DEUXIÈME DIVISION
CÉPAGES ASSOBTISSABT Le'vIGNORU.
Les cépages dont nous venons de nous occuper, les cépages types, indépendamment de la valeur que nous leur avons reconnue, par rapport à chacune des principales espèces de vins fabriquées dans le Bordelais, ont encore l’avantage de se prêter, mutuellement et au môme point de vue, un concours réciproque, c’est-à-dire de s’assortir, de se compléter.
Ainsi par exemple, pour ce qui regarde le vin rouge des Cutves, en particulier le vin du Médoc, bien que ce vin soit avant tout le produit du Cabernet et de ses variétés, néanmoins on a reconnu avantageux d’associer à ce cé-
ÉTABLISSEMENT DU Vir.NOBLE
page, selon les lieux et selon certaines exigences, du üalbed-, du \erdot et même des espèces blanches, du Sauvignon et du Sémillion.
Il en est de même dans les autres grandes divisions du vignoble bordelais.
Pour ce qui regarde le Malbeck surtout et comme nous le verrons plus tard, son introduction est constante, quoique variant néanmoins beaucoup en proportions et ne s'élevant guère plus au tiers de la plantation totale.'
Mais, indépendamment du mélange qui peut résulter des cépages types entre eux, il est des espèces ou variétés assez nombreuses que l’on a l’habitude de leur adjoindre, souvent môme dans des proportions assez grandes, pour influer notablement sur la qualité du vin.
Nous allons nous occuper de ces derniers cépages.
CÉPAGES A VIN hocGE, ttssortlssant le vignoble. — Selon notre habitude, nous essaierons de faire une classiflcation des cépages dont nous allons nous entretenir, en la basant sur le genre de concours qui fait plus particulièrement rechercher chacun d’entre eux. Cette manière de procéder aura encore un autre avantage, c’est qu’elle pourra servir à expliquer, Jusqu’à un certain point et malgré l’arbitraire qui règne en cette partie, la préférence, selon le cas et la situation, donnée à un ou plusieurs d’entre eux et l’étendue de cette préférence.
Ainsi, parmi ces cépages au nombre de cinq, un, le Merlot, est principalement recherché à cause du moelleux et de l’agrément qu’il procure au produit du vignoble. Un autre, le Mancin, assure à ce produit de la quantité, .sans altérer sensiblement ses qualités fondamentales. Deux autres , le Tarney-Coulant et le Teinturier exercent leur action sur la couleur du vin. Enfin le cinquième, le Sirrha donne a ce vin de la tenue et de la fermeté.
A. Le MsaLor. Ce cépage est le premier, oa peut le dire, parmi ceux qu’admettent ces grands vignobles à titre d’assortiment. Ceux du Mcdoc notamment lui font un très-bon accueil : bien que cette manière d’agir néanmoins ne remonte pas bien haut.
Ce qui a valu au Merlot ua tel avantage, c’est qu’il produit un excellent raisin, jus très-sucré et à saveur distinguée : c’est que le mélange de son moût avec celui du Cabemet, assure au vin plus de légèreté, plus de délicatesse, plus de moëlleux, et le dispose en outre à acquérir plus rapidement toutes les propriétés qui doivent être son partage.
Quant à son histoire, nous ne pourrons rien en dire et, de son côté non plus, M. de Secondât ne parle pas de ce cépage, ce qui pourrait être un indice de sa nouveauté.
Les sarments du Merlot sont de grosseur moyenne, un peu applatis, forts et assez longs, de couleur rougeâtre, ù nœuds rapprochés et gros.
Ses feuilles sont grandes, à trois lobes dentés et pointus, séparés par des échancrures assez profondes mais peu apparentes, à cause de la largeur des lobes. Elles sont vertes en dessus, un peu cotonneuses en dessous.
La grappe est longue, droite, serrée, à pédoncules longs et bruns, à pédicules rosés à leur extrémité.
Le grain est oblong, petit, de couleur noir-bleu foncé. Il est très-doux et bon à manger.
Gomme les merles le recherchent avec empressement, ou bien encore à cause de sa couleur, on lui a donné le nom de cet oiseau : Merlot, en patois, petit merle.
Le Merlot parait gouverner sa sève beaucoup mieux que bien d’autres espèces. Il la maintient dans les parties inférieures de ses sarments, où le vigneron peut avec facilité l’utiliser pour le fruit ; elle lui sert encore à donner
ÉTABLISSEMENT Dü VIGNOBLE ^7»
arec üacilité, sur le vieux bois, des pousses qui peuvent avoir souvent leur utilité.
Son développement annuel est généralement hâtif? il fleurit bien, mais son fruit pourrit rapidement dès qu’il a terminé sa maturation et que le temps est mauvais. Il convient mieux aux coteaux, où il est plus commun d’ailleurs, que dans les plàines, où la coulure peut souvent l’atteindre.
Des circonstances dans l’exposition, le voisinage, etc... capables de modérer sa précocité, de le porter à harmoniser ses périodes de développements avec celles des autres cépages, ne peuvent que lui être avantageuses.
D’après M. le comte Odart, ce cépage porterait encore en Gironde le nom de Vitraille, A cet égard il est possible que l’éminent œnologue a commis une confusion.
Dans tous lescas on peutdire que, pour la pratique surtout, ce même cépage n’a pas de variétés bien caractérisées.
B. Lx Mancik. — Ce cépage a aussi les honneurs des grands vignobles, bien qu’il paraisse les mériter moins que le précédent.
M. de Secondât ne le mentionne pas non plus, mais dans le catalogue raisonné fourni par la subdélégation de Duuiilae à M. l’intendant de la province de Guj'enne, en I78t, il est parlé du Mancin dont le nom se trouve écrit Blanssen.
D'abord il est dit que ce dernier nom qu’U porte à Pauillac est remplacé, à Margaux et à Macau, par celui de Terny et, dans quelques autres parties du Médoc, par celui de Coulant.
11 est dit également, et ceci est une preuve de son ancienneté, qu’autrefois c’était le cépage dominant des grands crûs du Médoc, où on le détruit journellement à
l-A VIGNE DANS LE liORDELAIS
cause qu’il est plutôt mûr que les autres cépages, et qu’il pourrit et s’échaude dans les fortes.graves, etc...
Le Mancin effectivement mûrit de bonne heure, avant la plupart des autres cépages avec lesquels on l’associe, et souvent la pourriture l’a envahi lorsqu’il faut cueillir ces derniers.
Le vin qu’il ferait seul manquefait de corps et de couleur, ce serait un vin mouillé, selon les documents cidessus, et ce n’est qu’en les mêlant à d’autres, trop favorisés sur ces deux premiers points, qu’il peut avoir de la valeur, en tempérant cette disposition de leur part. En outre, l’abbé Bellet lui reprochait de donner le goût de terroir.
Du reste il est productif et s’accommode des terrains légers et siliceux, mais bien exposés au soleil.
Il a la feuille ronde, grande et se tachant de rouge à l’automne, le grain rond.
Toujours d’après les documents ci-dessus rappelés, ce serait le Mancin que, dans les Palus de Libourne, on désignerait sous les noms de Gros et de Petit Coulon et sous celui de Coulon timbré.
C. Le Taesey-Codlaht. Voici un cépage dont l’origine est sans doute étrangère, qui ne s’est pas beaucoup répandu, mais qui a assuré à plusieurs des grands vignobles du Médoc une réputation toute particulière.
M. de Secondât, qui aurait peut-être pu nous .en faire l’histoire, se borne à nous en présenter une courte description et à en proclamer les mérites dans les termes suivants.
a Feu M. de Brane, baron de Montout on Bas-Médoc (1),
(I) Il y aividemment ici une faute d'impression et c'est Bant-Hcdoc qu'il faut lire.
