‹ La Villa des colombesChapitre 1 sur 2 · VC · texte numérisé non relu

VC

Dix-huit ans, sans dot, seule au monde.

Elle se tient debout devant la fenêtre, et regarde sans les voir les nuages lourds qui traînent sur le ciel gris et bas, les peupliers qui s'allongent le long du canal, les champs encore verts s'étendant à perte de vue.

Le jour qui tombe met une couleur triste sur ce paysage banal ; mais c'est encore moins lugubre à contempler que la chambre de i'aïeu-le qu'elle vient de conduire au cimetière.

Seule au monde... L'est-elle moins aujourd'hui qu'hier? La vieille femme dont l'intelligence avait sombré, ne pouvait plus la guider ni la soutenir, et ne conservait pour elle qu'une affection instinctive. Elle-même ne saurait ressentir de son départ qu'une souffrance atténuée ; c'est un vide plutôt qu'un chagrin. Et

cependant, sa bisaïeule représentait pour elle ces choses essentielles : une protection au moins nominale, sorte de façade derrière la* quelle s'abritait sa vie, et une maison où elle était chez elle, à peu près indépendante.

Les voix assourdies des deux hommes qui causaient avec animation derrière elle, l'arrachèrent enfin à sa morne contemplation et à ses sombres pensées. Elle quitta la fenêtre, et regarda machinalement la cheminée. Pour la première fois, depuis des années, le feu était éteint, et c'était comme un symbole du foyer sans chaleur qui ne devait plus lui offrir d'asile.

— C'est bien tôt parler de questions pratiques, mon enfant, dit le vieux notaire, levant les yeux sur le visage contracté de la jeune fille : mais votre tuteur partira demain matin, et il faut pourtant vous mettre au courant de la situation.

Dans le cerveau fatigué de Françoise retentirent comme un glas les mots qui la hantaient depuis l'avant-veille : dix-huit ans, sans dot, seule au monde.

Elle s'approcha de la table et, détournant les yeux de la vieille bergère qui gardait quelque chose de la forme affaissée de sa grand'mère, elle s'assit résolument.

Le notaire l'examinait avec une compassion bienveillante. Quant à son tuteur, un autre vieillard, à l'air sec et plutôt ennuyé que triste,

il ne leva pas son regard sur elle, mais continua à effleurer avec des gestes nerveux les journaux et les papiers amoncelés sur la table.

Françoise attendit que l'un des deux parlât.1 Elle se sentait à l'un des tournants de sa vie; mais bien qu'elle ne prévît pas sur quelle route il la ferait déboucher, elle ne se faisait, en ce moment, aucune illusion riante sur son avenir.

— La pauvre chère dame n'était pour vous ni une compagne, ni un appui, dit le notaire avec la même nuance de compassion qu avaient exprimée ses yeux.

Et il se tourna involontairement vers un por^ trait au pastel, remontant à la Restauration, — le portrait pâli d'une jeune femme fraîche et souriante, avec des grappes de boucles brunes et une coque de cheveux attachée très haut, des manches à gigot, et une fine taille souple. Le regard de Françoise suivit le sien. t}ue de fois, pendant ce long hiver qui avait suivi sa sortie de pension, elle avait mélancoliquement cherché à identifier cette jeune et charmante image avec la femme pâle, cassée, qui restait immobile dans la bergère, et dont l'œil terni suivait d'un regard machinal les mouvements de sa petite-fille! Il lui semblait toujours que ce portrait était un sermon sur le néant de la vie, et la fragilité des dons qui nous ■rendent si fiers.

— Et cependant, reprit le notaire, elle comptait encore pour le monde, puisque, elle partie, vous ne pouvez plus vivre ici, ma pauvre enfant.

Françoise respira plus vite, mais répondit avec calme :

— Je ne comprends pas pourquoi je ne resterais pas dans cette maison, avec la vieille Urbanne, puisque vous reconnaissez vous-même que, malgré la présence de grand'mère, j'y étais déjà sans guide.

— 11 y a les convenances, dit sèchement le tuteur. Ma tante était pour vous une protection au moins ; parente, officielle.-

11 se lit un silence, que la jeune fille rompit d'une voix dont elle essayait de réprimer les vibrations.

— Alors, que va-t-on faire de moi? Devrais je retourner au couvent?

— Pas du moins en qualité d'élève, dit le notaire d'un ton conciliant. Mais nous ne voyons actuellement de possible pour vous que l'abri d'une maison religieuse.

Françoise ne s'était pas déplue au couvent : elle n'avait, alors, pas de foyer pour l'attirer au dehors. Mais elle venait d'expérimenter l'indépendance. Si triste que fût cette vieille maison isolée à l'extrémité de la petite ville, si restreinte que fussent les ressources d'une société de province peu nombreuse et assez austère,

elle s'était contentée de tout cela, parce que c'était la liberté.

— Il y a encore une raison pour que vous retourniez au couvent, reprit son oncle sans lui laisser le temps de protester. Jusqu'à l'âge de vingt-un ans, vous jouirez de la pension de fille d'officier; mais, passé ce délai, vous serez réduite à un revenu fort modique, environ douze cents francs de rente. Vous déciderez alors si vous devez, en vue de l'avenir, vous placer comme institutrice, ou s'il vaut mieux vous fixer dans une maison religieuse modeste, qui vous reçoive à des conditions peu onéreuses. Dans le cas où vous voudriez travailler, il sera bon d'accroître votre bagage de talents et de connaissances... Moi, je suis célibataire, et je ne peux vous emmener dans mon logis de garçon, ajouta-t-il précipitamment.

— Douze cents francs de rentes sont un fort mince revenu, je l'avoue, dit le notaire, jetant à M. Lecaze un regard de reproche. Néanmoins, ma chère enfant, je n'envisage pas votre avenir sous le même jour austère que votre parent. Vous êtes jeune et charmante, et il y a encore, heureusement, des hommes désintéressés qu'une petite dot n'effraie pas...

— Ne lui mettez donc pas des illusions de ce genre dans la tête ! interrompit brusquement M. Lecaze. Ce qu'elle a ne compte guère, vous

« savez encore mieux que moi.

— Mon oncle a raison, cela ne peut pas s'appeler une dot, dit Françoise amèrement. Ainsi vous êtes tous les deux décidés à m'éloigner d'ici?

— Les convenances l'exigent, ma pauvre petite.

Elle n'insista point.

— Dois-je partir tout de suite? demanda-telle du même ton secrètement révolté.

— Pourquoi remettre ce qui doit être fait? Nous sommes au 7 mars; le 1er avril serait une date convenable, et justement, M* Duforta en vue une locataire pour la maison.

Les yeux bruns de Françoise devinrent presque noirs, mais elle se domina.

— Et Urbanne ? Ma pauvre grand'mère n'était pas en état de pourvoir à son avenir; que deviendra-t-elle?

— Urbanne, dit le notaire, a fait, pendant ses longues années de service, quelques économies, que je lui conseillerai de placer à fonds perdu.

— Ne puis-je lui assurer une petite rente?

— Après ce que vient de vous dire Me Dufort, vous faites montre de sensiblerie, répliqua brusquement son oncle. Vous n'aurez pas trop pour vous. Je compte bien placer le montant de votre pension d'orpheline pendant ces trois années, afin que vous ayez une petite somme devant vous à votre majorité.

— Pour acheter votre trousseau, dit affectueusement le vieux notaire, en se levant pour prendre congé.

Il feignit de ne pas voir son geste de dénégation, et lui serra la main.

— Nous sommes un vieux ménage pas très amusant, reprit-il, mais ma femme vous offre de tout cœur l'hospitalité jusqu'à votre départ.

— Merci, Mme Dufort et vous êtes très bons ! Mais j'aimerais à rester ici ; c'est encore pour quelques jours mon chez moi...

— Cependant, vous allez venir dîner chez nous avec votre oncle? De si vieux amis î

— Merci, encore, je préfère que mon oncle y aille seul, dit elle avec un éclair d'antipathie dans le regarda l'adresse du parent insensible qui considérait sa tutelle comme une corvée, et qui ne la plaignait évidemment ni pour son isolement, ni pour la triste vie qu'elle allait commencer.

— Alors, tu ne vois pas qui voudrait épouse* cette pauvre petite créature? dit Me Dufort, interrogeant sa femme pour la dixième fois.

Il arpente d'un pas lent et mesuré la salle à, manger où, suivant l'usage de certaines provinces, Mme Dufort est installée depuis le matin avec son ouvrage, son livre de prières et son registre de comptes.

Elle lève sur lui de bons petits yeux qui brillent derrière ses lunettes.

— Un mari ne se trouve pas d'une minute à l'autre, mon pauvre ami. Françoise vaut mieux que cela, d'ailleurs : un mariage arrangé avec le premier venu ne serait pas fait pour elle. Je lui voudrais, à cette petite, un roman comme le nôtre.

Et le vieux ménage échange un regard attendri, au souvenir de la simple idylle à la-

quelle quarante années de bonheur prêtent un prestige.

— Un roman au couvent! Hum i Cela me semble difficile, ma chère, et peut-être vaudrait-il mieux arranger quelque petite chose un peu prosaïque, mais sûre.

— Faut-il vraiment qu'elle aille au couvent? dit Mme Dufort qui, rêveuse, laissa tomber son tricot.

— Nous pourrions peut-être la prendre, en lui demandant une petite pension?

— Non, dit nettement la vieille dame. Nous avons trop d'enfants; cela porterait ombrage à quelques-uns d'entre eux, et gênerait leur liberté. Mais n'a-t-eile personne de sa parenté qui puisse la recueillir? Voyons, as-tu fait part de la mort de Mme d'Albigny à sa nièce Blanche?

— J'ai inscrit ce nom sur la liste, pour qu'on lui envoie un billet de faire-part. Mais elle n'a même pas répondu à la lettre de nouvel an de Françoise.

— Elle avait une petite fortune, dit Mma Dufort, et je pense que son mari est riche.

— Moi, j'en doute... Et puis il y a si longtemps qu'elle a quitté la France, qu'elle n'a vu sa famille î

— Elle était proche parente du père de Françoise.

Tout à coup, les yeux noirs delà vieille dame brillèrent et semblèrent s'agrandir.

10 LA VÎLLA DKS COLOMBES

— Tu as une idée ! dit ie notaire, la regardant. Que veux-tu faire?

— Annoncer moi-même le décès de Mme d'Aïbigny à celle que j'appelais la petite Blanche. Je lai parlerai de Françoise, et ensuite... nous verrons.

— Nous ne la connaissons plus ; elle vit depuis vingt cinq ans dans une autre pays, dont elle a pris les usages, dii Me Dufort d'un air de doute.

— Je suppose qu'il est dans les usages de tous les pays de venir en aide à des parents malheureux! Blanche avait bon cœur, et son mari si grand air !... Donne-moi mon pupitre, Edmond...

Et la petite main fine et ridée de Mme Dufort couvrit bientôt quatre pages d'une écriture un p.>u démodée, mais lisible et élégante.

Françoise jouit amèrement de ses dernier» jours de liberté. C'était certes un mode d'existence peu enviable d'habiter une antique maison pleine de meubles à l'ancienne mode, seule avec une vieille servante aussi grognon que dévouée, et d'avoir pour toute distraction la lecture et les relations banales d'une petite ville où elle n'avait point de vrais amis. Mais enfin, elle n'avait pas connu autre chose, et c'était l'indépendance dont elle était avide.

Elle a fait un choix des meubles dont il lui est permis de garnir sa chambre de dame pensionnaire. Elle a ouvert des tiroirs fermés depuis des années sur des bonheurs évanouis, sur des deuils anciens. Elle en a plus appris en une semaine sur l'histoire de sa famille, que dans tout le reste de sa vie. Elle conserve de ces explorations, de ces lectures de vieilles

lettres, de ces inventaires d'objets anciens, la certitude, satisfaisante pour sa vanité, que sa famille est distinguée, — le regret plus profond, plus justifié, d'avoir perdu si jeune des paren ts q ui étaient des êtres d'élite, et par-dessus tout cela, elle garde de vagues idées romanesques, qu'elle cache soigneusement sous des dehors désabusés. Bien qu'elle ait paru traiter dédaigneusement les insinuations de M0 Dufort •au sujet de son avenir, elle ne serait pas femme Lîlle ne serait pas jeune, si elle n'entretenait, tout iu fond de son cœur, l'espérance de rencontrer le prince Charmant à quelque détour de la vie, ^t c'est cette idée qui lui fait ranger avec soin dans un vieux coffret doublé de moire rose décolorée les lettres à l'ancienne mode, les chiffres en cheveux, les fleurs séchées qu'elle a trouvés dans le bonheur du jour de sa grand'mère, e qui représentent les idylles ou les romans de ses aïeules.

Oui, une fois le premier moment de découragement passé, elle s'en va vers sa vie nouvelle, si terne qu'elle soit, avec un secret espoir en l'avenir. Elle attend... Quoi?... Elle ne se le demande pas, mais évidemment, <Test le bonheur, et en tout cas, c'est l'imprévu.

L'imprévu î 11 se présente avant qu'elle ait quitté sa maison ; — il survient en modeste équipage, sous le couvert d'une lettre bordée de

noir, avec un timbre italien, laquelle lettre s'est glissée parmi les cartes banales répondant aux billets de part, et les missives peu intéressantes des amies de pension.

— De ma tante Blanche !

Et, rougissant d'impatience, elle ouvre la lettre, prenant toutefois le soin instinctif de ne pas endommager le cachet armorié surmonté d'une couronne comtale.

La « tante Blanche » a toujours été pour elle un personnage très spécial, bien qu'elle ne l'ait jiimais vue. Remarquablement jolie, la « tante, Blanche » a connu à Paris un Italien, aux yeux sombres comme la nuit, qui s'est épris de sa beauté blonde, et l'a emmenée dans son pays de rêve. La comtesse Bianca Albrandi, — le vieux palais de Florence, — l'Italie, embaumée, — tout cela se résume pour Françoise en une sorte de poème, et même dans l'état de dépression où est actuellement son esprit, elle ressent, au sujet de cette lettre, une ardente curiosité.

m Firenze, 43 mars.

« Elle n'est donc plus, ma chère vieille tante, si vivante dans mon souvenir, quoiqu'elle eût pour ainsi dire glissé par avance hors de sa vie !

« Ma pauvre petite cousine, l'annonce de cette

disparition m'a reportée à vingt-cinq ans en arrière... Vous n'étiez pas née, votre père n'était pas marié quand j'ai changé de patrie, et depuis, que de deuils dans cette famille française que j'aimais toujours!

