JEANNE DE L
Est
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Château-Laffitte (barons de Rothschild).
Octobre 1876.
À Monsieur Christian de K., à Dijon (Côte-d'Or).
Saluons.
Voici l’un des plus précieux joyaux de la couronne du Médoc.
Que dis-je? de la couronne de France.
Aussi c’est un des rois de la France, un de ceux que les républiques ne renversent pas, un Rothschild qui a coquettement et galamment attaché ce joyau royal à l’écrin ruisselant des baronnes de sa race et de son nom.
Quand on vient de passer à Pauillac, sur ce vaste quai qui borde la Gironde sillonnée de navires de tous pays venus de la haute mer pour remonter vers Bordeaux, ou qui en descendent, on grimpe au galop de ses chevaux une pente douce qui vous conduit au sein de ce pays si fertile en chefs-d’'œuvre vinicoles.
On passe devant Pontet-Canet, dont le nom est si connu, devant Brane- Mouton, devenu Mouton-Rothschild depuis 1854.
Nous entrons dans une large et longue avenue bordée de grands arbres,
et nous nous arrêtons devant la grille, à droite. Nous sommes au Château- Laffite, c’est le moment de la vendange : tout est empressement, mouvement
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— = DIDOITETONNT
Presses et cuviers de Château-Laffitte.
fiévreux, dans les vastes bâtiments accolés au château ou bâtis dans les terrains placés sur la gauche; c’est là que sont placés les cuviers, les
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Chai de Château-Lafut.e.
presses, les cuves où fermente le jus nouveau, les celliers qui ont recu le
Celliers de Chäteau-Laflitte.
vin de l’an dernier, puis les chais où se conservent les récoltes vendues ou à vendre.
À chaque instant quelque char traîné par des bœufs apporte la vendange; on voit s'approcher à reculons le char d’une de ces larges baies qui s'ouvrent sur les cuviers et les presses; les travailleurs, les jambes nues, s'emparent du précieux butin, versent dans le cuvier les raisins qui composent la charge, et bientôt les chariots reprennent à vide le chemin du quartier où se fait la récolle.
Les maîtres du château sont là.
C’est une véritable bonne fortune de les trouver et d’être reçu.
C’est le baron et la baronne Gustave de Rothschild qui sont venus cette fois au moment des vendanges donner le coup d’œil du maitre à cette terre si affectionnée jadis par le vieux baron, une de ses dernières conquêtes.
Tout Paris connaît cette grâce aimable et spirituelle, cette beauté élégante et fine qui distingue la jeune baronne. Je n’insisterai pas davantage.
Je me contenterai de raconter ce que j'ai entendu dire à une vieille vendangeuse qui la voyait passer souriante, son ombrelle à la main, suivie de son mari, au milieu des travailleurs occupés à cueillir le raisin.
« Posséder tant de millions et Château-Laffitte, être belle, être jeune, avoir de jolis enfants, un mari qui a l'air de vous aimer, être bonne et gracieuse par-dessus le marché, franchement c’est trop pour une seule!
C’est pas juste! »
Le château Laffite n’a, du reste, rien de princier. C’est une vieille bâtisse qui date de trois siècles environ, d’une architecture douteuse et composite, avec des ajoutures de styles différents, suivant le temps où elles ont été rapportées et les nécessités du moment.
Les premiers seigneurs, qui portaient le nom de Laffite et de Bécoyran, relevaient de la baronnie de Vertheuil et lui rendaient hommage.
Successivement propriété des barons du Breuil, des Ségur et du président Pichard, qui fut victime de la première Révolution, et dont le domaine fut alors confisqué par l’État, le château Laffite fut acheté par une compagnie hollandaise qui le paya alors en assignats et le vendit en 1803 à M. Vanlerberghes, associé du fameux fournisseur Ouvrard.
Quand les comptes d’Ouvrard et de Vanlerberghes furent vérifiés, dit
dans son livre M. Édouard F eret, M. Vanlerberghes, menacé de restitution, céda Laffitte à sa femme pour la couvrir de ses reprises, et celle-ci le vendit, en apparence du moins, à Sir Samuel Scott, banquier anglais, qui en parut le propriétaire jusqu’à la mort du fils Vanlerberghes.