Digilized by GoogI
ETABLISSEMENT DU VIGNOBLE
m’a dit qu’il en avait des pièces entières. Ce crû est excellent; il a toujours la maturité nécessaire. 11 y a beaucoup de Tamey au cbûteau d’Issan : ce crû est excellent aussi, et le vin y a une si belle couleur, qu’on l’appelle le Rubis fondu d'Issan. Le Tarney y est mêlé avec les autres raisins, et la moitié en est perdue lorsqu’on cueille les autres raisins : mais, si on le cueille séparément, immédiatement avant qu’il pourrisse, sa peau, qui est mince, se fond presque -toute en un suc doux et noir, et d’une bonne sève... »
Ce cépage a le tronc petit, tortueux et frêle. Il perd facilement les parties déjà vieilles et desséchées de son écorce; il donne de nombreux jets sur le vieux bois.
Ses sarments sont longs, grêles, rougeâtres et rayés, à nœuds très-éloignés, surtout dans leur partie supérieure.
Ils ont beaucoup de vrilles. Ses feuilles sont larges, vertclair, profondément découpées en trois lobes, tachées en * dessus, cotonneuses en dessous.
Sa grappe estpetite en bouton, mais elle profite rapidement et donne lieu à un raisin assez gros, pressé, dont les grains sont ronds, tres-noirs, à peau très-mince, à pépins menus et rares.
Ce cépage fleurit bien, mûrit des premiers, donne un jus très-sucré, mais esUrès-prompt à pourrir sous l’action des pluies.
Pour ce qui regarde sa synonymie, on voit, par ce que nous venons de dire ci-dessus, au sujet du Mancin, combien elle serait difficile. Ainsi, ses deux noms pris séparément no seraient autres que ceux donnés au Mancin dans des localités différentes du Médoc. Et tout porte à croire aussi qu’il en est de même quand ils sont réunis.
Si donc les documents relatifs aux travaux de synonymie de M. Dupré de Saint-Maur, ne se trompaient pas, en dernier résultat le Tarney-Coulant no serait autre que le
Mancin plus ou moins modifié, arrivé à l’état de variété plus ou moins profonde.
En réalité, ce qu’il y a de remarquable encore, c’est que le Tamey-Coulant reçoitde M. Secondai justement le môme reproche que nous lui avons déjà vu fkire au Mancin : la moitié du produit de ce cépage est perdue, dit-il, quand on cueille les autres raisins.
Au surplus, il n’est pas douteui que bien des cépages qui sont les mômes au fond, ont dù le privilège de faire autant d’espèces ou de variétés : d’abord à la facilité avec laquelle on change leurs noms de localité à localité ; puis ensuite à l’avantage, pour quelques-uns, de donner, dans certaines de cos localités, des produits plus remarquables que dans les autres et pourvus de propriétés toutes spéciales.
Le TErarcanER. o Qui ne reconnaît "pas le Teinturier, comme le dit M. le comte Odart, à ses feuilles inférieures frappées de rouge longtemps avant la maturité du raisin, et qui deviennent complètement de cette couleur au moment des vendanges; ensuite à ses grappes rouges aussitôt qu’elles sont formées, arrondies, bien fournies do grains serrés, ronds, noirs et dont le suc est d’un rouge cramoisi (1)? I) «
Il est positif en effet que ce qui distingue avant tout ce cépage, c’est la couleur, c’est la surabondance de couleur qu’il renferme. Il en a partout, il en a pour tout : pour le bois, qui est également rougeâtre avec de petits points noirs; pour le bourgeon qui l’a précédé et dont le reflet est incarnat ; pour les pédoncules, les pédicules, les pétioles; pour les feuilles et surtout pour le fruit, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.
(1) Ampélographie universelle, 3* éd. p. 221.
Quant à ses autres caractères, sa feuille est glabre en dessus, cotonneuse en dessous; scs grains sont ronds et serrés ; sa grappe est courte.
M. de Secondât ne parle pas du Teinturier : circonstance étonnante, car ce cépage doit être ancien dans le Bordelais. S’il y est étranger, on peut admettre qu’il s’y sera répandu en venant d’Espagne, d’où il semblerait originaire, pour s’avancer vers le nord.
Cet envahissement, de sa part, tant en France qu’ailleurs, peut être attribué autant peut-être ù'sa singularité qu’à son mérite réel.
L’abbéBellet cependant parle du rein/Mrierqu’ilnomme aussi Mousat. « 11 est fort mauvais, dit-il, mais il noircit bien, il mûrit trop tard et aigrit le vin. »
On trouve ce cépage en Portugal, dans le Haut-Douro, sous le nom de Tinta Francisco; en Espagne, dans l’Andalousie, sous le nom de Ramé noir. Un savant viticulteur de ce dernier pays, don S. R. Clémenté, parle en outre de trois variétés de la mémo espèce, qu’il décrit sous le nom de Titilla de Rota, Tinto de Grenade, Romé de Mobil. Le Rhin possède aussi son Teinturier sous le nom de Fœrber (1).
Rosier donne du Teinturier une description parfaitement conforme aux caractères que nous en connaissons; b vigneron français en fait autant, au sujet du raisin qu’il nomme Noireau ou Teinturier d’Orléans; enfin Liébault, dans sa Maison rustique, réimprimée pour !a dixième fois en 1775, consacre également quelques lignes au cépage qu’il nomme Noireau, Teinturier, Plant d’Espagne, etc...
Mentionnons encore, comme preuve à joindre à toutes celles qui précèdent, en faveur de l’ancienneté et de la
(I) Stoltz : AmpCIographie rhénane, p. 193.
diiïusion du Teinturier, que M. le comte Odart en signale deux variétés principales : l’une sous le nom de Gros noir femelle. L’autre sous celui de Haute-Egypte. Il fait observer également, à l’égard de ce dernier, que probablement il doit être confondu avec VEgiziano du royaume de Nappes, dont le suc est encore plus noir, mais qui est plus délicat et moins productif que le précédent.
Nous aurions pu sans doute grossir considérablement la liste des cépages compris dans cet article (cépages à vin rouge assortissant le vignoble); mais tous les noms que nous y aurions ajoutés auraient été ceux d'espèces ou variétés : ou tout à fait indignes do Dgurer dans des vignobles bien conduits, ou d’un mérite encore trop récent et trop indécis pour qu’il soit nécessaire de les mentionner et de les décrire.
Notons cependant encore, comme s’étant recommandé dès son introduction, notamment dans le Médoc, par les soins de feu M. Destournel, le cépage du célèbre vignoble de l’hermitage et aussi le Massoulet.
E. Le Sirha. u 11 n’est que peu répandu encore, disait en 1838 un organe spécial de notre production vinicole;mais on en a obtenu de forts bons résultats : Sa tenue spiritueuse ne l’abandonne guère, et il est parfaitement acclimaté. Ses qualités vineuses ne paraissent avoir rien perdu à sa transplantation dans nos climats, etc... (1)»
Voici la description que fait de ce cépage le comte Odart. U Son bois, pendant l’hiver, a l’écorce d’un gris particulier, résultant d’un fond brun, couvert d’un voile gris; ce bois est noué long, et les nœuds sont violets. Les feuilles sont grandes, un peu cotonneuses en dessous. Les raisins
(t) Le Producieur, Tom. t,p. 281.
ÉTABUSSE.MENT DU VIGNOBEE
•iS3
sont cylindriques, assez bien garnis degrains noirs, ('gaux, peu serrés et décidément oblongs... (I).
F. Le Massoutet. — Déjà et depuis bien longtemps sans doute, nous possédons aussi le célèbre plant de Bourgogne et de Champagne, sous le nom de 3/ossoutet, ainsi que le prouvent ces mots de M. de Secondât.
