‹ La vigneChapitre 38 sur 176 · LE PHYLLOXERA · texte numérisé non relu

LE PHYLLOXERA

Hélas! le changement de décoration est complet. Ici, la place semble vide : les branchages débiles, et presque dépouillés de leur feuillage maigre et jauni, s’accrochent péniblement aux carassons qui se dressent secs et nus au-dessus des tiges, au lieu de se recouvrir comme autre part d’un feuillage. vigoureux et des pampres qui se courbent gracieusement à leur sommet.

Quelques rares grappes aux grains chétifs et étiolés se montrent péniblement attachées au bois dénudé de la vigne, quand elles ne font pas complétement défaut. Toutes les vignes dans un rayon déterminé sont ainsi. C’est un cercle

qui fait tache par son aspect désolé au milieu de la végétation si riche tout autour, et çà et là ces cercles se montrent tristement aux yeux.

— Voilà notre ennemi, nous dit notre hôte, l'ennemi de la France, ennemi plus dangereux que tous ceux qu’elle a pu voir dans ses mauvais jours se dresser contre elle; voilà le phylloxera !

Et saisissant un de ces vieux ceps de quarante ans d’âge, qui semblaient devoir se cramponner au sol par de puissantes et multiples racines, il tira sans effort la souche que la terre abandonna sans résistance. — Regardez, fit-il, et il nous montra les pauvres racines mutilées, tourmentées, poreuses, réduites à une sorte d'état spongieux, la fibre dévastée, détruite.

Voilà tout ce que nos yeux nous permettaient de voir.

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Eh bien! le phylloxera vastatrix, le voilà! C’est plus que la défaite, c’est la ruine! D’où vient-il? On ne sait; on pense seulement que, comme toutes les maladies fatales et destructives, il vient de l'Amérique.

Cet ennemi est si ténu, si microscopique, que les yeux ne peuvent le suivre que dans son travail douloureux. Ils sont là par millions, par milliards, ces ennemis de notre richesse et de notre sol; comment arrivent-ils à s'emparer d’une place? je lignore; ils vont suivant leur caprice, emportés par le vent, par la fatalité. Deux ou trois de ces êtres créés par la vengeance céleste s’abattent sur un cep et plongent droit vers sa racine; en une semaine, ces nouveaux colons se sont multipliés avec une

fécondité cruelle; bientôt ils sont un mille; chacun de ces milliers en enfante d’autres milliers encore. La racine qui sert d’aliment à ces ennemis sans cesse ct sans relâche renaissants est attaquée par ces millions de petites bouches avides et insatiables; elle est coupée, hachée, détruite; les branches s’étiolent, les feuilles jaunissent, les raisins ne se gonflent pas et dessèchent, la vie s'éteint, disparaît; le cep est mort. Les ceps environnants, attaqués successivement, succombent à leur tour, et le mal s'étend aux environs, comme un implacable et terrible ulcère.

Voici le travail fait ici où vous voyez ces ronds jaunes dépouillés de branches et de verdure; ici, à côté, où la verdure et la force semblent persister encore, la mort est là sous terre, elle accomplit sa terrible tâche. L’an prochain, ces vignes seront dénudées, lamentables et ruinées comme leurs tristes voisines.

L'an dernier, un quart de récolte a disparu; cette année, la moitié; Pan prochain, les trois quarts; dans deux ans, il ne restera rien que le souvenir, à moins que... Mais jusqu'ici tous les efforts ont été vains, toute la chimie a succombé devant ce chétif et indestructible ciron. L'espoir n’est cependant pas interdit aux condamnés : nous espérons encore.

Venez avec moi: je vais vous montrer, grâce au secours de la science, l'aspect et la forme de ce redoutable tout petit.

Le phylloxera, le voici :

Une famille de phylloxeras, vue au microscope.

Que d’agents chimiques la terre a consommés depuis que ce misérable insecte a fait ses premiers et terribles débuts! que d'essais infructueux de toute sorte! Il avance en dépit de tout, comme un inévitable fléau, capricieux, volontaire, laissant intacts certains parages, sans motif appréciable. Peut-être y a-t-il une loi dans ces apparentes irrégularités, dans ces choix qui paraissent des caprices. Jusque-là cette loi reste cachée; la découvrir, ce serait sans doute découvrir le remède.

