LA BATTERIE
Tai observé, à bord de nos vaisseaux, que les derniers moments qui précèdent un combat sont toujours remarquables par le profond silence que garde l'équipage, et par l'expression singulière de curiosité inquiète ou de réflexion qui empreint toutes les physionomies.
En effet, plus on approche de cet instant décisif, plus les pensées des hommes deviennent graves.
L'exaltation généreuse que fait éprouver la certitude d'une action s'épanche et déborde en cris de joie une heure avant raffaire. Mais quand dix minutes seulement vous séparent de l'engagement, dans presque toutes les organisations, l'instmct vital reprend le dessus. On ne tremble pas; au contraire, on réfléchit, on envisage avec calme la portée de toutes les chances qu'on va courir, et, à une paieille heure, on permetti-a, je l'espère, aux braves de s'apercevoir que c'est pour eux une question de vie ou de mort que le canon va décider.
Or, à mon avis, cette lutte froide du courage raisonné contre le vœu conservatif de la natiu-e, est le plus beau de» courages, et il distingue éminemment notre nation. La preuve certaine de ceci, c'est que jamais on ne grise nos marins avant le combat; ils se battent avec toute leur raison, et voient d'un œil ferme tous les dangers qu'ils vont braver.
Chez d'autres nations, au contraire, on les enivre à moitié, comme pour leur voiler le péril; on parvient peut-être, en traitant les équipages de cette façon, à leur inspirer une témérité Dlus fougueuse et plus aveugle, mais on leur fait perdre ce qui est bien plus précieux, surtout dans une action navale ■ le jugement et le sang- froid, qualités indispensables qaanA 2
s'agit de combattre, non -seulement des hommes, mais encore le feu, l'eau, les vents et les rochers.
Que dans une bataille sur terre des régiments soient ivres, le danger est moindre ; c'est une trouée qu'il faut faira dans les masses. On s'y précipite tête baissée. On passe ou l'on reste. On marche droit ou l'on bronche j au moins le sol ne vous manque pas. A bord, au contraire, une écoute, un seul cordage imprudemment largué, une fausse impulsion donnée au gouvernail, peuvent compromettre la sûreté du navire et de l'équipage ; on concevra donc l'indispensable nécessité de la tempérance.
Ce silence solennel , cet imposant avant-coureur d'un combat, régnait donc à bord de la Sylphide pendant qu'elle franchissait la petite distance qui la séparait encore de l'ennemi. Les Anglais tenaient toujours le vent. Le cutter servait d'avantgarde et de mouche à cette petite division. La frégate et le senau formaient le centre, et le schooner venait ensuite, comme corps de réserve.
La batterie de la Sylphide offrait un magnifique coup d'oeil. Tous les chefs de pièces et chargeurs se tenaient droits, silencieux et immobiles auprès de leurs canons. Des mèches fumaient de loin en loin dans des bailles pleines d'eau. Les mousses chargés de l'approvisionnement des pièces étaient à l'entrée de la soute aux poudres avec leurs gargoussiers. Tous les panneaux du plafond ou du plancher de la batterie avaient été fermés, à l'exception de ceux du milieu, qui servaient de communication entre la cale, la batterie et le pont ; car cette espèce de large puits carré, qui traversait perpendiculairement les différents étages du navire, s'ouvi-ait sur le pont et finissait à la cale. C'est dans cet espace vide qu'une chaise à fond de sangle s'élevait et s'abaissait au moyen de poulies, soit qu'elle allât prendre les blessés, soit qu'elle les descendît au fond de la frégate, où, plus en sûreté, ils étaient confiés aux sodns temporels du docteur Gédéon, et aux soins spirituels de l'aumônier.
Monval, chargé de la batterie, était debout au pied du cabestan , appuyé sur son épée nue qui devait lui servir à commander le feu : car une fois le combat engagé, il devenait impossible de se faire entendre autrement que par signes.
Kergouët se tenait auprès de Monval ; comme le comte , le càwonnier bourgeois ne pouvait non plus se battre sans êtr»
LA VIGIÏDE KOAT-VEN 15
en toilette; aussi, après s'être fait raser, poudrer et pommader par le Losophe, le digne maître avait revêtu un élégant habit marron à boutons d'acier, qui tranchait délicieusement sur la blancheur de sa veste de basin, brodée d'une guirlande de feuilles de vigne; joignez à cela des culottes chamois, des bas de soie gris chinés, un col et un jabot de batiste, de longues manchettes qu'il avait retroussées pour être plus à son aise. Ajoutez encore un vaste chapeau à cornes, et vous aurez le signalement complet du canonnier bourgeois.