« M. Daubanton m’a envoyé deux paquets de plants dont il m’écrivit que l’un était fort estimé à Nuits, et l’autre à Beaune. Les plants des deux paquets se sont trouvés de la même espèce; et c’est du Massoutet. M. de Pouilly, conseiller d’état, lieutenant civil, criminel et de police à Reims, m’a envoyé des plants de vigne de l’espèce la plus estimée en Champagne : c’est du Massoutet. C’est aussi l’espèce là plus estimée à Orléans, où elle est appeXéa Auverrat franc; à Nuits et à Beaune, on l’appelle Pineau. »
Dans une note manuscrite jointe à l’exemplaire de l’ouvrage de M. de Secondât que nous avons acquis chez un bouquiniste, on lit ce qui suit : * La coupe de la gi'appe « (du Pineau), un peu arrondie, un peu ramassée en elle- M même, et l’entassement des grains pressés les uns con- « tre les autres, font ressembler cette grappe à une petite « pomme de pin ; de là est venu le nom le plus générale- « ment reçu de ce raisin. Mais en Guyenne nous l’appe-
• Ions Massoutet. Cet entassement de grains pressés les « uns contre les autres fait que dans l’air humide de la
• Basse-Guyenne, ce raisin pourrit souvent avant sa par- « faite maturité : C’est pourquoi malgré sa supériorité
• avancée par quelques connaisseurs, on lui préfère des « raisins dont les grains sont plus clalrs-semés sur leurs M grappes, tels que la grande et la petite vigne dure et le « petit verdot. »
(t) Âmpélographie universelle, 4* éd. p. 227.
^sc■
L’abbé Bellet, mentionne aussi ce cépage, sous ies noms de Maton ou Massoutet, il le dit très-bon. Enfin M. de Navarre ajoute : « 11 fait de bons vins rouges dans nos Grâces, il ne vaut rien dans nos Palus. »
cépage* A vlna blanc* asnaortlasant le vignoble.
— Les cépages à vins blancs que l’on est dans l’habitude, selon les localités, de joindre h ceux que nous avons déjà décrits, pour aider à leur qualité ou à leur quantité, sont également assez nombreux, mais tous non plus ne méritent pas à beaucoup près une égale attention. Voici eSectivement ceux qui nous ont semblé dignes d’une mention spéciale. Le Rochalin, la Muscadelle, le Blatic-doux, le Pruéras, le BUuu-Auba, la Blanquette, etc.
G. Le Rochalin. — Ce cépage, mentionné par M. de Secondât, peut être considéré comme une variété du Sauvignon, bien que ses feuilles soient plus grandes et le goût de son raisin moins délicat. Du reste, il mûrit tard et craint la gelée.
H. La Muscadelle. — M. de Secondât décrit ce cépage immédiatement après le Muscat, ce qui, joint à son nom et plus encore à son goût, très-voisin de celui du Muscat, prouve qu’il peut être considéré comme une variété de cette dernière et très-ancienne espèce (I).
(i) Tous les auteurs anciens effectivement parlent du Muscat, Columelle, Pline, etc... Les Latins l'appelaient Apiona ura, à cause du tort que lui causaient les abeilles et les mouches quand il était mûr. Isidore de Séville en parle ainsi, dans ses Origines, e Les Apiennes produisent un vin doux ; mais il faut avoir soin de recueillir vite les fruits de cette espèce, sans quoi les pluies et les vents, mais surtout les abeilles, les dévastent. C'est aux ravages de ces insectes que ces vignes doivent leur nom d'Apiennes. ■> Ce sont les Italiens qui ont adopte le mot MuscatcUa, sans doute de Musca, mouche. Cependant on a soutenu aussi que Muscat vientde dfusc, raisin musqué, raisin parfumé.
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE 187
La Muscadelle a le tronc fort, ses sarments sont gros, longs et à écorce rousse.
La feuille est découpée, couleur vert-clair. La grappe grosse, allongée et tombante. Le raisin est prompt à pourrir sur le cep, mais de conservation facile quand il en est détaché.
Les noms suivants sont encore donnés à la Muscadelle. Dans la Gironde ; Muscadet, Musquelte, Muscade, Muscadet doux, Raisinote, Angelico. Bergerac : Muscat fou ; à Fronsac, Cadillac, blanc Cadillac; h Périgueux, Blanchedouce. Dans le Lot, le Tarn, etc... Guilan-Muscal, Guilan-Musqué. D’après M. de Secondât, ce serait encore le Guilandoux, à Clairac, et YAuvernat blanc, à Orléans. Enfin le cours complet d’agriculture le cite aussi comme offrant deux variétés ou variations principales.
La Panse Musquée doit aussi être citée ici, puisque le comte Odart la place parmi les Muscats. L’abbé Bellet la disait rare de son temps.
I. Le Blanc-doux. — Ce cépage doit son nom à deux de ses principales propriétés : la transparence et la douceur de son raisin. Cette douceur est telle que les insectes lui nuisent beaucoup et que les chiens l’attaquent de préférence.
Son bois, d’abord gris, devient en hiver d’un rouge assez vif. Ses feuilles sont vertes et sans découpures sensibles, Son raisin est de tailie moyenne, assez allongé ; les grains sont ronds et couverts de taches brunes. Il donne de la douceur et de la délicatesse aux vins blancs, et atténue leur couleur ; mais, continue M. le (îomte Odart, il est rare que le Blanc-doux produise deux années de suite.
Nous pensons que c’est le même cépage mentionné par M. de Secondât, sous le nom de Blanc-Mou, et dont il se borne à dire qu’il a le grain très-blanc et très-mou.
M. le comte Odart le nomme aussi Douce blanche.
J. Le Pruéras. — Nous trouvons encore ce cépage, sous le nom de Prunelat, dans la quatrième liste donnée par M. de Secondât et ^ parmi les raisins blancs à grains ovales.
Cet auteur nous dit qu’il a le grain gros et très-doux; le bois droit, cassant; l’écorce méléo de blanc et de violet; la feuille arrondie, très-sensible à la gelée; le grain se détachant aisément et tombant à terre, où il se conserve longtemps il est vrai sans pourrir, mais où il faut avoir soin néanmoins de le ramasser.
La Maison rustique au sujet de ce cépage, répète cette dernière observation. Le dictionnaire de l’abbé Rozier en fait autant après avoir dit qu’il ne mûrit pas dans le nord do la France, où il n’est cultivé que pour la fabrication du verjus, sous le nom de Bordelais ou Bourdelas (I).
Il paraît au surplus qu’on lui donne encore le nom de Chalosse; dans les vignobles de Glairac, celui d’Œil-delourd; dans le vignoble de Saint-Bazielle, celui de Blancpic.
K. Le Blanc Auba. — M. de Secondât cite ce cépage comme produisant principalement le vin justement estimé de Sainte-Croix-du-Mont, où il parvient à maturité vers le commencement de novembre.
Selon le môme auteur, son grain rond, blanc, marqué d’un point noir à son sommet, devient un peu rouge lorsqu’il mûrit. Son bois est d’un châtain rougeâtre, rayé de raies longitudinales; ses boutons près les uns des autres, gros, d’un brun obscur. Le rameau, vers le haut, jette beaucoup de vrilles; le pétiole des feuilles est trèsfort et plus blanc que dans la plupart des autres espèces.
(1) TomeX, p. 181.
ÉTABMSSEMENT DU VIGNOBLE
La feuille est ample, d’un vert pâle, d’une forme allongée, profondément découpée en cinq lobes bien distincts et laineuse en dessous. Ses bords sont moins dentelés et ses dentelures moins aiguës que dans la plupart des autres espèces.
L. La Blanquette. — Nosauteurs ne nous fournissent rien à l’égard de ce cépage, dont il est cependant fait mention dans le dictionnaire de l’abbé Rozier, sous le nom de Blanquette ou de Donne. « Ce cépage, y esl-il dit, assez commun dans les vignobles de la Gironde, de la Dordogne et de la Charente, est vraisemblablement une variété du Chasselas. C’est un très-bon raisin à manger, mais il produit un vin faible et sans corps (1). »
Mélange ou «éparntlon UeN dînèrent* cépage*. —
La loi de Moïse, dans laquelle on trouve une foule de dispositions se rapportant à l’agriculture, disait au peuple de Dieu : « Tu ne planteras pas ta vigne de diverses sortes de plants, de peur que le tout, savoir, le plant que tu auras planté, et le rapport de la vigne, ne soit souillé (i>). »
Bien qu’ici encore il s’agisse d’un fait agricole, et des plus inaportants, évidemment la menace do souillure qui s’y trouve liée nous montre qu’il n’a pas été traité spécialement au point de vue qui pourrait particulièrement nous intéresser et qu’il convient au contraire de le rattacher plus particulièrement aux mœurs, aux traditions, aux croyances et aux besoins particuliers du peuple juif.
