MARIANNE
(SOUvENIR De
Soixante-dix ans de vendange, ça conserve.
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plus rien à l’œil des formes du tableau. Triste idée de M. Étex, dit un fanlaisiste de nos amis, cet Homère devenant vert, de gris qu'il était! Cela eût empoisonné les derniers jours de M. Ingres, s’il eût pu voir une chose pareille !
Les Montalbanais se montrent peu fiers, il est vrai, de ce monument élevé à leur cher compatriote, et regrettent quelque peu maintenant cette bizarre machine située au bout de la principale promenade de la ville, au milieu des arbres, et qui rappelle vaguement un de ces monuments utiles noyés dans les massifs des Champs-Élysées.
Plusieurs artistes avaient été pourtant conviés à concourir pour l'exécution de ce monument. |
Parmi ces artistes se trouvaient Gruyère, Falguière, Maillet. C’est Étex qui remporta cette victoire, dont Montauban ne se réjouit plus maintenant.
Monument élevé à M, Ingres (par M. Étex).
M. Mary Lafon , le très-savant et spirituel auteur de l'Histoire du Midi de la France et de tant d'œuvres si connues et si justement appréciées, a fait sur cette lutte héroïque des concurrents un petit poëme dans le genre du Lutrin, qui est un chef-d'œuvre de fine gouaillerie, de bonne humeur et d’esprit.
Un riche propriétaire du pays est M. Poncet, un lettré, un chercheur et un collectionneur de mérite.
Son château porte le nom de Bellevue, et il mérite son nom pour sa situalion, qui domine la gracieuse vallée du Tarn.
Nous avons été visiter ce château, à deux lieues de Montauban. Jolie construction dans le style du dernier siècle.
Parc charmant et pittoresque, arrosé par un ruisseau qui court en chantant sous les ombrages; cà et là de petites constructions fantaisistes et originales, dans le goût Louis XV, habitées par des statues de bergers, de bergères, et des abbés poupins; statues peintes des couleurs voyantes du temps et qui semblent échanger de gais et sémillants propos aux fenêtres, entourées de glycines et de clématites, et aux portes entr’ouvertes.
Le château est garni de vieux meubles à caractère qui datent de la même époque de tendresse et de bergerie.
Mais lattrait principal est la galerie de tableaux et la bibliothèque qui l'accompagne, toutes deux célèbres dans le pays.
Au premier étage se trouve cette galerie, qui longe tout le bâtiment. De vieilles statues ou fragments de toutes les époques sont debout à l’entrée et dans les angles favorables; les panneaux de droite sont couverts de toiles anciennes, parmi lesquelles il en est d’une réelle valeur. Au milieu sont des vitrines contenant des émaux, des bijoux précieux et des manuscrits rares.
Enfin, des rayons immenses longent tout le mur de gauche, et sont garnis de livres les plus rares et les plus curieux, parmi lesquels nous en avons reconnu un certain nombre dont la possession exciterait chez tous les bibliophiles des sentiments de convoitise bien dangereux pour le propriétaire, si l’on savait que cette bibliothèque n’est pas à l'abri d’un audacieux coup de main.
M. Poncet vient y travailler de temps en temps, prendre des notes, faire quelques croquis ou ébaucher une petite toile, puis il regagne Montauban.
Le gardien des trésors de Bellevue est une femme, vieille, sèche et racornie, qui époussette avec soin les peintures et les livres, donne un coup de balai au parquet, mais n’ouvre jamais un livre, par la bonne raison qu’elle ne sait pas lire, ne parle que le patois de Montauban, et ne regarde pas les toiles, auxquelles elle ne saurait rien comprendre.
Un pareil gardien est sûr.
Nous avons fait nos compliments sincères à M. Poncet en lui exprimant tous nos regrets de ne pas savoir sa bibliothèque et sa collection un peu plus
près de nous, plaine Monceau, par exemple, et nous lui avons demandé à voir ses vignes.
M. Poncet nous les a montrées, mais sans entrain. Il nous semble, à ce point de vue, parfaitement dépourvu d’enthousiasme. — Voilà, nous dit-il; mes vignerons font ça, comme ils peuvent et comme ils veulent. Ça m’est bien égal, ils taillent, ils coupent, ils rognent, c’est leur affaire.
Quand la vendange arrive, on cueille le raisin; on ne l’égrappe pas, on le fourre dans le cuvier, on l’écrase, puis on met le jus dans la cuve; on fait cuver cinq ou six jours, et l’on met en tonneau.
Au bout d’un certain temps, on a un vin qui n’est pas plus mauvais qu’un autre, mais qui n'est pas meilleur non plus; les gens du pays le trouvent parfait; ça se boit tout de même, le reste m'est égal et ne m’embarrasse guère.
Jaime mieux mes tableaux, mes bouquins, mon petit ruisseau et la bergère de terre cuite rose qui m’envoie fidèlement, depuis que je la ‘connais, les mêmes tendres baisers de sa même fenêtre.
— Et vous avez raison.
— Du reste, si vous en croyez nos chers compatriotes, le vin est bon dans le pays, mais il n’y a pas de cru qui vaille la peine d’être cité.
Ah! par exemple, il y a cependant un cru qui ne manque pas d’une cerlaine originalité, et qui mérite une classification à part, dans notre grand département de Tarn-et-Garonne; c’est un cru rouge.
Ce cru a produit :
Jourde, de Bouret;
Razoua, de Beaumont ;
Cavalier, dit Pipe-en-bois, de Montdoumerque ;
Paschal Grousset, de Grisolles (son père était principal du collége de Montauban) ;
Billioret, de Montauban ;
Lissagaray, aussi de Montauban;
qui ont tous eu l’avantage d’être ministres ou chefs dans la Commune de Paris.
Ajoutons de plus que Gambetta, venu tout enfant ici, a été cultivé au petit séminaire de Montauban. Sa sœur était religieuse aux Dames noires.
Voici bien des illustrations pour ce cru tout à fait exceptionnel.
Par exemple, on ne peut pas dire que nous sommes égoïstes et personnels.
Nous ne gardons rien pour nous, nous vous envoyons tout à Paris.
— Merci bien!