« 11 me prend un besoin ardent de vous connaître, vous, la seule survivante de tant d'êtres chers. Si, avant que son esprit sombrât, ma tante vous a parlé de Blanche d'Albigny, vous devez savoir que je suis par nature très impulsive, et dans mon pays d'adoption, cette disposition s'est encore accentuée-.. Venez nous trouver! Nous avons un grand logis, dans lequel vous ne tiendrez pas beaucoup de place. Nous n'avons qu'un fils, qui n'est pas toujours avec nous, et mon mari est si absorbé par des travaux scientifiques et littéraires, que je suis parfois un peu seule. Ma santé est délicate; mes occupations domestiques me semblent lourdes ; ma vue est mauvaise, je n'ai pas de fille pour me faire la lecture.

« Je vous attends, ma chère petite cousine, je vous attends con amore!

« Dites ma sincère amitié à Mme Dufort, qui était ma grande vieille amie... Comme ma jeunesse se lève souvent devant moi ! „

» Télégraphiez votre arrivée au palazzo AlbramU, Firenze. Je vous embrasse très tendrem nt ».

Françoise se sentit un peu étourdie. Cette lettre affectueuse, ce quelque chose de vibrant qui remuait en elle une corde muette, cette impression soudaine de parenté, dont un affreux isolement peut seul faire comprendre l'inattendue douceur, enfin cette offre, cette invitation qui lui ouvrait une région enchantée, c'était trop pour sa pauvre tête fatiguée et son cœur meurtri. Elle s'accouda sur la table, cacha ?a figure dans ses mains, et trouva enfin cet ineffable soulagement des larmes, qu'elle n'avait pas connu depuis son deuil.

Naturellement, elle n'hésita pas. Elle était trop jeune et trop confiante pour faire la part tle l'entraînement du moment, ou pour reconnaître chez sa parente une disposition à l'engouement. Sa seule terreur était que son tuteur ne préférât la garder au couvent sous sa surveillance. Mais non, il devait saisir avec empressement cette occasion inespérée de se débarrasser d'elle. Et, reprenant la lettre de la comtesse Albrandi, elle arrêta son regard ravi sur ce mot magique : Firenze.

Florence! la ville des fleurs, la cité des lis, le centre des arts, la patrie de tant de génies, le lieu qui garde tant de merveilles! Ce nom seul la faisait tressaillir. Voir l'Italie, c'est le rêve de tout ce qui est jeune et vibrant, et pour sa part, elle n avait jamais pensé qu'elle pût le Téaliser.

Puis, il y avait aussi cette autre question plus prosaïque, qui ne pouvait manquer da s'imposer à une jeune maîtresse de maison rompue aux soucis d'une économie vulgaire : vivre dans une maison riche et luxueuse avait bien son charme. Elle eri serait l'hôte, mais non pas tout à fait à la charge de sa parente, sa petite rente défraierait ses dépenses personnelles.

Elle s'arracha à toutes ces agréables pensées, prit en hâte son chapeau, et se dirigea vers la grande maison que des panonceaux ternisdésignaient sur la place comme la demeure du notaire.

Si prosaïque, si démodée, même, que fût l'installation de Mmo Dufort, Françoise franchissait avec plaisir son seuil, et se trouvait chez elle dans ces vastes chambres aux parquets froids et brillants, meublées de vieil acajou et de damas de laine vert ou rouge. Si défiante qu'elle fût généralement des conseils et des influences, elle écoutait les avis de la vieille dame, parce qu'elle sentait chez elle une vraie sympathie.

Ce matin-là, elle la trouva comme à l'ordinaire dans la salle à manger, dont les fenêtres donnaient sur la place. Assise dans la large embrasure, sur son fauteuil de tapisserie, un pile de linge devant elle, ses lunettes sur le nez, la femme du notaire offrait un agréable spéci-

œen de la provinciale d'autrefois, avec son bonnet de mousseline orné d'un ruban ponoeaa, le petit cbâle croisé sur sa poitrine, et la tablier qui lui semblait l'accompagnement obligé de toute besogne domestique.

Elle leva les yeux en entendant la porté s'ouvrir, et vit immédiatement sur le visage <le Françoise que sa lettre avait porté son fruit.

— Cbère Madame, je puis vous annonçai une grande nouvelle! s'écria impétueuse»

ment la jeune tille. Ma tante Blanche me de* mande !

L'excellente MM Dufort avait si peu l'habi tude des mystères, qu'elle se sentit un peu embarrassée de sa secrète intervention. Même, ^lle rougit, et c'était piquant de voir cette pla* que rose sur sa joue fanée.

— Venez me conter cela bien vite... Prenez votre petite chaise, ma Françoise, et dites-moi *œ qu'elle vous a écrit.

— J'ai apporté la lettre...

Et, approchant une vieille petite chaise de paille qu'elle s'attribuait lors de ses visites, Françoise posa sur les genoux de Mna Dufort la lettre magique qui venait d'évoquer en elle tant de joie subite, tant de radieuses espérances.

— H faut montrer cela à Edmond, dit la vieille dame.

Elle appelait toujours son mari par son prénom en parlant de lui, et cela avait quelque chose de touchant pour ceux qui connaissaient la tendresse soigneusement préservée de ce vieux ménage.

Elle tira un cordon de sonnette qui . pen«^ doit à sa portée, et chargea la servante d'appeler le notaire. Françoise ne la quittait pas des yeux, et il y avait une ombre d'inquiétude dans sa voix lorsqu'elle demanda vivement :

— N'est-ce pas une bonne lettre, chère Ma-* dame?

— Oh ! une très, très bonne lettre ! Je re» trouve tout à fait la petite Blanche d'autrefois, si bonne, si spontanée... Et cela me rajeunit, ma chère ; je crois même entendre le son de sa voix et voir briller ses jolis yeux bleux. Seulement...

— Quoi? Parlez vite! Si Ton doit dissiper mon beau rêve, il vaut mieux que ce soit tout de suite ! dit Françoise avec une anxiété soudaine, presque violente.

— Qui a dit cela, folle enfant? Non, non, il n'est pas question de refus ; on ne peut que trouver cette offre excellente, heureuse pour vous. Mais la question pratique, Françoise!

— Quelle question? L'argent? Je ne serai pas

à la charge de ma tante, si elle me permet de défrayer mes dépenses !

MmeDufort sourit.

— Quelle petite soupe au lait!... Voyons, calmez-vous... Il ne s'agit pas d'argent. Je pense qu'il serait blessant pour Blanche, qui est riche, et qui vient à vous, de lui offrir de payer les quelques grammes de nourriture que consomme une mauviette comme vous... Mais le voyage, ma chère? Elle ne parle pas d'une occasion sûre, et vous ne pouvez partir toute seule !

Françoise respira longuement.

— Oh ! n'est-ce que cela ? Gomme vous m'avez fait peur !... Mais aujourd'hui, toutes les jeunes filles voyagent seules !

— Oh ! fit Mme Dufort, choquée.

— Certainement ! Miss Grawford, l'Anglaise qui est venue l'an dernier nous donner des leçons au pair, au couvent, est arrivée seule de Dublin, et elle avait mon âge... L'institutrice des petites de Launay, que vous trouvez si comme il faut, a voyagé seule, elle aussi, du fond de la Westphalie.

— On est accoutumé à cela dans leur pays, Françoise.

— Si j'étais obligée de me placer comme institutrice à l'étranger, il faudrait bien me passer d'occasion, répliqua Françoise, toujours plus animée.

— Est-ce qu'on se dispute ici? dit la grosse voix de M* Dufort. Serait-ce pour rétablir la paix entre vous qu'on m'appelle?

— Cest pour te lire la lettre inattendue que reçoit Françoise, répondit sa femme, soulignant ce mot par un clignement d'yeux destiné à lui recommander le secret.

— Et nous sommes d'accord sur le fond, nous ne discutons que les voies et moyens, ajouta gaiement la jeune fille.

Le notaire lut deux fois la lettre, en prenant son temps, ce qui excita de nouveau l'impatience de Françoise.

Il regarda sa femme, un peu perplexe.

— Elle a toujours sa cervelle d etourneau, cette Blanche, dit-il. Elle attend Françoise; mais comment? Par quelle occasion ?

— Là f C'est ce que je disais ! murmura sa femme.

Françoise recommença son plaidoyer. On la recommanderait à tous les chefs de train ; elle se joindrait à une famille, ou à quelque dame respectable... D ailleurs, elle était plus sérieuse que les autres jeunes filles de dix-huit ans, elle qui avait tenu un ménage, et avait eu à prendre des initiatives !

Le notaire se laissa convaincre plus aisément par sa femme.

— Que pensera-t-on dans la ville? disait celleci, anxieuse.

— Puisque je la quitte, votre ville ! Et d'ailleurs, on y admet tout ce que vous approuvez, répliqua la jeune fille, câline.

— Allons, reprit M. Dufort, ne mettons pas, comme on dit, la charrue avant les bœufs, et ne nous attardons pas sur les détails avant d'avoir décidé sur le fond. Je dois d'abord écrire à votre tuteur ; puis il me faut m'assurer de la respectabilité de la maison où vous voulez entrer.

— Attendre ! s'écria Françoise, inquiète. Ne pas répondre par un élan de reconnaissance à cet élan de bonté!

— Si fait, vous pouvez répondre, et même accepter l'offre qui vous est faite, sous la condition de l'approbation de votre tuteur. Moi, je vais écrire à Florence aujourd'hui même.

— A qui?

— Oh ! je ne suis pas embarrassé ! Je sais que la cathédrale s'appelle Sainte-Marie-des-Fleurs. . . Elle a un curé, cette cathédrale, et il doit connaître le comte Albrandi. Je suis sûr que tout s'arrangera selon votre désir, petite fille, ajoutat-il avec bonté.

— Mais d'ici là, je vais mourir d'angoisse î Avoir entrevu une perspective comme cellelà pour la voir s'évanouir, ce serait trop affreux I

— Allons, tâchez d'être calme, et espérez que tout s'arrangera.

Attendre! C'est le supplice le plus cruel que connaisse la jeunesse.

Françoise trouva horriblement longs les dix jours qui s'écoulèrent à partir de ce moment. Elle se plongea dans tous ceux de ses livres qui parlaient de l'Italie ; elle fît venir secrètement un Bsedecker, elle se livra à des préparatifs de toilette, afin d'être prête à partir tout de suite.

Le dixième jour, Mm* Dufort la fit appeler, et elle vit aussitôt, à l'air de sa vieille amie, que les réponses étaient favorables. Le tuteur consentait de grand cœur. Le curé de Santa Maria deV Fiore parlait en termes élogieux des Albrandi ; et enfin, quant à la question du voyage, M. Dufort avait décidé de conduire lui-même, Jusqu'à Paris, sa petite amie, et de l'installer dans le train d'Italie, en lui choisissant des compagnons de voyage.

Et ainsi fut fait.

Françoise hâta ses visites d'adieu. Elle parcourut une dernière fois la maison de famille où elle avait vécu, en somme, de tristes jours, avec son aïeule paralysée ; elle pleura en quittant Urbanne, puis alla prier au cimetière, sur la tombe qui avait englouti tous ses appuis, tous ceux qui l'avaient aimée.

Après une demi journée passée à Paris et

consacrée aux achats indispensables, elle prit congé de son vieil ami, non sans émotion, mais éblouie et joyeuse de monter dans le train dont les voitures portaient des noms magiques: Gênes, Rome, Venise.

rv

Plus d'ane jeune fiMe se serait sentie essenée, perdue, en partant ainsi pour un pays étranger et une vie nouvelle. Mais François© était résolue, énergique par nature, et l'indépendance qu'elle avait goûtée depuis sa sortie de pension lui avait donné de l'initiative et de la décision. Ensuite, elle ne laissait derrière elle personne qui la regrettât sincèrement, ni riea qu'elle-même fût triste de quitter. Quoi que lui réservât cet avenir inconnu, tout serait préféable à l'isolement effroyable dans lequel elle avait vécu.

Il n'était pas dans son caractère de s'apitoyer sur elle-même, ni de se complaire aux impressions pénibles. Elle avait, le premier moment de désespoir passé, tiré le meilleur parti de sa situation mélancolique près d'une vieille femme en enfance, apportant à se distraire

toute sen énergie. Cette enfant de dix-huit ans avait réglé sa vie avec une rare sagesse, remplissant son devoir ingrat près de sa grand' mère, accueillant tous les plaisir* modestes que pouvait lui donner la petite ville, s'appliquant à plaire, «'efforçant de goûter la société des autres jeunes filles, développant comme elle pouvait les embryons de talents qu'on lui avait donnés, et surajoutant à tout cela, par devoir plus que par attrait, il faut l'avouer, quelques bonnes œuvres sous la forme de travail pour les pauvres et de visites aux malades.

Mais maintenant qu'elle échappait à ce filet d'habitudes mornes et d'occupations austères, l'épanouissement impétueux de sa nature,, l'exubérance presque effrayante de sa joie lui révélaient à elle-même tout ce qu'elle avait souffert sans vouloir s'en rendre compte, et l'élan qui emportait son cœur vers sa parente inconnue était la double aspiration de sa jeunesse vers un peu d'affection et vers la joie de vivre.

M. Dufort l'avait confiée à un couple d'âge mûr qui se rendait à Gênes, et avait promis de la mettre saine et sauve dans le train de Florence. Elle se sentait suffisamment protégée, sans qu'aucune surveillance tracassière vint gâter son plaisir de voyager, et elle n'en éprouvait pas moins une sensation de solitude qui.

d'ailleurs, tenait beaucoup plus de l'indépendance que de l'isolement.

L'agitation l'empêcha longtemps de dormir. Quand, après un tardif et court sommeil, elle ouvrit les yeux, ce fut près du lac qu*a chanté Lamartine. Puis elle goûta le charme d'une toute petite émotion sous le tunnel du Mont- Cenis, et après s'être amusée du déjeuner au wagon-restaurant, elle se mit à jouir en silence et avec extase du trajet superbe ou charmant.

La vision monotone du canal bordé de peupliers et des champs qui s'étendaient devant sa fenêtre lui revint à l'esprit, comme pour rendre plus merveilleuse cette route enchantée, cette idéale Italie. C'étaient d'abord de hautes montagnes austères, sur lesquelles la moindre parcelle de terre était cultivée avec soin. Çà et là, une cime couverte de neige chatoyait au soleil comme du satin blanc, sur lequel des sapins clair semés ressemblaient de loin à un broché sombre. C'étaient des vallées fertiles, où scintillait un torrent, des villages blancs et bruns, délabrés, dont les masures, qu'on eût dit percées à jour, s'abritaient dans chaque repli de terrain ou couronnaient les sommets les plus proches. De paisibles petits cimetières tapissaient des pentes vertes, tandis Jque d'humbles campaniles s'élevaient parmi les hêtres et les sapins.