On aurait, en un mot, pris ce galant homme pour le plus iiioffensif et le plus modeste des citadins de la rus Saint-Denis, n'eussent été une paire de pistolets à deux coups , et un large et luisant sabre d'abordage sans foun-eau, qu'il portait à une ceinture de cuir.
Je ne parle pas d'une hache d'armes qu'il avait prise à la main, seulement par contenance, ainsi qu'il am-ait pris, disaitil, sa canne ou son parapluie.
S'approchant plus près de l'enseigne, et le saluant respectueusement, maître Kergouët lui dit : — Me permettriez-vous, monsieur de Monval, d'insinuer deiK mots à ces enfants? Ça me connaît, et avant la chose ça ne ferait peut-être pas mal.
— Faites, — dit Monval.
— Messieurs, — dit le maître, — avec la permission de notre officier, je vais vous faire une question : Nous avons un cow.pte à régler avec quatre navires, n'est-ce pas? Mais il ne faudrait pas participer de là qu'ils sont quatre contre un ; voici pourquoi : un canonnier bourgeois vaut quatre soldats terriens, n'est-ce pa«, messieurs ?
— Oui, oui, maître, — dirent bruyamment les canonnicrs, enchantés d'être arrachés au silerfce qui leur pesait, siu-tout en ce moment.
Le maître continua : — Quatre écus de six livres ne valent pas plus qu'un louis?
— Non, non, maître, — dirent les marins.
— Eh bien, messieurs, mes chers enfants, regardez par le sabord et vous verrez un schooner, un senau, un cutter et une frégate anglaise... ce qui fait juste la monnaie d'une frégate française... comme la Sylphide. Or, nous autres négociants, nous savons bien que les grosses pièces valent toujours mieux que la monnaie...
— Négociants. ..négociants... — murmurait le contre-maître T. II. 2
i4 LÀ VIGIE DE KOAT-VEN
Rapin, — oui, négociants en coups de hache, négociants ea mitraille, négociants en boulets rouges...
— Et puis, mes enfants, — dit maître Kergouët, — le sort est pour nous; les présages...
— Assez, assez, maître, — reprit Mon val en interrompant le canonnier; — en fait de présages, mes enfants, celui qui annonce le mieux la prise d'un navire, c'est une bonne volée qu'on lui envoie en plein bois ou dans sa mâture... alors, viser juste c'est deviner. Maintenant, silence partout.
— L'officier a raison, — disait tout bas Lucas à Yvon, son matelot; — on se fait son présage à soi-même... Vois-tu, Yvon, c'est plus sûr; c'est comme quand le Losophe a demandé à €ibard pour le vexer : Qu'est-ce qui vous a fait ta queue, fiibard?... et que ce s.... Gibard, qui a beaucoup de moyens, iui a crânement rivé son clou en lui répondant : — Qu'est-ce qui m'a faite ma queue? je me la suis faite soi-même, Losophe...
Malheureusement, Lucas fut arraché au souvenir de ces reparties si pleines de finesse, d'atticisme et de mordant, car le porte-voix qui communiquait du pont à la batterie fit entendre cet ordre du comte : — Canonniers, ventre à terre! que chaque homme soit couché dans la direction du pointage... et surtout qu'on ne fasse pas feu avant l'ordre!...
Monval répéta ce commandement, et aussitôt tous les canonniers s'allongèrent au pied de leurs pièces.
Maître Kergouët et Monval, restant seuls debout, s'abritèrent aussi derrière le cabestan.
La position qu'on faisait tenir aux canonniers prouvait clairement que d'une seconde à l'autre la volée de l'ennemi allait pleuvoir à travers la batterie, mais que le commandant, ne désirant point encore engager le feu, ne voulait pas exposer inutilement la vie de son équipage.
Et, à ce propos, c'est un singulier poste que celui des hommes des batteries; ignorant presque toutes les manœuvres que fait le bâtiment; ne sachant pas s'il fuit ou s'il chasse; pouvant à peine juger l'effet des coups qu'ils envoient; impassibles comme leurs canons, ils décident du sort d'une action, et y sont pourtant tellement étrangers, qu'après le combat souvent iie n'en connaissent pas les moindres détails.