Toutefois, ramené spécialement à ce point de vue, il a encore une valeur qui ne saurait être contestée : il prouve qu’au temps reculé dont il s’agit, l’expérience avait déjà
(2) Deutéronome, ch. XXII, v. 9.
OO
été faite du mélange ou de l’isolement des variétés des vignes, et que déjà aussi ce dernier mode de procéder avait prévalu, comme vont en outre nous le démontrer d’autres témoignages également empruntés à l’antiquité.
Ces témoignages sont assez nombreux, mais si nous voulons remonter à leur première origine; car, comme les modernes, les auteurs anciens se sont souvent mutuellement copiés, c’est à Columelle qu’il faut d’abord s’adresser. Or, dit-il, U un agriculteur avisé doit planter la vigne qu’il croira la meilleure, sans la mélanger d’aucune autre espèce, et en augmenter toujours la quantité le plus qu’il pourra (i). n Déduisant ensuite les motifs de cette manière d’agir, il ajoute : n Un homme, venant à jeter les yeux sur une terre plantée comme il faut, ne pourra s’empêcher, si peu versé qu’il soit dans la vie rustique, d’admirer avec un plaisir extrême la bonté de la nature, lors qu’il verra d’un côté des vignes Bituricœ chargées de fruits, de l’autre des Helvolœ qui ne leur cèdent en rien, ici des Arcella, là des Spioniœ ou des BasUicœ qui seront leur pendant; et que la terre qui portera toutes les années cos fertiles productions, semblable à une mère perpétuellement grosse, présentera aux mortels son sein rempli de moût pour les nourrir (2). »
Pline reproduit l’avis de Columelle (3); les Géoponiques grecs en font autant (1), en adoptant les motifs du grand agronome latin : fondés d’ailleurs sur la meilleure qualité du vin, sur la différence des époques de maturité, sur une plus grande facilité dans la taille et les autres travaux.
Enfin vient le témoignage d’Olivier de Serres, d’autant
(1) Lir. III, ch. XX et xxi.
(2) Liv. III, ch. XXI.
(3| l.iv. XVII, ch. XXII.
(4) Liv. V, ch. XVI,
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE H9
plus précieux, qu'il signale en même temps les inconvénients graves de cette pratique, lorsqu’on veut la pousser trop loin; lorsqu’on isole trop les autres circonstances qui doivent l’accompagner, les avantages que l’on peut en attendre. « Peupler la vigne d’une seule espèce de raisins, dit-il, quoique des meilleures et plus assurées en bonté, est chose trop hasardeuse : d’autant qu’on serait en danger de n’avoir aucune vendange, si le temps contrariait cette seule espèce de fruit, de laquelle notre vigne serait composée, cemme il advient toutes les années que chaque race de raisin est tourmentée par son contraire (i ).»
En agriculture, nous l’avons dit souvent, il y a toujours danger à outrer les principes môme les meilleurs. Certes, c’est une condition bien essentielle, pour la fabrication du bon vin, que le choix rigoureux des cépages et l’on a vu d'ailleurs que ceux-ci, pour chaque localité renommée, étaient en très-petit nombre. Néanmoins il ne faut pas trop rigoureusement vouloir les cultiver seuls, et s’il est des associations qni doivent être repoussées, même dans les vignes communes et sans renommée, il en est d’autres d’un avantage réel dont on aurait tort de se priver.
Nous savons bien, et c’est là encore une méthode connue des anciens, que l’on peut satisfaire au mélange voulu de certaines variétés en les cultivant à part, pour confondre ensuite leurs produits. Toutefois cet isolement complet et méthodique n’est pas toujours aussi facile qu’on pourrait le croire et à cet égard encore, c’est à l’intelligence du vigneron qu’il faut s’en rapporter; ce sont les traditions, les usages de la contrée dans laquelle on se trouve placé, qu’il faut prendre en sérieuse considération.
Pour les vins ordinaires, pour le plus grand nombre par
(I) LIt. m,ch. m.
conséquent, on a toujours cru que le moyen d’assurer leur quantité c’était de varier les plants, conformément à ce proverbe local :
Qui cultive un grand nombre de plants.
Est toujours sûr de vendanger.
Or, dans ce cas, la séparation rigoureuse et absolue de ccs plants ne serait pas, la plupart du temps, une chose ni facile ni peu coûteuse.
D’un autre côté, qui sait si ce qui se passe dans d’autres cultures, dans celle du mélange de froment et de seigle par exemple, ce que l’on nommait le tnéteil, n’a pas également lieu pour la vigne? « J’ai observé, dit û cet^ égard un de nos plusgrands agronomes du Midi, dans des champs de raéteil semés à la volée, que lorsque quelques grains de blé étaient très-rapprochés, les liges étaient faibles et ne tallaient pas; tandis que lorsque c’était des grains de blé rapprochés de grains de seigle, les uns et les autres végétaient parfaitement (1). »
L’espèce d’émulation qui s’établit en ces sortes de cas, entre les deux plantes, au grand avantage de la production, de la maturation, etc..., et qui d’ailleurs n’est pas nouvelle dans la culture, pourrait aussi se manifester dans les vignes et y assurer des résultats non moins précis.
A cet égard encore, nous citerons une remarque bien connue dans les localités de la Gironde où se rencontrent les vins blancs communs, les vins à'Enrageat. Les cépages rouges qui peuvent se trouver dans ces sortes de vignes offrent toujours la curieuse circonstance de charger beaucoup plus que s’ils étaient ensemble, s’ils constituaient le vignoble à eux seuls.
(1) C‘* L. DE Villeneuve : Manuel d’Agriculture, t, ),p. 333.
On voit donc que cette pratique, de la séparation absolue ou du mélange des cépages, n’est pas non plus sans quelques difGcultés d’application : difficultés qui s’accroissent encore quand il s’agit de vins de qualités supérieures, de vins auxquels on donne en toute justice le nom de vins de Bordeaux.
Toutefois, pour ces vins, l’expérience a prouvé qu’il y avait avantage, sous le rapport de la qualité, à faire cette séparation, sans toutefois la pousser à l’extrême; en même temps qu’elle a fait comprendre combien pouvait être heureux, eu certains cas, le mélange dans la fabrication du vin do produits de cépages distincts.
Faisons remarquer aussi que la pluralité des espèces, doit exercer une certaine influence sur la qualité si variable, on le sait, suivant les années. Telle série do faits météorologiques, pourra particulièrement favoriser telle espèce et garantir, là où elle dominera, des avantages qui feront défaut ailleurs. C’est là du reste un moyen de s’expliquer pourquoi, selon les années, tel crû réussit mieux que tel autre, et réciproquement.
Ainsi, dans le Médoc, où régnait avant tout le Cabernet, on sait que l’association du Malbeck à ce premier cépage a pour conséquence, surtout dans les années dures, de donner au produit plus de souplesse, plus de moëlleux. Voilà pourquoi le Malbeck se rencontre toujours, dans les vignes de cette localité, quoique dans des proportions variables.
Ces proportions, de l’avis d’un habile observateur, sont à peu près les suivantes. Dans les communes de l’intérieur : Cissac, Vertheuil, Saint-Seurin de Cadourne, etc., !/3 environ de Malbeck; dans les communes riveraines, là où se font principalement les vins de haute qualité : Saint- Julien, Pauillac, Saint-Estèplie, etc..., environ 1/8; enfin
il n’est guère de grand crû qui n’en possède au moins 1/tO.
A l’égard des autres cépages que nous avons considérés comme assortissant le vignoble, le mélange est beaucoup plus arbitraire et il serait extrêmement difficile d’en exposer les règles. Ces difficultés seraient bien plus grandes encore s’il s’agissait de cépages absolument étrangers au pays, comme le Sirha de l’Hermitage, dont nous parlions ci-dessus.
Bikparement de* pied», dlreetlon et lonaraenr de* T rang» de Ylgne. — Il .s’agit encore ici d’une question sur laquelle il n’est guère possible de formuler des principes bien positifs: la terre, la situation, le mode adopté, le but qu’on se propose, le cépage môme étant de nature à la faire varier dans des limites assez étendues.
