‹ La vigneChapitre 23 sur 176 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

VOYAGES, IMPRESSIONS ET DÉCOUVERTES

À Monsieur Arthur Z..., rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris.

Tu sais, mon bon ami, que, comme tout le monde, j'ai couru les eaux et les bains de toute sorte; si bien que j'ai la satiété de Trouville, de Boulogne et de Biarritz; que Vichy m'’exaspère, et que Luchon, Aix, Cauterets et compagnie me portent horriblement sur les nerfs.

Rien de plus monotone que de revoir tous les ans, partout, à la même place, les mêmes messieurs blonds, châtains ou gris, porteurs de la même jaquette taillée sur la mode du jour, du même chapeau, du même pantalon d’uniforme; les mêmes demoiselles ou dames sanglées dans leurs corsets; les mêmes couples dansant, dans les mêmes costumes, les mêmes polkas au son

de la même musique !

Parisiens et Parisiennes en rupture de boulevard, population fatigante et fatiguée, s'amusant du bout des lèvres, promenant un ennui prétentieux et bruyant, blasée sur toutes les plages, et ne pensant partout qu’à Paris, son seul et véritable cadre, car elle n’est réellement bien qu’à Paris,

Pourquoi donc ne pas varier un peu? me suis-je dit un beau matin; je ne vois pas pourquoi l’on s’obstine à décrire perpétuellement le même cireuit, à la facon des promeneurs du concert des Champs-Élysées, de Mabille ou des chevaux du Cirque.

N’est-il pas autre chose en France que ces perpétuelles redites, et ces eaux, qui ne sont la plupart du temps que des prétextes à déplacements, ne peuvent-elles être remplacées ?

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C'était l’autre jour, dans un de ces aimables et élégants cabarets que l’on ne trouve qu’à Paris et sur le boulevard, nous étions trois, un charmant Danois, un très-aimable Russe et moi.

Je dois le dire, j'ai rencontré peu de gens de ces deux nations qui ne m’aient plu complétement et qui ne m’aient été tout d'abord entièrement sympathiques. On pourrait vraiment croire que danseur pays il se fait un choix de sujets spécialement destinés à lexportation.

Bref, nous étions trois, le déjeuner était fin, les vins correspondaient au déjeuner.

— Délicieuse chose que ces vins de France! disait Ivan, en regardant à la clarté du jour les joyeux globules qui s’élançaient du fond de sa coupe pour petiller à la surface.

— Quelle douce chaleur, quelle dilatation du cœur et du cerveau, quelle gaieté féconde et communicative! N'est-ce point l'esprit du sol et sa joyeuse bonne humeur qui veulent se répandre et se révéler en nous?

— Ce musigny, c'est la Bourgogne; ce sauterne et ce laffitte, le Bordelais ; ce pommery, la Champagne; dans ce verre mignon, cet ambre doré, ce sont les Charentes.

— Un résumé de toute la France sur cette table.

— Le résumé le plus éloquent.

— Et le moins bavard.

— Que vous êtes heureux, vous autres Français, de pouvoir visiter à votre aise ces endroits bénis où naissent et croissent ces vertus de votre sol!

— Quels nouveaux pèlerinages de reconnaissance, sans doute, pour

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contempler ces terres qui produisent et distillent ce charme que lon ne trouve pas ailleurs!

— Eh bien! non, chers amis, ai-je été forcé de dire. Nous autres gens du monde, nous autres Parisiens, nous aimons, nous apprécions comme vous ces dons précieux que le ciel a bien voulu répandre sur notre bonne terre de France; mais je dois vous l'avouer en toute humilité, nous savons à peine quelques mots de ce qui les concerne.