À cette époque, au grand étonnement du public, on apprit que les ventes avaient été simulées, et les héritiers Vanlerberghes, après avoir transigé avec l’État, leur créancier, firent vendre le domaine aux enchères.
Le célèbre banquier Aguado, marquis de las Marismas, avait eu l’heureuse fantaisie d'acheter le cru de Château-Margaux et le château lui-même. L'achat de ce premier cru si renommé avait eu lieu en 1836, au prix de treize cent mille francs, inaugurant ainsi la mode qui s’est emparée des grands financiers de posséder quelque morceau de terre sur ce sol généreux et envié du Médoc.
On se le rappelle, lorsque mourut M. Aguado, propriétaire alors du magnifique hôtel où est située maintenant la mairie de la rue Drouot, M. le baron de Rothschild apprenant sa mort et le chiffre de la fortune laissée par lui, qui se montait à une cinquantaine de millions, prit un air attristé et de douce commisération en disant « : Eh bien! je le croyais plus à son aise. »
L’illustre banquier, le baron de Rothschild, le premier des financiers d'Europe, n’avait pu acheter jusqu'alors, à limitation de celui qui était son collègue et passait pour son rival, que le cru de Brane-Mouton, au prix d’un million cent vingt-cinq mille francs, un cru remarquable, il est vrai, mais classé seulement au second rang par les experts et la tradition; on comprend aisément qu’il ne pouvait accepter de se trouver ainsi au second plan dans cette spécialité, lui qui était si à son aise dans toute autre.
Lorsque la vente de Château-Laffitte fat annoncée, le parti du baron fut donc bien vite pris. L’acquisition de Château-Laffitte, le premier grand vin et grand cru du Médoc, rétablissait heureusement les distances.
D'autre part, les gens de Bordeaux s'étaient vivement préoccupés de la chose. Ils étaient jaloux de penser que la parure éminente du Bordelais et du Médoc pouvait passer en d’autres mains que celles des gens du pays.
Un syndicat s'était déjà formé, et six millions avaient été réunis entre les
principaux commerçants de la Gironde pour faire face aux besoins de la vente.
M. de Gernon, dégustateur et commerçant émérite, avait été chargé à la fois des fonds et de la poursuite des enchères. La présence du vieux baron de Rothschild larrêta net dans son opération. On sut à n’en pas douter que le grand baron, ainsi qu'on l’appelait, poursuivrait jusqu'au bout les exigences de sa fantaisie.
Il y avait, outre le prix brut de la vente, à payer d’énormes droits, celui de la récolte de l’année et de quelques réserves. Arrivé au bout de son mandat, M. de Gernon, essouflé, s’arrêta ; le baron continua toujours.
« J'avais encore six cent mille francs à consacrer à mon caprice, » dit-il à M. de Gernon, qui dut se retirer avec la conscience d’avoir fait ce qu'il pouvait pour l'honneur du pays, et de n’avoir cédé qu’à la force.
M. de Rothschild avait vu l’adjudication lui être attribuée au prix de quatre millions deux cent mille francs.
Et il avait fait une bonne affaire.
Le produit du vignoble est d’un million à quatorze cent mille francs; l’année exceptionnelle de 1875 en a produit, nous assure-t-on, seize cent mille; les frais d’exploitation ne dépassent guère cent mille francs. À ce compte-là, la propriété fut bien vite payée. Dès maintenant, tout est bénéfice : l’eau, qui, suivant le proverbe, va toujours à la rivière, va bien plus certainement encore aux fleuves et à la mer.
Vienne maintenant le phylloxera. S'il ose jamais s’attaquer à Château- Laffitte, ce dont on doute, on est prêt; l'affaire n’a plus rien à perdre, elle a tout payé.
Quant au baron, il a eu la consolation d’être supérieur à son ancien ami Aguado : il a le premier grand cru; il a vaincu sur toute la ligne.
Il faut dire que la fantaisie du baron James était depuis longtemps à demeure dans son esprit.
