AGEN, AUCH, MONTAUBAN, TOULOUSE
Arrës avoir traversé les splendeurs du Médoc et des pays blancs, pour aller vers le Midi, on quitte définitivement les pays hantés par les millionnaires, patrie des vins destinés aux grands seigneurs de l'aristocratie de naissance et surtout d'argent. Rien qu'à voir la physionomie de la vigne, celle du terrain, celle des vignerons, et jusqu’à celle des bœufs, qui paraissent humbles et chétifs, on comprend tout de suite qu’on arrive dans une zone modeste et bourgeoise. À Tonneins, on ne vous parle que de ses cigares.
Agen est la première ville importante qui se présente sur le passage du chemin de fer; on ne vous parle que de ses pruneaux. Ici, les pruniers ont le pas sur la vigne.
Le voisinage du Bordelais et ses succès semblent avoir découragé quelque peu les viticulteurs. La vigne paraît être cultivée partout ici à la bonne Jranquette, comme disent les paysans; les prix ne seraient pas assez rémunérateurs pour permettre de donner à la culture tous les soins méthodiques et incessants qui lui sont attribués dans des régions plus favorisées du côté
des prix et de l'opinion.
Et cependant, suivant l'opinion du savant viticulteur le docteur Guyot, le sol, l'exposition générale, la température se présentent presque partout dans des conditions tout à fait favorables. Pourquoi le succès ne vient-il pas accentuer la situation? Cela vient sans doute du défaut de suite dans les procédés, d’insouciances fâcheuses dans. le mode de plantation , de négligence dans la culture, et du manque de soins dans la vinification.
Les méthodes régulières et raisonnées font tout à fait défaut.
Il a manqué une intelligence organisatrice pour donner la formule applicable à la région.
Pour ne parler que des cépages, le même docteur Guyot nous cite les vignobles de Monbeton, de la Villedieu, de la Cour Saint-Pierre. Il y a Rà soixante espèces de cépages, réunies dans un seul vignoble, pour en tirer une seule espèce de vin rouge, une seule espèce de vin blanc!
C’est à n’y pas croire.
Or, tous ces cépages sont loin de s’accorder entre eux. Rivalité destructive sous le sol, discordance dans la conduite, dans l’expansion, dans la maturité sur le sol, promiscuité fâcheuse dans la cuve, tout cela est un danger et une cause d'absence de vertu et de qualité dans le vin.
Quelques-unes de ces cinquante ou soixante espèces figurent dans le vignoble pour un centième, pour un millième peut-être ; mais un millième de muscat dans les vins de Bourgogne et de Champagne suffirait à les perdre de goût; mais un millième de grenache dans les vins fins du Médoc suflirait à en changer le bouquet.
Pour la plupart, une pareille réunion de tant de cépages, qui doivent être et sont discordants, ne peut pas plus produire lharmonie d'un vin réussi que soixante instruments sans accord et jouant chacun de son côté, suivant la fantaisie de l’instrumentiste, ne peuvent produire une symphonie musicale.
Les gens du pays ne s’apercoivent guère de tout cela.
Parlez-leur de la valeur du bordeaux :
— Les bordeaux, vous avez bien raison, ce sont d’essellents vinsses. Tout le monde sait que tous les bons bordeaux viennent d’Ageingns!
Par la même raison, ceux d’Auch, qui font des eaux-de-vie dites d’Arma-
gnac, avec le cépage appelé la folle blanche, comme dans la Champagne des Charentes, s’écrient en chœur à l'unisson :
— À Cognac, mon cher monsieur, il n’y a pas un litre de fine champagne qui ne soit aux trois quarts de notre délicieuse eau-de-vie du Gersse. Et sans cela on ne la boirait passe!
— Mais les vins?
— Ah! les vins, me dit un des propriétaires du pays, vous les connaissez, vous les buvez à Paris et partout. Les marchands de ce pays de Bordeaux, tous farceurs. |
Ils appellent ca du bordeausse ; heureusement pour vous, c’est du monnetoban.
— Notre vin vaut mieux que le leur, sans cela ils ne nous le prendraient pas; ils gagnent sur nous, tant mieux; ces pauvres gens sont nos commis voyageurs et nos employés. Ça nous fait plaisir de leur faire du bien.
Moxraugan est une charmante petite ville, méridionale s’il en fut, avec ses constructions faites pour le plein air, à balcons de bois pittoresques, ses toits presque plats couverts de briques rouges, et ses ravins colorés où s’étagent au milieu des arbres vigoureux les plus fantas-
tiques masures.
Le Tarn, qui circule au pied de la vieille ville, roule en ce moment-ci des ondes chocolat clair. Ce ton curieux et inusité, même chez les rivières les plus audacieuses, lui donne l’aspect le plus étrange; on m’assure que cela est une excentricité momentanée, et qu’ordinairement il est vert et bleu comme le premier fleuve venu. Tant pis pour lui : l'originalité ne déplaît pas, même chez les rivières.
À Montauban, Ingres est dieu. La ville de Montauban, où le grand artiste est né, lui a voué un culle passionné. Disons-le en passant, dussions-nous froisser quelque peu, bien qu'avec respect, cette religion montalbanaise : il est bien étrange que cette ville si chaude de ton, si colorée d’aspect, si gaiement ensoleillée, ait donné le jour à Papôtre du gris.