Moi qui vous parle, j’aime ce pommery dont le suave petillement vous ravit comme moi-même; mais je suis comme le singe de la fable, Pommery, est-ce un nom de pays, est-ce un nom d'homme? je l’ignore complétement. Comme vous, comme le voisin, je sais que Musigny est Bourgogne, mais la Bourgogne est grande : où prendre Musigny dans la Bourgogne? Sauterne ne me renseigne pas plus que Musigny; je sais que le château-laffitte, comme lui, n’est pas loin de Bordeaux; et je n’ai jamais mis le pied dans les Charentes.

Comment le vin arrive-t-il sur cette table? j'avoue ne n’en être jamais préoccupé. Y a-t-il quelque part en Champagne un arbre précieux comme ceux des contes, sur les branches duquel poussent et mürissent à l’envi ces fruits aimables qu’on appelle bouteilles , capsulés d’argent ou d’or, et gonflés de ce jus qui réjouit? C’est possible; je l’ignore.

Ce fruit varie de forme suivant les régions où il se récolte, s’élance comme la taille d'une nymphe dans le Bordelais, devient lourd et trapu dans le Midi, élargit sa base en Bourgogne. Cela, je le vois; mais comment cela se fait-il? je n’en sais rien.

— Mais c’est horrible, mais c’est affreux, mais cette ignorance est inconvenante. Songez donc à ceci : non-seulement ce vin vous réjouit et réjouit les vôtres, mais il s’en vend chaque année pour deux milliards, mais il rapporte 300 millions à l'impôt, mais sans lui votre budget, dont vous êtes si fier, ne se tiendrait pas droit sur ses pieds. Mais. vous mériteriez de ne boire que de la bière.

— Cest vrai, vous avez raison; que voulez-vous, j'ai un château en Normandie, où poussent les blés, les bœufs et les pommes ; quand je veux du vin pour mes amis et pour moi, il en vient dans ma cave; c’est le camion du chemin de fer qui me l’apporte; il arrive si facilement à moi, pourquoi troublerais-je mon repos pour aller à lui? J'aime à jouir des bienfaits du Créateur sans m’exténuer à m’en rendre compte. Le soleil, Jui aussi, me réjouit et m'éclaire : je ne cherche pas à savoir qui l’allume et qui l’entretient.

— C'est là une douce philosophie, certainement, mais vous allez bien visiter régulièrement ces endroits où certaines eaux affublées de certains

mérites coulent à travers les rochers et les pierres, ou au milieu de la poussière des promenades et du gazon ratissé parmi les promenades hérissées de becs de gaz, tandis que chez maints marchands, à Paris, vous trouvez enfermées aussi, dans des bouteilles, à votre portée, ces eaux que vous allez regarder et boire chez elles.

Je suis sûr qu'il y aurait plus de charme, plus d’inattendu, plus de poésie à voyager dans ce beau pays de France, que vous semblez connaître si peu, à la recherche de toutes ces contrées célèbres qui ne se sont révélées à vous que par le papier qui décore de leur nom Îles lioles qui contiennent leur essence. Moi, si je pouvais connaître la main qui allume la splendeur du firmament, j'aimerais à la contempler et l’adorer; mais je peux voir le sol où germent ces précieuses richesses, je peux voir les mains qui les travaillent et les apprêtent, je peux me réjouir à la vue de ces paysages variés et féconds, de ces végélations diverses, des types différents qui sy montrent. Pourquoi ne céderai-je pas au plaisir de faire toutes ces découvertes ? Le chemin de fer complaisant saura maintenant nous mener partout : pourquoi ne pas faire le curieux et reconnaissant pèlerinage en même temps que cette séduisante étude?

__ Nous avons tous été persuadés; nous avons vidé une dernière coupe à la santé et au bien-être de la France, et nous sommes partis à la découverte.

Voila pourquoi je suis maintenant à Bordeaux, et pourquoi, mes amis et . moi, nous parcourons en ce moment ce charmant pays de France, pour vous faire part, tour à tour, de ce que nous avons vu partout en ce moment précieux des vendanges, si toutefois vous voulez bien, chers lecteurs et aimables lectrices, nous regarder et nous lire. A. D'A.

