COSTUME MODIFIÉ
et reconnu suffisant par ces dames.
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Laissons maintenant messieurs les vendangeurs, les jambes et les pieds nus À succéder à la jolie héritière du château, égrapper les raisins et les fouler en
cadence au son du violon qui les entraîne avec des mesures puisées dans tous les flonflons connus. |
Le jus est recueilli dans la petite cuve placée sous le pressoir, et porté dans les grandes cuves. C’est là qu'il est laissé à lui-même, se travaille
consciencieusement, et commence à prendre ses grades de vin digne de son cru.
Huit jours durant continua cette fête toujours renouvelée, mais toujours accidentée de petites et aimables surprises .
Un beau jour, c’était hier, ©’était fini, la dernière grappe avait quitté son cep, les vendangeurs allaient partir , il fallait faire les adieux.
C'était avant le diner. On était réuni dans le salon, où rendez-vous général élait donné. Tout à Coup, sur un signal, les volets du côté du jardin s’ouvri-
rent avec ensemble. Devant le perron était un char traîné par ces grands
bœufs roux garonnais que nous avions toute la semaine vus faire si tranquille-
ment et si majestueusement leur travail. Mais leurs cornes étaient dorées ;
des guirlandes de roses, de vigne et de pampres couvraient le joug et gar-
nissaient leur poitrail et leurs flancs. Sur les deux sortes de cuves portées sur
le char, garnies des derniers raisins cueillis et couvertes de fleurs, un {onneau était attaché, garni, lui aussi, de pampres, de fleurs et de raisins. Assis
sur ce tonneau, un Bacchus armé d’un thyrse, couronné de pampres suivant la tradition de Bacchus, portait un gros bouquet à la main, des guirlandes partout, et une peau de tigre sur le dos : il y a au château de confortables descentes de lit.
Tout le monde était sorti sur le perron et aux fenêtres; la foule des vendangeurs et des vendangeuses, paysans et paysannes, la foule, comme on dit en terme de théâtre, suivait et entourait le char. , |
Sur un signal, Bacchus tendit le bouquet à la maîtresse du château. Ce fut, comme on dit à la Chambre, un tonnerre d’applaudissements.
Puis, le silence se faisant, Bacchus débita quelques vers, d’un ton dramatique et profondément convaincu.
Quels étaient ces vers? je n’en ai pas gardé le souvenir. Je sais seulement qu'ils avaient trait à la générosité , non pas seulement du vin, mais à celle si connue des maîtres du château.
J'ai bien vu tout de suite que cet appel discret n’avait pas été infructueux, el qu’une petite moisson de pièces d’or faisait la réponse désirée.
Le soir, naturellement, Bacchus, les bacchantes, les corybantes, les
faunes et les satyres de toute provenance dansaient gaiement dans une salle décorée ad hoc et réservée à toute cette joyeuse mythologie.
Pendant ce temps, nous autres, nous dansions, nous valsions avec le plus merveilleux entrain dans les salons du château. On avait voulu donner une couleur particulière à cette petite fête de famille; la question du costume avait été naturellement soulevée par ces dames, et, par suite, j'avais fait venir de Paris un dessin de costume. Il était fort joli suivant moi; ces dames l'ont trouvé trop, comment dirais-je? trop insuffisant. On l’a modifié de facon à le rendre possible.
Il faut bien faire des concessions aux préjugés ayant cours. Le cotillon, toutefois, a été fort gai, et l’on n’a regagné les chambres à coucher qu'aux premières lueurs de l'aube, à cinq heures du matin.
Tout cela m’a suggéré une idée qui me paraît tout à fait rayonnante.
En parcourant cette terre privilégiée du Médoc, hérissée de châteaux de toute sorte, j'ai été frappé de ceci : c’est que tous ces châteaux, toutes les terres, et par conséquent tous les vins précieux et célèbres qui en dépendent, abandonnent successivement les mains bordelaises, et passent avec armes et bagages dans les mains de messieurs les millionnaïres, parisiens ou autres.
Toi qui connais celui qu’on appelle à Paris le petit Bich, ce petit banquier aimé des dames, qui possède, dit-on, autant de millions que de cheveux, tu devrais Jui inspirer une spéculation qui serait des plus heureuses à mon idée, et qui pourrait compter parmi les plus séduisantes et les plus artistiques que l’on puisse imaginer, spéculation qui de plus serait on ne peut mieux dans ses cordes.
