PROPREMENT DITE
L’établissement du vignoble étant une œuvre importante, une œuvre d’avenir, avant de mettre en terre les jeunes sujets qui devront le former, il est plusieurs considérations encore qu’il ne faut pas négliger et qui doivent par conséquent être exposées avec soin.
Ces considérations ont principalement pour but ; le plant par rapport à ses espèces, variétés et provenances ; le mélange ou la séparation de ces espèces; l’espacement des pieds ; la direction des rangs ; l’époque de la plantation.
Déjà, dans la seconde partie de cet ouvrage, nous avons traité la question théorique des espèces, variétés et variations de la vigne, nous nous sommes également occupés de sa synonimie. Ici nous ne reviendrons donc sur ce sujet que d’une manière pratique.
Il n’est pas douteux que le choix du plant n’entre pour beaucoup dans les résultats qu’on attend d’un vignoble, soit à l’égard de la qualité, soit à l’égard de la quantité. • Pourquoi, dit Olivier de Serres, ce sera preuve de
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l’ignorance du ménager et à sa honteuse perte s’il fournit son vignoble de plants de raisins infertiles ou de peu de valeur (1). »
Aussi n’y a-t-il rien que de fort naturel dans le soin que prennent tous ceux qui plantent à choisir les espèces les plus renommées ; celles dont les produits ont le plus de réputation et à les faire venir souvent de fort loin et à grands frais.
On agit à cet égard comme pour les graines, lorsqu’il est question de plantes à semer; comme pour les types reproducteurs, lorsque ce sont des animaux à faire naître et à élever.
Mais de même qu’en ces deux dernières circonstances, on se laisse quelquefois trop entraîner, on s’expose à des mécomptes, à des pertes sensibles; de môme aussi, en matière de Alignes, on peut se tromper gravement, faire une mauvaise opération; ajourner un succès.
S’il était possible de faire partout des vins de Bordeaux ou des vins de Bourgogne, en plantant.les cépages de ces localités; si môme il était possible d’améliorer partout et toujours sensiblement les vins par ce môme moyen, il y a bien longtemps que ces résultats auraient été obtenus, car il y a bien longtemps qu’ils ont été ambitionnés.
Eh bien! il faut le dire, puisque l’expérience l’a prouvé, cette manière de procéder, excellente en princiqe, offre souvent de véritables dangers dans l’application, et la sagesse, dans une infinité de cas, veut que l’on modère son ambition, que l’on reconnaisse plus de valeur à ce que l’on possède déjà, à ce que la localité est habituée è priser, à ce que l’on sait y réussir sans efforts et avec les
(I) Liv. III, ch. iT.
moyens ordinaires dont elle dispose. Sur ce point écoutons encore le patriarche de l’agriculture française. Après avoir cite l’opinion de Columelle, que ce dernier avait lui-méme tirée de Caton et de Celsus, et que résument ces paroles : Ne planter aucune sorte de vigne que le bruit publie n’autorise, il continue en disant: • Suivant lequel salutaire conseil, nous nous résoudrons de fournir nos vignes des espèces de raisins qui, chez nous ou près, rapportent grande abondance de bons vins et de longue garde : à ce qu’avec plus d’assurance de profit et moins de hasard, puissions dresser notre vignoble, que plus ingénieusement nous nous serons maniés en cet emploi (1).»
Nous pourrions nous appuyer encore, pour le même sujet, sur d’autres auteurs modernes, non moins dignes de confiance et notamment sur M. Lcnoir, qui blême vivement, tant l’usage du plant local sans information etsans examen, que celui du plant étranger choisi avec la même légèreté. En ce dernier cas, dit-il, c’est la renommée du vin que produit le plant qui décide de son choix. On examine bien rarement si le sol, le climat et l’exposition du vignoble d’où on le tire sont les mêmes que dans la localité où on se trouve (2).