Les compagnons de voyage de Françoise ayant reçu Ja mission de la mettre en wagon à Gênes, elle n'osa pas faire une halte dans cette grande ville inconnue. Elle continua, toute seule cette fois, à jouir de son voyage, admirant la mer bleue qui apparaît comme une vision rapide entre les tunnels, de Gênes à Pise, trouvant idéale la campagne italienne, avec les vignes suspendues en guirlandes aux arbres fruitiers. Elle arriva à Florence à l'entrée de la nuit.

Depuis quelques heures, un peu d'angoisse remuait son cœur. Elle avait beau s'attendre à trouver ses parents charmants et leur maison hospitalière, l'inconnu avait enfin raison de sa belle confiance, et elle eût voulu retarder le moment d'affronter l'inévitable examen, la première impression dont elle serait l'objet.

La sympathie de ses amis et l'admiration qu'on lui avait prodiguée à Sarnans la rassuraient un peu; elle ne pouvait s'empêcher de se trouver jolie, et elle se savait intelligente mais dans cet autre milieu, plairait-elle comme dans son atmosphère natale? En ce moment les ténèbresqui couvraient la campagne aidant elle se sentit tout à coup démoralisée, et un soudain accès de timidité ou de sauvagerie qui n'était pas, cependant, dans son caractère, lui inspirait un regret inattendu pour la triste maison qu'elle venait de quitter.

Le train ralentit sa marche, un coup de sifflet strident retentit, et la voix sonore des employés répéta les syllabes magiques : Firenze!

Alors, l'impression de détresse s'accentua tandis que, perdue dans la foule qui sortait des wagons, son sac à la main, elle regardait anxieusement si quelqu'un la cherchait, n'osant avancer, et regrettant de n'être pas convenue avec sa tante d'un signe quelconque pour se faire reconnaître.

Mais on était venu au-devant d'elle : deux personnes se faisaient un chemin à travers la flot des voyageurs, explorant les wagons. Elle devina que c'était elle qu'on cherchait, et s'avança aussi vite qu'elle put, ne perdant pas de vue les deux figures, qu'elle analysait avec une singulière acuité...

Une femme de cinquante à soixante ans* et un jeune homme... Sa tante, sans doute, et son cousin?

Une sensation de désappointement s'empara d'elle. Cette petite femme lourde, aux cheveux décolorés, à l'air vulgaire, était-il possible que ce fût l'héroïne de ses rêves, la jolie personne blonde et éthérée qui avait conquis le cœur et la couronne d'un fils de la lumineuse Italie, et qui, jusqu'à ce jour, avait personnifié cette Italie elle même pour Françoise?

Et son cousin ! Elle se l'était représenté, sansaucune raison d'ailleurs, grand et mince, brun*

«îégant, avec d'immenses yeux noirs et un teint pâle, et le jeune homme en complet beige, qui s'approchait en ce moment de toutes les portières, n'était ni très grand, ni très brun, avait des yeux gris, et, sans être vulgaire, ne possédait nullement la tournure d'un personnage de roman.

— Une blonde ! Et en deuil ! C'est ejle, pour sûr! s'écria ane voix française que la jeune fille frémit de trouver peu harmonieuse, aiguë.

Mais elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur l'aspect décidément commun et la toilette plus que simple de celle qu'elle prenait pour sa tante. Le jeune homme en complet beige s'était découvert avec un sourire.

— Ai-je l'honneur de parlera mademoiselle d'Albigny?

Le cœur de Françoise se serra tandis qu'elle inclinait la tête. Elle avait rêvé que son cousin serait un frère pour elle, et l'accueillerait avec une affectueuse familiarité.

— La comtesse Albrandi vous envoie sa femme de chambre, mademoiselle, et comme elle parle peu l'italien, je suis chargé de retirer V03 bagages après vous avoir mise en voiture... Permettez-moi de me présenter moi-même : je suis le secrétaire du comte Albrandi.

Des sentiments complexes agitaient Françoise, comme elle suivait ses compagnons sans

entendre le bavardage de la vieille femme de chambre ; elle était soulagée de constater que cette brave personne vulgaire n'était pas sa taute, et, d'autre part, elle se trouvait secrètement déçue de ce qu'aucun membre de sa famille n'eût jugé à propos de se déranger pour elle.

— Certes non, je ne l'apprendrai jamais, leur langue 1 déclara énergiquement la femme de Chambre. Ils peuvent bien prendre la peine de parler français!... Vous voyez, monsieur Ernault, que j'avais bien reconnu Mademoiselle! Des blondes comme elle, il n'y en a pas par ici ! Elle a tout à fait les cheveux de Madame... autrefois...

— N'êtes- vous pas trop fatiguée, mademoiselle? demanda poliment le jeune secrétaire.

— Oh ! pas du tout, ce pays est si beau!... Ma tante n'est pas souffrante ? ajouta-t-elle avec un nouveau serrement de cœur.

— Non, mais la comtesse sort rarement le soir, et elle a horreur des foules.

Elle n'osa pas demander des nouvelles de son cousin. Stéphane Ernault la fit monter en voiture, la femme de chambre en face d'elle, et, après lui avoir pris son billet de bagages, iL donna l'adresse au cocher :

— - Palazzo Albrandi.

Un peu étourdie, et commençant tout à coup à sentir sa fatigue, Françoise fut d'abord déçue.

LA VILLA DES COLOMBES 'di

de voir des quartiers modernisés, des rues qui lui semblaient banales. Tout à coupelle eut un éblouissement.

— La cathédrale, qu'ils appellent le Dôme, dit la femme de chambre, désignant le prestigieux monument.

La nuit était claire, et la place toute blanche soas la lumière électrique. Françoise oublia tout à coup sa fatigue dans l'espèce de stupeur que lui causa cette apparition : l'énorme et splendide masse de marbre blanc avec ses incrustations noires et rouges, le haut campanile, le baptistère.

Mais la voiture, passant rapidement, prit la via del Proconsolo, puis, tournant à gauche, s'arrêta presque immédiatement devant une construction imposante, lourde et sombre, dont la porte massive s'ouvrit aussitôt.

— Nous sommes arrivées, dit la compagne de Françoise, tirant son porte-monnaie pour payer le cocher.

Une lanterne monumentale en fer forgé éclairait la cour dans laquelle entra la jeune fille. Tout autour, des colonnes élégantes soutenaient un portique, et au milieu, il y avait une fontaine de marbre. Au grand jour, elle se fût aperçue que le pavé était fendu en maint endroit, que la mousse verdissait la fontaine, et que les murs étaient délabrés ; mais à cette heure, ces détails disparaissaient dans la

grâce grandiose de l'ensemble, et Françoise eut une première et délicieuse intuition de l'art architectural.

Un escalier extérieur, en marbre aussi, avec une balustrade, menait au premier étage, le long duquel régnait une galerie. Mais la femme de chambre entra sous le portique, où un autre escalier conduisait vers les appartements.

— C'est splendide ! Un vrai palais ! Et mon oncle et ma tante l'habitent seuls?

— Oh ! non ! Il y a une autre entrée, et l'étage supérieur est loué. Ce serait beau si c'était entretenu ; mais cela coMe si cher ! dit la femme de chambre avec un soupir.

Elle commença à gravir l'escalier, et reprit, parlant lentement, parce qu'elle s'essoufflait vite :

— Chacun a son goût, voyez-vous, mademoiselle. Moi, j'aimerais mieux une petite maison blanche avec des jalousies peintes en vert, dans mon pays.

Elle poussa une porte au haut de l'escalier, •Françoise, à la lueur d'une lampe, entrevit un vestibule peint à fresque et meublé de sièges sculptés, puis une autre porte s'ouvrit, et elle fut presque aveuglée par la lumière éclatante répandue dans une pièce étroite, mais d'une hauteur extrême, avec un plafond à caissons ^t des murs recouverts de tapisseries.

Avant que ses yeux eussent pu s'accoutumer à cette lumière trop vive, et distinguer les détails de la chambre, elle se sentit serrée dans les bras d'une femme encore jeune, ou qui semblait telle, encore blonde, et extrêmement jolie.

— Françoise !... Soyez la bienvenue, carina, comme ma cousine, et comme Française!

J'aime votre nom, qui, jadis, désignait les femmes de notre pays... Laissez-moi vous regarder !

La comtesse recula de deux ou trois pas, et examina rapidement sa jeune parente, qui rougissait sous ce regard observateur.

— Le sang n'est pas de l'eau, dit la vieille femme de chambre avec un mélange de familiarité et de respect. C'est le portrait de madame la comtesse.

— Ai-je vraiment été aussi jolie que cela? demanda la comtesse avec une grâce un peu mignarde que Françoise, en tout cas, ne possédait point.

La jeune fille se ressaisissait tout à fait. Cette petite femme aimable et souriante ne lintimid;àt point.

— Ma tante Blanche a laissé chez nous une réputation de beauté et de charme qu'on n'a jamais oubliée, dit-elle, souriant à son tour. Je serais trop contente si quelque chose en moi la rappelait... Vous êtes encore si jeune ! ajouta-t-

elle avec une admiration un peu naïve qui se trouva être d'une inconsciente habileté. J'hésitais à vous donner ce nom respectable de tante!

Personne, en effet, n'eût donné à la comtesse ses quarante-huit ans. Mais l'inexpérience de Françoise la rendait ignorante des soins auxquels étaient dus la prolongation de cette beauté de blonde.

— Si, si, je veux être appelée tante... Je serai pour vous zia Bianca... Augustine, il faut faire apporter des rafraîchissements à cette enfant... Une granita et des biscuits... Otez ce chapeau, ma chère, et venez vous asseoir près de moi... Vous me parlerez de ma pauvre tante, et de cette chère vieille petite ville où j'ai dansé mon premier quadrille...

La manière d'interroger de la comtesse Albrandi était assez amusante: elle n'avait pas plutôt formulé une question qu'elle évoquait un souvenir ou racontait une histoire, oubliant ce qu'elle avait demandé. Françoise, pendant ce monologue au milieu duquel elle n'intervenait que pour répondre un oui et un non, eut donc le loisir, d'abord de se remettre de son inévitable émotion, puis d'examiner à son aise et sa cousine, et le cadre où elle se trouvait.

J'ai dit que la comtesse Albrandi était encore une jolie femme à laquelle on eût donné dix ou douze ans de moins que son âge. Elle était vê-

tue d'une robe d'intérieur en voile blanc, garnie de dentelle soufrée, et portait des bagues fort belles, et des bracelets d'or qui glissaient sans cesse sur ses mains fines. Elle avait une grâce enveloppante, et une manière de parler exquise, son long séjour en Italie lui ayant donné un léger accent très harmonieux, et une certaine lenteur à s'exprimer, comme si elle hésitait entre les deux langues qu'elle parlait également bien ; cette légère hésitation, réelle ou affectée, était certainement un de ses charmes. Le salon où elle se trouvait n'était point encombré de bibelots ni de petits meubles inutiles. Il y régnait une grandeur qui saisissait dès le premier abord. Un nombre restreint de sièges recouverts de velours de Gênes fané, mais encore beau, un cabinet en ébène incrusté d'ivoire, de lapis et de marbres de diverses couleurs, et quelques superbes pièces de majolique sur une crédence, c'était tout, avec une petite étagère moderne, détonnant un peu sur le style sévère du salon, et supportant des objets familiers : photographies, flacon de sel, éventail, et coupe en verre de Venise contenant des chocolats.

Un domestique apporta un plateau sur lequel était placés des biscuits et des glaces.

Françoise se sentait pénétrer doucement et délicieusement par les habitudes élégantes et agréables de cette maison. Tout, jusqu'aux plus

légers détails, répondait à des instincts que rien n'avait satisfaits jusqu'ici.

— Mon oncle n'est pas absent? demanda-telletout à coup.

— Oh ! non, il travaille. Il vous a fait un sacrifice en vous envoyant M. Ernault ce soir, dit la comtesse en riant, car ils étaient plongés tous les deux dans l'étude d'une inscription étrusque du plus haut intérêt, paraît-il. Mais il viendra peut-être prendre une glace avec nous...

Elle donna un ordre en italien au domestique, et presque aussitôt, la porte s'ouvrit devant le comte Albrandi.

— Giovanni, c'est ma petite cousine Françoise/ dit gaiement sa femme, et Augustine assure qu'elle ressemble à ce que j'étais il y a vingt ans.

— Et à ce que vous êtes toujours, cara mia, dit le comte avec un sourire.

Il prit la main de Françoise, confuse, la baisa d'un geste chevaleresque, puis, s'asseyant, il prit la granita que lui tendait sa femme, et adressa à la jeune fille quelques questions polies sur son voyage.

Il parlait assez imparfaitement le français, qu'il comprenait d'ailleurs très bien ; mais sa voix était musicale, ses manières exquises. Il offrait avec sa femme un contraste des plus frappants, et peut-être était-ce à cause de cela

même qu'elle lui avait jadis inspiré une véritable passion. Ses traits étaient aquilins, à la fois accentués et réguliers ; sa barbe et ses cheveux, très blancs, faisaient paraître son teint encore plus brun et ses yeux plus noirs. Françoise pensa que, selon le caprice ou l'inspiration d'un peintre, cette belle figure, légèrement transformée, eût pu poser pour un sénateur florentin, un mendiant ou un saint. Tel qu'il était là, dans son veston de travail en velours noir, il offrait un type exquis et achevé de gentilhomme.

— Scusale mi, dit-il dès qu'il eut achevé sa glace, j'ai là-bas, sur ma table, une page commencée. Puisque vous êtes désormais notre commensale, ajouta-t-il avec grâce, vous me permettez d'agir avec vous sans cérémonie... Vous êtes de la casa...

Il s'inclina avec un grave sourire, et disparut derrière une portière.

— Gomme il est beau ! s'écria involontairement Françoise.

Le visage de sa tante exprima une satisfaction orgueilleuse.

— Oui, très beau... et très bon. Il m'a rendu la plus heureuse des femmes ; je suis toujours pour lui comme une enfant gâtée.

— Et votre fils, mon cousin, ressemble-t-il à son père?

— Oui... Regardez sa photographie...

Françoise s'aoprocba avec une vive curiosité du cadre doré que iui désignait sa tante. Elle faillit pousser un cri d'admiration, comme devant une œuvre d'art. Jamais plus belle figure ne lui était apparue. 11 ressemblait à son père d'une manière frappante ; mais les traits réguliers du comte étaient éclairés, cbez le fils, par des yeux encore plus beaux, plus vivants, plus souriants, et une sombre et soyeuse chevelure laissait découvert un front un peu étroit, quoiqu'admirablement modelé.

— Il est superbe ! dit la jeune fille, sans chercher à cacher son impression d'artiste.

La mère sourit.