— Allons, messieurs, en route !

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rte ct Angoulême, et l’on arrive pour diner, puis ailer au théâtre le soir. C’est charmant.

Nous sommes loin du temps où Bordeaux était si loin de Paris que, pour vaincre la distance, on employait clandestinement des escouades de pigeons voyageurs destinés à porter en quelques heures les cours de la Bourse qui v’arrivaient par la malle-poste que deux jours après.

Un procès célèbre eut même lieu à cette époque, une combinaison ayant été faite pour prendre ainsi à coup sûr les numéros gagnants à la loterie de Paris, combinaison fondée sur ceci, que, vu la distance, on pouvait prendre à Bordeaux les numéros jusqu’à la veille de l'arrivée de la malle, soit un jour

plus tard que Paris.

En ces temps naïfs où le chemin de fer, le télégraphe électrique surtout, n’existaient pas même à l’état d’utopie, les gens habiles de Bordeaux avaient des ressources sur lesquelles maintenant il ne faut plus compter. Excepté en temps de guerre où tout est ressources, les pigeons maintenant sont relégués parmi les inventions inutiles et démodées; on varie seulement la façon de les plumer, et on les réserve plus spécialement à la crapaudine et à l'union finale

avec les petits pois.

La première impression ressentie par le voyageur qui arrive à Bordeaux est l'impression de la grandeur, du confortable et de la prospérité; les voitures de place marchent grand train, les omnibus se croisent avec vitesse de tous côtés avec les pesants camions, avec les innombrables voitures d'hôtel et les coupés des commercçants, les calèches ou landaus des riches commerçantes, pendant que les locomotives sifflent, que les panaches de vapeur et de fumée se mêlent sur le fleuve aux forêts de mâts qui garnissent les bâtiments et aux énormes grues qui font crier leurs palans chargés de fardeaux. Une population affairée circule dans toutes les rues, et des flâneurs cossus se promènent le long des magasins, ou sont assis sur le devant des cafés en renom, pendant que les toilettes claires et recherchées fleurissent le long des vastes rues et des larges boulevards.

Bordeaux a eu son Haussmann bien avant Paris. Et elle en est fière.

I n’y à pas de danger que l’on cherche à débaptiser les allées de Tourny, comme on cherche à débapliser à Paris le boulevard Haussmann. Les Bordelais semblent avoir plus de mémoire reconnaissante que les Parisiens.

Après cela, est-ce bien parmi les Parisiens que se recrute le conseil municipal? Cela est à examiner.

Toujours est-il que le baron Haussmann n’a pas eu le mérite de l'invention. Le chevalier Aubert de Tourny l’a précédé d’un bon siècle; il a percé la ville de magnifiques boulevards et de larges rues; il y a taillé des places publiques prodigieuses d’étendue, des quais d’une largeur énorme.

Aussi a-t-il sa statue sur une de ces places, au milieu de ces boulevards, et personne à Bordeaux ne pense à la porter au garde-meuble ni à gratter son

nom sur les excrques.

Bordeaux est fière non-seulement de son chevalier Aubert de Tourny, de ses boulevards, de ses places, mais aussi de son théâtre, bâti par l’architecte parisien Louis, et qui passe pour l’un des plus remarquables parmi les théâtres connus. Et elle n’a pas tort, bien que du côté de la façade il paraisse un peu enterré dans le sol, et, par suite, manque d'élégance à abord; mais il est surtout entendu à merveille comme distribution, comme dégagement et comme ensemble.

Un beau et magnifique jardin est le Jardin des Plantes, qui rappelle avec plus d’étendue la distribution du parce Monceaux, par ses larges pelouses mouvementées, ses cultures de choix et son merveilleux entretien.