Dans tous les cas et quel que soit le mode d’opérer, la vigne est toujours plantée en rangs parallèles, donnant lieu ainsi à deux sortes de distances : celle des rangs entr’eux, celle des pieds entr’eux (I).
Sous le premier rapport, la distance adoptée peut donner lieu à deux modes tout à fait distincts de planter la vigne : la vigne en plein, la vigne en Joualles.
La vigne est dite plantée en plein, quand tout le terrain qui lui est consacré n’a d’autre destination que celle-là ; quand elle l’occupe en entier.
Elle est dite plantée en Joua/te, quand elle ne forme, sur
(I) Grand nombre Je vignes dans le Bordelais, parmi celles qne l’on travaille à la main, n'offrent il est vrai ancnn rang, aucune trace de symôtrie. Mais ce sont d'anciennes vignes qui, très-certainement n'ont pas toujours été disposées de la sorte et dans lesquelles le désordre s'est iutrodnit par la nécessité de remplacer, en provignant, les pieds morts, surtout à la suite des grauds hivers, comme 1709, 1729, 1830. Dans ces cas extrêmes, ou préféra troubler l'ordre du vignoble, à l’inconvénient, — bien plus grave sous tous les rapports, de le replanter en entier.
ÉTABMSSEME?(T DU VlGNOnLE ^95
ce terrain, que des rangs doubles ou simples, entre lesquris la charrue peut fonctionner pour des plantes d’assolement, des récoltes annuelles.
Dans les vignes en plein, celles qui donnent les vins de qualités supérieures, la terre et le cépage sont principalement pris en sérieuse considération, au point de vue dont il s’agit. Plus une terre est maigre, plus il faut planter près, car sans cela elle courrait le risque de se trouver dégarnie; moins un cépage est vigoureux et plus aussi il faut en multiplier les pieds, par une raison analogue.
Avec une terre riche et profonde, de même qu’avec un cépage vigoureux, on pourrait espacer beaucoup plus les pieds; mais ici un autre genre d’inconvénient doit être évité. Il ne faut pas que la vigne, soit à cause de la terre, soit à cause de sa nature propre, puisse s’emporter trop en bois et en feuilles, puisse devenir trop gaillarde ; circonstances susceptibles de réduire la quantité du fruit, de mettre obstacle à une maturation normale et complète, de nuire aussi à la qualité du vin.
Voilà pourquoi, toutes choses égales d’ailleurs, le vin des vignes en plein est toujours supérieur et particulièrement dans les années huraidee , à celui des vignes en Joualles.
L’expérience a donc prouvé qu’il était à cet égard des limites qu’on ne pouvait franchir sans danger; qu’il ne pouvait guère être possible d’espacer les pieds et les rangs cntr’eux ni de moins de 0 m. 90, ni ne plus de I m. à 2, en se bornant pour cela sur les considérations déjà exposées et sur les usages locaux.
Dans le Médoc et les Graves en général, cet espacement est ordinairement de 1 m. de cep à cep. C’est du reste la mesure le plus communément adoptée, celle que recommande Olivier de Serres. Dans les Palus et terres fortes, il
est porté beaucoup au-delà et peut aller jusqu’à i m. 70 et plus. Âu surplus et encore une fois, l’usage et les traditions locales doivent ici être pris en sérieuse considération.
La disposition des vignes dite en Joualles, est ancienne dans le Midi en général, et il résulte même des renseignements fournis par Pline que, de son temps, elle était connue de quelques peuples de l’Italie, a Dans l’Ombrie et le pays des Marscs, nous dit cet auteur, on laisse jusqu’à vingt pieds d’intervalle entre les ceps de certaines vignes, afin d’y pouvoir labourer librement (1). • C’était encore par ce même motif, de pouvoir traiter les vignes à la charrue, que Columelle avait prescrit d’en espacer davantage les rangs, pourvu cependant que cet espacement ne fut ni de plus de dix pieds, ni moins de quatre.
Dans nos contrées, nous avons la preuve que le système des Jouallcx y était déjà connu dès le milieu du siècle dernier, puisque ce système se trouve décrit, sous le nom de vigne en Jovale, dans le mémoire de M. de Navarre, imprimé en 1759. «On appelle vignes en Jovale, est-il dit dans ce mémoire, celles qui sont complantées à deux, trois ou quatre rangées, sur des planches qui laissent entr’elles des espaces de terre non complantés, aussi larges et quelquefois plus larges que les planches qu’ils séparent. L’objet est de faire profiter les vignes du suc nourricier
(I) Hist. nat. Liv. XVII, ch. xxti. Qaant à l'origine du mot Joalle$ ou Joualles, on Joelles, U ne serait peut-être pas hors de propos de la chercher dans le mut latin Jungere, joindre. Joiddre les rangs de vigne de deux en deux, de trois à trois, etc.
Dans notre patois, les mots d'origine latine sont très-nombreux. Ainsi on appelle un petit sentier, un biot, diminutif du mot latin via, chemin, avec le changement obligé du v en 6.
Digilized by L.i)osk
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE
de cet espace qu’on cultive et laboure, quoiqu’on ne ie complante pas (1). »
(cDe 1790 à 1793, dit M. Jouannet, dans l'arrondissement de la Réole , dans l’Entre-deux-Mers et ailleurs, on arracha une quantité considérable de vignes en plein, pour les établir en Joualles. L’infériorité des produits, leur vil prix, la difficulté des communications, le perfectionnement de l’agriculture, amenèrent cette heureuse innovation (î). »
On comprend sans peine que l’avantage des Joualles, c’est d'abord d’assurer plus de produit, et l’observation a prouvé effectivement qu’un hectare de terre, ainsi disposé, pouvait donner autant de vin que si la vigne l’avait occupé complètement. C’est, en second lieu, de permettre Tutilisation d’une très-grande partie de cette terre pour la production des céréales et autres plantes annuelles : la retenue, sous ce rapport, étant bien moindre de nos jours qu’autrefois. Bien que déjà cependant « on profitât quelquefois de l’espace libre pour y semer des grains, pourvu qu’ils fussent de l’espèce qui épuise le moins la terre; car on n’en tirait cet avantage qu’aux dépens de celui qu’on destinait aux vignes. »
Enfin c’est, en troisième lieu, de prévenir l’épuisement d’nn domaine par et pour la vigne. En cultivant ces Joualles, on a la faculté, quand la vigne chancèle et qu’il faut la renouveler, de placer le nouveau rang au milieu de l’espace résté libre jusque-là; de le mettre ainsi dans une terre neuve, pour revenir plus lard, et au bout de la longue période que peut comporter sa durée, à la terre qui en avait été fatfg;,uée, et ainsi de suite.
(1) Tntilé SW la culture et la nature de la tiijne, par Bidet.
(2) Statistique du département de la Gironde, t. Il, p. 22'J.
Mais aussi, au point de vue de la viticulture, les inconvénients do ce régime sont assez nombreux et non moins fàciles à saisir. La vigne, libre de prendre un très-grand dé\eluppement, ne fait faute d’user de cette faculté ; d’autant mieux que le cépage est ordinairement choisi dans les espèces robustes, la terre souvent de bonne qualité et enrichie d’ailleurs par les engrais qu’il faut indispensablement appliquer aux céréales.
Levin ainsi obtenu peutdonc bien souvent manquer de qualité; car telle est la conséquence d’une trop grande vigueur de la part des sujets. Le raisin peut aussi mûrir difDcilement, dans les années humides surtout; car encore telle est souvent la chance à laquelle peut donner lieu cette môme vigueur; la terre, maintenant par sa richesse la vigne en végétation active, bien au delà du terme où cesse ordinairement cette végétation sous notre climat.
Toutes choses égales d’ailleurs, il est positif que le vin de Joalle» est toujours classé bien au- dessous de celui de vignes en plein.