— Vous verrez bientôt l'original, j'espère, dit-elle. Oui, il est beau, mon Taddeo, et charmant, et doué à miracle... Un peu paresseux... Les Albrandi le sont tous... Mais le jour où il voudra employer ses admirables facultés, il arrivera à tout ce qu'il désire... 11 est attaché à l'ambassade devienne. Et la princesse N... ne peut se passer de lui, il est l'âme de ses fêtes.

Elle jeta un regard sur 1^ pendule, et sonna.

— Mon enfant, il est tard, et vous devez être horriblement lasse. Demain, vous aurez hâte devoir Florence... Je sors peu, mai vous pourrez circuler dans la ville et visiter les galeries avec miss Atkinson, l'ancienne gouvernante de Taddeo, que j'ai toujours gardée. Il faudra apprendre l'italien; elle est en état de vous'lne-

seigner grammaticalement, et vous acquerrez l'accent en nous entendant parler.

Françoise était trop émue, trop heureuse; son cœur débordait. Elle se laissa glisser à genoux près de sa tante, et baisa avec ferveur les petites mains fines sur lesquelles brillaient des diamants et des saphirs.

— Vous ne savez pas, dit-elle d'une voix entrecoupée, ce que vous avez mis dans ma vie! Vous me révélez le bonheur ! Je ne suis pas expansive d'ordinaire ; mais je veux vous dire que je vous aimerai, et que je voudrais vous donner ce que j'ai de meilleur : ma tendresse, mon admiration, mon dévouement, mon temps, s'il peut vous senvir! Vous me laisserez faire quelque chose pour vous, n'est-ce pas? ajouta-t-elle avec ardeur.

Une lueur d'attendrissement passa dans les yeux de turquoise de sa tante.

— Quel petit cœur chaud et reconnaissant!... Chère petite, je n'ai pas eu de mérite à vous appeler, je n'ai pas même réfléchi, je suis une impulsive... Mais vous dépassez mon attente. Certes, vous me serez utile, vous me dorloterez... Et je serai Hère de vous !

Elle baisa lajoue brûlante de Françoise, et la remit aux mains d'Augustine, qui venait d'entrer, un bougeoir à la main.

A sa suite, la jeune fille traversa des salles sombres et superbes, et fut introduite dans une

toute petite chambre dont les murs étaien peints assez bizarrement en imitation de papier* et qui contenaient des meubles dépareillés, mais confortables,

Elle fît sa prière, remerciant Dieu avec une gratitude sincère pour Pabri qu'elle avait trouvé, puis elle se glissa dans son grand lit aux Courtines fanées, et s'endormit presaue iau&é? diaternent.

Quelques heures d'un repos profond dissipèrent la fatigue de Françoise.

Elle s'éveilla de bonne heure, et courut à sa fenêtre. La chambre donnait sur l'arrière du palais : une cour étroite, avec deux palmiers étiolés et une pelouse maigre. Elle ouvrit sa malle, défripa ses vêtements, et s'habilla avec soin. Elle était de ces femmes qui parent ce qu'elles portent : sa robe d'étamine commune avait bon air sur sa taille souple, et un peigne de jais faisait ressortir la nuance dorée de ses cheveux frisottants. Elle se regarda avec un naïf intérêt dans la psyché à l'ancienne mode, et chercha à retrouver sur son visage le charme que sa tante avait conservé malgré les années. Oui, il existait une ressemblance, au moins ce quelque chose de mystérieux qu'on appelle un air de famille, et qui reparaît capricieusement

à travers les générations ; seulement la comtesse Blanche avait les yeux d'un bleu clair, et les siens étaient bruns, avec des reflets noisette.

Huitheures sonnèrent à l'horloge des écuries à demi ruinées. Françoise mourait d'envie de sortir, d'aller voir le Dôme, d'inaugurer sa nouvelle existence par une visite à une église. Mais la maison était si tranquille, qu'elle n'osait pas même sortir de sa chambre. A la fin, cependant, ne tenant plus d'impatience, elle ouvrit doucement la porte et, marchant sans bruit, chercha à se reconnaître dans les corridors à demi obscurs.

Elle souleva un loquet... Et ce fut une surprise pleine d'émerveillement qui la saisit. Elle se trouvait dans une large galerie donnant sur la cour d'honneur et située au-dessus du portique. Le plafond, richement sculpté et doré, était orné de peintures d'un ton harmonieux, bien qu'encore éclatant. Le long des murs, alternant avec des glaces de Venise délicieusement peintes, il y avait des tableaux qui apparurent à Françoise, ravie, comme la première révélation de l'art. Ils étaient numérotés,ainsi que dans un musée... Elle se trouvait évidemment dans une de ces galeries dont les grandes familles italiennes ouvrent à certains jours le trésor au public. Le nom des artistes n'était pas inscrit sur les toiles ; mais si ignorante qu'elle

fat, le beau la saisit : c'étaient des maîtres qui avaient peint ces madones superbes ou charmantes, ces portraits fiers ou séduisants, retraçant plus ou moins vaguement les traits du comte Albrandi, ces paysages qui entouraient des ruines ou des palais de toutes les grâces d'une nature un peu arrangée. Elle s'oublia un certain temps à contempler ces tableaux, puis pénétra dans deux autres salons où des marbres superbes l'éblouirent, et où des meubles anciens, d'un grand prix, contenaient de précieux bibelots : verres de Venise, bijoux antiques, terres cuites, faïences et émaux.

Tout à coup, un pas à la fois ferme et léger la rappela à elle-même. A la porte du salon où «lie se trouvait venait d'apparaître le secrétaire de son oncle, portant une serviette de maroquin, et se disposant évidemment à aller reprendre son travail.

Il la salua en souriant.

— Vous avez promptement découvert le trésor de cette maison, mademoiselle.

— C'est superbe ! Mais c'est un musée!

— Oui, une galerie indiquée dans les Guides, que le public est admis à visiter deux fois par semaine.

— Je suis une ignorante ; mais il me semble qu'il y a là des merveilles.

— De très beaux originaux, quelques bonnes copies, et des objets anciens authentiques.

Mais je ne veux pas empiéter sur le plaisir qu'aura votre parent à vous montrer tout cela...

Il se disposait à prendre congé, elle l'arrêta.

— Un mot, seulement... Cette Vierge blonde, là, cette petite toile, de qui est-elle?

Stéphane sourit.

— Vous êtes tombée d'instinct sur Tune des perles de cette collection... un Pérugin.

Les yeux de Françoise brillèrent de plaisir.

— Comme je suis contente de l'avoir aimée «ans savoir! dit-elle naïvement.

Stéphane sourit de nouveau sans répondre, puis la salua et disparut par une porte intérieure.

Françoise s'arracha alors à sa contemplation, et, étant sortie de la galerie, elle rencontra Augustine qui, en petit tablier de soie noire et en bonnet de mousseline, portait un plateau.

— Justement, j'allais chez Mademoiselle... Mademoiselle a déjà visité la galerie?

— Oh ! je Pai vue à peine, et c'est si beau !

— Oui, il paraît que, si restreinte qu'elle soit, t'est une des meilleures de Florence, dit la femme de chambre d'un ton modeste. Je ferai

* émettre un catalogue à Mademoiselle, si ça ^intéresse.

— Ah ! il y a des catalogues?

— Sans doute; on les vend aux touristes : il faut bien atténue:* un peu les dépenses que cela occasionne Pensez à l'espace qui est immobilisé par tous ces tableaux! Et puis, il faut un homme exprès, une espèce de gardien de musée... : a demoiselle va déjeuner?

— Oui, je vous remercie... Ma tante est levée?

— Madame n'est jamais visible avant midi. Elle m'a chargée de dire à Mademoiselle que la miss est, à sa disposition...

— Je serai très reconnaissante qu'on veuille Lien m accompagner, j'ai hâte de sortir.

— Mademoiselle n'a qu'à frapper à la porte voisine de la sienne, la miss sera prévenue...

Et Augustine, qui n'avait jamais pu ou voulu prononcer le nom de l'Anglaise, dont elle avait toujours été secrètement jalouse, posa le plateau sur la table de Françoise et se retira.

La jeune fille déjeuna rapidement, et, ayant pris son chapeau, alla frapper à la porte qu'on lui avait ndiquée.

— Oh ! excusez, je vous prie ! Je faisais mon thé .trez, s'il vous est agréable...

Fi-.. nse pénétra dans une toute petite chambn un rement meublée d'un lit de feretd'une laide dimoire, mais à laquelle l'ingéniosité de

l'Anglaise avait apporté des embellissements, ou ce qu'elle jugeait tel, et dont elle était évidemment lière. Des voiles au crochet dissimulaient l'usure de deux fauteuils dépareillés ; les étagères de bois blanc avaient été recouvertes d'andrinople; un oiseau chantait à plein gosier dans une petite cage, et des fleurs s'épanouissaient dans un porte-bouquet à bon marché. Sur la table, miss Atkinson avait disposé avec un soin méticuleux les éléments de son déjeuner national, et il y avait évidemment là, dans sa pensée, une sorte de rite mystérieux qui était comme un hommage à son home lointain. La lampe à esprit de vin était allumée sous la bouilloire, la théière brillante placée tout auprès, la crème versée dans le petit pot de métal, et la tasse de Worcester, — une précieuse tasse qui venait de chez elle, et à laquelle seule elle touchait, posée sur une serviette brodée.

Son regard un peu éperdu allait de ses préparatifs à la jeune fille qu'elle devait accompagner.

— Je vous demande pardon... je ne savais pas que ce serait si tôt, dit- elle d'un ton désolé.

C'était une grande femme maigre, d'à peu près cinquante-cinq ans, que la petite vérole avait défigurée. Aucun art n'atténuait sa grande laideur ; ses cheveux éclaircis étaient plaqués-

en maigres bandeaux sur son front; sa robe grise formait sac sur sa taille plate, et une brocbe démodée, avec un dessin en cheveux, attachait un col de quakeresse.

Sans qu'elle sût pourquoi, le cœur de Françoise s'émut de sympathie.

— Je crois que vous allez être bonne pour moi, dit elle avec son brillant sourire, et que je serai tentée bien souvent de prendre votre temps et d'abuser de votre patience... Je vous en prie, déjeunez tranquillement, je vais rentrer chez moi.

L'Anglaise regarda avec ravissement ce joli visage.

— Si je pouvais vous offrir du thé? J'ai une autre tasse...

— Mais j'ai déjeuné.

— Oh ! le thèse prend toujours, après le café, après toutes choses... L'aimez- vous?

— Beaucoup, mais je suis sûre que je n'en ai jamais bu comme le vôtre, dit Françoise avec le même joli sourire.

Miss1 Atkinson frappa l'une contre l'autre ses longues mains maigres.

— Alors, asseyez-vous dans ce fauteuil... Vous ne parlez pas 1 anglais?

— Je l'ai appris au couvent, mais je le prononce mal et le comprends très peu.

— Oh! delighlfut /... / will teach it toyou!... Tout à fait à Taise maintenant, elle allait et

venait dans la chambre que sa grande taille faisait encore plus exiguë. Elle prit dans une armoire admirablement rangée une autre tasse de Worcester, enveloppée dans du papier de soie, et la plaça devant la jeune fille. Elle semblait si heureuse de pouvoir offrir quelque chose à quelqu'un, ce diminutif de l'hospitalité lui donnait tellement l'illusion d'un chez elle, que Françoise n'eut pas le courage de décliner son offre.

— Vous êtes depuis longtemps chez ma tante, miss Atkinson?

— Oh ! très ! J'ai élevé master Taddeo. Il parle so nicely ! Il est tout à fait un gentleman !

— Et ma tante s'est attachée à vous, et n'a pas voulu que vous la quittiez?

— Quand j'allais partir, il m'est arrivé un coup terrible... J'ai eu ce mal affreux qui a fait de moi une épouvantable chose... On ne voulait de moi dans aucune maison... Les petits enfants avaient horreur.

Et la voix de la pauvre fille s'altéra.

— Alors, le comte m'u offert de rester ici. G était si bon!... Et je suis heureuse de voir master Taddeo quelquefois.

— Oh ! oui, mon oncle et ma tante sont bons ! Je ne sais comment leur témoigner ma reconnaissance, dit Françoise d'un ton pénétré.

— On peut toujours témoigner... Je traduis des livres pour M. le comte, et Madame aime que je brode pour elle.

Elle prit dans une corbeille une pièce de soie blancbe et rétendit devant Françoise. Ces grands doigts qui semblaient si gauches étaient, après tout, des doigts de fée, car ils avaient semé Y étoffe de fleurs merveilleuses, copiées sur un fragment presque informe de broderie ancienne, qu'elle produisit avec orgueil.

— Etje sais aussi raccommoder les tapisseries, et je répare les arazzi du palais... Mais l'eau est tout à fait chaude, et je vais faire le thé.

François, naturellement, s'extasia sur l'excellence du breuvage, et aussi sur les jolies tasses. Elle dut entendre une histoire embrouillée, mianglaise, mi-française, sur lagrand'mère de qui venait cette précieuse porcelaine, sur la maison paternelle, le jardin, le village, etc.

— Pau vremissAtkinson! C'est dur d'être loin de son pays...

— Oui, mais depuis que je suis catholique romaine, ce nest plus tant... Je suis beaucoup plus contente, et il me semble que mon pays, il est partout.

— Il y a longtemps de cet heureux jour?

— Oui... C'est un miracle de sainte Madeleine de Pazzi. Je vous conduirai près d'elle, et vous comprendrez...

Décidément intime avec Françoise, miss At-

kinson prit le temps, son déjeuner fini, de laver elle-même ses tasses, et de ranger sa chambre. Elle mit ensuite un canotier et un voile bleu, et sortit avec l'impatiente Françoise, constituant le plus respectable comme le plus laid des chaperons.

La cloche du déjeuner a sonné.

Guidée par Augustine, Françoise entre dans la grande salle à manger dont elle admire, ravie, la décoration, en attendant l'arrivée des maîtres de la maison.

Sur les dressoirs anciens en bois sculpté, s'étalent d'admirables faïences. Aux murs sont appendus des plats émaillés, des médaillons en terre cuite de l'époque des délia Robia, et quelques tableaux qui, pour n'avoir pas été jugés dignes de figurer dans la galerie, n'en ont pas moins une réelle valeur.

Sur la nappe ornée de guipures sont disposés des objets d'argenterie ancienne et une précieuse verrerie. Un domestique en petite livrée se -tient immobile à la porte, attendant ses maîtres.

Tout cela répond chez Françoise à de secrets

instincts qui n'avaient jamais eu l'occasion de se développer ; tout plaît au sens artistique qui est en train d'éclore rapidement chez elle.

Le comte entre le premier avec son secrétaire ; mais ils ont à peine salué Françoise que Blanche paraît, souriante, avec un teint de rose, ses jolis cheveux arrangés avec art, et portant la même robe seyante que la veille.