De tous les vins choisis que ses sommeliers accumulaient à grands frais dans ses caves, le laffitte fut toujours celui dont il prisait davantage les qualités et les vertus.
Il se complaisait à son arome, savourait en connaisseur son bouquet et
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son velouté, saisissait en délicat expert les nuances de ses années et de ses rayonnements particuliers.
Un jour, à la table du baron Haussmann, qui, en sa qualité d’ancien préfet de Bordeaux, prétendait aussi s’y connaître, on versa au baron James un verre de château-laffitte.
Trouvant que le breuvage ne valait pas le nom qu’on lui donnait et l’honneur qu’on lui faisait, le baron James le fit passer de son petit verre dans le grand, et l’additionna d’une bonne rasade d’eau, en disant de ses lèvres railleuses et millionnaires :
« Puisque tu m'as trompé, je vais te tremper à mon tour! »
Peut-être cette aventure, ou d’autres analogues, maintes fois répétées, l’ont-elles conduit à conclure cette bonne affaire de l'achat du château, ce qui lui a permis en même temps d’être sûr de boire à volonté du laffitte authentique et dûment contrôlé par un propriétaire en qui il püût avoir toute confiance.
Désormais donc le château-laffitte est aux Rothschild; il faudra plus d’une révolution pour les renverser. Je ne sais si les fils ont hérité du goût de leur père; en tout cas, ils ont la possibilité de boire de ce grand cru authentique et sans mélange.
Il existe une dynastie d’administrateurs et de curateurs exercés de père en fils à l’heureuse exploitation de ce vignoble exceptionnel.
M. Goudal, le directeur actuel, est le dépositaire intelligent de toutes ces heureuses traditions qui ont mis hors pair ce vin célèbre.
— Pourquoi changer? dit-il en voyant passer certaines innovations qu'il redoute; le mieux n’est-il pas plus ennemi du très-bien qu'il ne l’est du bien? Et il redouble de surveillance et de soin en conservant les errements si glorieux du passé.
M. Goudal est à Laflitte ce que M. Galos est à Mouton-Rothschild, le vignoble voisin qui appartient maintenant au baron James, petit-fils du baron James I“.
C'est Mouton-Rothschild que le poëte de Bordeaux, M. Biarnez, a chanté ainsi dans ses poésies :
Qui croirait que Mouton, modeste autant que grand, Ne vient qu'après Laffitte et n’est qu’au second rang ? Cependant le gourmet ne peut le méconnaitre :
Il a même valeur, plus de valeur peut-être,
Et chacun, ébahi, se demande pourquoi
Mouton, le grand Mouton, n’a pas le nom de roi. C’est qu’au temps reculé, le maître du domaine Ne sut rien concéder à la faiblesse humaine : Heureux d’un sol fertile et fier de ses coteaux,
Il ne fit élever ni donjons ni châteaux.
En effet, le vignoble de Mouton n’a qu’une ferme, une sorte de bergerie, accompagnée de pressoirs et de celliers.
Quand le baron James, qui se plaît à revenir de temps en temps à ses moutons, vient rendre visite à son vignoble, il habite la chaumière. Le vin n’en est pas plus mauvais pour cela, et l'affaire n’en est pas moins bonne.
Le dernier de la dynastie Galos soigne donc ce vin avec autant d’amour-
propre et d’amour que celui de la dynastie Goudal soigne le vin du Château- Laffitte.
Château-Laffitte n’est pas une chaumière. De la grande terrasse que borde le jardin potager, on découvre un ensemble des plus intéressants : les vignobles renommés de Saint-Estèphe se trouvent en regard; tout d’abord
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Cos d'Estournel, deuxième cru. (Famille Errazu.)
les constructions chinoises de Cos d'Estournel, un grand cru qui appartient
à la famille Errazu, qui font tableau pittoresque vers le troisième plan; le Montrose, qui appartient à M. Dollfus, et le château Pomys, aussi à la famille Errazu; puis, au loin, la silhouette du vieux château de Calon, qui appartenait jadis aux sieurs de l'Esparre et aux Ségur.