Voici la chose :
IL s’agit tout bonnement d'acheter un joli cru en y mettant le prix; on en trouvera facilement, sinon dans les tout à fait grands crus, du moins dans les seconds ou troisièmes. Le château, les vignes, les celliers , les chais et le reste, on aura tout cela pour une misère, tout au plus un malheureux petit million : la belle affaire! On trouvera cela tout de suite, quand on voudra, en faisant adroitement miroiter le spectre du phylloxera.
Tout est bien planté, en bons cépages bien aménagés.
Le temps des vendanges arrive. C’est le temps des vacances dans tous les théâtres.
Le propriétaire du château fait bien les choses; lui qui connaît sur le bout des doigts tout le plus joli personnel des théâtres parisiens, il dresse ses invitations en conséquence.
Un train spécial amène ce qu’il y a de-mieux à l'Opéra, aux Variétés, au Palais-Royal, au Lyrique, etc. |
Des costumes dessinés par les artistes les plus en renom, et confectionnés par les plus habiles tailleurs , attendront au château la gracieuse troupe des invitées.
Le jour fixé pour commencer la vendange, Meilhac et Halévy, accompagnés de leur fidèle Bertrand, distribuent les costumes et les rôles. On se répand sur les croupes où le raisin mür attend les vendangeurs. À côté des chars traînés par les bœufs aux cornes dorées, enguirlandés de fleurs, se trouve un autre char sur lequel Porchestre choisi, dirigé alternativement par Gounod , Offenbach, Lecoq ou Delibes, répète tour à tour les morceaux les plus réussis du répertoire amoureux.
Le raisin, récolté dans des corbeilles dorées par toutes ces mains choisies, est porté dans des bannes hissées sur les chars.
La vendange couronnée de fleurs est portée dans le cuvier. Les hommes de peine du château, triés parmi les plus jeunes et les plus beaux gars. de la contrée, reçoivent le contenu des bannes et le disposent dans le pressoir.
C’est le moment où les chœurs se font entendre, chœurs choisis parmi les œuvres les plus célèbres, et chantés par les plus jolies choristes des théâtres et du Conservatoire.
L’orchestre, dirigé par quelqu'un des maestri précités, soulient et accompagne les chœurs.
Des airs de ballet les mieux choisis se font entendre.
C’est le moment de fouler la vendange. Mesdames Théo, Judic et Granier, revêlues de costumes charmants et aussi sommaires que possible, montent
gracieusement les marches couvertes d’une peau de tigre qui les mènent au euvier du pressoir, sur le plancher duquel sont amoncelées les grappes. Leurs jambes sont nues, leurs pieds blancs et fins foulent en cadence le
raisin dont le jus empourpré coule dans les vases d'argent qu'emporte aussitôt, pour les mettre dans les cuves, une troupe de faunes et de satyres, conduite par le joyeux Daubray et Pradeau, en costume de silènes.
Les chœurs reprennent. De nouvelles vendanges sont apportées. Cette fois, ce sont les danseuses les plus élégantes de l'Opéra qui viennent tourbillonner au son du ballet de Coppélia, chef d'orchestre Léo Delibes, et font à leur tour couler le jus purpurin dans les bassins d’argent, versés aussitôt après dans une cuve à part.
Puis c’est le tour du Français. Pourquoi n’y aurait-il pas une cuvée foulée par mademoiselle Croizette et mademoiselle Reichemberg, et mademoiselle Lloyd? une cuvée plus dramatique et pour personnes sérieuses foulée par Sarah Bernhardt et mademoiselle Favart?
Ah! si le propriétaire impresario pouvait obtenir la collaboration des éloiles de première grandeur, et qu’il pût présenter une cuvée Nilsson et une cuvée Patti! Mais nous sommes dans le domaine des rêves.
Toujours est-il que le vin obtenu dans de pareilles conditions serait
infailliblement l’objet de la plus grande faveur et obtiendrait facilement des prix insensés.
Ce vin deviendrait à la fois un objet de culte et un objet d’art; ne crois-tu pas que la cuvée Théo, la cuvée Judic, la cuvée Granier, séparées, ou toutes ces trois cuvées réunies, ne seraient pas enlevées avec le plus merveilleux entrain?
Voyez ensuite ce qui pourrait arriver des autres.