Les 300,000 francs promis par l’État à celui qui trouverait un moyen de

Bébé désire savoir si le raisin commence vraiment à être assez sucré.

sauver la situation n’ont encore rien produit. Ce serait, du reste, peu payer un bienfait pareil, si l’on pense aux désastres que produit le fléau.

En ce moment, tout le pays est visité et bouleversé par le terrible insecte. Il est des propriétaires complétement ruinés, auxquels pas un pied de leurs vignes naguère florissantes ne reste intact ou encore quelque peu productif.

Et que mettre dans ces terres maigres, rebelles à toute autre espèce de culture ?

Cette décroissance de la fortune publique a profondément ému tous les propriélaires et commerçants de la contrée. Les vignes de l’entre deux mers, cantons de Branne, Pujols, Pellegrue, Targon, Créon, Sainte-Foila-Grande, etc., sont presque toutes anéanties.

Dans le Saint-Émilion, le pays de Libourne, de Lussac, de Fronsac, de Puységur, un tiers ou une moitié disparaissent; on tremble pour le reste.

C’est pourtant merveille de voir comme on cherche et comme on se débat contre cet ennemi dont les mouvements tournants sont si cruels et si implacables ; ils sont là plusieurs qui cherchent à protéger ce qui reste et s’ingénient à trouver des modes nouveaux de le combattre.

Château Beauséjour (Ducarpe jeune).

M. Ducarpe, le propriétaire du cru Beauséjour, un cru délicat et cité parmi les premiers, président de lAssociation vinicole et conseiller municipal, se distingue parmi tous pour son activité et ses recherches infatigables, comme il s'était distingué avant lapparition de l’ennemi pour son zèle à faire donner à son cru, notamment en 1867, lors de la grande Exposition universelle, la place qu'il mérite et que le dédain ou le sentiment de rivalité du médoc bordelais se plaisaient à ne pas lui reconnaître. C’est en partie grâce à lui et à l’activité qu’il a déployée pour réunir le syndicat des viticulteurs du pays qu’est due la médaille d’or décernée

alors à cette réunion vinicole, médaille qui constate la valeur réelle du produit.

Il est le principal organisateur de ces réunions, où les propriétaires font montre et se font gloire de ces vins charmants, aimables et trop peu connus qui se cultivent dans ces régions; de ces comices comme ceux auxquels nous venons d’assister, où l’on récompense les vignerons, les ouvriers, où l’on parle des progrès de l'ennemi redouté, où l’on constate les quelques défaites qu’il essuie çà et là, où l’on rend compte des moyens employés pour arriver à ce résultat, et où l'on concentre ses efforts pour les amé-

liorer, les perfectionner et les faire connaître. Quand on a été chez M. Ducarpe et qu’on a vu ce soin si méticuleux de culture vinicole, de vérification et de conservation des vins; quand on a

goûté quelque peu de ces vins, produit des heureuses années ;

Domaine du Cadet (Albert Piola).

Quand on fait la même visite chez des gens comme M. Albert Piola, et qu'il vous a fait boire de son cru Cadet 1864;

Château Laroque (marquis de Rochefort-Lavie),

Ou au château Laroque, chez M. le marquis de Rochefort-Lavie, de ce

cru Laroque de la même année, tel que le fait et le soigne M. Paul Boizard, son représentant ;

Ou bien encore au cru du Cheval blanc ;

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Ou à celui de Pommerol, qui passe pour un des plus fins, des plus

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Château-Trotevielle (G. Isambert).

savoureux et des plus suaves de la contrée, on est vraiment douloureusement saisi de la pensée que cette sotte bête peut tarir la source de tant de choses agréables et précieuses; on s’empresse de la maudire, et lon

comprend le vénérable cardinal Donnet qui, l’autre jour, après avoir trempé à plusieurs reprises et consciencieusement ses lèvres dans les différents

breuvages pieusement apportés au banquet par les propriétaires , déclarait en homme convaincu que supprimer de pareilles bénédictions du ciel était un crime; que le cas du phylloxera était un cas pendable, et, suivant la demande de quelques-uns de l'assistance, se demandait sil ne ferait pas bien de l’exorciser. hell À. »D'A.

Le phylloxera ailé.

Chateau Beychevelle (Armand Heine).

4 octobre 1876.

À Mademoiselle E. Louise de P.…., au château de X.., près Tain (Drôme).

