CÉPAGES FAISANT LE FOND DU VIGNOBLE, OU CÉP.AGES TYPES
Nous venons de dire que ces cépages sont peu nombreux, mais qu’ils ont une grande valeur. A ce dernier titre,nous en ferons une étude toute particulière.
CÉPAGE A VIH ROUGE. — Ces cépages sont au nombre de trois : celui des Graves en général, celui des Cdfes, celui des Palus.
A. Le Cabernet ou Vidube, cépage des Graves. — Ce cépage est celui qui domine, tant dans les Graves du Médoc, que dans celles de Bordeaux, quoique sous des noms différents et avec des variétés ou simples variations qui devaient nécessairement résulter de la diversité des traitements qu’il subit dans ces deux localités, assez éloignées
l’une de l'autre et peut être aussi de la diversité des terres, quoique géologiquement les mêmes et désignées par la pratique sous un môme nom, celui des Graves.
1° Histoire. — L’histoire de ce cépage, celle d’un cépage en général, serait l’indication de l’époque à laquelle il a paru, du lieu où il prit naissance, des circonstances qui le firent connaître et assurèrent sa propagation. Or, de pareils détails sont d’autant plus difficiles à se procurer aujourd’hui, que tous ces faits ont dû se produire extrêmement lentement, et que l’on n’accorde guère d’attention à ce qui ne s’impose pas à la vue d’une manière vive et soudaine. D’un autre côté, l’agriculture est restée si longtemps étrangère à la portion de la société capable de bien observer et d’enregistrer avec soin ses progrès, qu’il n’est pas étonnant non plus de voir ses annales si incomplètes.
Le cépage dont nous nous occupons est connu sous deux noms principaux : l’un qu’il porte dans les Graves du Médoc, l’autre qu’on lui donne dans celle de Bordeaux. Or, d’après ce que nous avons dit ci-dessus, le plus ancien de ces noms doit être celui de cette dernière localité; c’est par celui-là donc que l’on pourrait espérer de remonter, si c’était possible, à son origine.
On sait déjà que nos vignes sont venues du Midi et que notre localité même a été une des principales étapes qu’elles ont faites, pour s’avancer davantage au-delà do ce point, vers le sud-ouest.
Déjà aussi, nous avons parlé ailleurs de l’opinion émise du temps de Vinet (dix-septième siècle), par quelques érudits de la localité, touchant l’identité qui pouvait exister entre notre Yidure (en langage patois Bidure) et le plant très-estimé en Italie, au temps de Columelle et de Pline, et nommé Biturica.
Nous avons dit que ce dernier nom était dû à la contrée
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dont ce plant était originaire, d’où l’avaient tiré les anciens, la contrée des Bituriges. Nous avons recherché aussi quels étaient les Bitnriges à qni il fallait en faire honneur : ceux de Bourges, ou ceux de Bordeaux. Enfin, nous avons ajouté qu’il n’y avait rien d’étonnant à voir un plant de vigne partir de la contrée dont il est originaire, aller dans une autre plus connue, plus en renom, plus avancée dans le progrès agricole, et revenir enfin dans son propre pays, sous une dénomination qu’il n’avait pas en partant, et avec une réputation et des qualités que peut-être aussi il ne possédait pas non plus encore à un aussi haut degré: Les végétaux gagneraient-ils, eux aussi, à voyager?
Aux autorités sur lesquelles nous nous appuyons dans cette dissertation, il en est une d’une valeur d’autant plus grande, qu’elle se rapproche beaucoup plus de nous ; qu’elle est du dix-septième siècle et qu’ainsi elle forme en quelque sorte la liaison entre les anciens et les modernes. Nous ferons remarquer en oOtre que cette autorité, Isidore de Séville (I), appartient aux contrées vinicoles devenues importantes, quelques-unes même célèbres, après la chute de l’empire romain. Isidore, en effet, né à Gartbagène, occupa l’archevêché de Séville eu Espagne, de 60i à 636.
« L’espèce appelée Biturique, dit-11, tire son nom du pays où on la cultive. Elle soutient avec beaucoup de vigueur les tempêtes, les pluies et les chaleurs, et réussit même dans une terre maigre. ^Sous ce rapport là elle l’emporte sur toutes les autres. »
Nous devons à M. le G. Odart d’intéressants détails, non sur l’origine du Cabemet, mais sur sa propagation au delà de nos contrées, aux rives de la Loire, où il est connu
(t) Des origines (Origînum), Liv. XVII, ch. t, des vignes.
SOUS le nom de Breton. « Lorsque la terre de Richelieu fut érigée en duché-pairie, le cardinal, qui se trouvait alors en Guyenne, envoya plusieurs milliers de plants de la ■ vigne la plus estimée dans le Bordelais, à son intendant qui était un ecclésiastique nommé rabbé Breton. Ce fut lui qui lit planter ces vignes, et qui plus tard en répandit les plants, etc. (1). »
Enfin, M. de Secondât parle du Cabernet ou Vidure, que l’on pourrait appeler, dit-il, le raisin sans défaut.
Quant à ces deux noms : que dire sur leur étymologie?
Cçbernet, que l’on prononce aussi Carmenet, Cavernet, etc., etc.; rien à notre connaissance, ni dans le français, ni dans le patois du pays, ne peut nous éclairer sur les raisons que l’on eut de nommer ainsi ce cépage, lorsqu’il passa des graves de Bordeaux dans celles du Médoc, I beaucoup plus tard, comme on sait, consacrées à la vigne.