Françoise compte les places d'un regard ; miss Atkinson ne déjeune pas avec la famille.

— Eh! bien, petite fille, qu'avez- vous fait ce matin?

— J'ai eu le temps de m 'enthousiasmer pour Florence! dit Françoise avec feu. Quel rêve !... Miss Atkinson croyait que j'avais pris racine devant îe palais Vecchio... Le Dôme m'écrase et me ravit, et j'ai déjà entrevu les fresques de Santa Maria Novella... J'ai hâte d'entrer dans les musées ; mais j'ai vu le vôtre !

— Vraiment! dit le comte avec un sourire qui illumine et rajeunit sa belle figure sombre. Je voulais justement vous y conduire tout à l'heure.

— Oh ! j'en serai si reconnaissante! Il me semble qu'il me faudra des mois pour tout voir et admirer à fond.

— M. Ernault viendra avec nous... Je ne parle pas assez bien votre langue pour traiter les questions d'art.

— Il ne faudra pas trop vous attarder danslt

galerie, dit sa femme. Je veux mener Françoise via Tornabuoni pour voir nos superbes magasins, et sur le pont des Orfèvres... J'ai demandé la voiture, et nous finirons la journée aux Cascine...

Le déjeuner fut délicieux, — non toutefois au point de vue gastronomique, car les Albrandi étaient sobres comme tous les Italiens, — et le menu ne répondait évidemment pas au luxe du service. Mais la conversation de son oncle intéressa profondément Françoise. Elle apprit qu'il s'occupait d'art ancien et d'archéologie, et qu'avec l'aide de Stéphane Ernault, il recueillait les éléments d'un ouvrage d'une portée considérable, sur l'achèvement douteux duquel sa femme le plaisantait agréablement. Il donna à la jeune fille des indications savantes et utiles sur les monuments et les objets d'art qu'elle allait voir, et lorsqu'il ne trouvait pas les mots techniques, il faisait appel à son secrétaire, évidemment très érudit et très artiste.

Celui-ci semblait particulièrement doué de tact. Ne se mettant jamais en avant, mais prenant part à la conversation avec une parfaite aisance lorsqu'il y était invité, il maintenait intacte sa dignité, et ne semblait pas admettre qu'on le traitât comme un inférieur. Le comte paraissait l'aimer extrêmement, et sa femme lui montrait toute la politesse gracieuse qui lui

était habituelle, avec, peut-être, une nuance de supériorité,plus facile, d'ailleurs, à supporter de la part d'une femme.

La visite de la galerie fut un véritable enchantement. Françoise y prit sa première leçon d'histoire artistique. Elle avait l'instinct du beau, et un goût naturel qui devait promptement se développer. Tout la ravit, et son oncle fut charmé de son enthousiasme.

Quand elle entra chez sa tante, elle la trouva prête à sortir, et un peu impatiente.

— Ne vous laissez pas accaparer par ces savants, ma chère, dit-elle. Ils ne demandentqu'à déverser leurs connaissances transcendantes sur la première victime qu'ils rencontrent... Ii faut que je vous achète un corsage blanc... Cela se porte en deuil... Et ce chapeau est trop ^ourd !... Il vous faudra aussi quelques petits bijoux.

— Mais ma tante, dit Françoise, rougissant an peu, je puis acheter tout ce que vous me conseillerez. Je ne suis pas riche, mais...

— Quoi ! senez-vous orgueilleuse ! Une fille n'accepte-t-elle pas les petits cadeaux de sa mère ? "Venez vite, la voiture attend, et après nos emplettes, nous irons aux Cascine, où il y a de beaux arbres, une vue superbe, et tout le monde élégant de Florence.

Une voiture était à la porte; les portières étaient timbrées aux armes des Albrandi, et les

deuxdomesliques que Françoise avait vus dans la maison montèrent sur le siège.

— Nous n'avons pas de voiture à nous, ceci est un remise... c'est plus commode et plus économique... Ah! ma chère, il en coûte cher d'avoir un palais historique, et si Giovanni m'écoutait, il se déferait de ses collections.

— Oh ! ma tante, ce serait vraiment dommage I

— Vous dites comme Taddeo. Lui aussi aime mieux maintenir au prix de secrets sacrifices la situation des Albrandi... Il paraît que moi j'étais née bourgeoise, ajouta-t-elle avec coquetterie, souriant d'entendre Françoise protester, et s'écrier qu'elle était patricienne de la tète aux pieds.

La promenade fut charmante. La comtesse s'était décidément prise de passion pour sa jeune cousine française, qu'elle appelait le revenant de sa jeunesse. Elle lui montra les beaux magasins de dentelles, de coraux, d'écaillé, de marbres, de bois sculpté et de majoliques; elle la promena sur le curieux pont des Orfèvres, lui nomma les palais qui s'élèvent un peu partout, et enfin, lui acheta des bijoux de deuil, des corsages de soie légère et de mousseline brodée, avec un chapeau délicieux et extravagant dont le prix couvrit Françoise de confusion, surtoutaprès ce que sa tante

venait de dire de la fortune réduite des Albrandi.

La promenade aux Gascine termina la journée. Elles prirent la file des voitures, descendirent en face du point de vue célèbre sur la campagne de Florence, et furent abordées par des connaissances élégantes. On fît fête à Françoise, présentée comme une nièce chérie; elle entrevit des relations choisies et charmantes dans une société d'élite.

Le dîner eut le même cachet de sobriété que le déjeuner, mais aussi la même note intéressante. Stéphane n'y assistait point : il gardait en général la liberté de ses soirées.

Un peu plus tard, il vint du monde. Un chanteur du théâtre Verdi révéla à Françoise la musique italienne, qu'il est de mode en France de dédaigner aujourd'hui, mais qui n'en a pas moins charmé la société la plus raffinée de l'Europe, et qui, si elle n'est pas devenue une science, est du moins restée un art. Une poétesse dit des vers, que la jeune fille devina ou comprit à moitié. Le temps était déjà chaud ; les fenêtres étaient ouvertes sur le portique, et dans la cour pavée de marbre, un petit jet d'eau clapotait gaiement. Il y avait partout des fleurs; des iris, des roses rajeunissaient les vieux meubles authentiques et les arazzi fanés. Des glaces exquises étaient apportées de temps' à autres par des domestiques bien stylés, qui

glissaient sans bruit sur le pavé de mosaïque du salon. Tout cela causait à Françoise une sorte d'enivrement, et, plus encore, la tendresse, exubérante de sa tante la comblait de joie.

Elle était vraiment débordante de bonheur quand elle remonta chez elle. Mais tout à coup, un rayon de lumière glissant sous la porte de l'Anglaise lui causa une impression pénible. Cédant à une impulsion presque irraisonnée, elle frappa à la porte et entra. Deux fortes lampes étaient placées sur la table, et miss At- Idnson, un lorgnon posé par-dessus ses lunettes bleues, raccommodait de vieilles dentelles.

Sa figure s'éclaira à la vue de la jeune fille.

— Miss Atkinson, s'écria Françoise, que vous êtes imprudente de travailler si tard à de pareils ouvrages ! Il est une heure passée î

— Oui, mais Madame aura besoin de ses dentelles demain.

— Elle serait désolée si elle se doutait de la fa-* tigue que vous vous imposez.

— Elle ne sait pas, dit brièvement la vieille fille.

— Mais vous travaillerez demain !

— Ne sortirons-nous pas ensemble?

— Non, non, mille fois non, si c'est au prij d'une telle fatigue ! s'écria énergiquement Françoise.

Elle souffla uno des lampes, et enleva l'ou* vrage des mains de miss Atkinson.

— Demain matin, dit-elle gaiement, nous remplacerons la promenade par une leçon d'italien...

Quand elle sortit de la chambre, les lunettes b'eues de la pauvre vieille fille étaient toutes mouillées de larmes.

Deux semaines se passèrent. L'enthousiasme de la comtesse pour sa nièce n'était nullement affaibli. Elle l'emmenait partout, la gâtait, l'absorbait, et s'impatientait du plaisir qu'elle prenait à causer avec le comte. Elle s'astreignit même, pour ne pas la quitter, à la conduire dans les musées, ceci au secret désappointement de Françoise, car, sa tante n'aimant pas la peiuture, elle n'osait s'attarder devant les toiles qui excitaient son admiration.

Chaque soir, il y avait du monde chez la comtesse. On y faisait d'excellente musique : c'était le seul art qu'elle goûtât. Françoise était installée dans la maison sur le pied d'une proche parente, et tout ce monde élégant lui témoignait une délicieuse sympathie. Elle travaillait son italien avec ardeur. Miss Atkinson le parait beaucoup plus correctement que le français.

et si sa prononciation était défectueuse, elle pouvait au moins lui en enseigner les principes.

Naturellement la tendresse de sa tante avait éveillé chez elle une véritable passion. Elle lui trouvait toutes les qualités; et se refusait même à la trouver inférieure à son mari. Elle craignait parfois detre trop heureuse.

Dans cet épanouissement de bonheur, de délices chaque jour renouvelées, il ne se glissait qu'une ombre imperceptible : une toute petite gêne au sujet du secrétaire de son oncle.

D'abord, elle avait joui sans arrière-pensée de l'érudition, de l'éloquence, du sens artistique remarquable de ce jeune homme. Mais, un jour, sa tante lui dit, avec un petit pli entre les sourcils :

— Prenez garde que M. Ernault ne devienne amoureux de vous, ma petite chérie ! Il n'a pas de situation assurée, sa famille ne marche pas de pair avec la nôtre, et ma nièce ne saurait songer à un mariage de ce genre...

Françoise protesta en rougissant, heureuse que sa tante prît tant d'intérêt à son avenir, puis elle eut peur de plaire à un homme qui, lui disait-on, ne pouvait espérer devenir son mari. Cela mit dans leurs relations quelque chose de contraint que Françoise regretta un peu.

La troisième semaine, il y eut une surprise lélicieuse : Taddeo annonça par le télégraphe ju'il avait un congé et arrivait le soir.

Dans la maison régna aussitôt une agitation extraordinaire. La comtesse, contrairement à $es habitudes, alla inspecter elle-même l'appartement de son fils, puis pria Françoise d'y mettre des fleurs. Augustine promena partout son plumeau, et défit les piles de linge pour choisir les plus jolis draps brodés. Miss Atkinson elle-même sortit de sa cellule et alla chercher dans la bibliothèque les poètes favoris de son ancien élève pour les placer à sa portée.

La comtesse avait tant parlé de son fils à Françoise, que celle-ci s'imaginait le connaître. Elle craignait seulement que les photographies et les portraits à l'huile et au crayon, suspendus un peu partout, n'eussent exagéré la beauté dont la mère se montrait si fière.

Il arriva le soir, à cette heure charmante où une famille se sent plus chez elle, où les lumières mettent plus de vie dans les vieilles chambres et rajeunissent les meubles fanés. Françoise s'était retirée par discrétion, mais elle entendit le joyeux brouhaha de l'arrivée, et une voix douce et musicale, avec quelques notes sonores, parvint à son oreille. Presque aussitôt Augustine entra, essoufflée.

— Venez vite, mademoiselle Françoise, M- Taddeo veut vous connaître... 11 est encore plus beau qu'au départ!

Françoise effleura d'une main adroite ses jolis frisons, et jeta un regard sur la psyché. Son deuil semblait une coquetterie : rien ne pouvait mieux aller à sa délicate fraîcheur de blonde que ce noir mélangé de soie blanche et de jais brillant.

Ce soir-là, la famille était seule. Le fils chéri, unique, était assis entre son père et sa mère, et tous deux buvaient les paroles qui sortaient de sa bouche souriante.

Il se leva précipitamment comme la jeune fille s'arrêtait un instant à la porte.

— Est-ce ma cousine Françoise ?

— C'est ma jeunesse, Taddeo, que tu vois en elle, dit sa mère avec coquetterie.

Il sourit.

— Je n'ai pas besoin de regarder ma cousine pour voir jeune ma chère maman, dit-il dans

m français impeccable, et baisant la main de a jeune fille ;. mais il m'est délicieux de consater entre vous et elle une ressemblance qui, . elle seule, me la ferait aimer...

Françoise sentit un peu d'embarras, et s'en roulut de ne trouver qu'une question banale.

— Votre voyage n'a pas été trop fatigant ?

— On n'est jamais fatigué à nos âges ; mais 'air de Florence serait, en tout cas, une fonaine de Jouvence. Aimez-vous ce pays, ma ousine?

Une lueur d'enthousiasme éclaira le visage le Françoise.

— Comment ne s'y trouverait-on pas heu- 'euse, surtout quand on y est reçue comme Qoi !

— Elle a l'esprit très ouvert, dit complaiamment le comte. Tu pourras bientôt discuter vec elle, Taddeo ; elle est, comme toi, une ervente del'Angelico.

— Alors, je veux revoir San-Marco avec elle, it-il gaiement.

Sa mère commença à lui adresser des quesions sur la société viennoise et sur le person- Lel de l'ambassade. On apporta des glaces, et out à coup, il regarda autour de lui.

— Et ma vieille iU.kinson? Pourquoi n'est- 11e pas ici? C'est la tradition de mes jours 'arrivée : il faut qu'elle vienne nous faire du lé!

Sa mère sourit avec indulgence.

— Présentez mes compliments à miss Atkinson, dit-elle au domestique, et priez-la de vouloir bien venir faire le thé de mon fils.

Au bout de quelques minutes de joyeux bavardage, la porte s'ouvrit, et l'Anglaise entra. Elle avait eu le temps de revêtir une robe de cérémonie, d'un vert cru, de nouer à son cou une cravate de mousseline brodée, et d'enfiler dans des mitaines de filet ses longues mains maigres.

— Dearest old nurse ! s'écria Taddeo courant à elle.

Françoise eût aimé son cousin rien que pour l'effusion avec laquelle il appuya ses lèvres fraîches sur la pauvre joue couturée de la vieille fille.

Les lunettes bleues étaient toutes troubles.

Le domestique apportait à ce moment le plateau à thé, et après quelques rapides questions, miss Atkinson, se dirigea vers la table.

— Aimez-vous ma chère vieille Atkinson, ma cousine?... Voyez-vous, je veux me rendre compte de toutes vos sympathies.

L'Anglaise se retourna.

— Elle est une ange céleste pour moi ! ditelle avec une ardeur qui fi^;éclater de rire la comtesse.

— C'est avec miss Atkinson que j'ai parcouru Florence pour la première fois, ajouta la jeune

fille, jetant un regard affectueux sur sa vieille amie.

Celle-ci acheva la soirée au salon, silencieuse, effacée, mais jouissant de la présence du « dear Loy ».

