CÔTES DE NUITS, GEVREY, CHAMBERTIN
Je vous ai déjà raconté comment, dans ce délicieux et charmant pays de Bourgogne, on rencontre des hommes accueillants, aimables, instruits, et sachant faire merveilleusement les honneurs aux étrangers.
Nous tenons donc beaucoup à remercier ici notamment M. Paul Guillemot, de Dijon, le très-intelligent œnologue, propriétaire de Chambertin, et M. Bourgeois, de Beaune, à la fois savant archéologue et habile viniculteur de Volnay, Pomard et Montrachet,
Cest grâce à eux et à leur connaissance profonde du pays que nous avons pu voir et réunir en ce petit cadre le tableau si intéressant qu’ils ont bien voulu nous mettre sous les yeux.
La Côte-d'Or peut être partagée en deux catégories désignées par le nom des villes qui leur servent de point central, Nuits et Beaune. Nous commencons par la côte de Nuits.
La côte de Nuits présente, comme principaux vins de son écrin, Romanée, Vougeot, Chambertin, Musigny, la Tâche, Clos-de-Tart, Richebourg, Vosne, Saint-Georges, Chambolle, Preincore, Morey, et, autour de ces crus illustres, une quantité de crus secondaires et peu connus en dehors du pays, qui leur servent de satellites.
Quand on sort de Dijon par cette jolie route qui longe les bâtiments de la Grande-Chartreuse, où s’élève le curieux monument connu sous le nom de Puits de Moïse, on trouve sur la droite les premières assises de la côte bourguignonne si célèbre sous le nom de côte d’Or.
On appelle climat, en Bourgogne, les expositions variées qu’habitent les crus.
Un des premiers climats que l’on rencontre à la sortie de Dijon et au commencement de la côte produit des vins blancs qui ne manquent pas de mérite. |
On commencait la vendange; la côte, située sur des pentes assez rapides, présentait au regard les vendangeuses, jeunes ou vieilles, coupant le raisin dans de petits paniers, qu’elles versaient ensuite dans de plus grands, portés par des hommes. Parfois un vent indiscret venait se jouer à travers les pampres, et ne se gênait pas pour déranger en même temps ou soulever sans façon les jupes des femmes, courbées attentivement sur les vignes.
Ce climat s'appelle le climat de Montrecul, nous dit M. Guillemot. Cette dénomination est quelque peu gauloise, mais nos pères bourguignons n’y regardaient pas de si près.
Du reste, vous voyez qu’ils n’avaient pas tort.
Le langage de la vérité peut avoir ses privautés, comme en a son costume.
Nous nous sommes contentés de nous détourner en rougissant. Quant aux
vendangeuses, nous devons dire qu’elles ont continué tranquillement leur besogne, sans se retourner le moins du monde, et que nous n'avons même $ € ? ei ; ) | s sé seb qu 0: | pas vu un seul instant leur visage.
Nous sommes remontés en voiture, nous avons traversé Chenove, donnant un coup d’œil à deux anciens vignobles très-connus jadis, et maintenant déchus pour cause de gamet, le clos du Roi et le Chapitre.-
À peu de distance se trouve Fixin, célèbre dans le pays par les Échesseaux, et surtout le clos Napoléon, qui appartenait jadis au commandant Noisot.
Au-dessus de son vignoble, qui produit des vins assez estimés, le commandant Noisot, un vieux brave qui avait servi sous l'Empire et accompagné Napoléon I“ dans la plupart des dernières guerres de 1806 à 1815, a consacré de ses deniers un remarquable monument au souvenir de son chef.
Un chemin tracé dans le bois conduit le visiteur à une place ménagée au milieu des arbres. Au centre, le regard s’arrête sur la statue de Napoléon I". Cette statue est l'œuvre de Rude, le grand sculpteur de notre siècle.
Napoléon I” est représenté se relevant de son tombeau où il est couché; il écarte le suaire et le manteau de bronze qui le couvrent encore à demi, et se soulève avec un mouvement magnifique, comme pour reprendre en main son épée qui gisail à ses pieds.
C’est une belle et grande œuvre du vieux Rude. Le commandant Noisot, en mourant, a laissé à la commune de Fixin la statue, le bois, la maison du garde, et de quoi tout entretenir. | Rs
GEVREY, CHAMBERTIN
Après Fixin, la voiture nous conduit rapidement à Brochon, où l’on nous montre le clos de Crébillon, qui ne fournit pas un vin bien remarquable, mais qui a le mérite d’avoir appartenu à Prosper Jolyot, le poëte tragique, lequel, né à Dijon et possesseur de ce clos, fut connu sous le nom de son fief et rendit célèbre le nom de Crébillon.