À gauche du jardin potager, le parc s'étend derrière le château, vers le nord; il est planté de vieux arbres séculaires, d'autant plus respectés qu’ils sont plus rares en ces pays où chaque centimètre de terre a sa valeur éminemment productive.
Le salon dans lequel on est reçu est de plain-pied avec le jardin. Quelques vieux tableaux de l’école italienne el espagnole sont accrochés aux murailles, et des meubles riches du style Louis XV garnissent les panneaux. À côté, un petit salon d’un ton doux et délicat, décoré de peintures françaises et garni de meubles les plus fins du style Louis XVI; c’est un nid aimable et charmant, affectionné principalement par la vieille baronne, qui aimait jadis à y passer tranquillement quelques semaines, lors de la belle saison.
Les jeunes y viennent moins, et seulement à l’époque où nous nous trouvons, l’époque joyeuse de la vendange et des fêtes qu’elle anime.
En ce moment, il y a trois cents vendangeurs ou vendangeuses, pelits et grands, qui sont arrivés de partout pour ce grand travail des vendanges. Le Château-Laffitte a beaucoup de succès parmi ces gens qui courent les vignobles à celte époque de l’année; la soupe au bœuf et aux choux a la réputation d’y être excellente, les miches de pain bien lourdes et le vin bon. Ces messieurs et ces dames ne sont pas fâchés de pouvoir dire, de retour dans leur chaumière de la montagne ou leur soupente de la ville : Il y a quinze jours, c’élait un mardi, je dinais chez Rothschild.
Population étrange et bizarre que celle-ci! Il y a des gens en veste, ou en blouse et en sabots, avec des bérets des montagnes; il y en a en habit noir, et quel habit! en redingote et en paletot, coiffés de chapeaux à haute forme rougis par les saisons , ou bien de la casquette de soie, comme les vendeurs de contre-marques ; des balayeurs et balayeuses de Bordeaux, des vendeurs de
contre-marques, des marchands d’oranges ou de poisson. On me montre une grosse femme, énorme, au visage rouge, la lèvre estompée d’une petite
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moustache grisonnante; elle est coiffée du foulard bordelais, et pèse cent cinquante kilos. Elle est connue à Bordeaux, où elle vend sur le port, suivant la saison, des poissons ou des oranges, et ne manque pas, chaque année, sa petite promenade au Château-Lafhitte. C’est la curiosité de la troupe.
Tout cela arrive, ou à pied, ou en voiture, ou par les bateaux qui viennent du haut pays par la Gironde.
Tous portent dans des sacs leur ménage ambulant, le linge indispensable
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Iavités au Chäteau-Laffitte pour le temps des vendanges. (Aller.)
et les couvertures qui doivent les envelopper pendant leur sommeil dans les granges où ils se logent; les femmes et les enfants qui ne peuvent marcher
à pied sont huchés par étages superposés, eux et leurs bagages, sur des charreltes étranges, traînées péniblement par des petits chevaux de montagne.
En huit ou dix jours la vendange est faite. Chaque escouade de douze ou quinze personnes est commandée par un piqueur qui dirige le mouvement
MESSIEURS DE BORDEAUX (PLACE DU GRAND-THÉATR:). Pas fâchés de donner un petit coup de maiu d'amitié au baron,
et veille à ce que l’on ne consomme pas trop de raisin, trop de châteaulaffitte en pilules, comme disait Brillat-Savarin.
Chacun va vider son panier dans les hottes des porteurs, qui vont euxmêmes à leur tour porter la vendange dans les tonnes, chargées sur les chars à bœufs sans cesse renouvelés.
Pendant ce temps, les presseurs et fouleurs font leur affaire ; le vin qui coule dans les bannes est porté successivement dans les cuves, où il est appelé à fermenter avec le moût de la grappe aux trois quarts écrasée.
Invités au Château-Laffitte pour le temps des vendanges. (Retour..)
La dernière grappe cueillie, les vendangeurs partent. Ils ont bien vécu,
bien chanté; ils ont dansé le soir, dormi la nuit; ils s’en retournent satis*
faits de ce petit temps de vacances et de répit, avec un petit pécule et de joyeux souvenirs.