Taddeo ouvrit le piano.

— Chante-moi! dit sa mère d'une voix caressante.

Il chanta une hallade de Schubert, puis an air italien, un de ces airs qu'on taxe de banalité parce qu'ils répondent à ce qu'on attend et ne causent jamais d'impression d'étonnement, mais qui sont le plus souvent écrits par des chanteurs, et qui mettent en valeur toutes les cordes vocales. Il avait un riche et harmonieux baryton, et les syllabes italiennes s'égrenaient sur ses lèvres comme les perles d'un collier.

— Oh! encore, je vous en prie! murmura Françoise.

11 sourit de son enthousiasme, et continua à chanter.

— Et vous, ma chère cousine ? demanda-t-il tout à coup.

— Moi je ne sais pas chanter.

— Mais avez- vous de la voix?

— Un peu, je pense.

— Et vous êtes musicienne ? Venez déchiffrer xe duo.

— Je prononce si mal l'italien !

— Bah ! n'ayez pas peur, je ne suis qu'un cousin...

11 accompagnait délicieusement, et Françoise lisait aisément la musique. Sa voix douce, un peu faible, était agréable et s'harmonisait avec colle de Taddeo... Quelle ravissante soirée!...

— Mamtnia mia> dit le jeune homme, qui avait une manière exquise de prononcer cette appehition enfantine, m'est-il permis d'accompagner Françoise et miss Atkinson dans leurs visites artistiques?

— Pourquoi pas?

Elle joua avec les rubans de sa ceinture* et reprit tout à coup :

— Les colombes ne sont pas de retour.

— Je le savais. Giulia m'a fait dire qu'elles prolongeaient leur séjour à Rome.

— En revanche, lady Glifïbrd est revenue à Florence.

-t- Je l'ai aperçue dimanche à San-Firenze, dit timidement miss Atkinson.

— J'irai demain la voir.

— Et maintenant, il faut songer au repos,. dit la comtesse, se levant.

Gomme elle baisait Françoise au front, celleci demanda en souriant qui étaient « les colombes. »

— Deux chères petites amies d'enfance de Taddeo. Je vous montrerai leur maison quand nous irons à San-Miniato... Bonsoir, chérie...

Il faudra cultiver cette voix. Luigi Boncasa vous donnerait des leçons si Taddeo l'en priait.

C'était le chanteur du théâtre Verdi.

— Non, j'aimerais mieux pour ma cousine les leçons d'une femme ; sa voix se briserait aisément si elle n'était pas bien comprise, et si Ton employait une méthode trop rude. . . Quelles bonnes soirées de musique nous passerons ! Elle est si musicienne !

Et Françoise remonta chez elle avec une nouvelle perspective d'enchantement.

Elle avait pris l'habitude de déjeuner chez miss Atkinson. Le lendemain matin, elle trouva a vieille lille singulièrement animée.

— On revit quand le « boy » arrive, ne trouvez-vous pas? dit-elle, accueillant la jeune fille par un sourire. N'est-ce pas, il est charmant? Lady Clifford me le disait encore hier en sortant de l'église.

— Qui est lady Clifford?

Le visage anguleux de miss Atkinson exprima la surprise.

— Madame ne vous a pas menée chez elle? Elle est vulre parente, comme celle deTaddeo; sa mère était une d'Albigny.

— Je suis très peu au courant de ma famille ; ma pauvre grand'mère avait le cerveau affaibli, et elle n'a pu me donner aucun renseignement sur ce qui nous concerne.

— Oh ! vous la verrez, naturellement. Elleest arrivée seulement depuis trois jours, mais je sais que Madame est allée la voir, et je croyais qu'elle vous avait emmenée... J'aime beaucoup quand elle est à Florence. Elle me fait venir lire pour elle dans notre langage, et c'est chez elle comme dans l'Angleterre.

— Est-elle jeune?

— Non... Et si malade!

Miss Atkinson soupira.

— Sortons-nous ce matin ? reprit-elle après un instant de silence.

— Etes-vous libre ?

— J'ai un ouvrage à finir, mais je puis attendre la soirée...

— Non, cela, je ne le veux pas. Je vais errer dans la galerie. Mon oncle m'a donné un catalogue, et je tâcherai de faire usage de mes connaissances nouvelles.

Elle traversa le corridor et le vestibule, et entra dans la galerie, satisfaite de la perspective d'y flâner seule. Mais, à peine avait-elle ouvert le catalogue, qu'un bruit de voix la fit se retourner. Son cousin et Stéphane Ernault étaient arrêtés devant une petite toile d'Allori.

— Ah! voici ma cousine Françoise 1 s'écria Taddeo, s'avançant au-devant d'elle avec un plaisir sincère. Justement, je voulais vous pro-

poser de venir à San-Marco avec Stéphane, qui est un guide incomparable et un dévot du Beato.

— Miss Atkinson n'est pas libre ce matin, répondit Françoise avec un regret sincère.

— Par exemple ! Elle a cependant ses invalides dans cette maison ! Après tout, la chère vieille est libre d'avoir des affaires personnelles, ajouta-t-il en riant. Alors, ce sera pour demain... Vous commencez à connaître Florence, Françoise ?

— Oui, mais c'est inépuisable. On retourne-» rait des années au palais Pitti, aux Uffizi, à l'Académie, et surtout, je crois, à San-Marco, où j'ai entrevu la Florence religieuse.

Un sourire parut sur le visage serein de Stéphane.

— L'inspiration de TAngelico imprime certainement à San-Marco un cachet mystique, et là, comme dans la plupart des couvents, flotte un parfum de prières, un ressouvenir de vertus et de sainteté. Mais je ne pense pas, Mademoiselle, que vous connaissiez complètement ce que vous appelez la Florence religieuse.

— Je dois aller vénérer le corps de sainte Madeleine de Pazzi, dit la jeune fille vivement.

— Et vous serez profondément, pieusement

impressionnée de ce miracle perpétuel, répliqua Taddeo.

— Et la pieuse carmélite n'est pas la seule sainte de Florence, reprit Stéphane. Dans une région mystérieuse, et cependant bien réelle, d'autres encore planent sur cette ville de plaisirs. Ils ont été mêlés à son histoire, ils lui ont longtemps gardé sa noblesse et sa grandeur, et ils forment sa plus vraie, sa plus brillante couronne.

— Stéphane est un hagiographe admirable, dit Taddeo.

— Du moins j'aime les saints d'Italie, et je les ai étudiés. On ne peut comprendre complètement ce pays sans eux ; ils lui ont donné sa meilleure gloire, son charme le plus profond, comme elle leur a, elle, donné la forme ou le cachet de leur mysticisme. Je suis toujours étonné, presque désolé, lorsque je vois s'abattre sur l'Italie ces nuées de touristes qui, épris des seules beautés de l'antiquité ou de la Renaissance, n'ont pas même la clef de ces jouissances plus profondes, plus intimes, plus complètes. Le sens religieux est pourtant la vraie lumière, souvent la seule explication de tant de splendeurs ; il en accroît mille fois le charme en les transfigurant.

— Florence est la città dei santi% dit Taddeo inclinant la tête.

— Oui, et Dieu seul sait ce que lui ont valtt de faveurs divines et humaines ces liéroïsmes qui, tantôt épanchés au grand jour, tantôt la fécondant comme des sources cachées, ont pallié ses fautes et augmenté ses gloires. Aujourd'hui encore, leurs restes chèrement vénérés sont pour elle comme un mystérieux palladium, la gardant, je l'espère, du flot montant de cet autre paganisme, pire que celui de la Renaissance, qui menace les peuples d'une nouvelle forme de barharie.

C'était la première fois que Françoise entendait le secrétaire de son oncle exprimer d'une manière aussi affirmative des idées personnelles. Elle éprouva une soudaine confusion en se rendant compte qu'elle, chrétienne, pieusement élevée, elle était restée si indifférente, si complètement étrangère à l'histoire et à la vie religieuse de la ville qu'elle habitait. Elle avait pris rang, jusqu'ici, parmi ceux dont Stéphane venait de parler. Grisée d art et de beauté, elle avait vécu ces dernières semaines d'une vie enivrée, égoïste, dans laquelle aucune idée sérieuse n'était éclose.

— Je comprends ce que vous venez de dire, Stéphane, je l'ai senti, dit Taddeo. Et même, je me suis parfois reproché de mettre du dilettantisme dans l'intérêt passionné que j'éprouve pour ces choses saintes. Je jouis mieux des fresques de Saint- Marc quand l'histoire de

saint Antonin a fait revivre pour moi sa figure pleine de relief et de charme, et quand j'ai suivi Dominique de Guzman dans ses merveilleuses fondations que des âmes inspirées apercevaient sous la forme de champs de lis. Je vois la campagne de Florence sous un jour nouveau quand j'anime ses recoins ignorés et ses grottes des ardeurs et des austérités des premiers Servites. Enfin, le génie des primitifs s'éclaire pour moi de toutes les lumières de leurs oraisons, ou de leurs relations avec les saints, leurs contemporains.

— Il est très légitime de jouir davantage de l'art lorsque la lumière d'en haut l'illumine, dit en souriant Stéphane. Mais il me semble qu'en outre, chacun de nous doit envisager l'histoire des saints à un point de vue plus élevé et plus pratique.

— Stéphane, s'écria Taddeo, vous vous ferez moine un de ces jours.

Stéphane sourit de nouveau.

— Voilà bien notre génération ! dit-il, haussant légèrement les épaules. Etes-vous de ceux qui établissent pour les chrétiens une séparation rigoureuse? Dans cette patrie de saint Philippe de Néri, qui s'appliqua à rendre familière Ja religion aux gens du monde, réservez-vous au cloître l'éclosion des pensées sérieuses? J'avoue que, la nature de mes études m'ayant fait remonter à ce temps où la vie religieuse impré-

:gnait les idées et les habitudes, je trouve tout simple qu'on ne perde point de vue son origine et son but... Mais vous me faites prêcher, comme si vous vouliez me convaincre de ma prétendue vocation, ajouta-t-il en riant, alors que je voulais seulement signaler à M!!o d'Àlbigny une source de jouissances profondes comme de consolations infinies.

— Grâce à Dieu, je n'ai pas besoin de consolations, mais j'essaierai de goûter les jouissances, dit Françoise, souriant.

— Et maintenant, continuons notre exploration. Je revois toujours avec délices ces chers tableaux qui sont à nous; je les aime d'autant plus chèrement qu'ils nous coûtent des sacrifices, ajouta Taddeo avec un léger soupir.

L'heure qui suivit fut délicieuse. Stéphane était évidemment un artiste et un connaisseur, jbL Taddeo s'inclinait devant ses appréciations. Pour la première fois, Françoise s'intéressa à lui, et en quittant la galerie, elle questionna son cousin.

— M. Ernault est-il depuis longtemps près cjfi mon oncle ?

— Depuis deux ans. Il est élève de l'Ecole 'les Chartes, et a passé à celle des Beaux-Arts. Test un des êtres les mieux doués que je con-

naisse, et il est un ami pour moi, bien que je le trouve parfois austère.

— Il n'a point de famille ?

— Une mère et une sœur qui l'aiment chèrement, et, chose rare, sans égoïsme. Elles l'ont encouragé à passer quelques années en Italie pour satisfaire sa double passion d'art et d'archéologie... Le déjeuner va sonner... A tout à l'heure, Françoise.

La présence et la sympathie de Taddeo donnaient évidemment à Stéphane plus d'animation. Bien que la conversation se poursuivît fréquemment en italien, Françoise comment çait à comprendre, et jouissait d'un entretien que Taddeo, d'ailleurs, prenait soin de lui tra^ duire. La comtesse ne s'y mêlait guère. Malgré son enthousiaste afTection, Françoise était maintenant forcée de reconnaître que son intelligencen'égalaitpas celle de son marietde son fils. Craignant que sa tante ne souffrit de rester étrangère à tous ces aperçus élevés, elle sa tenait toujours prête à lui parler de ce qui l'intéressait.

— Au fait, Françoise a-t-elle vu lady Elisabeth? dit tout à coup Taddeo, comme sa mère lui énumérait les projets de la journée.

— Non, pas encore.

Françoise s'imagina qu'il y avait quelque se cheresse dans cette réponse.

— Elle est susceptible, et pourrait trouver étrange qu'on ait tardé à lui présenter une parente.

— Bah ! elle ne connaît pas l'existence de Françoise.

— Détrompez-vous: elle est très au courant de son pedigree français, et elle s'étonnait même que la branche des d'Albigny de Sarnans eût cessé toute correspondance avec elle.

■ — Je comptais sortir avec toi tantôt.

— Eh ! bien, nous irons avec ma cousine.^ Avez-vous vu San-Miniato, Françoise?

— Non, je n'y suis pas encore allée.

— Je vais demander la voiture pour... Diraije cinq heures?

— Si tu veux.

Il y avait certainement un léger nuage sur l'humeur de sa mère. Elle se leva de table en disant qu'elle avait des lettres à écrire, et qu'elle ne voulait pas être dérangée. Taddeo suivit son père, qui voulait lui lire quelques pages de son livre, et Françoise, en rentrant dans sa chambre, trouva miss Atkinson à sa porte, prête à sortir.

— Mndame vous emmène?

— A cinq heures seulement.

-—Alors, voulez- vous venir avec moi? J'ai un compatriote qui est malade, et je vais aujourd'hui lui faire du thé... Et puis, nous

irons au couvent des Carmélites, j'ai une permission pour voir la chère sainte Madeleine.

Françoise accepta chaleureusement.

Elles commencèrent par le couvent. Miss Atkinson se rendit au tour, puis à la chapelle, et bientôt, les cierges ayant été allumés, Françoise, très émue, vit s'abaisser lentement le lourd panneau de bronze qui recouvre lâchasse de cristal. Au milieu d'une vive lumière apparut ceiie qui, depuis trois cents ans, défie la corruption du tombeau. Gardant dans son mystérieux sommeil les apparences de la vie, elle repose, vêtue de brocart or et noir, avec sa guimpe et son voile de religieuse, couverte de riches bijoux, témoignages de reconnaissance de ceux qu'elle secourut.

Élevée dans un couvent, Françoise connaissait assez l'histoire des saints pour que cette idéale et pure figure lui fût familière. Elle regardait avec émotion la douce et innocente religieuse qui, cachée dans son cloître, victime volontaire pour des fautes dont elle ignorait jusqu'au nom, fut enflammée littéralement de l'amour de Dieu et des âmes. Les paroles de Stéphane lui revenaient à la mémoire. Qui peut dire ce que pesèrent, dans les destinées de sa ville natale, les prières, les mérites, l'amour de cette sainte ignorée? Qui peut savoir quels mau . ^nt aujourd'hui devant cette forme

endormie qui, exhalant de mystérieux parfums, attend près de son peuple, comme une vigilante gardienne, le grand jour de la Résurrection ?

