‹ La Vigne dans le BordelaisChapitre 60 sur 73 · IMPRÉVUS · texte numérisé non relu

IMPRÉVUS

Pleurs.

Évolution des Iwurgeons.

Foliation.

Préfloraison.

Gelées.

Insectes.

Retard, hésitation de végétation.

Mais le printemps snrtont seconde les travaux ;

Le printemps rend aux bois des ornements nouveaux :

Et la vipne, des vents osant braver l’outrage.

Laisse é:;liappcr ses flcui's et sortir son feuillage.

(Virgile : Gfonjiqucs, ch. Il )

Od sait quelle est l’action du printemps sur tous les ôtres, végétaux et animaux, directement soumis aux lois de la nature : il les réveille, il les excite, il les transforme; en un mot, il en fait des êtres nouveaux et tels qu’ils durent se montrer en sortant des mains du Créateur. Le poète qui nous fournit l’épigraphe ci-dessus n’a-t-il pas dit encore :

Le seul printemps sourit au monde en son aurore I

Ce phénomène du réveil printanier est surtout sensible chez les plantes ligneuses, celles auxquelles l’hiver avait enlevé tous les signes de l’existence et qu’il semblait avoir frappées de mort. Il est sensible chez la vigne, plus que bien d’autres accessible aux rigueurs de cette saison et n’oifrant, pendant toute sa durée, qu’un tronc noirci par les frimats ; un tronc que , en certaines contrées môme, on traite comme la dépouille d’un animal, en l’enfouissant tout entier dans la terre.

Néanmoins, malgré toutes ces apparences, malgré les contradictions, les souffrances mêmes qu’elles accusent, et pourvu que ces dernières n’aient pas été jusqu’à mettre en danger la vie de la plante, comme cela a pu se voir quelques fois, la vigne elle aussi se montre sensible aux impressions du printemps : non pas des premières, il est vrai, et en cela nous devons la louer, mais assez tôt cependant pour se voir exposée encore, dans quelques occasions, à de graves dangers.

Les plantes vivent dans deux milieux : l’atmosphère et la terre. Or, au printemps, dans chacun de ces milieux, une cause apparaît, augmente et devient enfin assez forte pour faire cesser leur assoupissement; pour déterminer chez elles les premiers symptômes d’une existence désormais déplus en plus active, déplus en plus complète.

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Ces deux causes ont le même principe ; de part et d’autre, c’est la chaleur, cette expression générale de la vie, comme le froid est celle de la mort; elles agissent aussi en même temps, mais sur deux points opposés du végétal et sur des organes bien distincts.

Dans l’atmosphère, ce sont ses parties les plus extérieures, c’est son écorce, sur les points où elle est restée flexible et irritable, qui reçoit et utilise les premières impressions d’une chaleur bienfaisante et dont on avait été longtemps privé. La pénétration de ce fluide ranime de proche en proche tous les organes intérieurs ; de nouveau, ils se montrent disposés à seconder la vie, et leur premier mouvement est d’appeler à eux le liquide qui devra en fournir les éléments, la sève des racines.

Nous n’appuyerons pas ce premier fait de toutes les démonstrations qu’il doit aux travaux des physiologistes, à ceux de Malpighi, Haies, Saussure, Mustel, de Candolle, etc... Ici les signes extérieurs nous suffiront et nous savons qu’effectivement, dans nos climats, dès que la température, dans sa période ascendante, arrive à l’expression soutenue et moyenne de 7 degrés environ, la vigne procède à son réveil.

Dans le second milieu, dans la terre, c’est encore la chaleur qui agit.

« Le sol est plus chaud que l’air au cœur de l’hiver; cette chaleur excite la vitalité des troncs et des racines, qui se trouvent alors remplis de toute la nourriture accumulée pendant l’année précédente, et elle y fait développer, vers la fin de l’hiver, des radicules nouvelles. Cellesci, qui ont la fraîcheur et l’activité de la jeunesse, commencent à agir et pompent l’humidité du sol (t). »

(I) De Ca.ndoixe ; Phymlofjie végétale, p. 429.

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Par ces deux causes combinées, le ligneux devient de nouveau le siège de la vie; comme la graine, de laquelle elles ont aussi la puissance do faire sortir un nouvel être, bientôt on le voit montrer des signes qui ne laissent plus aucun doute sur les fonctions auxquelles elles l’ont rappelé et qu’elles fortifieront de plus en plus.