Quelques tours de roue, et nous sommes à Gevrey, c’est-à-dire à Chambertin.
AS sig
Chambertin ! saluons.
Qui n’a entendu parler du chambertin ?
Il a été chanté sur tous les airs, et dans les opéras-comiques et dans les vaudevilles.
Ah! c'est vraiment du chambertin!
s’écrie le chœur ravi en choquant les verres avec enthousiasme. Nul peut-être en Bourgogne ne possède de renommée plus populaire et plus universelle.
Il fut honoré de la faveur particulière des ducs, des rois et des empereurs. On sait que c’était le vin préféré de Pempereur Napoléon I", et que sa provision de chambertin était la compagne obligée de ses voyages et de ses campagnes.
Le climat de Chambertin, ainsi que l’on s'exprime dans le pays, possède les plus merveilleuses annales de noblesse que puisse ambitionner un cru de qualité. ,
Ses produits ont-ils figuré aux croisades, je l’ignore, et c’est parfaitement possible; en tout cas, dès l’année 630, le duc Amalgaire faisait donation de cette terre, avec celle de Gevrey, à l’abbaye de Bèze. Le clos de Bèze, soigné merveilleusement par les moines de l’abbaye, dut son mérite supérieur à ces religieux, comme partout ailleurs, du reste, en Bourgogne; les grands erus sont redevables de leur supériorité à ces gens qui prenaient tout à fait au sérieux la parabole du Christ, et travaillaient religieusement à la vigne du Seigneur.
Près de ce clos de Bèze, un paysan nommé Bertin fut frappé de Pexposition parfaite de son champ pour la culture de la vigne, et planta son champ des mêmes cépages acclimatés dans le clos des religieux de Bèze. Ce champ, qui donna bientôt des produits excellents, prit le nom de Champ-Bertin, plus tard Chambertin, et les deux climats réunis par les moines qui firent l’acquisition du Champ-Bertin furent vendus au chapitre de Langres en 1210.
Du chapitre de Langres, le clos devenu de plus en plus célèbre sous le nom de Chambertin passa entre les mains de nombreux propriétaires, pour arriver enfin entre celles de M. Paul Guillemot, le possesseur actuel de presque tout, et qui vient de nous présenter cette vigne accomplie avec toute lorgueilleuse modestie d’un amant épris et heureux.
La jolie, la charmante vigne, messeigneurs ! Comme le pinot y est vigoureux, ferme, bien tourné vers le midi, buvant ardemment tout le jour les baisers du soleil, produisant en {rop petit nombre, hélas! de merveilleuses
petites grappes noires, aux grains bien espacés, couverts harmonieusement
de leur riche patine d’un bleu chaud et sombre, sucrés, embaumés, vigoureux !
Allez, après cette promenade, savourer chez laimable amphitryon un chambertin, je ne dirai pas âgé de douze ou quinze printemps, mais de douze ou quinze automnes, et vous comprendrez le succès du chambertin, non-seulement dans les opéras-comiques et les vaudevilles, mais sur de plus grandes scènes.
Qui sait, nous disait un fantaisiste de voyage avec nous, si la campagne de Russie eut pas une plus heureuse issue pour Napoléon I“ parce que, dans la première déroute, il avait perdu son chambertin? Les grands effets ont souvent de plus petites causes.
La grande finesse et la grande valeur du cru se sont limitées, quoi qu’on ait pu faire, à ce clos de Bèze-Chambertin, qui comprend vingt-sept hectares environ. Cela tient sans doute non-seulement à l'ancienneté de la plantation du plant Pinot, qui n’a jamais changé, mais aussi à la nature particulière du sol et à l’exposition complétement favorable.
Les climats {out à fait voisins, plantés des mêmes cépages, soignés de la même façon, produisent un vin d’une qualité secondaire, et dont l'arome et le bouquet ne sauraient entrer en comparaison avec le vin du véritable Bèze- Chambertin.
Cela n'empêche pas les vins de Gevrey d’être de très-bons vins de Bourgogne, et je vous recommanderai spécialement ceux qui appartiennent à la famille Bernard, une famille qui a le droit de s’enorgueillir de son nom, dans un pays où saint Bernard était prophète, et qui récolte dans ses vignes, soigneusement plantées du plus pur pinot-chambertin, un des meilleurs vins de l'endroit.
À Morey, nous visitons le Clos de Tart, encore un cru dû aux maisons monastiques auxquelles la Côte-d'Or doit ses plus heureuses fondations vinicoles. La famille Marey-Monge, qui est une des plus riches du pays, possède ce clos, et un certain nombre d’autres crus importants.
Maison d'exploitation et celliers du Musigny, à M. le marquis de Vogüé (Ghambolle).