LE SIRE GUY DE CHABOT
BARON DE JARN\XAC
VISAGES
Ce nom est un des premiers du pays pour la grande industrie qui y règne, le premier sans contredit de Jarnac, avec ceux de Hennessy, Martell, Otard Dupuy, qui sont de Cognac même,
Notre bonne fortune nous a conduits par la main dans cette hospitalière maison, Où nous avons pu suivre, grâce à l’obligeance de notre hôte, tous les travaux variés à la suite desquels le précieux produit du sol des Charentes peut, sans crainte de rivalités étrangères, se promener triomphalement par le monde entier.
Nous sommes heureux de lui offrir ici tous nos remerciments.
, Et d’abord, nous dit M. Curlier, il s’agit de commencer par le commencement. C'est à la vigne que nous devons naturellement rendre notre première visite et nos premiers hommages.
Allons voir la vigne.
Un. char à bancs, de forme élégante et commode, nous attend devant la porte d'entrée.
— Messieurs, dit notre hôte, je vous présente la Braize. C’est une bonne fille, complaisante, robuste, et dont vous n’aurez pas à vous plaindre.
La Braize, en effet, mérite qu’on fasse sa connaissance. C’est une vigoureuse percheronne, d’un blanc légèrement pommelé, qui passe, dit-on, pour le sujet le plus parfait de sa race dans le département, et qui, d’un jarret infatigable, se prête aussi bien à enlever vivement un char à bancs garni de jolies jeunes femmes et jeunes filles qu’à traîner un camion chargé de lourdes caisses et de tiercons.
En effet, la Braize, qui n’attendait que le signal, prend un trot énergique
et allongé qui nous fait traverser en quelques minutes la jolie petite ville de Jarnac et nous mène en pleine campagne.
Quand on vient de parcourir dans le Bordelais les vignobles si soignés, si bien polissés, cavassonnés et attachés sur un système de lattes et de fils de fer, on est frappé de la différence d'aspect que présente, dans une région si rapprochée, la culture de la vigne.
En effet, les vignes semblent pousser pour ainsi dire au hasard, comme des choux ou des betteraves dans un champ.
Leurs branches s'étendent à leur fantaisie, sans piquets, sans lattes ou ligatures, et l'aspect général d’un champ de vigne semble un vaste tapis de verdure, que n’atiriste pas, comme ailleurs, et dans la vieille Champagne notamment, le ton gris poudreux des tuteurs ou piquets destinés à soutenir la plante et le fruit. |
Ça et là, malheureusement, quelques taches jaunes ou terreuses apparaissent et salissent le velours vert du tapis de verdure.
— Ces taches, vous les voyez, c’est là notre plaie. C’est le phylloxera, et tous les ans ces taches s'étendent et détruisent sans pitié cette vigne qui est la richesse du pays.
Nous sommes ici dans la partie que l’on appelle les bois ou Jins bois, et vous voyez que cette horrible petite bête a exercé déjà bien des ravages; mais il y a des régions en fine champagne, témoin celle qui s’étend des deux côtés de la route, conduisant de Jarnac à Cognac, cela sur une longueur de huit kilomètres et une largeur d'environ trois kilomètres, où la dévastation est si complète que les souches ne sont bonnes qu’à brüler, et que la vendange ne donne pas une grappe de raisin.
Le phylloxera, donc, a des préférences; il semble s’arrêter à ce qu’il y a de meilleur. |
C’est une désolation dans le pays. Si l’on ne trouve pas moyen d'arrêter les progrès de cet envahisseur, la ruine est complète.
Nous sommes descendus, et nous avons arraché sans peine une souche dont les racines fendillées, boursouflées, détruites, n’avaient conservé ni force ni vie. Sur une des rares feuilles qui persistassent aux branches privées de raisin, une petite bête d’un jaune transparent, à peine perceptible au regard, s’agitait et courait avec une rapidité et une volubilité étranges. Voilà le phylloxera qui va porter au dehors son impitoyable race. Sur ces racines, ces agglomérations plaquées comme une sorte de gale dans les fendillements de la partie ligneuse, ce sont les larves dont les suçons ou mandibules cou-
pent les fibres des radicelles, boivent la séve de la vigne et lassassinent par
degrés.
Trouvez-nous quelque chose pour assassiner à jamais cette petite bête jaune
et tous ses semblables, vous aurez trois cent mille francs. On vous donnerait
trois cents millions que ce ne serait pas encore trop. — J'y penserai.
— On nous dit qu'ailleurs le fléau s'arrête; il n’en est point ainsi chez nous. Cependant, quelques indices nous donnent l'espoir ; il y a déjà quelques remèdes réels suffisamment indiqués. Les prix sont encore bien élevés: s'abaisseront-ils ou trouvera-t-on mieux? That sis the question. Jusqu'au moment de l'exécution, le condamné a toujours le droit d'espérer.
Le cépage propre à faire le vin blanc, dont on extrait l’eau-de-vie si renommée du pays, est le cépage nommé la folle blanche, avec ses variétés, Jaune, verte, ou grosse folle.