Dans un article sur cette matière publié en 1838, dans un recueil spécial qui n’a pu malheureusement se soutenir (3), en lisait ce qui suit
« U faut encore prévenir les planteurs contre une erreur trop commune et trop chèrement payée : celle de tirer leurs plants de loin; il ne faut pas laisser ignorer plus longtemps à ces cultivateurs dont le zèle surpasse les
(1) Liv. III, ch. :i.
(2) Traité de la culture de la vigne, ch. ii.
(3) Le Productenr, l” année, 1838, p. 377. Bordeaux.
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lumières, de ne vouloir adopter, pour former des vignes nouvelles, ou pour en renouveler d’anciennes, que des plants tirés des vignobles les plus renommés de la France, à quelque éloignement qu’on en soit, et quelque différence qu’il y ait entre le sol et le climat de ceux-ci, comparé au grain de terre dans lequel on se propose d’exécuter une plantation : voilà ce que nous appelons une erreur trop chèrement payée.... n
Au surplus, que l’on considère les propriétés acquises par les cépages, comme la conséquence directe des circonstances naturelles et culturales au milieu desquelles ils se sont trouvés dès longtemps placés ; ou que l’on admette des types produits en dehors de tous travaux et de toute industrie des hommes, il ne restera pas moins acquise cette vérité : que les cépages traditionnellement usités dans une localité méritent toujours une sérieuse attention ; car ils s’y recommandent, ou par des propriétés que le temps leur a garanties, ou par un choix également sanctionné par l’expérience.
Pour notre compte et sans sortir du département de la Gironde, où l’on fait des vins renommés et d’autres qu’il pourrait être très-avantageux sans doute, mais souvent assez difndle, d’élever à un plus haut rang, nous avons vu de bien regrettables exemples de tentatives d’améliorations, faites par le changement radical des cépages; par la substitution, aux cépages locaux, de ceux auxquels on doit ailleurs nos grands vins. Nous pourrions citer en ce genre des vignobles que l’ou a été obligé d’arracher et de replanter : joignant ainsi les frais de leurs plantations et ceux d’entretien, à la perte de plusieurs années sans récoltes.
Les auteurs agronomiques les plus recommandables; anciens et modernes, s’élèvent contre ces tentatives, trop
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souvent irréfléchies, de changer pour améliorer, et pourtant n’onl-ils ordinairement en vue que des opérations d’une durée limitée, de quelques mois, d’une année au plus; combien cependant le danger n’est-il pas plus grand encore quand il s’agit de créer un vignoble, de fonder une entreprise dont la réussite ou l’insuccès pourraient être le partage de plusieurs générations successives?
Toutefois, il est aussi, et cela doit être, des exemples de réussite de cépages étrangers et d’améliorations très-sensibles du vin par ce moyen. Nous nous bornerons à en citer un petit nombre, en admettant aussi qu’ils durent être la conséquence d’essais préalables.
D’abord le Sirrha, ou plant de l’Hermitage, introduit en Médoc par M. Destournel et aujourd’hui répandu dans plusieurs vignobles de la même localité : non comme plant foncier, il est vrai, mais comme aidant souvent très-bcureusement à la force et à la tenue du vin des Graves.
Dans le Gers, M. le baron de Marignan, propriétaire en même temps du premier crû de Saint-Émillion, a introduit dans ce département les plants de ce vignoble justement renommés. Ici encore la tentative a été heureuse : favorisée d’ailleurs par des soins nombreux et des procédés de culture très-bien entendus.
Toutes ces considérations font comprendre combien il est important, dans chaque contrée vinicole, particulièrement dans celles dont les produits ont de la réputation, de connaître les espèces et variétés qui s’y rencontrent; de savoir quelles sont les circonstances diverses qui ont pu les recommander, leur garantir la préférence dont elles jouisssent.
Pour le Bordelais, nous allons nous occuper de ce sujet capital.