Quelque chose d'assoupi se réveilla dans le cœur de Françoise, et la ferveur de sa compagne lui lit honte quand elle songea que cette pauvre fille, vouée par gratitude à des labeurs presque incessants, trouvait encore le temps d'aller voir un malade, comme de satisfaire sa dévotion

Elle pria avec ardeur, retrouvant soudain, devant la figure silencieuse et éloquente de la sainte, les meilleures émotions de sa vie. Quand elle se releva, quelque chose s'était certainement opéré en elle : les habitudes de pensées et de sentiments de toute sa jeunesse s'étaient ravivées, et elle se promit de ne plus s'absorber uniquement dans des satisfactions personnelles.

La visite au compatriote de miss Atkinson inaugurait l'ère de ces nouvelles résolutions. Il ne demeurait pas loin du couvent. C'était un sculpteur, expliqua l'Anglaise, et il habitait deux petites chambres près de son atelier. Une paralysie partielle des jambes l'empêchait de travailler à de grands sujets, et il gagnait sa vre en modelant de petits bustes pour les magasins.

Intéressée d'avance à l'idée de voir un atelier, Françoise pénétla à la suite de miss Atkinson

dans un jardin abandonné, où croissaient en désordre dos eucalyptus, des palmiers, des iris et des roses, et à travers les allées envahies par les herbes folles, et encombrées par des décombres, elles pénétrèrent dans une construction ruinée, jadis un palais, dont la masse branlante était étayée par des madriers. Sur les murs de brique, roussis par le soleil, on voyait dus ogives de marbre, fendillées ça. et là; les vitres manquaient à plus d'une fenêtre; mais sur cette désolation un énorme rosier grimpait, faisait épanouir de toutes parts des centaines de roses jaunes, et, le ciel et le soleil aidant, ce recoin avait une touche incomparable de pittoresque et de poésie.

Des enfants déguenillés, que leur teint doré et leurs traits superbes faisaient ressembler à des bronzes florentins, jouaient bruyamment dans le jardin. Point de concierge. L'escalie^ très large, avait des degrés de marbre fenduset salis, tandis que sur le mur, des taches rousses ou grises s'étendaient en capricieuses arabesques.

Les deux étages inférieurs étaient évidemment habités par de pauvres gens, et les portes ornées de moulures, mais dépeintes, témoignaient de l'abandon dans lequel on laissait l'immeuble. Le palier du dernier étage était prebque entièrement obstrué de débris artisti-

ques : plâtres, morceaux de marbre, fragments de terres cuites.

Miss Atkinson frappa à l'une des portes, et un pas inégal, accompagné du bruit d'une canne frappant le carreau, se fit entendre a l'intérieur. La clef tourna dans la serrure, et un homme d'une taille élevée, très maigre, avec des favoris incultes, se présenta, défiant. Il portait un plaid autour des épaules, malgré la douceur de la saison, et un bonnet de velours sur ses cheveux gris.

Mais sa figure s'éclaira tout à coup, tandis qu'il parlait avec volubilité à sa compatriote. Il s'enfermait à cause de ces terribles enfants, qui pénétraient chez lui, criaient : shoking devant ses études, et passaient leurs doigts sales sur ses plâtres... Il était si heureux de voir sa chère miss Atkinson ! Le temps était si long, maintenant qu'il ne pouvait sortir, et n'était plus capable de modeler que des objets de boutique, disait-il avec dédain.

Son atelier n'offrait aucune des curiosités, encore moins des élégances que Françoise avait vues dépeintes dans les livres : ni tapisseries anciennes, ni soieries brochées, ni cuivres, u faïences. Sur les murs souillés, il y avait des médaillons ébauchés, ressortant sur des loques d'andrinople, et la glaise, le plâtre, les fragments de marbre gisaient sur le carreau poussiéreux. Au fond de l'atelier, une statue éba-u

chée, couverte à demi d'un linge mouillé, représentait le travail interrompu de l'artiste, et, sur des étagères, il y avait des sujets de grandeur réduite, dénués de valeur comme exécution. C'étaient des a Enfants studieux », de petits bustes de Dante, de Béatrix, de Pétrarque, de Savonarole, des réductions du « Tireur d'épines », du « Pensieroso », et d'autres sujets célèbres.

— Cela se vend bon marché, mais on m'en prend autant que je peux ^en faire, dit le pauvre homme, suivant le regard de Françoise.

— C'est quelque chose d'avoir son pain assuré, répliqua miss Atkinson avec douceur. Et maintenant, où est votre lampe? Nous allons faire du thé...

Elle tira de son grand sac profond, d'abord une petite nappe brodée de rouge, puis un paquet de thé et de sucre, et enfin des biscuits de fabrication anglaise. Le sculpteur produisit sa vaisselle : une théière japonaise, des tasses dépareillées, mais artistiques et curieuses. En quelques intants, la bouillotte siffla sur la lampe, et miss Atkinson déclara qu'elle allait chercher du lait.

— Laissez-moi ce soin, je vous en prie, dit la jeune fille. Je saurai bien trouver une boutique dans le quartier...

Le sculpteur ayant découvert un petit pot en

faïence, sans anse, elle descendit rapidement et se mit en devoir de chercher du lait. Gela fait, elle cueillit dans le jardin abandonné des iris bleus, et le long de la maison des roses jaunes, et elle rentrait ainsi chargée, maintenant en équilibre le pot à crème sans anse, et les roses débordant sur ses bras, lorsque, à son inexprimable surprise et à sa confusion non moins grande, elle se trouva, au pied de l'escalier de maître, en face de Taddeo et de Stéphane.

Elle vit leur stupeur et devint pourpre, sans se douter à quel point elle pouvait sembler jolie, surtout à des artistes, dans cette attitude pittoresque, et aussi fraîche, aussi délicate que ses roses.

— Au nom du ciel, est-ce vous ou votre ombre, cousine Françoise, dans ce quartier perdu, et dans ce sanctuaire délabré de l'art? s'écria enfin Taddeo, s'avançant gaiement pour lui prendre des mains le pot de crème.

— Je suis avec miss Atkinson, dit-elle précipitamment. Elle fait du thé à un compatriote malade...

— Le vieux Matchin, son néophyte, dit à son tour Stéphane avec un sourire. Cette pauvre créature a la vocation du bonheur d'autrui : elle voudrait Matchin catholique pour qu'il fût heureux.

— Est-ce que, avec votre protection, on pour-

rait obtenir l'insigne faveur d'une tasse de thé de Rosa? reprit Taddeo, évidemment très amusé.

11 appelait quelquefois sa vieille gouvernante par son nom de baptême, et c'était d'un comique triste, ce nom qui s'harmonisait si peu avec celle qui le portait.

— Je ne sais s'il y a assez de tasses, répondit gaiement Françoise ; mais je veux bien les laver, et Ton pourra prendre son thé tour à tour.

Stéphane ouvrit la porte pour laisser passer la jeune iilie.

— Oh S master Ernault! C'esi rare de vous voir a celle heure ! Vous partez si tôt chaque malin !

— Quoi ! demeurez- vous dans cette maison? demanda miss Atkinson, surprise.

— Oui, répondit brièvement le jeune homme, faisant un signe au sculpteur, qui se disposait à répondre. Avez-vous quelque récipient pour les roses, Matchin?

— Non... la théière, quand elle sera vide.

— Attendez !

Il sortit sur le palier, ouvrit une porte voisine, quil referma avec soin derrière lui, puis revint avec un vase ancien, en verre de Venise, et deux tasses.

Françoise arrangea les roses et les iris avec cette touche artistique que possèdent certaines iemmes, tandis que miss Atkinson, mise en,

gaieté par la présence de son élève bien-aimé, devenait loquace, et mélangeait dans un jargon incroyable l'anglais, le français et l'italien.

— - Oh ! c'était so lucky ! La collazionne sera cxcellentissima, vcry nice! Les cakes sont de Venglish store, et le thé tout à fait chinese ! Vous riez, master Taddeo? Chacun a sa part dans my conversation... C'est ainsi quand je suis contente, oh! so hûp'py !

La rencontre était piquante, le lieu original, et les hôtes sympathiques. Taddeo prodigua pour sa vieille institutrice, le sculpteur boiteux et la jeune cousine élégante, les étincelles sans nombre de son esprit. Stéphane se montra plus jeune et plus gai que Françoise ne l'avait jamais vu. Les roses d'une fraîche couleur jaune embaumaient l'atmosphère, et le pauvre vieil artiste savourait avec délices son breuvage national, préparé et versé par une main anglaise.

Puis, l'exubérance de gaieté tomba, et tandis que miss Atkinson échangeait avec son compatriote les souvenirs de la vieille Angleterre, Françoise dit à Taddeo, en regardant Stéphane, qu'elle venait du Garmel.

L'oreille du sculpteur, très fine, l'entendit, et il interrompit le récit qu'il faisait d'un, voyage dans le comté de Devon.

— Ah ! vous ayez vu la sainte dont Eosa At*

kinson me parle toujours? Elle voudrait me conduire là.

— Et pourquoi u'iriez-vous pas? dit Stéphane.

— Je n'aime pas les personnes... inutiles, répondit l'Anglais, cherchant ses mots. Pourquoi votre Église déc!are-t-elle saints ceux qui ont vécu enfermés dans des couvents? Rosa est plus sainte, puisqu'elle vient me cousoler et faire mon thé, ajouta le pauvre homme d'un air reconnaissant.

— Quoi! dit Stéphane en souriant, e^t-il possible que vous, un être intelligent, un artiste, vous ne sentiez pas les influences subtiles qui s'exercent dans le domaine des âmes? 11 y a ici-bas des êtres d'élite qui, parce qu'ils sont appelés par Dieu à un ministère de louange et 4'adoration, n'en remplissent pas moins près de nous une mission mystérieuse; ils nous transmettent les faveurs que nous vaut leur sainteté, et nous offrent des types de vertu qui nous stimulent. Nous saurons, au grand jour des rétributions, ce qu'il a plu de grâce sur cette ville à la prière de l'humble Madeleine de Pazzi, — ce qu'elle a payé des dettes en su personne innocente pour des criminels ignorants de son intervention. Elle a été le courant invisible qui a fertilisé cette terre, et aujourd'hui encore, son corps très pur prêche le miracle, et attire à Dieu les foules qu'elle a années si passionné-.

ment. Qui sait ? C'est elle, peut-être, qui a conduit miss Atkinson vers vous.

— Oh ! j'irai ! dit le vieux scuipteur, ébranlé ,par l'accent convaincu de Stéphane. Rosa dit que vous êtes heureux, vous autres, même si von? êtes seuls an monde... Mais je crois aussi qu'elle sera une sainte un jour, pour être venue consoler ceux qui ont le cœur lourd et la vie triste.

Chacun en étant tombe gaiement d accord, sauf la rougissante Rosa, Taddeo tira sa montre.

— Il va être temps de regagner le palazzo ; nous sortons à cinq heures, Françoise... Signor Matchin, nous autorisez-vous à accompagner Rosa, quand elle viendra vous faire du thé?

— Oh ! je serai tout à fait heureux !

Miss Atkinson avait rangé les tasses, et oublié dans un coin les petites provisions de thé et de biscuits. Elle remit son chapeau et son voile bleu.

— Je vais appeler une voiture pour vous épargner le tram, dit Taddeo. Venez-vous, Stéphane?

— Non, j'ai congé aujourd'hui, et ie reste aved Matchin.

— Au fait, j'oubliais... Il y a là de jolies petites choses... Posa, je vous confie mes fonda faites-moi un bon marché avec M. Matchin...

J'ai un faible pour Y Enfant studieux, je vous le dis tout bas...

Tandis que les yeux du pauvre artiste s'éclairaient à cette aubaine inattendue, il ouvrit la porte et descendit précipitamment l'escalier.

Le viale dei Golli est, dit-on, la plus splendide des promenades d'Italie. C'est une route magnifique, tracée en lacets sur les collines qui entourent Florence, avec des points de vue incomparables, à travers une végétation aussi riche qu'exquise, au milieu des jardins et des villas.

Le landau découvert franchit la porta Romana, monta le viale Machiaveli, et bientôt le ravissement de Françoise fut sans bornes. Les maisons blanches, riches ou modestes, s'abritaient sous les marronniers et les acacias en fleur. Les haies d'aloès, de cyprès, de bambous, de rosiers, bordaient la route, qu'ombrageaient les grands platanes. Dans les fouillis de verdure, sur les pentes, croissait partout la fleur de Florence, l'iris bleu et jaune. Et surtout, à cette époque de l'année, une profusion inima-

ginable de roses donnaient au site un aspect enchanteur. C'est par milliers qu'elles tapissaient les villas, encadraient les portes et les fenêtres, escaladaient les terrasses, retombaient du faîte des murailles en festons, en nappes, épanouissant leurs fleurs paille, rouges, laiteuses ou rosées. A gauche, la ville s'étendait dans une ceinture de collines, groupant superbement ses dômes, ses palais, ses toits rouges et ses terrasses, ses murs blancs et ses jardins sur les rives de l'Arno. Et au loin, c'étaient les montagnes vertes, semées de villas, profilant sur le ciel foncé leurs lignes harmonieuses, et formant des plans de plus en plus vaporeux, jusqu'à confondre leurs contours bleus avec l'azur du ciel.

Tout à coup, Françoise poussa une exclamation. La voiture passait devant une villa d'un style tout italien, exquise avec son portique ionique et sa terrasse à balustres. Elle était à demi enfoncée dans la verdure, et une grille fermait le jardin. Sur les pilastres, deux aigles fiers, les ailes déployées, semblaient garder cette demeure, qui attirait le regard par sa décoration immaculée. Il n'y avait que des fleurs blanches dans la parterre : lis élancés, pâquerettes, verveines, roses, géraniums. Sur les murs, des digitales blanches formaient une crête fleurie, par-dessus laquelle passaient des onchées de roses. Et sur la pelouse, parmi les

massifs, il y avait, un peiil bassin au bord duquel venaient picorer des colombes de marbre.

— C'est idéal! s'écria Françoise, se penchant pour saisir un passage l'ensemble de cette maison virginale. Il me semble que la vie doit être comme un rêve délicieux dans une pareille demeure ! Mais est-elle abandonnée? Les stores sont baissés, et les portes closes.

— Celles qui l'habitaient sont absentes, et elles passeront l'été à la campagne, dit Taddeo, se penchant pour voir plus longtemps le blanc jardin.

— Il y a naturellement des jeunes filles dans cette famille? demanda Françoise, saisie d'un intérêt qu'elle s'expliquait à peine.

— 11 n'y a que des jeunes filles, deux sœurs, Giulia et Cristina Rasperi.