Toutefois, ce n’est encore ici qu’un essai, une sorte do préparation de l’existence active, do l’existence utile qui suivra bientôt. Dans leur première absorption, les racines agissent avec beaucoup d’énergie, mais sans le choix et le discernement dont elles feront preuve plus tard. De leur côté, les organes supérieurs, en quelque sorte surpris par cette abondance de liquide non encore suffisamment élaboré, ne peuvent le retenir tout, et, s’il est quelques issues, comme celles qui sont dues à la taille, bientôt on le volt humecter les coupures, les recouvrir et s’échapper sous forme do gouttelettes semblables à des larmes. C’est là ce que les hommes de la pratique, essentiellement observateurs et familiarisés d’ailleurs avec des expressions qui font image, appellent les pleurs de la vigne (1).

De leur côté, les poètes, frappés aussi par ce phénomène, par ce contraste d’une plante pleurant, alors qu’autour d’elle tout se réjouit, ont voulu en expliquer la cause, et l’un d’eux, celui à qui nous devons le poëme des Mois, cette gracieuse peinture de l’existence annuelle des plantes et des animaux, a pensé la trouver dans un sen-

ti) C'est encorü par un contraste facile & saisir qu'ils disent proverlûalcment de. ce premier signe du retour de la vigne à la vie apparente :

Quand la vigne commence à pleurer.

Le vignerou commence i rire.

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timent de coquetterie qu’il prête à la vigne, mais que désavouent également la simplicité et la modestie de cette plante. 11 a dit :

Honteuse, alors que tout fleurit.

De recouvrer si tard ses charmes,

La vigne arrose de ses larmes,

La colline qnl U nourrit.

Cependant, les organes que travers.iit la sève avec tant de facilité ont acquis plus de ton et d’énergie ; ils ont pu l’arrêter à son passage et la retenir. De son côté, ce liquide est devenu plus concret, et les matières nutritives qu’il charriait, absorbées par le ligneux, ont définitivement engagé la plante dans la vie active et utile qui vient de s’ouvrir.

Désormais, chaque jour amène pour elle un progrès nouveau. Les boutons, où reposent des germes que l’été a formés, que l’automne a élaborés et que l’hiver a respectés, grâce aux sollicitudes maternelles de la nature, devenus les points vers lesquels la plante fait affluer la sève, se pénètrent, s’imbibent de plus en plus dô ce liquide nourricier, se gonflent et passent ainsi à l’état de bourgeon. Encore quelques excitations de la part des causes extérieures , des températures progressivement croissantes; encore quelques efforts de la part du végétal et des organes qui fonctionnent en lui, et le bourgeon réagira sur son enveloppe, la contraindra de se dilater, de céder, et enfin de se rompre. Ainsi l’évolution aura lieu, c’est-à-dire l’apparition aux yeux dn vigneron, toujours heureux de cette première constatation, du Jeune scion, du pampre à l’état rudimentaire.

Comme le papillon au sortir de sa chrysalide; ce jeune scion se montrera d’abord court, ramassé, avec des feuilles ployées en éventail et des boutons à fleurs à peine appa-

rents. Mais tout cela continuera à progresser, l’axe se redressera et s’allongera, les feuilles s’éloigneront, s’ouvriront ef s’agrandiront au point de remplir bientôt les fonctions importantes qui leur sont réservées et sans lesquelles la vie de la plante ne saurait être ni complète, ni utile.

Quelle que soit l’importance physiologique des feuilles, nous devons nous borner ici à rappeler cette importance. Nous devons nous borner' à la simple mention du concours qu’elles prêtent à la végétation, comme principaux organes évaporatoires, pour les parties aqueuses dont la sève se trouve surchargée et dont il faut la débarrasser, surtout dans l’intérêt du fruit. A la simple mention de l’œuvre chimique qu’elles accomplissent : la nuit, au profit du règne végétal, et le jour, au profit du règne animal, en épanchant dans l’air le fluide indispensable i la respiration et à la combustion.

Gomme œuvre du printemps, nous devons citer aussi l’écartement et la disposition en thyrse de ces bbutons, d’abord agglomérés et serrés autour d’un axe. commun, comme les baleines d’un parapluie ; de ces boutons destinés à former la grappe, ce que les vignerons du Bordelais désignent, dans ce premier état, sous le nom de mane.

