filets et grappins d abordage étaient hauts; les hunes regorgeaient d armes et les faisceaux de haches et de piques briUaient de loin en loin sur le pont et dans la batterie.

Depuis le lever du soleil, Jean Thomas, armé d'une excellente longue-vue, se promenait sur le pont en interrogeant à chaque minute tous les points de l'horizon.

Un pilotin vint lui annoncer que le commandant l'attendait dans sa chambre à coucher. «^"uq»

Fermant impatiemment sa lunette, le lieutenant quitta le pont, après avoir bien recommandé à de Miran d'observer le lit du vent et de surveiller les vigies.

En arrivant dans la chambre de son supérieur, Jean Thomas le trouva nonchalamment étendu dans un fauteuU, et vêtu d une magnifique robe de chambre de soie bleue à fleurs d'argent Le fidèle Germeau, qui terminait la toilette du comte tenait à la mam la houppe de peau de cygne toute blanchie de poudre a la maréchale, pendant que deux autres valets de chambre attendaient qu'il leur demandât les objets nécessaires a ses importantes fonctions.

— Que diable! Germeau, - disait Henri de fort mauvaise humeur, -Germeau, tu te négliges... Vois un peu comme je suis coille... voilà une boucle qui me couvre l'oreille gau- 'ihe, tandis que celle-là descend à peine sur la tempe. A quoi penses-tu donc? Et si, comme je m'y attends d'un moment à iautre, nous rencontrons l'ennemi, drôle que tu es, de quoi aurai-je Tau-? et queUe triste opinion donneras-tu à ces Anglais

du mérite d'un valet de chambre français? En ve'rité, Germeau, tu n'as pas l'ombre d'esprit national, et tu ne t'intéresses guère avLi succès do ton naaître. — Mais apercevant Jean Thomas : — Ah! c'est vous, monsieur, — dit le conate;

— mille pardons, je n'avais pas l'honneur de vous voir.

— Je me rends à vos ordres, commandant.

— C'est fort bien; je suis à vous, monsieur. Excusez-moi un moment, car ce faquin de Germeau me coifle à mourir; tenez, jugez-en, est-ce que je ne vous semble pas hideux comme ça, lieutenant? — dit Henri en se tournant vers Jean Thomas.

— Je ne me connais pas à ces sortes de choses, — re'pondit froidement Thomas. — Je ne crois pas que cette science fasse partie du manœuvrier.

— Oh! c'est juste, — reprit Henri en se retournant,— vous n'approuvez pas ces futiUtés, monsieur. Chacun a son goût : M. de Buiïon ne peut pas écrire sans manchettes de dentelle; moi, je ne peirs pas me battre sans être habillé comme je le serais pour aller au jeu du roi... Allons ! allons donc, Germeau !

— Je prendrai la liberté de faire observer à M. le comte,

— dit respectueusement le valet de chambre, — qu'il fait tant de mouvements pour regarder par la croisée, qu'il ne dépend pas de moi de le coiffer comme je voudrais.

— Allons, je me tiendrai tranquille, mon vieux serviteur Eh bien, monsieur Thomas, qu'avons-nous de nouveau ce matin? serons-nous plus heureux qu'hier? car, vive Dieu! nous jouons de malheur : depuis deux jours dans ces parages sana rencontrer une voile de guerre; c'est désespérant...

— Les vigies n'ont rien signalé jusqu'à cette heure, monsieur le commandant; mais, selon vos ordres, tout est préparé en cas d'affaire.

— C'est bien, monsieur, conservez les mêmes dispositions; que les fanaux, les bailles de combat, les palans de retraite^ les platines, l'armement des pièces, continuent à être prêts au moindre signal; que les soutes restent ouvertes.

Puis, s'interrompant, le comte dit à Germeau avec impatience : — Mais plus basse donc cette boucle! plus basse; tu m'assassines, misérable Germeau !

— Nous continuerons de porter les voiles de perroquet^ commandant? — demanda Jean Thomas, qui contenait à peine «a colère.