Il est vrai, me disent ses compatriotes, qu’il y est bien né, à Montauban, mais qu’il en est parti à huit ans, qu’il n’y est revenu qu’une fois dans le cours de sa longue existence, et qu’alors même il n’y a pas couché.
C’est sans doute là son excuse.
Toutes réserves faites, Montauban est fière de son enfant, et elle a raison. Nous venons de revoir dans la sacristie de la cathédrale son meilleur tableau peut-être, le Vœu de Louis XIIL, qui, s’il nous en souvient, n’est revenu qu'une fois à Paris, lors de l'Exposition universelle de 1855.
L'œuvre est à la fois d’un grand style et d’une belle tournure, la coloration rappelle davantage que les autres son tableau de début, si curieux de couleur, la Chapelle Sixtine. Le groupe de la Vierge et de Enfant Jésus, inspiré par les œuvres les plus distinguées de Raphaël, a cependant une personnalité bien nette, et le roi Louis XIIL, bien agencé dans son vaste manteau fleurdelisé, est bien à sa place, noyé dans les pénombres, et laissant toute la lumière à la céleste apparition. Des enfants d’un beau dessin supportent les armoiries et complètent l’œuvre sans la charger.
Ce tableau nous paraît être , sans contredit, un des meilleurs du maître : il a été acheté 3,000 fr. jadis par le gouvernement et offert à la ville de Montauban. Nous sommes loin des 50,000 fr. donnés dernièrement en vente publique pour une répétition d’Angélique, et des 300,000 payés à Meissonier , il y a quelque temps, pour son tableau militaire.
Autres temps, autres facons de faire.
Le musée de Montauban, lui, est comme une chapelle consacrée à la mémoire du maître. Il n’y en a que pour lui, sauf quelques rares toiles dues à Nazon, le paysagiste, et à de Gironde, deux Montalbanais, eux aussi; il n’y a guère à Montauban que des copies de maîtres.
Tout le reste est consacré à M. Ingres, qui a léqué son ensemble d’atelier à sa ville natale. Dans la première salle se trouve son dernier tableau, Jésus enfant enseignant les docteurs. Deux groupes de docteurs assis sur le premier plan sont surtout remarquables, dans cette toile, par la tournure, l’expression des têtes et la façon magistrale avec laquelle sont traités les ajustements et les draperies. Cela est vraiment beau et du meilleur Ingres. L'Enfant Jésus nous paraît moins réussi, un peu poupin, et maladroit dans son attitude comme dans son geste. La Vierge, qui arrive surprise et admirant son jeune fils, n’est pas exécutée avec autant de maestria que les docteurs.
Somme toute, le tableau, néanmoins, est digne de la plus grande attention, et ne se ressent que peu du grand âge de son auteur.
Nous nous souvenons l'avoir vu travailler à cette toile vers la fin de sa vie, au numéro 17 du quai Voltaire, où il avait son atelier.
Pour accompagner ce tableau , qui est la pièce principale du Musée Ingres, ainsi que le porte l’exergue, se trouvent une petite reproduction d Angélique, des études nombreuses d'atelier et une foule de dessins des plus intéressants, parmi lesquels les esquisses et les premiers jets de ses tableaux les plus célèbres, notamment un magnifique dessin de la Source, première pensée du tableau si remarquable, appartenant à M. Duchâtel, dessin dans lequel la tête, si souvent remaniée par le maître lors de l’exécution définitive, nous paraît d’un jet plus naturel, plus harmonieux et plus régulier qu'il ne l’est dans le tableau.
Des notes écrites rapidement au crayon ou à la plume, des croquis parfois informes, jetés comme au hasard, des croquis plus poussés, et des dessins arrivés patiemment à leur accent complet de style et de tournure, tout cela est d’un intérêt très-puissant, en montrant la force de volonté, la persévérance de ce maître, qui paraît avoir dù davantage à ses fécondantes qualités et à l'étude opiniâtre des grands artistes du passé et de leur style qu’à un génie personnel et inné.
Le buste de M. Ingres, en marbre, et celui de son meilleur élève, H. Flandrin, semblent garder les portes de cet intéressant musée.
Dans une logqia décorée dans le goût italien, un soin pieux a recueilli les souvenirs du maître. C’est son élève Cambon, le conservateur du Musée, et né aussi à Montauban, qui a tout disposé : son fauteuil habituel, sa boîte à couleurs, sa dernière palette, son torche-pinceau maculé des dernières couleurs dont il s’est servi (un ton brique domine) ; sur une table, deux couronnes d'or offertes jadis par la ville et par l'Institut; à côté, son cher violon reposant sur une partition ouverte de Mozart, puis quelques livres favoris : l’homme complet est là.
Tous ces souvenirs sont placés ainsi derrière un vitrage monumental, comme dans une châsse offerte à la piété des fidèles.
Sur la place publique nous retrouvons encore M. Ingres. Celui-là a été exécuté par M. Étex : exécuté est le mot. De loin on croirait voir une énorme grenouille accroupie devant une plaque de cheminée. C’est M. Ingres assis devant la reproduction sculpturale en bronze vert du tableau du maître, l’Apothéose d’Homère, qui est au Louvre.
Le bronze soi-disant antique, travaillé par la pluie, sillonné par des rigoles de vert-de-gris qui enlèvent toute forme à ce bas-relief, ne représente
COSTUMES ET VISAGES