L'affaire, en la considérant uniquement comme affaire, serait splendide. Mettons à un million le prix d'achat du cru :
L'intérêt de l'argent à 5 pour 100 représente . , . . . . . . . . . 50,000 fr. Frais d'entretien, de personnel, faux frais largement comptés. . . . 100,000 Frais de la fête, frais de costumes, de transport, cadeaux, rémunérations de toute sorte . : 4 06 350,000 Menus frais imprévus. ......° 4... 44, CU 100,000 Total. . ,6:.1 2 SES 600,000 fr.
Voilà pour la dépense.
Le produit serait, comme les années précédentes, de 100 tonneaux environ; chaque tonneau se compose de 4 pièces de 298 litres, soit 912 litres, ce qui fait en tout 91,200 litres.
Malgré la différence de contenance entre le litre et la bouteille, ne :
comptons, pour être plus modéré comme apprécialion, que 91,200 bouteilles.
Nous croyons être au-dessous de la réalité en admettant que sur les 91,200 bouteilles, 40,000 bouteilles, soigneusement bouchées d’un bouchon spécial, avec la photographie et la biographie en vers des aimables collaboratrices, et leur griffe authentique, se vendraient facilement à raison d'un louis la bouteille.
Soit 40,000 boutbiilés"5<" 90) er SRE OR REE 800,000 fr. Les autres, 51,200, seraient enlevées certainement au prix de 10 fr., C7 RE PE PP US Re MT 512,000 1,312,000 En faisant la balance de la dépense . . . . . . . + . . . +. 600,000
on obtient comme produit net . . . , . . . PRIMES, RE SN SOS 712,000 fr,
Ainsi, la somme de 712,000 francs serait facilement obtenue, tout bonnement par cette application heureuse de l'art, du charme et de la beauté à la. nature et à l’industrie! Et cependant je suis, dans mes prévisions, au-dessous de la réalité.
Plus j’examine ce projet, plus je le trouve merveilleux et à l'abri de toute discussion. Le petit Bich sera certainement dans l’enthousiasme lorsque tu lui feras cette communication.
Je compte sur ton amitié pour faire cela prudemment et ne livrer que peu à peu les détails de la combinaison. Il sera naturel, n’est-ce pas? qu’il me soit fait une part avantageuse, en qualité d’inventeur , dans la répartition des bénéfices; je ne trouve aucune objection à ce que tu réclames aussi la tienne en qualité d’intermédiaire.
Insinue que je ne serais pas fàché d’être chargé, concurremment avec le propriétaire, de quelques négociations avec ces dames. Tu peux lui dire que j y mettrai toutes les formes et les convenances nécessaires.
Tu vois que j'ai quelque sérieux dans l'esprit, et que j'entends réellement quelque chose aux affaires financières. Une affaire bien raisonnée, étudiée avec soin comme celle-ci, et qui rapporterait écus sur table 71 pour 100 par an, est une affaire de premier ordre.
Sans compter que j'ai vu l’autre jour, à Bordeaux, au musée Gremailly, du château-laffitte de 1811 coté à raison de 150 francs la bouteille. Vois-tu nos bouteilles de great attraction atteignant ce prix!!! Ce serait un Pactole.
Mais ne nous montons pas trop la tête, et restons uniquement dans le domaine des sages probabilités.
Enfin, mon ami, {u vois que j'emploie bien mon temps, et comme les voyages sont utiles en développant et en élargissant les idées.
J'ai de plus en plus la conviction que les familles de race comme nous doivent se mêler au mouvement industriel moderne sous peine de déchoir, et que le temps n’est plus où les nobles bretons déposaient leur épée au palais des ducs de Bretagne, à Rennes, pour faire du commerce et de la finance.
Je me sens, moi aussi, de l'aptitude pour travailler des nouvelles couches. Je deviendrais un jour grand financier que je n’en serais pas surpris.
Ha
En attendant, je te recommande mon affaire; soigue-la comme la prunelle
de tes yeux. Je vais partir d’ici lorsque les vendanges seront terminées partout aux alentours. J’irai tourmenter un peu la dame de pique à Luchon et à Cauterets, où nous nous trouverons encore en nombre pour faire une partie, puis j'irai chasser le sanglier dans les forêts de Reims, et je reviendrai à Paris quand il y aura du monde. Mais surlout soigne mon affaire. Écris
poste restante.
Bien à loi.
Gontran de R
Château d’Issan (Gustave Roy).