De plus qu'au parc Monceaux, non pas une pièce d’eau, mais une petite rivière qui circule et se contourne à travers les gazons et les plantes rares, et sur laquelle s’ébattent des flottilles de canards étranges, d’oies bizarres et de cygnes éblouissants.

Mais avant tout Bordeaux est la ville du vin; les camions chargés de barriques, de caisses de toutes sortes, portant sur leurs flancs toutes les suscriplions connues pour tous les pays du monde entier, se succèdent incessamment et sillonnent la ville pour charger les bâtiments qui s'apprêtent au départ le long de tous ces quais dont la Gironde est bordée.

Si l’on prête l'oreille aux discours des passants, il n’est question que de ce qui se rattache à lui par une corde quelconque, récolte, qualité, dégustage, courtage, commission, emmagasinement, expédition, etc., toute la phraséologie commerciale et vinicole. |

— Parbleu! mon cher monsieur, me dit un de ces bons et aimables Bordelais, qui vous accueillent à merveille et se font comme une gloire de vous bien traiter, quand ce ne serait que pour affirmer une fois de plus le rayonnement de la précieuse Gironde, parbleu! mon cher monsieur , cela ne doit pas vous étonner; nous ne disons pas, comme là-bas : Si Paris avait la Cannebière, ce serait un petit Marseille. Nous ne sommes pas assez Marseillais pour cela; ce que nous disons, c’est que le vin est pour nous la chose nécessaire et vitale. Sans le vin, point de Bordeaux, pas de port, pas de bâtiments, pas de commerce.

Demandez à M. Féret, il vous prouvera, livre en main, que Bordeaux est la capitale de la Gironde , que la Gironde possède 150,000 hectares de vignoble , dont le produit net est de 150 millions, et le produit brut de 225 millions de

francs, sans compler que toutou presque tout le commerce de vins du sudouest ou du centre de la France vient affluer à Bordeaux, qui tire de tout cet ensemble son immense prospérité.

Étonnez-vous donc après cela que nous ne pensions qu’au vin, que nous ne parlions que de lui, de ses vertus, de ses qualités et même de ses défauts ! Vous seriez certainement beaucoup plus surpris si nous parlions bière ou betterave, ou mousseline de laine, ou calicot; nous laissons généralement cela à d’autres. À tous les points de vue, pour nous, le vin, c'est plus gai!

Rien à dire à cela qu’à s’incliner, ce que nous avons fait.

Et nous avons élé visiter le quartier des Chartrons, où se concentrent d’une manière plus spéciale tout le commerce et le travail des vins.

Voir Bordeaux sans visiter un ou plusieurs chaix, ce serait un crime de lèse-majesté, ce serait visiter Paris sans voir les boulevards, le Louvre, la marmite des Invalides, Notre-Dame et l’escalier de l'Opéra. Loin de nous l’idée d’un pareil manque de convenance, |

Nous avons donc été visiter les chaix.

Chai est une expression particulière au terroir, c’est un souvenir de la langue d’oc. À proprement parler, c’est une cave gigantesque, ou plutôt une série de caves disposées par étages inférieurs. Là se trouvent réunis les vins nouveaux, les vins jeunes, les vins adultes, les vins mùrs, les vins vieux. Tout cela par centaines, par milliers de tonneaux et barriques, par centaines de milliers de bouteilles; chaque chose avec son extrait de naissance, sa valeur première, sa valeur présente et sa valeur future, suivant la qualité de l’année et la chaleur du soleil qui aura müri plus amoureusement la vendange

Une armée de gens vigoureux , tonneliers et consorts, décorés de tabliers noirs, font des futailles, les roulent, les déplacent, Is transportent, les décantent, soignent les jeunes vins en remplissant les vides qui se font par évaporation dans les pièces, constatent en temps utile que les vins ainsi de temps en temps owillés (c’est là Pexpression) sont propres à être mis en réserve, mettent Iles vins en bouteilles, les bouchent, les cachettent, font les

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