1 7,^f"' monsieur, non, serrez-les; mais qu'elles soient sur les fils de caret, ainsi que les kakatoès; je n'aime pas les voUei hautes, on est vu de trop lom, et il n'en faut pas davantage pour effaroucher l'ennemi, ou éveiller quelquefois en lui une cunosité fort incommode pour ceux qui en deviennent l'objet... Mais, par le diable ! ma boucle est trop relevée, Germeau.

— Commandant! commandant!... deux voiles — s'écria tot-Sauveur en entrant avec précipitation dans ïa chambre m comte; car ce jeune homme ne pouvait contenir l'exaltation joyeuse que lui causait la certitude d'un combat prochain.

— Eh bon Dieu! monsieur,— dit Henri avec calme,— est-U donc besoin de crier si fort... et de faire ce tapage pour ra'annoncer cela... Et quelles sont ces voiles ?...

— Commandant, — dit Saint-Sauveur un peu confus — la vigie de misaine vient de les signaler à ^instant... on croit que c'est un schooner.et un cutter.

— Un schooner et un cutter... c'est bien mesquin,— dit le comte d'un air dédaigneux. — A moins pourtant que ce ne soient les mouches de quelque autre navire plus fort; car, dans ces parages, d'aussi petits bâtiments se hasardent rarement seuls... Mais enfin voilà celte diable de boucle à sa place, — s ecria Henri avec complaisance en finissant d'arranger ses cheveux, crêpés sur son front, au moyen d'un petit couteau à Jame d or et à manche de nacre, qui servait à enlever la poudre.

Puis U donna l'ordre à Jean Thomas d'aUer examiner les navu-es et de venir lui en rendre compte.

Le lieutenant salua et monta sur le pont, suivi du gardemarine.

— Germeau, — dit Henri en se levant et se mirant dans une glace magnifique, — Germeau, donne-moi mon grand uniforme brodé, mes aiguillettes de satin et mes croix de diamants; car, vive Dieu ! c'est l'occasion ou jamais de faire toilette, et de montrer aux Anglais que nous avons quelque peu de goût à Versailles...

Au moment où le comte endossait son vêtement splendide, Saint-Sauveur entra, plus calme cette fois.

— Commandant, le lieutenant vous fait dire qu'en outre du culter et du schooner, on vient de signaler aussi un senau et une frégate.

— VoUà qui est à merveille... Je l'avais devi»»*^- cette frégate

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me plaît fort, et signifie quelque chose j car s'il est glorieux de harponner un requin, c'est pitié que de jeter la foène sur des poissons volants. Et ces navires sont au vent à nous, monsieur? — demanda le comte, qui ajustait sa croix de Saint- Louis, enrichie de pierres précieuses, et veillait avec un soin paiticulier à ce que son habit bleu ne cachât pas trop la riche broderie d'or de sa veste écarlate.

— Oui, commandant, les voiles sont au vent à nous, — dit Saint-Sauveur.

— Encore à merveille ; quoi qu'on dise, j'aime mieux combattre sous le vent, le service de l'artillerie est ainsi plus conamode; et dans une risée, l'inclinaison du vaisseau n'interdîft pas l'usage de la batterie.

Puis s'adressant à Germeau : — Donne-moi mes montres à chaînes de perles... mon solitaire et ma boîte d'émeraudes, mais remplis-la de tabac d'Espagne, car les Anglais n'usent que de celui-là; et si j'ai l'avantage d'aborder un de ces gentlemen, il faut au moins qu'après l'action je puisse lui offrir quelque chose à son goût : car nous les aborderons, monsieur de Saint-Sauveur, — dit le comte en se retournant avec vivacité vei-s le garde-marine; — nous les aborderons le sabre à la main et le pistolet au poing, j'en ai le pressentiment, et, pour voh- s'il ne me trompe pas, veuillez dire au lieutenant de faire mettre les homiues aux pièces, de gréer tes perroquets et les kakatoès, et de virer sur l'ennemi... Je vais monter dans l'instant...

Saint-Sauveur salua et sortit, presque interdit du cahue singulier que son supérieur conservait dans une ci'-constanc*' pareille.

