VISITE AU CHAI
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caisses et les chargent sur ces lourds camions qui les transportent aux chemins de fer et aux bâtiments dont la mission est de les livrer aux destinataires de France, d'Europe et du monde entier.
Cest ainsi que m’est apparu le premier chai que j'ai parcouru, tenant à la main un de ces grands bougeoirs en bois remis dès le seuil au visiteur que lon promène dans les galeries mystérieuses où sont rangées par ordre les théories innombrables de pièces et de bouteilles de toute provenance. M. Landau, mon aimable guide, que je m’empresse ici de remercier, est à la fois propriétaire d’un cru dans le Médoc, propriétaire et directeur de ce chaï, et fait en même temps que le commerce de son vin et de son cru le commerce de tous les vins, grands et petits, qui màrissent sur le sol précieux de la Gironde.
Sur un signe du maître, quelques ombres s’agitent dans les galeries, puis subitement, comme par un coup de baguette magique, la lumière éclate au loin et se propage, le gaz brille à une série de becs régulièrement espacés, des montagnes de tonneaux superposés se baignent dans cette lumière et se continuent au Join dans des perspectives de profondeur étrange, pour se noyer dans les ombres du fond. On tourne, ce sont d’autres interminables galeries, où les bouteilles en rangs pressés semblent regarder curieusement les
visiteurs qui viennent pour un instant troubler le sommeil de ces belles au bois dormant.
Voici les galeries où l’on vient soigner les jeunes vins pour ainsi dire à la mamelle, en leur donnant régulièrement à boire, afin qu’ils ne puissent -
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s’aigrir ou se piquer dans les tonneaux par suite des vides produits par l’évaporation. Les soins ainsi donnés à ces bébés altérés sont indispensables pour donner aux vins les qualités voulues. On les tient ainsi pendant deux ans en nourrice et pour ainsi dire au biberon.
Pendant tout ce temps ils sont rangés par ordre, bonde dessus, c’est-à-dire
disposés de facon que la bonde puisse s’enlever facilement, afin qu’ils reçoivent aisément l'addition de vin nécessaire à remplir les vides dangereux pour leur santé. |
Ce temps d'épreuves et d'éducation une fois passé, le vin contenu dans ces tonneaux est, en quelque sorte, devenu majeur; il n’a plus besoin qu’on continue à l’ouiller et, pour ainsi dire, à lui donner à teter. On le sèvre, on ferme la bonde avec soin, et l’on retourne tout doucement la pièce, de façon à la mettre
bonde de côté, ce qui signifie à l’œil de l'acheteur que l'éducation du vin est faite, qu'il est comme livré à lui-même, qu’il se recueille en silence,
et n’a plus à s'améliorer que par la réflexion et la concentration personnelle de ses propres facultés, que le temps lui permet de perfectionner et de mürir.
Dès lors il est prêt pour tous les voyages, pour toutes les parties de plaisir ou pour tous les exils, partout où il est des gosiers altérés ou délicats qui attendent sa venue.
Il y a dans ce chai de M. Landau environ quatre mille pièces de vin de toute sorte, et trois ou quatre cent mille bouteilles de vin enrégimentées dans des cases disposées ad hoc.
Nous étions confondu devant une pareille accumulation. — C’est quelque chose, en effet, nous répondit notre hôte; mais nombre de chaix sont à peu près approvisionnés de même quantité; vous en verrez presque autant chez beaucoup d’autres de mes amis et mes confrères.
Si vous voulez voir le chef-d'œuvre du genre, il faut aller visiter avec moi le chai de MM. Johnston, les frères de l’ancien député, l’heureux propriétaire de ce bon vin qui pousse dans le canton de Saint-Julien Médoc, et connu sous le nom de château Ducru-Beaucaillou.
En effet, nous y sommes allé. Ce chai, que nous avons parcouru, ressemble aux autres par sa disposition et par ses aménagements intérieurs; mais les galeries de trois étages sousperposés sont de plus en plus interminables; elles semblent s'étendre à l'infini, tournent en spirale, décrivent des volutes immenses ; ce sont des labyrinthes sans fin, où il faudrait le fil d'Ariane pour se retrouver, si l’on n’était conduit par les tonneliers qui vivent dans ces catacombes et connaissent ces pièces, ces flacons, ces bouteilles comme les bergers connaissent leurs moutons.
— Nous avons ici, nous disait le tonnelier en chef, — un vieux militaire, — quelque chose comme dix-huit mille pièces de vin toujours présentes au
bataillon, un véritable corps d'armée qui se renouvelle sans cesse par suite des départs et des recrues.
Pour vous donner une idée du travail qui se fait ici, sachez que seulement pour owiller les pièces de vin jeune dont nous faisons l'éducation, nous vidons en une année dix-huit cents pièces de vin!
Nous avons aussi une armée de hüit cent mille bouteilles remplies qui s’en vont peu à peu, et sont au fur et à mesure remplacées par d’autres.
Notez, ajoutait mon guide, que cette énorme quantité de vin sans cesse renouvelée est destinée presque exclusivement à l'Angleterre, que les crus les plus célèbres et les plus coûteux s’y trouvent représentés continuellement par des quantités considérables, et qu’en raison des commandes faites au goût des acheteurs étrangers, ces vins sont mélangés entre eux ou additionnés d’une légère quantité d'alcool. Tout cela se fait dans le chaïi, et par suite nécessite cette population affairée qui circule sans cesse dans ces labyrinthes sombres comme les abeilles dans leurs ruches ou les fourmis dans leur galerie souterraine.