Enfin, bien que ce dernier r sultat de l’influence printanière ne soit pas apparent et qu'il devienne nécessaire, pour s’en assurer, de commettre une. indiscrétion, de recourir à la violence, nous devons citer de même la "préparation de la fleur dans chacun de ces boutons; ce que les botanistes appellent la floraison; f’està-dire cet arrangement symétrique et régulier des organes de la fleur dans le petit espace qui les renferme, de manière è permettre à ceux-ci, sans délai et dès qu’ils

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paraîtront an jour, l’action réciproque qu’ils doivent exercer.

Comme nous le disions à propos de i’hiver, ce sont en* core des moyens bien réduits et bien simples dont a usé la nature pour opérer tant de changements, pour produire tant de merveilles. La chaleur et l’humidité, tels sont toujours ces moyens, et, quant au mode d’action particulier, on pourrait dire même complètement opposé, qu’elle en a exigé, encore et uniquement, il est résulté d’un simple changement dans leurs rapports. Quand la chaleur était à l’humidité comme 1,1 sont à 2,3, c’était la mort; quand ce premier agent s’est trouvé au second comme 2,0 sont à 2,3, c’est devenu la vie.

L’homme, par son travail et son industrie, s’est associé à cette œuvre, et cette fois dans les plus larges proportions. Sa mission étant principalement d’assister et de seconder la nature dans ce qu’elle fait pour lui, il était juste que, en cette circonstance capitale et décisive, il no lui épargnât aucun des moyens dont il dispose.

D’ailleurs, contrairement à ce qui s’était passé rhiver, ici tous les travaux auxquels il s’est livré ont produit des résultats immédiats; sans délai, toutes ses peines ont eu leur récompense.

Quand il a pénétré dans le vignoble pour le premier labour, celui qui doit ameublir la terre autour des racines qu’a produites l’hiver, qu’achèvera de développer le printemps, et dont nous avons déjà signalé l’indispensable concours, déjà la vigne était en pleurs, déjà ses bourgeons avaient grossi, et bientôt les sarments lui ont offert ces petits bouquets de verdure que leur nudité et leur teinte foncée rendent alors si apparents.

Plus tard, il s’est empressé d’assurer un appui aux pam-

LA VlGNi: DANS LE BORDELAIS

près que leur fougue emportait et qu’une foule d’accidents pouvaient détruire. Il est venu aussi, plein de sollicitude pour ceux de ces pampres qui lui promettaient des fruits, les débarrasser de voisins importuns, exigeants et inutiles.

Enün, une seconde fois il est venu, armé encore de ses instruments de labour, fendre les flancs de la terre, selon l’expression poétique : non plus, il est vrai, dans l’inlérôt de profondes racines, mais pour détruire les herbes, conséquences, elles aussi, de l’influence printanière et du plaisir qu’en éprouve la terre. D’ailleurs, entre l’air et cette dernière, tout le temps de la végétation active il doit exister des relations diverses que peut interrompre le durcissement de sa surface, causé par les alternatives do pluie et de soleil (I).

On le voit, les travaux du vigneron sont nombreux au printemps; mais ce qui est plus nombreux encore, ce qui le possède, l’inquiète et le tient constamment en éveil, ce sont les sollicitudes qu’il doit aussi à cette saison. •

A peine a-t-il vu le bourgeon de la vigne s’ouvrir, à

(I) La partie inferieure de l'air, considérée comme exerçant sur la terre, par son contact immédiat, une action des plus favorables, aurait eu chez les auciensunç personnification bien surprenante : celte do Junon, femme et sœur de Jupiter.

Effectivement, les philosophes stoïciens voyaient Jupiter dans 1 air su- (lérietir, conformément !i ces paroles du poeto Ennius : « Regardez le ciel • brillant, que tout le monde invoque sous le nom de Jupiter ; » et Junon, dans l'air inférieur, conformément à ces autres paroles de Cicéron : CI L’air, placé entre la mer et le ciel, est consacré sous le nom de Junon, t qui est sœur et femme de Jupiter, parce qu’il est la ressemblance du « ciel, qui lui est exactement lié. Or, ils l'ont efféminé et attribué à « Junon, qui est ce qu'il y a de plus impressionnable. >

Nous pourrions ajouter que ces personnifications si diverses ont encore servi il expliquer les querelles de Jupiter et de Junon ; mais nous nous bornerons à faire remarquer font ce que tirait d'importance l'agriculture à intervenir en de semblables matières.

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