JE suis arrivée en plein Médoc, en pleine fête, dans un vieux château d’un beau caractère, bâti dans une position des plus heureuses. À droite, à gauche, en arrière, de plantureux vignobles ; devant, des pâturages à l'allure normande où paisseni tranquilles des troupeaux de

vaches et de bœufs, et d'énormes enclos où galopent en liberté et la crinière au vent les pouliches et les poulains joyeux.

Au fond, la Gironde, qui se détache comme un large ruban de moire argentée; les côtes du pays de Blaye, qui s’estompent dans la vapeur, et, pour donner encore plus de vie à ce prestigieux décor, les voiles des navires qui piquent lhorizon de taches brillantes de soleil, ou d’un roux doré, pendant que des panaches de fumée montent ou descendent le fleuve, sur cette route vivante qui conduit à Pauillac ou à Bordeaux.

Que dire de cette grâce si aimable et si accueillante qui recoit les invités, et de cet ensemble séduisant qu'ont su réunir autour d'eux le maître et la maîtresse de céans?

Tout cela est charmant de tout point, et quand on est assis sur la belle et monumentale terrasse qui domine toute cette séduisante perspective, que les fines anecdotes et les mots aimables et gracieux s’échangent, que les fraîches toilettes des jeunes femmes et des jeunes filles égayent le regard, que le beau soleil colore ces vastes étendues de prairies semées de bouquets d'arbres, au milieu desquels on voit au loin courir follement les troupes de poulains en liberté, c’est une véritable fête pour les yeux et pour l'esprit, et Pon recoit de ces impressions que l’on ne saurait oublier.

Nous sommes au château Beychevelle, qui appartint jadis aux ducs d'Épernon, dont un portrait se prélasse encore au-dessus de la grande cheminée qui fait face aux fenêtres dans le grand salon.

Un poëte du cru bordelais, dont on me fait lire le poëme pavé des plus généreuses intentions, chante dans des vers reconnaissants ce coin de terre privilégié :

Le goût le plus exquis, la cordialité, Président au banquet de l'hospitalité ;

Enfin là tout ravit, tout fait de Beychevelle Du château de Médoc la gloire et le modèle.

Certes M. Musset, le fin buveur, eût chanté ce château, et il eùt trouvé des accents d’un ordre plus poétique, mais il n’y eût pas mis plus de conviction et sans doute moins de connaissance du sujet.

Je pense que tu ne me reprocheras pas un peu d’histoire en passant. Voici les renseignements que me donne à ce sujet M. Edouard Féret, le savant et consciencieux auteur de la Statistique de la Gironde.

Au quatorzième siècle, le château était fédoal et l’une des propriétés des comtes de Foix de Candale, d’où il passa dans la maison d'Épernon , dont le chef avait épousé l’héritière de la maison de Foix.

Le nom de Beychevelle (baisse voile en patois du pays) vient du salut que faisaient jadis, en signe d'hommage, les bâtiments en passant devant le château seigneurial du duc d’Épernon , alors grand amiral de France.

Le salut se faisait en baissant respectueusement les voiles du navire au passage.

Le dernier duc d’'Épernon étant décédé sans postérité, la terre de Beychevelle revint à la couronne, qui la vendit pour payer les dettes du duc d'Épernon.

Ce fut le marquis de Brassin qui fit l'acquisition de cette terre.

M. de Brassin ayant émigré, la nation prit possession de ce domaine et de ses dépendances, qui furent mis en vente. Madame de Saint-Herem , sœur du marquis de Brassin, devint acquéreur du château de Beychevelle et de la terre, qu’elle ne tarda pas à revendre à Jacques Conte, un des armateurs les plus connus de Bordeaux en 1800. Ce dernier les revendit en 1825 à M. Guestier, lequel les revendit il y à quelques années à M. Armand Heine, le propriétaire actuel.

Maintenant que me voilà en règle avec le passé, quel plaisir de m'occuper du présent !

Ainsi que je le disais tout à l’heure, ce présent est quelque chose d’adorable. Nous sommes arrivés, mon père et moi, par le plus délicieux temps du monde; une calèche était au chemin de fer pour nous recevoir à Saint-Laurent-Saint-Julien. Les chevaux trottaient gaiement entre des massifs de vignes alignées avec soin, brillantes d’éclat et de santé. Nous voyions défiler devant nous des bouquets de grappes richement teintes de ce noir bleuâtre chaud et velouté, que colore puissamment le soleil, s’agraffant à la base des ceps alignés comme une savoureuse armée.