— Est-ce que tu ne trouves pas, Germeau, — demanda lu comte, — que les basques de cet habit tombent bien peu cajw rément?...

Le valet de chambre examina sérieusement, et dit après quelques moments de silence : — M. le comte a raison. M. le comte ne peut pas garder cet habit. Heureusement que je me suis précautionné, et que Lenormand nous a fait trois nouveaux grands uniformes, monsieur le comte.

■— Allons, dépèche-loi, et reviens dans la galerie, car je vais y prendre quelques armes, afin d'être convenablement muni pour l'abordage.

Le comte, après avoir jeté un long coup d'oeil sur la riche

panoplie qui ornait sa galerie, mit d'abord de côté une excellente paire de pistolets anglais à deux coups, dont il fit jouer les batteries après les avoir soigneusement examinés et chargés. Il prit encore un sabre un peu recourbé, assez court, mais fort large, dont la coquille épaisse et la garde, merveilleusement ciselée, défendaient le poignet et presque Favant-bras. Il fit ployer cette lame de damas d'une couleur grise et mate, en essaya la pointe et le tranchant, et fit subir les mêmes épreuves à un superbe poignard turc, à lame conique, qu'il ajouta aux autres armes.

Bientôt Germeau parut avec le nouvel habit, qpi avait une merveilleuse façon.

— A la bonne heure! — dit le comte en se mirant, — voilà qui est présentable... Maintenant, Germeau, mon chapeau à plumes blanches et mon porte-voix. Ah ! tu donneras ce tas effroyable d'armes à un piiotin, et tu lui diras de mettre tout ça sur mon banc de quart, — ajouta-t-il en soulevant avec peine le lourd ceinturon de cuir qui contenait le sabre, les pistolets et le poignard.

Puis Henri suspendit négligemment à son côté un fourreau de soie blanc à garde d'or. 11 n'y avait qu'une lame de baleine à ces semblants d'épce, qu'on appelait alors des plumes, sans doute à cause de leur excessive légèreté.

— Ahl — dit encore le comte, — j'oubliais... donne-moi plutôt cette boîte que l'amiral Byron m'a envoyée... ce sera de meilleur goût, dans le cas où j'offrirais du tabac à un Anglais.

Et, jetant un dernier et complaisant regard sur l'ensemble de sa toilette, cueillant, dans la caisse de fleurs, une fort belle rose qu'il mit à sa bouche (cela remplaçait pour lui la pelote de laine de Maurice de Saxe et le cure-dents de Coligny), il monta sur le pont.

Au moment où il parut, les canonniers étaient sur les gaillards, les gabiers dans les hunes, les matelots au pied de chaque fechélle de haubans, et le lieutenant au banc de quart.

A la vue du comte, de ce jeune et fringant capitaine, si beau, si élégamment couvert d'or et de diamants, d'azur et d'écarlate ; à la vue de ce grand seigneur, qui se présentait sur le pont avec sa grâce et son aisance habituelles, les marins ne purent échapper à un sentiment qui approchait de l'admiration.

Car on se tromperait en pensant que de tels avantages phy-

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siques, encore rehaussés par tout l'éclat d'une magnificence de bon goût, ne devaient pas produire un grand efiet sur l'imagination vive et grossière des marins.

Vivant eux-mêmes d'oppositions, ils étaient surtout sensibles, par instinct, à la poésie des contrastes. Or, cette excessive parure à bord d'un vaisseau, cette toilette de salon au milieu de l'Océan, devait les frapper beaucoup. Et puis, ces hommes habillés simplement et sans recherche sentaient presque un sentiment d'orgueil en voyant celui qui leur commandait si splendidement vêtu. Car, après tout, c'était pour aller au feu que leur capitaine se faisait si brave. Et puis enfin, s'ils s'étaient soumis au commandant, lui aussi dépendait de leur courage... Son sang-froid dépendait de leur sang- froid; fa renommée, de leur obéissance aveugle; en un mot, ils étaient à lui comme il était à eixx. Aussi se montraient-ils fiers de lui, fiers de son luxe, fiers de sa grâce, comme ils étaient fiers de la Sylphide, de sa beauté et de ses splendides ornements.