Nous l'avons dit, l'ordre de se tenir couchés annonçait aux Otnonniers de la Sylphide qu'ils devaient s'attendre à recevoir
une bordée de l'ennemi; or, toutes les respirations étaient suspendues, et chaque marin éprouvait cette singulière émotion d'attente et d'impatience qui m'a paru avoir assez d'ana* logie avec celle qu'on ressent au théâtre quand on prévoij qu'un coup de fusil va être tiré, sans savoir au juste à quâ' moment ni dans quelle direction.
— Ah çà, messieurs, — dit plaisamment maître Kcrgouët, — maintenant que vous voilà couchés, n'allez pas vous endormir, au moins, et ronfler plus haut que vos canons...
— Ah! dame... maître Kergouët! — dit le quartier-maître Rapin, — on ne peut pas répondre de ça; et une fois la volée reçue, je parie qu'il y a des ûàneurf qu'est assez cagnes pour ne plus se relever du tout.
Maître Kergouët, au lieu de répondre, saisit Monval par le bras et le th-a derrière le cabestan en s'écriant : ~ Défiezvous, monsieur !
A ce moment, la ligne d'eau et d'horizon qu'on voyait au îoin à travers les sabords se trouva cachée par la frégate an- ^aise, qui prolongeait alors la Sylphide. Un large reflet de feu brilla sur les vagues, on entendit une effroyable détonaik>a, et en même temps quelques boulets entrèrent en ricodjant dans la batterie avec un sifflement aigu, tandis que d'autres, s'amortissant ou se logeant en dehors, faisaient sourdre et trembler la muraille du navire.
Puis, à la place de la frégate anglaise, qui disparut, on vit on épais nuage de fumée que le vent chassa du côté de la Sylphide.
— Que les canonniers restent toujours ventre à terre 1 — répéta le grand porte-voix.
Le premier mouvement de stupeur passé, les canonniers, ans se relever, tournèrent la tête de côté et d'autre pour voir l'effet de cette bordée ; et maître Kergouët, allongeant le cou, dit à Monval : — 11 n'y a pas grand mal, je crois : des éclats... et... mais si ! monsieur... si... voilà un pauvre diable qui abanionne son poste... et un autre qui se roule et gigote comme an possédé... Allons... allons, vous autres, — dit-il en s'adres- «ant à ses canonniers, — tenez-le donc; n'avez-vous pas peur qu'il vous morde!...
— C'est un des endormia que je vous disais tout à l'heure, maître Kergouët, — reprit Rapin. — Il fait un mauvais rêve; mais non... le voilà calmé... Encore un saut de carpe, et puis
t'es cuit; bonsoir, vieux... C'est ça, mort comme un chien, mort sans se faire seulement graisser ses bottes par le prêtre. Or, celui qui se débatttait ne se débattait plus, en effet, car un boulet lui avait labouré les relus et enlevé la partie postérieure du crâne.
— Ho hé ! la chaise! — cria maître Kergouët en s'approchant du grand panneau qui communiquait de la batterie sur le pont.
— Il y a du monde ! — répondit une voix grêle et un peu altérée, mais toujours moqueuse. Et au même instaiit la chaise descendit en emportant le Losophe blessé, qui tenait Saint- Médard entre ses bras.
— Arrête donc... arrête donc, Losophe! — dit maître Kergouët en saisissant la chaise au passage et l'attirant sur le plancher de la batterie. Puis , montrant au lieutenant-magicien le corps du matelot mort :... — Sois donc assez déhcat pour emmener ce pauvre Pierre avec toi... Ça évitera un voyage, Losophe, et ça te fera une compagnie...
— Ma vinaigrette est à votre service, maître Kergouëtj allons, range-toi, Saint-Médard; fais place à monsieur, — dit le Losophe en montrant le mort qu'il emportait; puis il disparut en criant : — Ho hé!... hu... gare!... Place à mon équipage!... Gare dessous!...
Et le mort, le chien et le vivant descendirent dans les profondeurs de la cale.
Quelques minutes après, la chaise, encore humide et tachée de sang, remonta et s'arrêta au niveau de la batterie... Deux canonniers se levèrent et y placèrent à la hâte leur camarade blessé.