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E«p^r«i» ou varléti^a de vlKnen ruIlIvi^eM dans le Bordelais. — Une importante preuve sans doute, de rinfiuencc capitale du climat, du sol et de la culture sur les caractères distinctifs de chaque cépage (1), c’est le petit nombre de ces cépages vraiment distincts, vraiment types et surtout vraiment utiies que compte la culture.
En réalité, il n’y en a qu’un, et au plus deux pour chaque vignoble renommé de la France. Un surtout, qui domine dans chacun de ces vignobles, qui fait le fond du vin et lui donne ses propriétés distinctes ; un enfin sur lequel l’action des circonstances locales s’est produite de manière à lui garantir toutes les qualités pouvant dépendre d’elles et devant le faire préférer à tous les autres.
Ceux que l’on peut compter encore sont des variétés, souvent même de simples variations de ce premier. Ce sont aussi des introductions plus ou moins récentes, plus ou moins heureuses d’espèces étrangères. Dans tous les cas, la mission de ces espèces secondaires ou venues d’ailleurs, c’est d’assortir, de compléter l’espèce capitale, dans les résultats qu’elle seule détermine, dont on connaît la qualité et que l’on ne voudrait pas s’exposer à dénaturer.
C’est ainsi qu’en France, les vins renommés de ce pays sont dûs : les rouges de Bourgogne (Yonne, Côte-d’Or, Saône-et-Loire), au Pinot; de l’Hermitage (Drôme), au Sirrha;àe Bordeaux (Médoc, Gram), au Cabernet ; de Côte-
(I) On sait que le mot céparje est employé pour désigner une espèce ou variété de vigne quelconque. On sait aussi et nous l'avons déjà dit, dans la seconde partie de cet onvrage, que les cultivateurs n'attachent pas aux mots espèces et variétés le sens rigoureux des botanistes. Dans ce qui va suivre, nous serons obligés d'agir comme ces premiers pour l'emploi fréquent que nous aurons à faire de ces mêmes mots.
Rôtie (Rhône), à la Sérine; de Cahors (Lot), à l’^luxerrois ou Pied de perdrix, etc., etc.
Les blancs de Champagne (Aube, Marne, etc...) encore au Pinotet aussià quelques-unes de ses variétésou simples variations ; de Sauternes, Barsac, Carbonnieux, Sainte- Croix-du-Mont, > etc... (Gironde), au Sauvignon et au Sémillion ; de Condrieux (Rhône), au Vionier blanc; de S. Pérai (Ardèche), à la Poussette; de Rivesalte (Pyrénées-Orientales), de Lunel et Frontignan (Hérault), au Muscat ; de Limuux (Blanquette de Limoux, Aude), à la Blanquette ou Clairette; de Bergerac (Dordogne), au Muscat-Fou ; de la Coulée de Serrant (Maine-et-Loire), au Pinot blanc; d’Arbois (Jura), au Savignin vert; de Jurançon (Basses-Pyrénées), au Petit mancin, etc., etc.
Pour les eaux-de-vie renommées, ce sont aussi : pour celles de Cognac (Charente), la Folle blanche; pour celles de l’Armagnac (Gers), le Piquepoul blanc; pour les autres ïEnrageat. Nous verrons même l’identité de ces trois noms.
Hors de France, les faits sont encore les mêmes et partout où il y a un vin renommé se trouve aussi un cépage particulier pour le produire. L’illustre vin de Tokay, en Hongrie, est le produit du Furmint; celui de Johannisberg, dans la Hesse, se fabrique avec le Riesling; celui de Malaga, en Espagne, avec le Pédro-Ximénès : celui de Porto, en Portugal, avec le Touriga; celui de Madère, avec le Sercial; celui de Constance, au cap de Bonne-Espérance, avec le Haenapop, etc.