AU CHATEAU D'’ISSAN
Cantenac, octobre,
Mox cHERr CHRISTIAN,
J approuve de tout point votre enthousiasme pour le Clos-Vougeot, le ; joyau de la Bourgogne, dont vous nous donnez avec tant de soin l’exacte description. Vous le savez, je suis éclectique, et, comme le président dont nous parlions naguère, je me plais à savourer les délicatesses du clos-vougeot sans croire faire le moindre tort au château-laffitte, au château-margaux, au château-latour et même au château-d’issan, avec lequel je viens de faire la plus aimable connaissance aujourd’hui.
J'ai la persuasion que, pour la confection de ces petits chefs-d'œuvre, chers aux gourmets, la main d’en haut a plus d’aclion que la main de l'homme, et que les conditions de terrain, d'exposition et de température priment toutes les autres.
Néanmoins, le vieil adage : Aide-toi, le ciel P’aidera, conserve toujours
ses droits imprescriptibles, et lhabileté humaine, qui consiste à condenser et à présenter sous leur jour et de la facon la plus favorable les dons de Dieu, ne doit pas s'arrêter dans le travail d'amélioration qui concourt à leur donner toute leur valeur.
Toute l’habileté des moines de Citeaux et du grand saint Émilion lui-même n'eût pas suffi pour donner à un cru placé sur les coteaux de Rouen ou d’Alencon la valeur du plus petit vin de la Côte-d'Or ou du Médoc.
L'art est le choix, l'art vinicole comme les autres, et il sera toujours bon de ne pas chercher à demander au pommier de porter du raisin, à la vigne de porter des pommes, pas plus que d’exiger de la foule imbécile et moutonnière une invention quelconque ou un chef-d'œuvre quel qu'il soit.
Un bon vieux missionnaire, le Père Bourdin, me racontait jadis avoir évangélisé de son mieux de bons nègres sur la côte de Sierra-Leone.
I montrait un jour à l’un de ses jeunes et noirs catéchumènes, qu’il instruisait à la fois dans l’agriculture et la religion, un champ de maïs en pleine prospérité.
— Vois, lui disait-il, comme il faut remercier le bon Dieu ! c’est lui qui fait pousser ce bel et bon maïs, et qui vous le donne.
— T'en fouti, pé Boudin, répliqua tout de suite le négrillon déjà libre penseur ; si moi li pas semer, li pas veni.
L'observation du bon petit nègre n’est évidemment pas sans valeur, et le bon Dieu ne semble pas avoir trop d’exigence en demandant qu'on sache s’aider soi-même pour profiter fructueusement de ses dons.
La récompense des recherches et des travaux incessants de l’homme est dans l'utilisation la meilleure possible des dons qu’il a reçus du Créateur.
Avant Archimède , qui inventa le levier et la vis à pressoir, les moyens de tirer le jus de la vigne étaient plus simples, plus élémentaires, mais aussi beaucoup moins abondants en produits,
AU CHATEAU D'ISSAN. 267
Le père Noé se contentait, sans doute, de presser la grappe dans ses mains de patriarche, et d'en exprimer le jus dans les vases primitifs de terre séchée au soleil. On à retrouvé, gravés sur les anciens monuments d'Égypte, les vieux engins destinés à presser le raisin.
C’étaient, comme on le voit, des espèces de sacs, composés de grosses
toiles avec fils largement espacés, ou des filets à mailles assez serrées, dans lesquels on mettait la vendange.
Le sac ou filet, gonflé de raisin, était suspendu entre deux poteaux, l’un à point fixe, auquel il était accroché, l’autre percé d’un trou par lequel passait l'extrémité opposée. On attachait à cette extrémité une sorte de barre, que lon tournait à force de bras, de façon à serrer vigoureusement le sac ou filet, comme une vis, et à comprimer ainsi la grappe qui abandonnait tout son jus, laissant dans l’étoffe les parties solides.
Le vin obtenu par ce procédé ne devait certainement pas être sans mérite, si, comme on peut le croire, les Égyptiens, disciples de Bacchus en Dieu, savaient le faire fermenter et cuver à propos.
Mais il devait y avoir grande perte de temps et grande dépense de main d'œuvre.
La vis et la presse d’Archimède sont venues bientôt améliorer les pro=
cédés d'extraction, et, depuis ce recommandable inventeur, on n’a pas trouvé mieux.