On comprend que dans une pareille ville, où depuis des centaines d’années les préoccupations sont les mêmes, se concentrent sur un même objet et tendent à peu près toutes vers le même but, la question d’art vinicole tienne invinciblement le premier rang; les autres sont forcément reléquées à des places inférieures. Chose étrange, mais qui pour l’observateur se conçoit du reste, en raison des aptitudes de la population confisquée et absorbée dans un seul sens, pas un artiste, pas un poëte remarquable ou remarqué n’a vu le jour à Bordeaux depuis le poëte-consul Ausone, au troisième siècle. Bordeaux ne cite à son avoir en ce sens que Montesquieu, l’auteur de l'Esprit des lois et des Lettres persanes, et Berquin, P'Ami des enfants; pas un sculpteur, pas un peintre, sauf deux ou trois qui se sont enfin décidés à pousser aujourd’hui.
Les statues de Montesquieu et de Montaigne, qui ornent la place publique, — ornent est de Peuphémisme, — sont d’un Italien doué de plus de bonne volonté que de sculpture; la statue de M. de Tourny ne vaut guère mieux.
Or, Michel Montaigne était Périgourdin; mais il fut maire de Bordeaux, et il a fait ainsi sa confession dans ses Essais :
«Il n’est point une âme si inepte et si ignorante que la mienne de plusieurs « choses vulgaires, et qui ne se peuvent sans honte ignorer.
« Ainsi, je n’entends pas seulement les noms des premiers utils du mes- « nage, ny les plus grossiers principes de l’agriculture, et que les enfants « sçavent; moins aux arts meschaniques, en la traficque, et en la cognois- « sance des marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins , de viandes, « et puisqu'il me fault faire la honte tout entière, il n’y a pas un mois qu’on « me surprint ignorant de quoy le levain servoit à faire du pain, et que c’étoit « que faire cuver du vin. »
IL faut avouer que pour le premier magistrat de Bordeaux c’était chose étrange et inouie. Et cependant, pour la rareté et l’étrangeté du fait, les Bordelais, qui sont gens d’esprit, ne lui ont pas porté rancune, tout au contraire, puisqu'ils ont voulu, pour ainsi dire, confisquer à leur profit ce merveilleux philosophe et écrivain en lui élevant une statue qui fait vis-à-vis à leur compatriote Montesquieu, sur la grande place.
Il est vrai que les Bordelais connaissent l’œuvre du maître et qu'ils y ont lu ceci en son chapitre Du vin et de l'yvrongnerie. |
Après avoir raconté que Caton, le censeur et correcteur des autres, réchauffait sa vertu à « longuement et largement boyre » , et que les stoïciens eux-mêmes conseillaient de s’enivrer parfois pour « relascher l’âme» il ajoute :
« Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice que mon « discours; car oultre que je captive aisément mes créances sous l'autorité « des opinions anciennes, je le trouve bien un vice lasche et stupide, mais » moins malicieux et dommageable que les aultres, qui chocquent quasi « louts, de plus droict fil, la société publicque. Et si nous ne pouvons nous « donner du plaisir qui ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, « je treuve que ce vice couste moins à notre conscience que les aultres ; « oultre ce, qu’il n’est point de difficile apprest ni malaysé à treuver : consi- « dération non méprisable.
« Platon deffend aux enfants de boire vin avant dix-huit ans et avant qua- « rante de s’enyvrer; mais à ceux qui ont passé les quarante, il pardonne de « s’y plaire, et de mesler un peu largement en leurs convives l'influence de « Dionysius, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gayeté, et la jeunesse « aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de ’âme, comme le fer « S’amollit par le feu; et en ses loix, treuve telles assemblées à boyre utiles «“ pourveu qu'il aye un chef de bande à les contenir et régler; l’yvresse estant, « dict-il, une bonne espreuve et certaine de la nature d’un chascun, et, “quand et quand, propre à donner aux personnes d’aage le courage de
« s’esbaudir en danses et en la musique; choses utiles et qu’ils n’osent entre- « prendre en sens rassis ; que le vin est capable de fournir à l'âme la tempé- « rance, au corps la santé. »
Enfin, la ville de Bordeaux a pris plaisir à adopter Montaigne, et elle a bien fait. ,
Nous avons demandé à voir le musée de la ville. Après avoir bien cherché, nous avons fini par découvrir dans un coin délaissé du Jardin des plantes un petit bâtiment bien humble, bien discret, bien dissimulé. Dans une série de petites salles grandes comme la main, se trouvent placés, à peu près au hasard, une série de tableaux des plus remarquables, parmi lesquels plusieurs admirables esquisses de Véronèse une Vierge de Pérugin, une Vénus, du Corrége, l’Uranie, de Lesueur, quatre Rubens, deux Van Dyck, deux Titien, de premier ordre, des Ribera, un Ruysdael splendide, le tableau si connu de Tintoret peignant sa fille morte, par Léon Coignet, un des meilleurs Baudry connus, elc., elc.
Personne pour regarder cette série de chefs-d'œuvre, personne pour les étudier; on est trop occupé dans la ville pour penser à ces chefs-dœuvre que l’on sait là, et qui se conservent et vieillissent tranquillement sans exiger qu’on s’en occupe.
Heureusement, il y a les étrangers qui viennent parfois troubler le silence de ces cryptes, et ceux-là ne peuvent s'empêcher de penser que dans une si belle ville, où on loge si bien les vins, on devrait bien réserver un chai pour loger les chefs-d’œuvre des maîtres. Un Bordelais très-aimable, et qui vient pour la première fois, grâce à nous, visiter cette collection dont il ne connaissait pas le prix, nous annonce que l’on s’occupe maintenant de construire un chai pour la recevoir.
A la bonne heure.