OPINION DE BAPTISTE
— Dire que tout ca, c'est plein de petits verres!
Voilà qui donne une crâne idée de la France!
Grande salle des foudres à eau-de-vie (MM. Martell, Cognac).
Les grandes maisons célèbres de Cognac, telles que celle de MM. Martell, celle de MM. Hennessy, celle de M. Otard-Dupuy, reproduisent le même soin, les mêmes précautions incessantes, les mêmes manipulations délicates que nous avons vus en œuvre, à Jarnac, chez M. Curlier, mais sur une échelle comparativement colossale.
Au lieu d’un bataillon d’ouvriers, c’est un régiment ou un corps d’armée qui tape sur les douves des futailles, transvase les liquides, fait les mélanges, colore les liqueurs, les filtre, les renferme dans les tonneaux ou dans les bouteilles, les met dans des caisses et les envoie promener au dehors.
Dans les grandes caves, au lieu de quinze foudres, il y en a trente-six; au
lieu de pompes à bras, pour faire courir les liquides dans les tuyaux, pour
aller dans les foudres voisins, pour mélanger, filtrer ou mettre au degré, il y à des pompes manœuvrées par la vapeur. Au lieu de mille tonneaux remplis d’eau-de-vie, vieillissant dans les caves, il y en a plusieurs milliers.
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Le but et les moyens sont les mêmes, le résultat est équivalent, car il est dù au principe supérieur de la nature exceptionnelle du pays mis en valeur par la même conscience et le même amour de l'exactitude et du soin; tout cela guidé par le même intérêt, celui de laisser intacte cette supériorité si spéciale d’un inimitable produit.
Au lieu d’une montre habilement réglée, ce sont de vastes horloges faites d’après les mêmes combinaisons et les mêmes principes, et toutes deux arrivent, en même temps, au même résultat d’exactitude et de précision.
Notez que ces maisons, plus ou moins grandes, plus ou moins colossales, n’ont aucun besoin de se faire concurrence, et sont toutes dans une remarquable prospérité.
Les millions venus de toutes parts s’accumulent sans relâche dans les . Caisses toujours ouvertes pour recevoir et pour donner.
Le monde entier à soif des remarquables produits de cette vigne charen® taise, et le débit ne peut que s’en multiplier encore, si l'ennemi qui s attache à à cette malheureuse vigne ne vient pas, comme aux environs de Cognac aujourd’hui, détruire complétement les espérances du vigneron.
Cognac, outre le souvenir de François I”, sa statue équestre, les admirables maisons de commerce Hennessy, Martell et Otard-Dupuy, possède aussi M. Simon.
M. Simon est un type, qui a bien sa valeur : il a été le cuisinier du roi
Louis-Philippe et d’une foule de bouches couronnées ; il a eu l'honneur de faire des purées pour le duc et la duchesse d'Orléans; le comte de Paris appréciait ses blanc-manger, et le duc d'Aumale savourait ses coulis d'écrevisses.
Il a cuisiné aux Tuileries, à Neuilly, à Bizy, au château d’Eu, à Claremont, à Londres, à Bruxelles, à Madrid. Les rois et les reines de toutes ces régions ont bien voulu applaudir à ses sauces.
Il a du mépris pour ceux qui lui ont succédé. — Jamais depuis, nous dit-il on n’a bien mangé aux Tuileries!
Un jour, vieilli, lassé des fluctuations de la politique, il est venu se retirer à Cognac, sa patrie, riche de ses économies, sans doute aussi grâce aux anses que le panier royal possédait comme les plus simples paniers.
Il a fondé un hôtel que, par un pieux souvenir, il appelle l'hôtel d'Orléans. Là, il se repose de ses lauriers en faisant, à son aise, une jolie petite cuisine pour les voyageurs, les curieux et les commerçants. Quand une figure lui
plaît, il reprend sournoisement les casseroles des grands jours, et sourit avec un modeste orgueil, en voyant l’étonnement du voyageur qui reconnaît et salue la supériorité du véritable artiste. ë
Il y a cependant de Pamertume en son cœur.
— Ah ! dit-il parfois en soupirant, est bien embarrassé qui tient la queue de la pole! Cette parole a, sans doute, été dite avant moi, répète-t-il; mais qui a pu l’observer mieux que moi?
— Allons, que voulez-vous? père Simon, il faut de la philosophie.
— J'en ai, etil m'en faut à moi, qui ai cuisiné pour des rois, des reines, des princes, et qui finis par faire sauter des lapins pour des commis-voyageurs en bretelles et en pendules de zinc.
— Ah! monsieur, la France s’en va. Nous avons eu le 24 février 48, la marmelade du suffrage universel, juin 48, le Deux-Décembre, loïdium, la guerre, le patatras, la Commune, M. Gambetta, M. Thiers, et enfin le phylloxera.
Ça, le phylloxera, c’est le bouquet; si ça continue, nous n’en reviendrons pas. Voyez-vous un peu, après tout cela, la France sans vin, les Charentes sans eau-de-vie, Cognac sans commerçants et sans voyageurs
— Voyons, père Simon, il ne faut désespérer de rien, tout a son Lemps; la France guérira, comme aussi guérira la vigne.
— Vous avez donc vu M, Rexès, de Jarnac?
— Non. Mais qui est-ce donc, M. Rexès?
— Cest l'ennemi intime du phylloxera : il a déjà massacré des millions de ces affreuses communardes de bêtes; il a juré de n’en pas laisser seulement une en France.
Eh bien, messieurs, allez revoir encore ces magnifiques établissements de MM. Hennessy, de MM. Martell, de MM. Otard-Dupuy, vous verrez ce que le phylloxera peut coûter à ces messieurs. Ici vous trouverez au retour un potage à la Chambord, un coulis d’écrevisses à la d’Aumale, un salmis de perdreaux à la d'Orléans; vous boirez du bon vin du cru, et vous finirez par ce qu'il ya de mieux dans le pays en fine champagne.
Vous aurez ainsi, c’est à croire, une bonne impression de Cognac.
Puis, en partant d'ici, allez revoir le chef de la grande maison de Jarnac; M. Curlier, et priez-le de vous conduire chez Rexès, qui prétend être en mesure de sauver le pays et peut-être la France avec lui.
— Ainsi soit-il.
Nous avons suivi les conseils de l’ancien chef de la maison d'Orléans. Grâce à cette vaillante la Braize, nous avons parcouru rapidement cette partie de la champagne charentaise, si riche naguère encore, et maintenant si désolée, qui s'étend sur les côtés de la route de Cognac à Jarnac. Nous avons constaté de visu les désastres qui ont si bien dénudé toute cette zone, que des pièces entières ne produisent pas un grain de raisin, et qu’en beaucoup d’endroits il a fallu arracher toutes les souches.
Arrivés à Jarnac, nous avons été parler de nos impressions à notre excellent hôte M. Curlier, et nous l'avons prié de nous mener chez M, Rexès, l'ennemi du phylloxera, comme nous disait le père Simon.
M. Rexès est un pharmacien intelligent et instruit, qui habite tout au bout de la grande place faisant face au pont d'arrivée et à la belle allée de peupliers qui y conduit à partir du chemin de fer. Sa mission, nous a-t-il dit, est de trouver les moyens de guérir les hommes et de tuer les êtres qui leur sont nuisibles. Cest à ce titre qu’il a entrepris de donner le coup de Jarnac au phylloxera et qu’il assure en avoir trouvé le secret.
Ce secret, le voilà tel qu’il nous la expliqué dans le résumé le plus succinct.