Mais il n’est pas défendu de rendre plus pratique et d'améliorer, à
l’aide de tous les moyens modernes, la vieille invention du Nestor de la science.
Aussi nous regardons certainement avec un vif intérêt les gigantesques engins et les pressoirs babyloniens des vieux moines de Citeaux et du Clos- Vougeot, ces poutres colossales, ces énormes madriers, ne pouvant être mis en mouvement que par une troupe de moines aux bras vigoureux, assujettis par la règle à ces pénibles travaux, et dont la présence et l'action ne pouvaient être réclamées autre part. Mais cela n’a plus qu’un intérêt de curiosité archaïque, et l’on comprend que ces respectables monuments du temps passé doivent faire place aux simplifications et aux exigences du temps présent. ;
Sur le territoire de Lamothe-Cantenac s'élevait jadis un château alors connu sous le nom de château Théobon, qui était dès lors le siége d’une des baronnies importantes de la contrée. Après avoir appartenu aux familles de Noalhan, des Mayrac, des Ségur-Pardailhan, des Salignac, des Lanta et des Escodera de Boysse, cette seigneurie passa à la famille d'Essenault ou d’Issanault, qui fit abattre le vieux château Théobon et fit bâtir un nouveau château fortifié, qui devint le château d’Issan. Ceci se passait au quatorzième siècle, et le château d’Issan a tous les caractères de cette époque.
Lorsque les Anglais, chassés de la Guyenne par le beau Dunois en 1451, furent obligés de quitter le pays et notamment le château dIssan, qu’ils occupaient depuis nombre d'années, ils ne voulurent pas partir sans garder un souvenir du cru dont la célébrité était déjà grande dans le pays anglais. De nombreux chariots, attelés de bœufs, emportèrent les tonneaux en réserve
dans les celliers du château, et les navires anglais vinrent les chercher à Pauillac pour les transporter en Angleterre.
Les seigneurs qui avaient servi en France buvaient avec délices ce vin qui leur rappelait leurs années de conquêtes, et les rois anglais se plaisaient à le faire paraître sur leurs tables, justifiant ainsi la devise qui rayonne en exergue au fronton du portail du vieux château : deorum (Pour la table des rois et pour les autels). l
Depuis ce temps, le goût s’est perpélué par tradition. Aussi, presque tous les produits de ce cru délicat et fin font le voyage d'Angleterre et n’en revien: :
Requm mensis, arisque
AU CHATEAU D’ISSAN. 269
nent pas; ils ont entrainé en même temps, dit-on, bon nombre de leurs voisins, entre autres ceux de Brane-Cantenac, qui mürissent au même soleil, sur un sol analogue et sous la direction des mêmes propriétaires.
Le comie de Foix, vainqueur des Anglais, avait reçu en récompense Ja baronnie et le château d’Issan ; sa famille conserva longtemps cette propriété, qui passa à celle de Castelnau, puis à M. Justin Duluc, puis à M. Blanchy, qui le céda en dernier lieu à M. Gustave Roy; ce dernier, un homme de goût et de science, apporta tous ses soins à l'amélioration du domaine, et introduisit dans la fabrication du précieux produit du sol toutes les modifications nouvelles et une remarquable machinerie destinée à simplifier économiquement le travail de la main humaine, tout en développant dans une notable proportion les qualités inhérentes du vignoble.
Ce vieux château, l’un des plus anciens, sinon le plus ancien du Médoc,
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Porte d'entrée (château d'Issai ).
avait jadis, au service de ses vignes célèbres , encloses de murs, fortifiées comme le château lui-même, château entouré de fossés et de petits fortins , des pressoirs de vieux style qui pouvaient pèut-être lutter de dimension et d'ampleur avec les vieux pressoirs des moines bourguignons.
I fallait des bras en quantité pour mettre en mouvement ces vieux engins du temps passé, et soit incurie, soit défaut d'argent, les derniers posse sseurs du château d’Issan avaient laissé dépérir si bien tout ce que la tradition avait laissé de souvenirs, d'outillage et de moyens d'action, que la qualité elle-même
du vignoble semblait aussi dépérir, et que sa vieille répulalion en éprouvait un réel dommage.
Lorsque M. Gustave Roy apparut, ce fut comme un changement à vue. Les vieux bâtiments vermoulus disparurent, les poutres monumentales, les antiques cuviers aux ais péniblement rejoints, les gigantesques vis, mus à force de bras par les lourds et grossiers cabestans, tout cela tomba sous la hache et le marteau.