Bien que ce public de vendangeurs soit recruté la plupart du temps dans le rebut de la société, il est bien rare qu’il y ait quelque crime ou même quelque violence à signaler. La vendange est comme une trêve que tous ces gens s'imposent, sauf à recommencer leur vie de plus belle après.
M. Goudal, l’habile ministre de ce petit royaume, nous promena partout dans le domaine confié à ses soins. Nous avons vu ces grands celliers où s’agite autour des cuviers et des vastes cuves un monde affairé de travailleurs.
Ici le raisin est égrappé avec soin, comme dans tout le Médoc, ct il est foulé aux pieds. On a bien essayé le foulage mécanique, mais, me dit-on, le foulage aux pieds est encore reconnu le meilleur; le pied n'est pas résistant, il n’a pas l'inflexibilité du fer ou du bois, qui écrasent non-seulement la pulpe, mais broient aussi le pepin, dont le contenu recèle une sorte d'huile empyreumatique de nature à altérer quelque peu le goût et le bouquet du vin.
Ces fouleurs dansent donc dans la vendange à Lafitte et à Mouton comme à Beychevelle; mais on n’y danse pas au son du violon; la tradition ne l'exige pas.
Le vin ne gagne ni ne perd à cela; il a toujours le même parfum, le même velouté, le même bouquet que jadis; il est de plus en plus recherché, et jusqu'ici, grâce à Dieu, disent avec reconnaissance les gourmets et les délicats en vin, le terrible phylloxera n’a pas osé s'attaquer à ses cépages.
Dans les bonnes années, le grand laffitte s’est vendu jusqu’à huit et dix mille francs le tonneau (le tonneau est composé de quatre pièces de deux cent vingt-huit litres), et n’en a pas qui veut.
Comme nous disait en riant le baron, « nous n'avons pas coutume de vendre notre vin au litre. »
Aussi, sauf certaines réserves que se font les opulents propriétaires pour ne pas subir certaines déceptions, la récolte tout entière est achetée en bloc par quelque grand commerçant, et, chose triste, la plupart du temps elle passe toute en Angleterre, chez les grands seigneurs qui en sont violemment épris,
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Malgré cela, vous pouvez aller, me dit l’aimable régisseur, demander du laffitte à n'importe quel négociant de Bordeaux, il vous enverra le lendemain ce que vous demandez; mais quel laffitte !
Le miracle de la multiplication des vins se fait à Bordeaux comme jadis celui de la multiplication des pains en Galilée. Le laffitte se multiplie aussi effrontément que la canne de M. de Voltaire. Pour parer à cet inconvénient, les véritables acheteurs de laffitte laissent leurs pièces marquées à leur nom se faire et vieillir dans les énormes et magnifiques chais du château.
Quand le vin est fait, il est mis premièrement en bouteilles dans le chaï même, bouché avec religion de bouchons marqués et estampés, avec le noïn et le dessin du château Laffitte.
De là il est expédié partout, et voyage pour l'édification des fidèles, qui ne peuvent être trompés sur sa provenance et peuvent boire ainsi en toute sécurité à la santé des hauts barons du lieu et de leur ministre de confiance.
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Cette année, le froid du printemps, la gelée, la coulure, etc., ont nui à la quantité; au lieu de cent quatre-vingt-huit tonneaux récoltés lan dernier, il y en à eu seulement cent douze. Mais, à ce qu’il paraît, le soleil a bien fait les choses en dernier lieu; le vin sera bon dans quelques années. Nous verrons bien.
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Chäteau-Laffitte. (Côté du pare.
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Bâtiments du Clos-Vougeot. (Intérieur de la cour.)
À Monsieur À. d'A., à Pauillac (Médoc).
De Dijon (Côte-d'Or), octobre.
CHER ami, suivant nos conventions, je suis maintenant en plein pays de Bourgogne, pendant que vous vous épanouissez en Bordelais.
Vous me parlez Laffitte, je vais vous répondre Clos-Vougeot, deux chefsd'œuvre, chef-d'œuvre du Médoc, chef-d'œuvre de la Bourgogne. Nous serons à deux de jeu.