On distingue deux sortes de Joalles, les grandes et les petites. Les grandes ont leurs rangs espacés de 6 à 12 mètres, et souvent beaucoup plus. Les petites, de 3 à 6 mètres. Ce sont les grandes surtout qui donnent lieu à la culture des céréales et à rapplication des assolements qu’elles comportent dans nos contrées. Les petites sont plus ménagées, leur emploi n’ayant ordinairement lien que pour des légumes, des fourrages, etc. Longtemps même, comme nous venons de le voir, quand les vins étaient recherchés et que les autres produits de la terre se trouvaient abondants, on les laissait complètement sans emploi. Cet usage est encore plus ou moins suivi, notamment dans les contrées à vin blanc, et dans celles
Digilized by Googli
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE -l»»
aussi OÙ la terre est trop médiocre pour comporter sans danger deux genres de culture à la fois.
Noos devons dire un mot aussi de la longueur des rangs de vigne, longueur dont la détermination est, dans bien des cas, due à l’étendue et à la disposition du terrain, et aussi au besoin de l’égoutter, de l’aérer et d’en faciliter le libre accès aux hommes et aux animaux. Cependant il peut arriver aussi que l’on ait a prononcer sur cette longueur d’une manière absolue ;pr, dans ce cas, il était d’usage général autrefois de donner aux rangs de vigne une longueur de cent pas (environ 87 mètres). II y avait dans oette manière de procéder une sorte d’appréciation de la portée de la force de l’homme appelé au travail de cette vigne, on de celles de l’animal employé à son labour : l’un et l’antre trouvaient au' bout du rang un repos nécessaire.
M. d’Armaillacq, par des raisons principalemant tirées d’une pins grande facilité pour l’égouttement et pour le transport des terres des extrémités, et des changements souvent tranchés que peut subir une terre sur une longueur de cent pas, croit devoir conseiller de réduire cette longueur à 62, à et même à 50 mètres, a 11 est vrai, dit4I, qu’il y a ainsi un peu plus de terrain perdu, mais on le retrouve bien par la plus-value de la vigne et par sa production (1). >
Quant à la direction ou à l’orientation des rangs, bien qu’ici encore on ne soit pas toujours maître d’en décider d’une manière absolue, il est cependant des principes qu’il convient de prendre en sérieuse considération.
On sait que la vigne aime le soleil, que la chaleur et la lumière dont cet astre est la source lui sont extrémenent
(I) La mlhiredes vignes, etc., p. 01.
favorables. Cette raison capitale fait comprendre que de toutes les orientations, celles du levant au couchant, ou de l’est à l’ouest, lui sera toujours la plus favorable. De cette manière et durant toute la journée ses rangs offriront un libre accès aux rayons solaires et n’auront pas l’inconvénient d’exposer les pieds à se faire mutuellement de l’ombre, comme cela doit nécessairement avoir lieu dans l’orientation opposée, dans celle du nord au sud.
Il est à remarquer encore, pour nos contrées, que les vents de la région de l'ouest sont les plus fréquents ; que c’est sur ces vents qu’il faut principalement compter pour assurer à l’air une circulation favorable à la vigne, et dont le défaut, au printemps, peut ajouter beaucoup à la malignité des gelées. Enfin, il faut encore songer aux orages et aux tempêtes que nous amène ce même vent; à l’avantage qu’il y a pour la vigne de livrer un passage direct k ces redoutables météores, au lieu de devenir pour eux un obstacle contre lequel ils se voient contraints de développer toute leur force, toute leur impétuosité.
Quand il s’agit de vignes situées sur le penchant rapide des coteaux, il est une autre considération qui doit faire éviter, contrairement à l’usage trop commun, de donner à ces rangs exactement la direction de ce penchant. Pour faciliter le travail, pour prévenir le roulement continuel de la terre supérieure, le ravinement par les orages , il convient de donner aux rangs une direction oblique à l’axe de la pente.
A cet égard, on peut, même si l’entreprise en vaut la peine, chercher à détruire une pente trop rapide par des terrasses superposées; ainsi que cela se pratique en Suisse, dans le canton de Vaud ; en France, au fameux vignoble de Côte-Rolie, et le long du Rhône, depuis Vienne jusqu’au delà de Tournon; ainsi que nous l’avons vu pra-
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE
tiquer aux environs d’Ângers, par notre savant et honorable ami M. Guillory aîné (1) ; ainsi enfin qu’on en voit de très-remarquables exemples non loin de Bordeaux, et notamment dans les communes de Bouillac et de Latresne.
Temp« de la plantation. — « Les anciens et les modernes s’accordent'tous à ce point, qu’en pays chauds et secs, le meilleur temps à planter la vigne est le plus tôt qu’on peut après les vendanges : la feuille étant cheule des sarments : comme depuis le commencement d’octobre jusqu’à la mi-novembre. Es pays froids et humides, le plus tard que faire se pourra, qui est la fin de février, jusqu’au commencement de mai. Es tempérés, en l’une et l’autre saison, même entre les deux, les injures des temps ne l’empêchant (2). »
Ces prescriptions d’Olivipr de Serres sont effectivement parfaitement conformestà celles des anciens, sur le même sujet, et notamment a celles de Columelle (3). Il en est de môme à l’égard de ce que dit l’auteur français, touchant les cépages à petite moelle et les cépages à grosse moelle : les premiers pouvant être plantés en tous temps, mais les seconds <i non en autre qu’en primevère, pour la crainte de les perdre, les froidures pénétrant facilement dedans. »
Toutefois, c’est déjà une sorte de désavantage, le résultat d’un inconvénient du sol trop humide ou trop compacte, ou du cépage, que l’impossibilité de ne pouvoir planter qu’au printemps. On ne peut nier, en effet, que les végétaux pendant l’hiver accomplissent encore quel-
(t) Voir la description, avec figures, de ce remarquable travail dans VAgriailture, année 1843, p. 9.
(2) Olivier de Serres, liv. III, ch. iv.
(3) Èconomit mrale, liv. 111, ch. xiv.
L1 ViCNE DANS LE BORDELAIS
qaes-unesdes fonctions de l’eiisteDcequi leur est propre, ce que le célèbre physiologiste Decandolle appelle la végétation de l’hiver : or, cette végétation, quoique toute intérieure et à peine apparente, est use préparation, un commencement de celle du printemps; de celle qui doit avoir été préalablement préparée, pour se manifester en temps opportun, avec toute la spontanéité et toute l’énergie désirables.
Écoutons encore le poète gracieux de l’agriculture, celui qui a résumé avec tant d’art et de précision, avons-nous dit, les connaissances agricoles de l’antiquité, et qui a trouvé chez nous un si habile interprète; écoutons-le exposant les termes précis de cette importante question. Proscrivant d’abord les plantations durant les grands firoids de l'hiver, il dit :
Tu n'iras pas DOD pins, quand le froid la resserre.
Confier vainement tes vignes à la terre ;
Alors son sac oisif, glacé dans ses canaux,
Ileinse de nonrrii les jeunes arbrisseaux.
11 dit ensuite :
Avec pins de sncoès les vignes sont plantées.
Soit lorsque déployant ses ailes argentées.
L'ennemi des serpents (I) vient après ies frimats Retrouver tes beaux Jours de nos riants climats;
Soit lorsque le soleil sur son char plus rapide De l'été vers l'biver conduit l'automne humide.
{0 Par cette périphrase : Vennemi des serpents, le poète désigne la cigt^ne.
Or, cet oiseau fait effectivemenfla chasse aux serpents, et tes vipères même ne l’opou^antentpas. « Quand il attaque un de ces ophidiens, d'un « coup de il lui brise la tète ; d'un autre, l’épine dorsale, et ne le « mange qu’après Tavoir mis hors d'état de nuire » {Dictionnaire universel dltist. natur. ). Dans nos contrées, effectivement, la cigogne est un des oiseanx que nous voyons passer dès la fin de Thiver, depuis les derniers jours de février jusqu'au mois d'avril, allant du midi au nord.
L’auteur du Yoyaye du jeune Aiuicharsis s'exprime ainsi an sujet des
Mais un autre point dont nous devons dire un mot ici, à cause de l’importance que nous lui verrons acquérir par la suite, dans l’opinion des anciens et même dans celle de certains modernes, c’est le rapport qui doit exister entre le moment de la plantation et l’état de la lune.