I est curieux de constater que le plus ancien peut-être des châteaux du Médoc, et celui dont le caractère de vétusté est le plus intéressant et le plus authentique à coup sûr, est précisément celui qui a pris l'initiative des combinaïisons les plus modernes.
L'ombre des vieux barons d’Issan doit s’étonner de ne plus entendre grincer et gémir les vieilles poutres patriarcales sous les efforts des vassaux en troupes nombreuses, et de voir trois ou quatre hommes faire aisément leur besogne, grâce au secours de machines étranges et bizarres dont ils n'avaient et ne pouvaient avoir jadis la moindre notion.
Des traditions et des expériences du passé, lintelligent propriétaire actuel a gardé pieusement tout ce qui était de nature à conserver au cru les caractères spéciaux qui constituaient sa valeur particulière. Mais il n’a pas craint d'appeler à son secours la science et les combinaisons nouvelles de machinerie pour les mettre plus facilement, plus économiquement et plus rapide-
ment en action.
Dans son vaste enclos de quarante-cinq hectares, entouré de toutes parts de vieux murs d’un caractère assorti’ au style du château, sont cultivés traditionnellement, et avec le soin le plus éclairé et le plus attentif, les cépages reconnus depuis des siècles comme le mieux appropriés au sol et au climat de la région de Cantenac, les mêmes qui ont depuis si longtemps déterminé le caractère particulier des château-margaux, des brane-cantenac et des crus environnants.
C’est merveille de voir le soin qui règne dans cette culture et comme touty est bien aménagé, depuis les petites maisons saines et proprettes où logent
AU CHATEAU D'ISSAN. 271
les vignerons, les laboureurs et leurs familles, jusqu'aux étables à bœufs et aux petites maisons portatives destinées aux poulets chargés de faire, à la suite des charrues qui ouvrent les sillons au milieu des vignes, la chasse aux insectes et aux vers destructeurs.
Maisons portatives de mesdames les poules et messieurs les poulets.
Quand le vigneron a terminé son œuvre, que la taille de la vigne a été faite à propos, que les trois labours de rigueur ont été convenablement donnés, que les alternatives heureuses de soleil et de pluie ont conduit le raisin à sa maturité convenable, et que le Créateur enfin a bien voulu favoriser les efforts du cultivateur, vient le moment de mettre en œuvre la précieuse vendange.
Nous avons vu d'autre part comment se conduit la dernière opération, qui est celle destinée à donner au fruit cette suprême transformation qui le rend si précieux.
Voici comment cette dernière opération se passe au château d’Issan, où se trouvent groupées les plus récentes et les plus ingénieuses applications de l'industrie moderne à la vinification, toutes choses qui font du château de M. Roy un type nouveau des plus intéressants, et qui dès maintenant sert de modèle partout où les installations de la culture vinicole sont à créer ou à renouveler.
La vendange ne saurait se faire de deux facons différentes; le raisin, recueilli par les troupes de vendangeurs ou de vendangeuses dans de petits paniers de bois, est versé dans les hottes des hommes, qui les versent à leur tour dans les bannes chargées sur les chariots à bœufs,
Les bœufs, une fois chargés, amènent la vendange au pressoir. Cest là que commence à se montrer la différence entre les procédés anciens et les procédés nouveaux.
Au lieu de se trouver au rez-de-chaussée comme à Laïffitte, à Mouton, à Château-Margaux, etc., etc., les pressoirs sont situés au premier étage.
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Les bœufs se rangent avec leur charge sous une large baie percée au premier étage dans le mur de la construction. Un système de grues et de palans s’avance par la baie largement ouverte, accroche les bannes, les enlève, et vient les poser doucement sur le parquet du pressoir, composé de madriers supportés par des roues qui se meuvent sur des rails posés d’un bout à Pautre de la construction, et permettent ainsi à l’appareil tout entier de se déplacer suivant les besoins de la cause. Deux hommes suffisent parfaitement pour mettre en mouvement tout l'appareil.
Un égrappoir, mis en action par un ouvrier qui lourne une manivelle à engrenages, dépouille de sa grappe le raisin qui répand son jus dans le pressoir sans que le pied du fouleur vienne , si peu que ce soit, se promener dans la vendange.
Les cuves destinées à recevoir le jus et le moût du raisin sont placées au
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