‹ La vigneChapitre 52 sur 176 · SI · texte numérisé non relu

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À Monsieur Pierre de X..., avenue des Champs-Elysées, Paris.

{Médoc), le 3 octobre.

CHER ami,

Jai promis de ne pas te dire dans quel château je suis en ce moment. Qu'il te suffise de savoir que nous sommes en Médoc, qu’il y à là charmante et nombreuse compagnie, et que l’on t'attend, si tu veux venir. Devine si tu peux, et ne viens pas si tu l’oses. |

# Maintenant que j'ai précieusement gardé le secret demandé, permets que je te fasse part de quelques-unes de mes impressions. Je garderai pour moi les autres.

Tout est liesse au château; car nous sommes tous là pour l'instant des vendanges. Le signal vient d'être donné. L'un des jeunes gens de la maison avait été cruellement déçu l'an dernier en voyant à quelles mains sordides, à quels

gens hideux et dépenaillés avait été confié le soin de couper les précieuses grappes. Celte annéc il a voulu se charger du personnel, et, à l’aide du ministre chargé de l’administration de ce petit royaume de Cocagne, il a réussi à former une {roupe à peu près convenable de vrais paysans monta-

gnards et de filles ou femmes, parmi lesquelles se trouvent certaines têtes à caractère, douées d’yeux noirs brillants, de teints chaudement colorés, de chevelures à ailes de corbeau et de dents blanches. Quel bon impresario fcrait-il, sans doute!

Fout ce monde-l\ est espacé dans les énormes carrés de vigne, bordés de rosiers en fleur. Çà et là des rouges brillants, des orangés et des blancs lumineux piquent la masse verte du paysage de leurs touches vigoureuses et resplendissantes de soleil. C’est la troupe qui recueille les grappes de distance en distance; les bœufs attelés aux grands chars, le ventre à demi caché dans les pampres, attendent paisiblement dans les allées latérales les charges de raisin que leur apportent incessamment les hottes des porteurs remplies à mesure par les vendangeuses.

De loin en loin, des calèches et des breaks, chargés de jeunes femmes et de jeunes filles aux frais costumes, circulent dans les allées principales. On entend partout des rires et des appels joyeux.

Quelques-unes, descendues des voitures, courent dans les vignes, éloilant de leurs lumineuses ombrelles la verdure du coteau. Des jeunes gens, montés sur des chevaux de sang, galopent dans les contre-allées, et de charmantes " petites fillettes trotient bravement sur leurs poneys, qui secouent gentiment leur longue crinière.

C’est vraiment un coup d'œil des plus charmants à voir, et cela pique d'autant plus Pesprit que l’on sait combien ceci n’est pas un vain et vide spectacle, et que de tout ce gai travail, qui semble tout simplement une mise en scène à grande tournure, ressortira quelque chose d’utile,

? Q Q , A 4 . À . 1 d’excellent, et (ceci, je pense, n’est pas à dédaigner) qui se vendra un bon prix. «

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Quand les bœufs ont leur charge bien complète, ils partent conduits par leurs bouviers; ceux-ci font avec eux d’interminables conversations en patois, et les bœufs marchent, tournent, virent, reculent, s'arrêtent ou repartent, avec une docilité et une intelligence dignes d’être mises en exemple.

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La vendange est conduite ainsi au pressoir et jetée dans ces grands carrés de bois où se recueille le jus tout d’abord.

Cette année, une innovation, ou peut-être une ancienne tradition reprise, a signalé le château de Z.…

Vous savez qu'un usage constant, en vigueur depuis le père Noé et ses enfants, veut que la grappe soit écrasée par le pied du vendangeur. Rien ne remplace le pied, disent les vieux vignerons, le pied qui, grâce à sa flexibilité, respecte les grains verts et ne brise pas les pepins, ce qui donne de la verdure et de l’amertume au vin.

Le vin n’en est que meilleur, dit-on; la fermentation épure la liqueur, on le sait. 11 n’en est pas moins vrai que l’imagination n’éprouve aucun plaisir à la pensée de l'orteil d’un monsieur mal mis et mal soigné qui viendrait se tremper dans le verre que l’on va boire.

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De même qu’on pose en cérémonie la première pierre d’un monument x d’un château ou d’une église avec une truelle d’or ou d'argent, on a prié la fille aînée de la maîtresse de la maison d’écraser de son pied la première

| Lip - | grappe arrivée dans le pressoir.

Disons-le tout de suite, c’est une charmante femme, belle à ravir, élégante, et mise avec un brio d’un ordre tout particulier et qui n'appartient qu’à

elle. De plus, note importante, elle a le plus joli petit pied du monde. Aussi ne s’est-elle pas fait prier trop longtemps. C’est le jeune général de X..., qui élait là en invité, et des plus fêtés, je dois le dire, qui a vaincu les résistances.

Madame de Z... a défait un fin bas de soie gris-perle; puis, montant sur le marchepied couvert d’un tapis que l’on avait été chercher au château, elle s’est avancée vers un bouquet de grappes choisies, placées avec soin sur la plate-forme.

Lorsque ce petit pied d’un blanc rosé, aux doigts fins et transparents, jaillit de la jupe légèrement relevée, et, s'appuyant sur le faisceau de

grappes noires, éclata comme une lumière, ce fut un ouragan d’applaudissements, et de cris joyeux, et de bravos, et de bouquets ou fleurs jetés en l'air.

Un fifre et un violon jouaient et raclaient je ne sais plus quel air qui se perdait joyeusement dans les éclats des rires et des voix.

Le premier jus de la grappe avait coulé dans le pressoir et rougi quelque peu le petit pied blanc de l’héroïne de la fête, qui rougissait presque autant que son pied.

Une femme de chambre, munie d’une aiguière et d’un plat d'argent, trempa le pied dans l’eau, l’essuya avec soin, et remit à sa place le bas de soie grisperle.

La petite fêle était (terminée de ce côté, aux applaudissements répétés à nouveau.

— Si ce viu-là aura du succès, je me le demande! disait le petit vicomte de T..., qui excelle à imiter Lesueur et Gil-Pérès.

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