Doit-on planter en .lune croissante ou en lune décroissante? Cetite question, il faut le reconnaître, n’était pas complètement jugée chez les anciens, et les deux alternatives avaient également des partisans. Cependant, il semblerait, d’après les Géoponiques grecs (1), qu’il convenait de planter la vigne pendant que la lune n’était pas apparente. Mais ce qui semblait mieux prouvé encore, c’était l’obligation de cueillir les sarments, soit pour planter, soit pour greffer, durant le décours de cet astre.
Il parait même qu’il y avait des jours, abstraction faite de toute influence lunaire, qui étaient bons pour planter la vigne, et d’antres qui ne l’étaient pas. Cela résulte effectivement du passage suivant dans lequel saint Augustin reproche aux païens leur crédulité en astroiogie. « Si d’ailleurs les influences célestes ne s’exercent que sur les hommes et non sur tout ce qui existe sous le ciel, pourquoi choisir certains jours pour semer, pour planter la vigne et les arbres^ d’autres jours pour dompter les animaux, pour donner des mêles aux juments et aux génisses, pour multiplier les troupeaux (2j? »
Thessaliens, et d'après Pline et Aristote. « A la chasse, ils sont obligés de « respecter les cigognes. Je ne relèverais pas cette cireoastanoe, si l'ou V ne décernait contre ceux qui tnent ces oiseaux, la même peine que « contre les homicides. Étonnés d'une loi si étrange, nous en demandâmes « la raison ; on nous dit que les cigognes avaient purgé la Theasalie des a serpents énormes qui l'infestaient auparavant, et que sans la loi on soit rait bientôt forcé d'abandonner ce pays, etc... » (Chap. xxxv.)
(I) Liv. IV, ch. X.
('2} Ctfé de lHeu, liv. V, ch. vu.
Les progrès de la science moderne, les observations soutenues et les expériences répétées de la pratique, ont démontré qu’en ces matières il n’y avait rien de sérieux, et que ce que saint Augustin condamnait déjà comme une superstition, nous devons le considérer comme sans valeur en fait de culture de vigne.
M. Arago, après avoir rappelé ce dicton des jardiniers : O Voulez-vous des plants ou des arbres qui s’élèvent et poussent avec vigueur, il faut semer, planter, greffer et tailler pendant la lune croissante, » continue en ces termes ; « Ces aphorismes de tous les jardiniers, de presque tous les agriculteurs de l’Europe, n’en sont pas moins, à ce qu’il parait, des erreurs. La croissance ou la décroissance de la lune est sans influence appréciable sur tous ces phénomènes de végétation. Les expériences de La Quintinie, et surtout celles de Duhamel du Monceau, le plus grand agronome dont la France, puisse se glorifier, l’ont clairement établi (1). »
La seule chose qui soit vraie en tout eeci, c’est qu’il peut se rencontrer des moments, ou trop secs, ou trop humides, ou trop froids, pendant lesquels la plantation peut être plus chanceuse. Ici le vigneron devra se rappeler le proverbe antique, qui dit, pour toutes les opérations agricoles en général, qu’il vaut mieux les faire hors de saison que hors de temps.
Art. III. — DÉTAILS DIVERS RELATIFS AU PLANT A EMPLOYER.
L’usage général et immémorial est de multiplier la vigne, non par la voie naturelle qui seule donne lieu à de nouveaux êtres végétaux, par le semis; mais par des méthodes artiflcielles qui ne font qu’étendre, que perpétuer
(1) Notices sdentifiques, t. V, p. Cs.
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE
l’existence d’individus déjà établis, par l’emploi de ce qu’on appelle des plants.
Nous avons déjà dit, quelles étaient les raisons capitales de cette manière d’agir (t” part.), nous répéterons sommairement qu’elles tiennent à la nécessité de perpétuer sûrement les espèces, ou variétés déjà connues, et à la nécessité non moins grande de jouir du produit de ces espèces le plus tôt possible : deux circonstances qu’on ne peut demander au semis et que garantissent également et au grand avantage de la culture, les moyens artificiels de reproductions, l'emploi du plant etc...
Examinons donc ce qui est particulier à ce plant.
Ce que c'eat que le plant de vigne et «es dlveraea eapères. — Rigoureusement, un plant de vigne n’est autre qu’un fragment d’un sujet déjà existant; fragment ordinairement emprunté à ses branches ou sarments, au ûioment où ceux-ci sont complètement mûrs : à la fin de l'automne et en hiver.
Ce fragment peut constituer une simple bouture, ce qu’on nomme plus ordinairement un plant; ou une bouture enracinée, ce qui prend le. nom de chevelu et, dans le Bordelais, celui de barbeau.
La simple bouture est un morceau de sarment, coupé au moment de la taille et choisi sur le bois de l’année, fig. 6.
Quelquefois et aQn de rendre sa reprise plus certaine, ce sarment retient avec lui un fragment de celui sur lequel il est venu, un morceau de bois de l’année précédente. Or, comme la soudure de ces bois, l’un sur l’autre, n’a pu se faire que de manière à former deux angles don l’nn, celui d’en bas, plus ou moins obtus, Fig. c. et l’autre, celui d’en haut plus ou moins aigu, il suit de là
que l’ensemble de cette sorte de bouture a l’air d’une petite crosse ou d’un petit marteau : d’où les noms de crosaetle et de maillot donnés à cette sorte de bouture, et dans le Bordelais celui de flg. 7.
La bouture enracinée ou barbeau, n’est autre non plus qu’une simple bonture, mais avec cette différence cependant, que retranchée du sujet deux ans avant la plantation, elle a été mise en terre et a pu déjà pousser des racines.
(l’est ordinairement dans les bones terres, dans F 'g* les terres à jardin, que sont placées, comme on le verra ci-après, les boutures que l’on veux convertir en barbeaux, afin d’assurer la sortie et la formation des racines que doit avoir ce genre de plant, üg. 8.
La simple bouture est celle que l’on emploie le plus ordinairement. Sa reprise est facile, quand elle a été bien choisie et surtout bien conservée.
La bouture à talon est moins employée.
Sa préparation est d’ailleurs plus compliquée et il n’est pas possible, par rapport aux sujets qui la fournissent et qui doivent céder pour cela du bois de l’année et du bois de l’année précédente, de se la procurer aussi facilement et en aussi grand nombre.
Enfin la bouture enracinée, à quelques exceptions près, n’est guère employée que pour opérer des remplacements dans des vignes déjà en rapport et où l’on ne peut recourir au provignage.
Cependant certains vignerons préfèrent le barbeau h la bouture pour les plantations en Palus : ils disent que les
ÉTABLISSEMENT DU VIGNOBLE 207
gelées plus fréquentes et plus intenses dans ces sortes de terres tueraient le jeune pied venu de simple bouture.
L’expérience a démontré que la simple bouture, comparée au barbeau, avait peut-être une réussite moins certaine, qu’elle arrivait plus lentement à produire du fruit; mais qu’elle durait davantage. Peut-être aussi faut-il chercher dans le double déplacement du barbeau l’explication de ces dilTércnces ; dans celui de ces déplacements surtout qui a lieu quand les racines sont déjà formées, quand déjà elles ont pris possession d’un sol qui ne devait être pour elles que provisoire?
Ctaolx. prëparatloM, ronaervatloiiM, etr... de« planta de vrianc. — Celui dont le projet est de former un vignoble, dit un auteur ancien, doit surtout prendre garde de s’en rapporter aux soins des autres plutôt qu’aux siens propres, relativement aux plants (1). Puis, continuant à s’occuper du même sujet, il s’enquiert d’abord de l’état de la vigne, à laquelle on veut emprunter ce plant; de la question de savoir si cette vigne est féconde : une seule vendange, dit-il, ne suffisant pas pour mettre à même de juger de cette circonstance; et, plus encore, si la portion retranchée comme plant, est bien une de celles où se fait remarquer cette fécondité. Quant aux signes à' consulter à cet égard, Olivier de Serres, répétant du reste à peu près les mêmes expressions deColumelle, dit : «de la fertilité requise les crossettes, font preuve, les tronçons des raisins restant sur les sarments, où sera aisé prendre avis : rejetant comme infructueux où tels signes no paraissent, pour le doute, de perdre et peine et dépens, (2;» ce sont encore de bonnes
(1) CoLUMELLE, £tï'. III, ch. IV.