C'est la qualité du terrain et de l'exposition qui, seule, introduit des variétés dans le bouquet et le goût de la liqueur obtenue, et qui établit ainsi les catégories.
On fait aussi du vin rouge, de temps en temps, par ici; mais ce vin n'a que peu de mérite. Il se fait pourtant avec le raisin d’une sorte de cépage appelé le balzac. Ce nom seul, il me semble, eût dû le piquer d'honneur. M. de Balzac, l’auteur des Lettres, celui que l’on appelait jadis le grand Balzac, par opposition au temps où vivait encore Balzac notre contemporain, est un produit des Charentes, et il est à croire que notre contemporain, qui mérite depuis sa mort d’avoir la proposition retournée en sa faveur, venait aussi, par sa famille, de ce pays, aux vigues duquel tous deux, sans doute, ont emprunté leur nom. Il faut l'avouer, cela n’a exercé, malheureusement, aucune influence sur le vin.
À côté du balzac, un autre cépage se nomme encore le dégoütant, en raison de son habitude de ramper sur la terre : c’est bien fait. Les autres cépages, le quercy, le saint-émilion, la folle noire, ne réussissent pas mieux que le balzac à produire quelque chose de bon en vin rouge.
— Allons, bon, voici la Braize qui s'arrête pour souffler; la Braize est une bonne fille qui connaît le pays et qui a ses habitudes. Elle sait qu'ici, généralement, nous faisons une station pour montrer celte petite et modeste pyramide blanche que vous voyez se dresser ici, à notre gauche, au coin de la route.
C’est là que, sous le règne de Charles IX, vaincu à la bataille de Jarnac par le duc d'Anjou, qui commandait l’armée catholique, le prince de Condé, chef de l’armée protestante, blessé et incapable de se défendre, fut tué par Montesquiou, capitaine de$ Suisses du duc d'Anjou.
C’est à cet endroit même que fut relevé le prince de Condé, et qu’il fut attaché sur une vieille ânesse pour être transporté devant le duc d'Anjou, qui, dit l’histoire, accueillit par les quolibets les plus outrageants.
On a conservé dans le pays le souvenir d’un quatrain qui relate ce triste épisode de nos guerres religieuses :
L'an mil cinq cent soixante-neuf, Entre Jarnac et Châteauneuf, ut porté mort sur une ânesse Le grand ennemi de la messe.
Les souvenirs sont nombreux par ici; il y aurait bien encore un camp romain à visiter, à trois quarts de lieue d'ici, sur la gauche ; pas grand’chose à voir, du reste : le terrain, occupé jadis par les légions romaines, affecte la forme d’une espèce de cirque, mais le tout est recouvert de verdure et de vignes, qui ne se soucient quère des Romains, et ne laissent plus rien voir du pays qu’une vague silhouette.
La Braïize, qui, je vous l'ai dit, a ses habitudes, semble préférer beaucoup aller à Bassac, où elle sait, par expérience, qu’il y a une vieille église d’architecture romane à montrer aux amis, et surtout une aimable station à faire chez mon vieil ami, M. Rainbaud, propriétaire d’un joli château, accompagné d’écuries, où elle ne manque jamais de trouver le picotin d’avoine de l'amitié.
La Braize a la mémoire du cœur.
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En effet, en quelques tours de roue, faits avec une ardeur bien excusable en faveur du motif, nous arrivions à Bassac.
L'église est, à l'extérieur au moins, du style roman le plus net. Le porlail, avec ses belles lignes en plein cintre et les ornements frustes qui le décorent, est un échantillon très-intéressant de l'architecture romane du dixième siècle.
L’église est adossée à un antique monastère, à demi ruiné, qui sert maintenant de grenier et de cellier, suivant les besoins du moment.
Quand on entre dans l’église, il y a un changement complet de décoration.
Il est à croire que l’état de vétusté et de misère du chœur et de la nef, ou l'influence d’un des princes de cette vieille abbaye de Bassac, avaient ému la piété, ou bien encore la pitié en haut lieu, car ces deux sentiments réunis, sans doute, amenèrent une restauration complète du chœur, de la nef et des chapelles latérales dans le style Louis XIV.
Une construction en forme de jubé sépare le chœur de la nef, et dans le chœur se trouvent des boiseries de premier ordre, fouillées avec un goût et un art exquis.
Plusieurs des siéges destinés aux moines et qui, suivant l'habitude, se relèvent lorsque lon n’en fait pas usage, sont ornés de têtes d’un grand caractère et d’une véritable beauté, sculptées avec un soin remarquable dans le vieux chêne. Trois ou quatre surtout, d’un modelé superbe et d’un style élevé, ont une grande valeur artistique. Les nombreuses stalles des moines présentent aussi des têtes toutes variées, et quelques-unes grotesques et satiriques , faisant allusion, sans doute, à des figures contemporaines de l’auteur.
On croit que cet auteur était un moine, artiste d’un grand mérite, qui, finissant sa vie dans ce monastère, a consacré tout son temps à cette œuvre tout à fait hors ligne.