Puis la chaise disparut de nouveau, et les marins se replacèrent au pied de leurs canons.
— Maître, dit Monval en indiquant à Kergouët l'endroit où Pierre avait été tué, — maître, faites donc fauberder ce sang... 11 est inutile de laisser de pareilles traces sous les yeux de l'équipage.
— Mousse! — cria le maître à un pourvoyeur de gargousses, — laisse là ton gargoussier et viens ici faire la propreté avec un faubert mouillé... Allons, pas debout, mais à quatre pattes, imbécile.
Puis, s'adressant à ses canonniers en leur montrant les traces sanglantes ; — Dame!,., que voulez-vous, mes enfants... ça
arrive dans toutes les boutiques du monde;... on ne peut pas non plus faire son comnierco sans qu'il y ait de la marchandise de cassée ou de répandue... Nous n'en sommes pas plus militaires pour ça; c'est le déchet de l'état, voilà tout.
Le mousse vint, étancha le sang qui coulait en larges rigoles suivant l'inclinaison du navire, et regagna son poste...
Le même silence régnait toujours; mais au bout de quelques minutes il fut interrompu par un piétinement sous lequel trembla le pont de la batterie, et la voix sonore d'Henri qui dominait ce tumulte fit entendre ces mots : — Pare à virer...
— Pare à virer! — répéta la voix forte de Jean Thomas.
— Enfin nous y voilà, — dit Monval, qui devinait à cette manœuvre que le comte se croyait assez près de l'ennemi pour commencer son feu.
Eu effet, la Sylphide resta un moment indécise jusqu'à ce qu'elle eût obéi à l'impulsion de sa baire... Alors l'inclinaison, qui avait été de gauche à droite, se manifesta dans le sens contraire ; et à peine cette manœuvre était-elle exécutée, que Torifice du grand porte-voix vibra sous ces mots : — Feu... feu... tribord!
— A vos pièces, enfants ; visez en plein bois, et feu sur l'anglais. Feu!... — répéta Monval.
A cet ordre, les canonniers se relèvent avec frénésie... La volée part, et la Sylphide tremble dans sa membrure.
De ce moment, les volées se succèdent avec une étonnante rapidité. Un épais nuage de fumée se répand dans la batterie; car la Sylphide, se battant sous le vent, avait ce désavantage. Monval et maître Kergouët courent d'une pièce à l'autre pour exciter les combattants; à chaque bordée les cris de F'ive le roi! ébranlent la frégate jusque dans la cale. A ces cris exaltés, au canon qui tonne, se joignent les plaintes des blessés, le retentissement sonore des pièces sur leurs palans, les glapissements aigres des mousses qui, penchés à l'entrée des soutes, demandent des gargousses à grands cris, le roulement du tambour, les encouragements que les matelots se donnent entre eux.
Les lourdes pièces d'artillerie de la Sylphide sont maniées avec une promptitude inconcevable , les chargeurs s'avancent la moitié du corps en dehors des sabords pour mieux faire jouer le refouloir. C'est un délire furieux et pourtant mécanique. Toutes les manœuvres sont réglées comme celles d'iia
exercice à poudre; mais elles sont vives, ardentes; mais elles sont à un semblant de combat ce que serait la réalité à un récit, l'écho au son qui le produit; on dirait que tout s'anime, que les cations rugissent, que les palans se roidissent d'euxmêmes, et que la Sylphide se secoue comme une tigresse en furie...
Mais, au milieu de l'effrayant tumulte de ce combat acharné, voilà que la chaise des blessés, au lieu de remonter de la cave vide comme d'habitude, reparaît avec Rumphius toujours calme, qui, un thermomètre à la main et un siphon entre les dents, s'accrochait comme il pouvait aux cordages de la chaise. Ce malheureux astronome ayant, au milieu de la bagarre, trouvé le moyen d'échapper à Sulpice, s'était jeté dans la chaise sans que personne pensât à l'en empêcher, afin d'aller faire sur U pont son expérience du déplacement de l'air.
La chaise continua donc de monter. Rumphius finit son ascension, et se trouva sur le pont au plus fort du combat; avisant alors, avec le plus grand sang-froid du monde, le mât de beaupré comme une place parfaitement propre à ses expériences, il s'y réfugia, et disparut abrité par les focs aui étaient bordés.