Vidure, et surtout la désignation patoise Bidure, pourraient au moins se rattacher, on vient de le voir, au Bilurica des anciens : liaison après tout qui ne nous semble pas démontrée le moins du monde.
Si de ce dernier nom on en fait deux, comme M. de Secondât, en le traduisant en français ; si l’on dit vigne dure, il faudra se demander encore, et la question ne sera pas sans difflcultés, qui a valu à cette vigne la qualiflcation spéciale de dure. Est-ce son bois, est-ce son fruit dont la peau effectivement est assez dure; enfin est-ce le sujet tout entier et par rapport à ses précieuses propriétés de supporter les intempéries des saisons, les défauts, les vices de la terre? Voici tout ce que l’on peut supposer sans résoudre la question, d’ailleurs bien secondaire il faut en convenir.
(1) Ampélographic universelle, etc. 3o édition, p. H8.
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2° Variétés et synonymie. Le cépage type dont nous nous occupons admet, sous ses deux noms principaux et dans les deux parties des Graves dont il compose principalement les vignobles, deux variétés bien constatées.
Comme Cabernet et dans les Graves du Médoc, il offre :
1° Le petit Cabernet, ou Cabernet-sauvignon ;
2» Le gros Cabernet ou Carmenel, etc...
Comme Yidure et dans les Graves de Bordeaux, il offre: haL petite Vidure ;
2* La grosse Vidure.
Dans le catalogue raisonné fourni, en 1784, à M. l’Intendant de la province de Guyenne, Dupré de Saint-Maur, par la subdélégation de Pauillac (1), il n’est fait mention non plus que de deux variétés du Cabernet ou Cavernet : Le petit- Cavemel-sauvignon et le gros Cavemet-Sauvignon.
Cependant aujourd’hui, dans les Graves du Médoc, on lui reconnaît généralement une troisième et précieuse variété sous le nom de Cabemelle ou Carmenère, sans compter d’assez nombreuses variations.
Le Cabernet est trop ancien, trop caractérisé, trop renommé, pour que nous ne le retrouvions pas ailleurs, sous des noms divers, dus à son origine ou à toute autre circonstance.
Déjà nous avons vu qu’il existait sur les bords de Loire; où on le désigne sous le nom de Plant-Breton (Indre-et-Loire, Vienne, etc.) à cause de son importateur. M. le comte Odart nous dit en outre qu’on le connaît aussi, sous ceux de Véronais (arrondissement de Saumur), de Véron (Nièvre et Deux-Sèvres), à cause de la commune de Véron, près de Chinon où il est très-cultivé. (2).
(1) Bibliothèque de la ville, maDuscrits.
(2) Ampélographie universelle, 3 édilion. p. 117.
Nous ne doutons pas cependant que des recherches attentives n’eussent eu pour résultats de le signaler dans bien d’autres lieux, sans compter l’Amérique, la Crimée, l’Algérie, etc., où ses boutures ont été expédiées en nombre considérable.
Quand aux noms qu’on lui donne dans la Gironde et les autres departements voisins; ils ne sont pas non plus très nombreux : circonstance qui prouverait d’ailleurs le peu d'ancienneté de sa culture dans le Hédoc, dans le pays où s’est faite sa grande réputation.
Dans le vignoble de Saint-Émiilion, on nomme Bouchtt les deux Viduret de nos Graves et par conséquent les deux Gabernets du Médoc que nous savons être les mêmes (1).
A Libourne et dans quelques autres localités environnantes, on le cultive sous le nom de Pelit-Fer (2).
Enfin U faudrait encore voir le Cabemet dans le cépage nommé à Monpont Négrülon et à Sainte-Bazeille Graput (3).
3* Description. — Il en est de la description d’un cépage dans un ouvrage d’agriculture, comme de celle d’une plante quelconque dans une Flore : ceux qui l’ont déjà vu peuvent le reconnaître, mais quant aux autres, cela leur est bien difficile et la plupart du temps impossible. Le dessin, l’enluminure peuvent, il est vrai, aider beaucoup dans une telle entreprise, et encore cela ne snffit-il pas toujours.
Pour nous, qui nous bornons aux cépages types, nous ferons tout ce que nous pourrons pour rendre aussi complètes, aussi claires, aussi méthodiques et aussi précises que possible nos descriptions.
(I) Le Producteur, année J84t, p. 363.
(2-3) Papiers relatifs aux travaux de synonymie de M. Dupré de Saint-Maur.
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Pour cela, nous les ferons à deux points de vue bien importants et bien distincts en même temps.
Au point de vue botanique;
Au point de vue agricole.
Les caractères à invoquer, à ces deux points de vue, pourraient être très-nombreux ; mais comme tous n’ont ni la même importance, ni surtout la même fixité, nous les réduisons beaucoup, nous bornant à ceux dont l’appréciation peut être la plus facile, la plus générale, la plus èonstante.
Nous ferons remarquer aussi que tous les caractères n’ont pas la même importance, la même facilité de distinction dans toutes les espèces; ce qui fait, qu’en certain cas et pour certains, nous pourrons ne rien avoir à dire.
Enfin, il arrivera aussi que ces caractères ne pourront être cités que d’une manière tout à fait relative et par rapport à la manière d’être du cépage dans notre localité.
CAHACTÈRES BOTANIQUES.