Mais il y a plus encore, et dans notre localité, dans le Bordelais, où se récoltent quatre principales sortes de vins, répondant aux quatre principales natures de terres affectées à la vigne et déjà étudiées, nous allons être conduits à reconnaître qu’il est, avant tout et comme source
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principale de ces vins, un cépage particulier pour chaque sorte. Ainsi quatre cépages principaux ou types, auxquels il faudra ajouter, il est vrai, ceux des vins blancs de haute qualité et enfin tous les autres cépages secondaires d’une importance plus ou moins grande.
Les cépages du bordelais en général sont décrits dans un grand nombre d’ouvrages récents, la plupart trèsrecommandables. •
Dans quelques autres aussi, d’une époque plus ancienne, nous trouvons de précieux renseignements. Tel est en ce genre un manuscrit de l’abbé Bellet, racontant un voyage fait dans plusieurs parties de la Guyenne, en 1736, et où se rencontrent plusieurs indications utiles que nous aurons l’occasion de signaler (1). Disons cependant déjà que, dans les nomenclatures qu’il donne, il compte, comme cépages du bordelais proprement dit, vingt espèces ou variétés de blancs et vingt aussi de rouges. Comme cépages de la contrée de Cadillac qu’il habitait, vingt-cinq variétés de blancs.
Toutes ces variétés sont à peu près celles de nos jours. Excepté cependant le Palgarie ou Pergarie, parmi les blancs du Bordelais, le Sallit, parmi les rouges. Ce dernier « plein en temps de rosée -mais autrement sans suc. » 11 cite aussi, parmi les blancs de Cadillac, la Colle. Ces noms sont aujourd’hui inconnus.
Tel est surtout l’ouvrage imprimé en 1783, do M. do Secondât, VUistoire du chêne, contenant un long mémoire sur la culture de la vigne et sur les vins de la Guyenne (2).
(1) Bibliotbrqiie de la ville de Bordeaux, Mamiscrils de l’Académie,
t. XVII.
(2) Cet auteur, J. -B. Secondât de Hontesquien, était fils de l'illustre auteur de l'Esprit des lois. Il était né en 1716, il mourut à Bordeaux, «n 1796, le 17 juin.
Ce dernier, que l’on peut considérer comme tout à fait complet, procède d’après une classification fondée sur les signes extérieurs les plus faciles à vérifier : couleur et forme du grain de raisin.
Tous les cépages sont partagés en deux grandes classes, selon que les raisins sont rouges ou blancs. Puis ensuite chacune de ces classes se subdivise en deux autres, selon que ces mômes gr§ins sont de forme ronde ou ovale.
Voici le nombre des espèces décrites :
Cépages rouges. |
1 à grains ronds
1 à grains ovales
Cépages blancs, j
1 à grains ronds
1 à grains ovales
Total. . . .
Pour ce qui nous regarde, nous croyons pouvoir procéder d’une autre manière. Puisqu’il semble établi que chaque cépage principal d’un vignoble est en grande partie l’œuvre des circonstances naturelles et autres particulières à CO vignoble, nous croyons possible do classer ces mômes cépages, comme nous avons classé les terres, comme on classe les vins dans le Bordelais. Nous croyons aussi, dans cette classification ou si l’on aime mieux dans cette simple division, pouvoir nous borner aux espèces vraiment et profondément caractérisées; aux espèces types, en y joignant toutefois celles que l’on y associe le plus ordinairement, dans le but et selon les localités, d’ajouter à quelques-unes de leurs propriétés ou de les modifier, en un mot de les assortir.
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Le tableau suivant résume nos idées sur ce point.
i™ division, j Cépages fai- ' sa lit le fond du' vignoble , ou i cé[iages types. I
Cépages |àvin rouge.
I Cépages il vin blanc.
(Cépages 1 à vin rouge. \
tissant le vi- \ /
giioble. I l
I Cc-pages 1 vin blanc. 1
Graves, A. Cabcrnet ou Vidurc.
Côtes. B. Malbeck.
Palus. C. Verdot.
Graves. D. Sauvignon.
flûtes. E. Sémillion.
Plateaux. F. Enrageât.
A. Merlot.
B. Mancin.