(2) Liv. m, ch. 2.
recommandations que fait le même auteur, quand il ajoute qu’il faut se défier des vignes dont les sarments sont noués au large, comme do celles qui ont été terapêtées (grêlées) l’été précédent, » attendu, dit-il, qu’étant le bois de rejet contraint de naître après la tempête, par trop de jeunesse ne se peut rendre bien qualifié pour cette année là, ainsi devient inhabile à être converti en vignes nouvelles. »
Mais, pour les anciens surtout, d'autres précautions encore, auxquelles aujourd’hui nous n’attachons peutêtre pas assez de prix, devaient être observées. A l’égard de ces dernières, en voici deux particulièrement que relate Virgile et que son traducteur français, l'abbé Delile, a exprimé dans notre langue, avec la plus scrupuleuse vérité et avec tout le charme poétique.
En premier lieu, il s’agit de la terre et de son influence sur le jeune plant :
Si ta le peux encor, que le cep transplante.
Retrouve un sol pareil au sol qu'il a quitte ;
Le jeune arbuste ainsi jamais ne dégénère.
Et ne s’aperçoit pas qu'il a changé de mère...
Ici se présenterait la grande question si souvent controversée, de savoir s’il y a profit à tirer un plant d’une bonne terre pour le mettre dans une médiocre, ou d’uno médiocre au contraire pour le mettre dans une bonne. On sait que les partisans de la première opinion, prétendent qu’il en est d’un plant comme d’un enfant; qu’il se ressent toujours de l’influence de sa nourrice, quand celle-ci s’est rencontrée bonne. On sait aussi que ceux qui ont adopté la seconde, regardent comme très-dangereux les désavantages qu’éprouve un plant, en passant d’une terre où il était bien nourri, dans une autre où son alimentation pêche par l’abondance et la qualité.
Digilized by Googl<
ETABLISSI-XIEM DU VIGNOBLE
S^s vouloir trancher cette grave question, nous dirons cependant que ces deux alternatives poussées trop loin , nous semblent également dangereuses, et qu’il peut être imprudent en effet de transporter un plant d’une terre dans une autre trop dissemblable de la première, à quelque titre que ce soit. (1).
En second lieu , il s’agit de l’orientation des jeunes plants ;
PlnsieuTs même, observant dans l'endroit dont il sort,
Quel c6té vit le sud, et quel ebli le nord Conservent ces aspects qu’ils gravent sur l'êcorce.
Tant de nos premiers ans l'habitude a de force!...
Cette précaution semblera peut-être un peu puérile; cependant elle se rattache encore au système qui considère la transplantation, surtout pour les végétaux ligneux, comme l’occasion d’une souffrance, l’occasion d’un danger, et qui veut en conséquence diminuer autant que possible cette souffrance et ce danger.
Au surplus, le fait capital dont il s’agit, dans cette remarque; celui de la différence dans l’action exercée sur les plantes en général par les agents extérieurs, suivant l’orientation, est parfaitement vrai. C’est ainsi qu’il devient possible de s’orienter dans un pays que l’on ne connaît pas, par le seul aspect des arbres : leur écofce indiquant toujours par une plus grande épaisseur, par des altérations plus nombreuses et plus profondes, le côté du ciel d’où vient le plus habituellement le mauvais temps. Pour ce qui est particulier à nos localités par exemple, le côté du nord et du nord-ouest.
(I) Depuis Caton et Colamelle snrtoat, grand nombre d'auteurs, tels que Liger, Pluche, Valmont de Bomares, le père Vannière etc... etc..., ont traité cette question, d’une très-haute importance on en conviendra, aussi bien pour les arbres fruitiers en général, que pour la vigne en particulier.
Enfin peut-être sera-t-il utile de répéter encore, ^vec l’auteur des Géoponiques grecs : « Lorsque le raisin est mûr, observez vos vignes, remarquez les ceps vigoureux et chargés de fruit; à l’époque de la plantation prenez là vos sarments, pourvu que la vigne ne soit ni jeune ni vieille; ne choissez ni dans le haut ni dans le bas du cep, mais vers le milieu : rejetez celui qui est rude, plat et qui a peu d’yeux : prenez ceux qui sont ronds, lisses, fermes, chargés d’yeux et de sous-yeux (1) ».
Cette manière de procéder , quant à l’examen préalable qui en fuit partie, est au surplus celle que l’on met le plus ordinairement en usage, celle même dont on’ abuse quelquefois. Bien souvent, après avoir parcouru des vignes avec le propriétaire, il nous a été dit : Ceà rangs qui vous ont surpris, ou par leur réussite, ou par leur insuccès, j’en ai tiré le plant de tel endroit : m’étant rencontré là au moment des vendanges, je fus frappé par l’aspect de ces vignes et j’en demandai du plant? Or, on sait et nous avons cherché à le faire comprendre, qu’il ne suffit pas d’agir ainsi pour toujours réussir, pour toujours ‘ecueillir le bénéfice de cette seule précaution : quelle que oit d’ailleurs sa valeur.
Nous devons faire observer encore, que l’ûge du sujet auquel on emprunte le plant n’est pas non plus sans quelque importance. Trop ou trop peu avancé, cet âge peut exercer une action fâcheuse et l’expérience parait avoir démontré qu’à sept ou huit ans la vigne, quand elle réunit d’ailleurs les autres conditions requises, est particulièrement en position de fournir du plant de bonne qualité.
Lorsqu’il s’agit de simples boutures, si l’on pouvait
(1) Liv. V, ch. 3.
Digilized by Googit
ÉTABLISSEMENT Dü VIGNOBLE . 2M
toujours les mettre en terre immédiatement après les avoir retranchées du sujet, ce serait la meilleure et la plus sûre manière d’agir. Malheureusement cela n’est pas possible, surtout quand on agit en grand et ainsi que le comporte la formation d’un vignoble de quelque importance. Il faut donc les conserver et souvent pendant des mois entiers, pendant des mois d’hiver.
Pour cela on les met en paquets ou bottes, et on les plonge dans une terre meuble et fraîche, et à l’ombre, jusqu’à la moitié ou aux deux tiers de leur hauteur. Bien souvent aussi on les enfouit complètement dans cette môme terre en les y plaçant horizontalement et àplusieurs centimètres de profondeur. L’humidité et la privation de lumière font que ces sarments ne se dessèchent pas, et s'il sort de leurs nœuds des jets herbacés et tendres, cela ne diminue en rien leurs chances de reprise.
Quant aux plants auxquels on veut faire prendre des racines, (flg. 8, ci-dessus), que l’on veut convertir en barbeaux, voici la manière de procéder à leur égard. Après les avoir choisis bien mûrs, en avoir enlevé toutes les vrilles qui pouvaient s’y trouver, « on coupe ces plants d’environ 0“ 406, à 0" 487, de longueur, et si le temps est sec, il sera à propos de les faire tremper dans de l’eau quelques heures, cela aide à les faire courber. Pour les planter on ouvre une rigole d’environ 0“ 3J3 de largeur, sur toute la longueur de la terre qu’on veut planter. La profondeur doit être proportionnée à la qualité du terrain ; s’il est sec, elle devra avoir 0“ 323 ; si c'est- une bonne terre, 0“ 162 ou 0“ 219; et si la pièce est trop humide, un peu moins de profondeur. On place les plants dans cette rigole, à la distance de 0"* 133 à 0“ 162. Le bas doit être courbé en terre pour faciliter la reprise. Après avoir planté la première rigole on en fait une autre à 0", 325
de distance de la première, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Quand c’est achevé, il faut repasser tous les plants pour les rabattre à deux yeux au-dessus de la surface de la terre, afin que les autres aient plus de force, et ne pas attendre pour cela, ainsi que je l’ai vu souvent, que la sève soit montée, ce qui retarde les pousses basses, qui sont toujours les meilleures (1). »