Enfin, je le répète, c'était un sentiment d'orgueil et d'admiration, qui fit épanouir toutes ces bonnes et rudes figures à la vue du comte.

C'est que vraiment il y avait, sur le joli visage d'Henri, tant de calnae et tant d'assurance ; il y avait une expression de fermeté si précise dans les contours de sa bouche qui jouait avec une fleur, tant d'insouciante intrépidité dans ses brillants yeux noh-s, que l'engouement de ces braves marins était concevable, surtout s'ils comparaient l'extérieur de leur Ueutenant à celui du comte.

En effet, Jean Thomas contrastait en tout avec cette brillante personnification de l'aristocratie d'alors. Sa taille courte et épaisse, ses traits communs, sa chevelure négligée, son vêtement, que, par une espèce de fatuité cynique, il portait vieux et sordide, complétaient un aspect vulgaire et presque repoussant, et complétaient aussi la somme de motifs pour lesquels Jean Thomas était exécré de l'équipage, qui trouvait un accord parfait entre le physique et le moral de cet homme austère, et la connexité la plus intime entre ses habits malpropres et son ton brutal.

Quant aux jeunes officiers, quoique fort soignés dans leur tenue, ils n'approchaient pas de l'élégance et du bon goût de leur commandant

Em arrivant sur le pont, le comte sauta lestement sur son banc de quart, et de là, muni de sa longue-vue, il examina quelque temps, en silence, la m an œmTe et la position deTennemi, dont on approchait à vue d'oeil.

^ — Mille doubles dieux ! — dit maître Frank en regardant^ ébahi, la toilette du comte. —Ah ! mais voilà un commandant, ce qui s'appelle ficelé et reficelé... Foi d'homme! y me crève la vue, tant y a d'or et de bijoux sur son estomac. C'est tout de même flatteur d'être commandé par on pareil capitaine • un capitaine que ses puces ne pourraient pas sauter, ou seulenient faire la cabicelle, sans se mêler les pattes dans des mille tonnerres de broderies de fin or et des tremblements de diamants qui vous aveuglent comme des rayons de soleil.

— D'abord, mon cher, — dit le canonnier bourgeois, qui inspectait les passavants, — mon cher Frank... si vous aviez ia moindre usage de la grande société, vous sauriez qu'un commandant n'a jamais de puces... Ainsi, votre comparaison insectueuse est défectueuse, maître Frank,— ajouta le canonnier en som-iant vaniteusement à cette plaisanterie...

— Oh! maître Kergouët, — reprit naïvement Frank, — voyez-vous... moi... j'ai dit des puces, parce que j'en ai... voilà tout...

— Pardieu! je le sais bien, — s'écria le canonnier bourgeois avec un air de douloureuse récrimination; — maig oubliez ces ridicules insectes, ami Frank, —continua le canonnier, plus calme. — Tenez... voyez donc comme nous appro» chons de l'ennemi... Ah! ah! maître, il paraît que je vais avoir de la besogne dans ma boutique ! car voilà des chalands qui nous arrivent.

— Oh ! alors si vous prenez ça pour des chalans *, maître Kergouët, — s'écria Frank en éclatant de rire, — alors, mon brave homme, c'est que vous avez les yeux ousqtœ j'ai les reins, et que le fond de vos culottes vous sert de lunettes...

— J'appelle cette frégate, ce cutter, ce schooner et ce senau des chalands, maître Frank, — dit Kergouët en faisant cette énumération avec une sorte d'emphase et d'aigreur; je les appelle des chalands, parce qu'ils viennent chercher à ma boutique une provision de boulets et de biscaïens que je

• Ponr comprendrs ce bête de jeu de mots, il faut savoir qu'on appelle anssi chalan (et non chaland) , une espèce d'allégé ou de bateau porteur, à ^d plat, dont on se sert dans les ports.

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vais leur servir... et à la grande mesure encof », le treizièm* au demi-quarteron...