C'était il y a une vingtaine d'années; nous revenions du midi de Ja France, et nous avions trouvé à Lyon le plus charmant, le plus spirituel et le plus gai comme l’un des meilleurs parmi tous les prélats passés, présents et futurs.
Quelles fines et humoristiques histoires avait dans son sac épiscopal l'excellent Mgr Coquereau, laumônier général des flottes françaises! Et vous devez penser s’il en était avare lorsque, dans un compartiment de chemin de
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fer, il trouvait des oreilles bien disposées à les entendre, avec le temps suffsant à les choisir et à les raconter.
De Lyon à Beaune, le trajet avait été raccourci, grâce à lui et aux piquants et gais souvenirs qu’il avait rapportés de tous ses voyages.
Peu avant Dijon, le train filait vivement en laissant sur sa droite une longue côle dorée par le soleil, assez monotone d’aspect, mais soigneusement cultivée. Tout à coup la physionomie si riante d’ordinaire de notre compagnon de voyage prit un caractère d’exceptionnelle gravité ; il ôta respectueusement son chapeau.
— Découvrez-vous, nous dit-il.
Nous nous empressâmes de limiter. — Mais pourquoi donc?
— Voici la côte d'Or!
—— Saluez le Clos-Vougeot, nous dit-il avec componction, le Clos-Vougeot,
le plus précieux des dons faits par le ciel à notre pays!
Et il lui donna sa bénédiction.
— Cela ne peut lui faire de mal, et moi, cela me fait grand bien! fit-il avec un soupir de satisfaction. Naturellement, nous joignîmes nos bénédictions à celle du bon prélat, qui savait si bien apprécier les dons de Dieu.
Voilà comment j'ai fait connaissance avec le Clos-Vougeot.
Il est d’ailleurs, nous a-t-on dit, une coutume déjà fort ancienne.
Lorsqu'un régiment en marche passe sur la route, il est de tradition que le colonel fait battre aux champs et présenter les armes.
En effet, on ne saurait trop rendre hommage à ce produit exceptionnel du sol généreux de la Bourgogne.
À tout seigneur tout honneur.
Mais il ne suflit pas de saluer et de bénir le Clos-Vougeot du train qui passe comme un éclair sur les rails du chemin de fer, pour l’'apprécier et le
connaître.
I faut aller le voir, le parcourir et le visiter avec recueillement. C’est ce
| Que nous avons fait.
De Dijon, avec une bonñe voiture, le trajet n’est pas long. Celui qui fait cette route avec M. Charles Guillemot, l’un des plus impor-
tants et des plus accueillants parmi les commerçants de la vieille capitale bourguignonne, ne perd pas son temps.
Les chevaux couraient entre les vignes plantées des deux côtés de la route, et qui, si elles ne donnent pas, comme leurs célèbres voisines, des vins de premier ordre au point de vue de la réputation, n’en donnent pas moins de merveilleux et délicats produits.
Pendant ce temps M. Guillemot, en bon et excellent Bourguignon qu’il est, me montrait avec fierté les différents coteaux et les localités historiques qui ont fait la célébrité de la Bourgogne, et nous racontait l’histoire du Clos- Vougeot, en me montrant les notes à l'appui.
En Bourgogne, nous disait-il, nous devons un beau cierge aux bons moines bourguignons qui nous ont précédés. Ce sont eux qui ont fondé sur des bases indestructibles la gloire des vins de la Bourgogne.
Ces vieux bâtiments que vous voyez commencer à se détacher au loin sur cette nappe de verdure entourée de murailles, ce sont les bâtiments construits jadis par les moines pour exploiter et travailler les vignes de ce clos qui est le Clos-Vougeot.
Vers 1110, Hugues Le Blanc, seigneur de Vergy, et d’autres personnes voisines, firent don aux religieux de Citeaux d’une partie importante des
terrains qui constituent aujourd’hui le Clos-Vougeot. Ces religieux, déjà possesseurs de plusieurs vignes sur le territoire de Beaune, firent alors