Depuis quelques jours, une pluie bienfaisante ayant généreusement arrosé le sol, les grains s'étaient richement gonflés ; ensuite, les rayons du soleil avaient accompli leur œuvre, séché et müri à point les riches grappes.

Le temps des vendanges était indiqué, disaient les vignerons. Îl n’y avait plus qu'à recueillir le fruit de toute une année de travail.

Sur la route nous rencontrions des escouades de gens bizarres, mi-monta-

gnards, mi-citadins, les hommes marchant gaiement en suivant la guirlande de rosiers fleuris qui encadrent les vignes, les femmes et les enfants curieu-

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sement entassés sur des chariots étranges parmi des sacs de voyage, des mailles de couleurs bizarres et des paniers à vendange.

Ce sont les travailleurs recrutés au loin pour les besoins du moment. Ceux du pays ne pourraient suffire à cet excès de travail qui doit se faire en un espace de temps restreint dans tous ces pays du vin où le raisin mürit en même temps.

C’est demain, nous a-t-on dit, que la fête commence, et que, dès l'aube, les escouades de vendangeurs et de vendangeuses vont se mettre à la tâche. Aujourd’hui, dans l'après-midi, nous sommes montés en calèche découverte, à l’heure où, à Paris, on va se promener autour du lac : les routes sont, de ce côlé du Médoc, soignées comme les allées d’un parc.

N’était les chars traînés mélancoliquement par les grands bœufs fauves habillés de chemises de toile grise, et les vignes encadrées de rosiers fleuris qui bordent la route, on se croirait au bois.

Les voitures élégantes se croisent presque aussi fréquemment que dans les allées du pare Monceaux ou sur les grandes avenues qui conduisent à la cascade. À chaque instant ces messieurs ont à tirer leur chapeau, et ces dames | à décocher leurs plus aimables sourires. |

À côté de nous passe la calèche de la toute gracieuse baronne Gus-

tave de Rothschild et de son mari, venus pour donner le coup d'œil du maitre à celte perle du Médoc, le Château-Laffitte. Ce landau, bourré de charmants blondins et blondines, c’est toute la jolie famille du sympathique

M. Johnston; ces élégantes jeunes femmes et jeunes filles, c’est le bouquet aimable de la famille Errazu. Les jeunes gens suivent, galopant gaiement sur leurs chevaux de sang. Voici les Pereire, le comte et la comtesse Duchâtel, par ici le comte et la vicomtesse Aguado, le prince et la princesse Murat, le baron James de Rothschild, les dames Halphen, les Ségur , les Dollfus, les d'Erlanger; c’est le faubourg Saint-Honoré, ce sont les Champs-Élysées

prolongés, c’est Paris.

Le pays, comme on le voit, est magnifiquement et richement peuplé. On ne peut faire un pas sans se cogner contre quelque million. Parmi les gens heureusement doués de ce côté, depuis plusieurs années la mode est venue de parer sa fortune de la propriété d’un grand cru, comme on pare son hôtel d’une galerie de peintres célèbres, et comme on pare sa femme d’aigrettes et de rivières de diamants.

C’est à la fois une mode et une profitable affaire, d’après tout ce qu'on me dit, car la possibilité de faire de grosses dépenses permet non-seulement d'améliorer, mais d'attendre les plus-value. Les Rothschild, gens de goût, c'est le cas ou jamais de le dire, ont donné l'exemple par l'acquisition de Château-Laffitte et de Brane-Mouton; les Pereire ont suivi par Château-Rozan et Château-Palmer, les Dollfus par Montrose, les Heine par Château-Beyche-

velle, etc.

Tous les gens qui ont le million facile à Paris ont voulu se donner, à la suite de ces financiers, la satisfaction de le proclamer hautement par Pacbat de quelque cru bien posé. Le pays de Bordeaux n’est plus aux Bordelais, les Parisiens l’ont conquis. Quand on danse dans quelque château voisin, on est sûr de trouver quelqu’une de ses danseuses ou quelqu'un de ses danseurs du faubourg Saint-Honoré ou du faubourg Saint-Germain.

Enfin, voici le jour des vendanges ; tout est prêt au château. Les escouades sont prévenues, les celliers consciencieusement nettoyés, les presses, les cuves et les cuviers mis soigneusement en état.

A la première heure du jour , tout cela se met en mouvement. Les pièces à

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