Et le canonnler bourgeois descendit dans sa batterie d'un air presque courroucé contre Frank, qui avait paru douter de ses connaissances nautiques ou de la sûreté de sa vue.

Mais Frank, le rattrapant par la basque de son large habiî marron, au moment où il allait disparaître par le petit panneau, s'écria : — Allons donc, Kergouët, est-ce qu'on quitte comme ça un vieux matelot?... Est-ce que vous ne voyez pas que c'était l'histoire de s'égayer... car je sais que vous en remontreriez à un cormoran pour le Loin de la vue. Sarpejeu î Kergouot, on ne doit pas se quitter comme ça au moment ousqu'on peut faire la ratapiole dans le trou aux morts!... Une poignée de main donc... une poignée de main, doufate dieu!...

— Vous avez raison, Frank... mon cher Frank, — dit le canonnier en remontant pour presser amicalement dans les siennes la main calleuse du maître d'équipage. — Morte la bête, mort le venin, comme on dit. Sans rancune, vieux Frank.

Après quoi le canonnier descendit à sa boutiqite, ainsi qu'il appelait toujours sa batterie.

A ce moment on voyait distinctement les quatre navires de guerre à l'œil nu.

Henri ferma sa lunette, ôta la rose de sa bouche, et dit d'une voix haute à l'équipage, en montrant l'ennemi du bout de son chapeau bordé de plumes blanches : — Mes enfants, dépèchons-nous d'amariner * ces quatre anglais, car on nous attend en Amérique; et une fois là, outre vos parts de prise, je vous promets cent louis pour boire à la santé du roi... Vive le roi ! mes amis, vive le roi !

— Vive le roi! — cria l'équipage avec exaltation, car ce peu de mots avaient produit le meilleur effet. L'assurance avec laquelle le comte regardait les bâtiments qu'on allait combattre comme déjà pris, prouvait la confiance qu'il mettait dans son équiiiage. El celte présomption mettait en jeu le plus puissant mobile de l'homme, et surtout du marin : l'amour-propre.

Puis s'adressant au lieutenant : — Passez à l'avant, monsieur, et, je vous en prie, écoutez attentivement mes moindres ordres, — dit Henri.

' On appelld ammriner, prendra pouMsioa d'an« pris^ qu'on a iait««

If LA VIGIE DE K0A7-VEN

Jean Thomas salua et se rendit à son poste.

— Monsieur de Miran, vous serez mon officier de manœuvre... Vous, monsieur de Saint-Sajuveur, veuillez bien demander à M. de Monval si tout est bien préparé dans la batterie dont vous serez second.

— Les hommes sont à leurs pièces, commandant, — revint dire Saint-Sauveur.

Redressant alors sa noble taille, Henri, l'œil brillant, le teint coloré, s'écria, en s'adressant à ses officiers : — Allons, messieurs, pensons à la gloire de la France; conduisons-nous en pentilshommes, et vive le roi !

— Vive le roi ! — crièrent les officiers.

— Maintenant, monsieur de Miran, faites hisser et appuyer d'un coup de canon le grand pavillon blanc... Qu'il dise haut et loin : France! Nous verrous ce que ces inconnus vont lui répondre.

Et au même instant un immense drapeau blanc s'éleva majestueusement le long de la drisse du pic.

— Chapeau bas, messieurs, — dit gravement Henri en se découvrant; — et vous, tambours, battez aux champs !

Les tambours roulèrent... officiers et matelots se découvrirent avec un saint respect devant cet emblème royal, qui s'élevait lentement le long de la drisse. Au moment où le pavillon se fixa, un coup de canon retentit sur la surface de l'Océan.

A peine ce bruit eut-il résonné, que les quatre navires hissèrent le pavillon anglais, en l'appuyant aussi.

— Ah ! ces messieurs savent vivre, — dit Henri en voyant la manœuvre de l'ennemi, — ils nous rendent notre politesse j voici qu'ils se nomment et répondent Jngleterre... Monsieur de Miran, faites poi'ter sur eux-

LA VIGIE DE KOAT-VEN li

Doria a vaincu Fiesque.

ScaiLLEB.

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