— Elles doivent êtres jolies! s'écria Françoise d'un ton convaincu.

Taddeo rit.

— Très jolies, avec le piquant d'un contraste ; elles sont demi-sœurs, et très différentes : Giulia, l'aînée, pâle et brune, Cristina blonde, mais pas comme vous autres, Fran- — avec ses, unçaie teinte chaude, dorée sur ses cheveux, et même sur ses joues... Une vraie Florentine.

— Je les connaîtrai?

— Évidemment, dit la comtesse un peu sèchement.

— Et je les aimerai? demanda la jeune fille ei plaisantant, s'adressant à Taddeo.

Mais ce fut sa tante qui se hâta de répondre.

— Elles sont très répandues, très sympathiq ;es...Parmalheur,leur fortune ne répond pas h eur naissance...

La comtesse Albrandi était, ce jour-là, extraordinairement jeune et jolie, bien qu'un petit pli, ennui ou contrariété, marquât son front. A travers le tulle blanc de son voile, on ne lui eût pas donné trente ans. Elle s'habillait comme une jeune femme, avec beaucoup de goût, et les robes blanches qu'elles portait presque toujours ne semblaient nullement un anachronisme. .

A mesure que le jour s'avançait, des ombres s'étendaient çà et là sur le paysage, de grandes ombres bleues qui coupaient les collines, tandis que les cyprès plantés de loin en loin devenaient tout noirs et projetaient sur les pentes vertes leur long, maigre et sombre reflet. Un brouillard doré flottait sur la campagne, adoucissant encore les harmonieux contours, et semblant insinuer partout une molle douceur.

La voiture s'arrêta sur le Piazzale Michelan* gelo, et la comtesse descendit pour se promener un peu en regardant l'incomparable

point de vue, tandis que son fils et Françoiso montaient à la vieille église de San-Miniato, si pittoresque avec ses murs crénelés, sa façade de marbres clairs, et son campo santo fleuri de milliers de roses.

Taddeo fit à sa cousine les honneurs de l'église, de la petite chapelle de Michelozzo, du pavement niellé, et de la crypte, si élégante avec ses délicieuses colonnettes. Ils regardèrent les monuments funèbres, et Françoise fut émue de lire sur un tombeau des vers inscrits •au-dessous d'un nom de jeune fille : Marietta.

« Mère, chaque larme que tu offres» à Dieu est une étoile qui, avec d'autres, rendra le ciel plus brillant... »

Et la voiture redescendit lentement vers le fleuve, entre ces maisons riantes, ces fleurs eè ce décor superbe. Taddeo jouissait du plaisir de Françoise. Sa mère l'écoutait et surtout la regardait avec complaisance, tandis que ses yeux immenses, caressants et brillants, se leportaient de la campagne qu'il aimait au joli visage attentif et ému de la jeune fille.

Ils soupirèrent de regret lorsque la voiture déboucha sur le Lungarno, et que la comtesse donna l'ordre de s'arrêta chez lady Cliflord.

Lady Elisabeth Clifîord a\ait le goût de sa race pour les voyages, et menait une vie errante depuis la mortde son mari. Sa santé était mauvaise,son existence vide et triste, et elle cherchait instinctivement, avec l'amélioration de son état physique, la distraction dont elle éprouvait l'impérieux besoin. Elle conservait toujours une installation à Florence, un vaste premier étage dans l'un des hôtels ou des palais qui longent l'Arno. Elle aimait cette vue, ces longs quais tranquilles, cette perspective de monuments et d'églises qu'elle voyait de sa fenêtre, ce vieux pont des Orfèvres, flanqué de ses petites maisons suspenduescomme des coquillages à un rocher, et même les flots jaunes de l'Arno, qui lui parlaient des villes anciennes" et des campagnes mystiques qu'il avait traversées avant de couler entre ces rives de pierre.

Elle était de ces femmes qui transporter v avec elle une multitude d'objets, et qui dc< nent instantanément un aspect de home au li a le plus banal. Partout où elle allait, on aval l'impression de la retrouver dans le même cadre, les portraits, les bibelots, les tapis d'Orient qu'elle apportait avec elle transformant la banalité des meubles loués.

Depuis vingt-cinq ans, les mêmes domestiques la suivaient à travers l'Europe : un couple respectable, rompu à s©6 habitudes, — peutêtre intéressé, mais fidèle, à tout prendre.

La comtesse Albrandi répondit familièrement Uu salut respectueux du vieux serviteur.

— Bonjour, Jcimes... Votre femme va bien ? Le domestique s'inclina encore plus bas. Il

avait des favoris poivre et sel, et était babillé de noir, avec un col très raide.

— Lady Glilîord peut-elle nous recevoir?

— Miiady est toujours al home pour Madame la comtesse.

Ayant traversé à la suite de sa tante une anichambre assez banale, Françoise se trouvai ntroduite dans un salon auquel, ainsi que je,

l'ai dit, des ob ets personnels donnaient un as-

Dect agréable et habité.

— Bonjour, Blanche... Soyez le bienvenu, ïaddeoV. Qui m'amenez-vous.Mit lady Elisabeth lia a s un français très pur.

Françoise vit une petite femme maigre, vê»

tue d'une robe violet sombre, flottante, et coifTée de bandeaux encadrant un visage pâle et souffrant, éminemment distingué.

— C'est Françoise d'Albigny, la fille de ce pauvre Georges...

L'Anglaise porta vivement son lorgnon à ses yeux, puis fit signe à la jeune fille d'approcher. Celle-ci rougissait sous cet examen attentif, mais hidy Clifford l'attira presque aussitôt à elle.

— Je regrette toujours les liens de famille rompus, et je suis bien aise de voir se renouer celui-ci... Vous êtes en deuil, mon enfant ?

— J'ai perdu, il n'y a pas deux mois, mon arri è re - g ra n d'mè re .

— Pauvre petite!... C'est bien à vous, Blanche, de l'avoir recueillie. Miss Atkinson me disait qu'elle est seule au monde? Et — pardonnez-moi de le dire, mon enfant, mais je suis votre parente, — les d'Albigny n'étaient riches?...

— Françoise possède de quoi vivre, dit très vivement la comtesse.

— Je suis heureuse de l'apprendre... Taddeo, êtes-vous pour longtemps à Florence?

— Je suis aux ordres de ma mère. Elle pense à aller dans la montagne.

— Mais non pas pendant votre séjour ici, Elisabeth ; je jouis si rarement de vous !

— Je ne fais que passer. Je ars après-ie- .main pour rejoindre des amis à Sienne.

— Alors, je partirai aussi, dit vivement la comtesse. Avantlongtemps,lachaleur deviendra insupportable.

— Réussirez-vous à arracher le bon Giovanni à ses études?

— Je ne l'espère pas ; mais tandis qu'il travaille, je ne lui manque guère, et miss Atkinson s'occupe de la maison. Ce que je regrette, c'est l'effroyable et inutile dépense qu'occasionne ce livre... car il ne paraîtra jamais... Et, outre les appointements de M. Ernault, il y a des sommes énormes pour les graveurs, sans parler des voyages ayant pour unique but de relever quelque inscription illisible.

Lad y Glifford sourit.

— J'ai plus de confiance que vous dans les facultés très hautes de Giovanni. Je crois, moi, que son livre sera un jour publié, et qu'il apportera une gloire de plus à votre maison.

— Je veux bien l'admettre ; mais nous ne sommes guère en état, vous le savez, de nous payer cette gloire-là.

Françoise ne put s'empêcher de penser que chez les Albrandi, où l'on déplorait très haut la ruine de la famille, chacun dépensait pour son compte : le mari en recherches artistiques o savantes, la femme en toilettes et en récep tions, le fils en voyages, en fantaisies de tout genre.

Lady Glifford laissa tomber ce sujet.

— Les Rasperi sont-elles à Florence? demanda-t-elle après an silence d'un instant.

— Non, elles sont chez leur tante.

Lady Elisabeth questionna alors Taddeo sur quelques personnes qu'elle connaissaità Vienne. Françoise resta, naturellement, étrangère à cette conversation. Elle putse convaincre que la parente dont elle venait de faire la connaissance était véritablement une grande dame, d'une rare distinction et d'une inlelligence très cultivée. Taddeo lui donnait la réplique avec le charmé qui lui était propre. Il était spirituel, expansif; il avait une manière éloquente de parler des choses élevées, et le don de rendre intéressantes les chosjs banales. Sa voix était une musique, et lorsque le plaisir de la conversation animait sa figure régulière, il é mieux que beau, il devenait séduisant, enchanteur.

Françoise rencontra cependant à plusieurs reprises le regard très pénétrant de lady Clifford. Elle était observée, et le résultat de cet examen lui fut décidément favorable, car l'Anglaise garda un instant ses mains dans les siennes en prenant congé d'elle, et l'invita à revenir la voir.

— Rosa Atkinson vous aime beaucoup, ma chère; elle dit que vous êtes très affectueuse pour elle.

— J'ai naturellement prié ma nièce de té-

moigner des égards à l'ancienne, gouvernante de mon fils, que nous aimons tous, dit vivement la comtesse. Ne viendrez-vous pas dîner avec nous, Elisabeth?

— Merci, ma chère, je ne sors plus le soir ; mais j'irai prendre mon lunch avec vous, et je vous avertirai, afin de vous trouver tous... Giovanni me parlera de son livre, je m'y intéresse Lea ucoup.

Llles redescendirent l'escalier, suivies de Tadueo, et remontèrent en voiture. Alors, il sembla à Françoise qu'il y avait un nuage sur le visage de sa tante. Elle semblait nerveuse et gardait le silence ; aussi son fils, après plusieurs essais pour l'intéresser, lui demanda-t-il avec une certaine inquiétude si elle était souffrante.

— Non, lasse, seulement... Et puis... Elisabeth est terriblement changée !

— Oh ! ces faibles santés se maintiennent longtemps l Comment la trouvez-vous, Françoise ?

— Délicieusement distinguée, telle que je me tigurais une Anglaise du grand monde.

— Que savez-vous du grand monde? dit sa tante avec une pointe d'aigreur, et haussant les épaules.

— Ce que j'en ai vu près de vous, répliqua Françoise avec grâce, lui prenant la main pour la baiser.

Mais la comtesse ne parut pas sensible à cette innocente flatterie. Elle retomba dans son mutisme, ne semblant pas écouter la conversation qui se poursuivait, vive et animée, entre son fils et sa nièce. Gomme ils rentraient, elle sa tourna vers Françoise.

— Nous avons plus de monde qu'à l'ordinaire ce soir, petite fille, dit-elle de son ton habituel, semblant avoir secoué sa fatigue ou sa mauvaise humeur. Je me demande si votre deuil n'est pas bien récent pour que vous paraissiez dans le salon...

— Voilà un rigorisme que je me permettrai de trouver exagéré, chère mère ! s'écria Taddeo. Nous savons que la pauvre Mme d'Albigny n'a pu laisser à Françoise un regret bien vif. Et ma cousine 8 déjà vu un certain nombre de nos amis !

— Si vous pensez que ce n'est pas convenable. . . commença Françoise, le cœur serré sans savoir pourquoi.

— Si fait, c'est très convenable, et nous chanterons nos duos, déclara Taddeo d'un ton père m p te ire.

— Mais ma tante... balbutia la jeune fille, embarrassée.

— 11 faut toujours céder à ce grand tyran-là, dit la comtesse, retrouvant son gracieux sourire. Après tout il a raisun ivous connaissez nos amis.

Faites-vous aussi belle que voî^é deuil vous le

permettra, ma chère.

Et elle caressa légèrement la joue de sa nièce du bout de son gant.

Cette soiréVlà futparticuKèrement délicieuse. Françoise se demanda quel scrupule avait piqué sa tante, car il n'y avait pas douze personnes réunies. La présence de Taddeo illuminait vraiment le salon. 11 était si charmant, ses manières étaient tellement distinguées, courtoises, empreintes d'un respect chevaleresque pour les vieux, d'une sympathie gracieuse pour les jeuiiOto, qu'il était l'objet d'un engouement généra!. La maison était transformée depuis son arrivée. Môme le comte sortait de sa réserve taciturne, et le chaud contact de son fils semblait tirer des étincelles de son intelligence, plus fn-ofonde que* brillante. Françoise elle-même se sentait plus de valeur quand elle causait avec lui, et ses attentions, mêlées avec un tact exquis d'affeetion et de politesse raffinée, lui donnaient l'impression, toujours agréable pour une femme, qu'elle pouvait plaire, — et qu'elle plaisait.

Elle eut un vrai succès. Sa délicate fraîcheur Inonde charmait tous ces yeux épris de beauté. La légère difficulté de s'entendre avec des gens plus ou moins habitués à parler français, donnait du piquant à sa conversation. A chaque instant, d'aimables paroles frappaient son

LA VILLA DES COLOMBES 10 î

oreille: Un amoref Delizioza! Quelïa Francesa simpatica ! Elle jouissait de son succès, et il lui semblait que son intimité avec son cousin so resserrait de jour en jour.

Quand elle se trouva seule dans sa chambre, la légère griserie de celle soirée n'étnit pas encore dissipée. 11 lui semblait flotter dans un rêve heureux; elle attendait quelque chose... Quoi?... De vagues idées, des impressions à peine définies traversaient son esprit. C'était l'avertisse*ment que lui avait donné sa tante de ne pas s'attacher à Stéphane parce qu'elle pouvait espérer un autre avenir; c'était l'affection qu'on lui témoignait, comme à une fille chérie;—* c'étaient surtout les attentions de Taddeo, le désir qu'il avait montré, ce soir même, de la voir venir au salon, — l'empressement qu'il mettait à être près d'elle, à causer avec elle...

Elle eut un éblouissement, puis prit peur de pareilles espérances. Elle chercha à se ressaisir, et sentit le bt-soin de demander l'nppui d'eu haut pour garder l'équilibre de ses pensées.

Il y a des périodes qu'or, vit rapidement et complètement. A une certaine heure de la vie, quand lame, en face du monde qui lui est soudain révélé, est animée d'espérances vagues et délicieuses, et prête à se désaltérer avidement à toutes les joies, — fleuves ou gouttes de rosée, — les jours sont étrangement remplis, les impressions se succèdent, puissantes, et les heures marquent comme font en d'autre temps des semaines ou des mois.

Ce n'était que par jours, en effet, qu'on pou-» vait mesurer numériquement le séjour de Tad-< deo, et déjà Françoise avait l'impression d'un long temps écoulé, et cette autre impression, étrange de l'avoir toujours connu. Ils s'étaient raconté leurs souvenirs d'enfance, et chaque jour ils échangeai ant leurs impressions d'art, ces émotions de beauté qui sont comme un

philtre mystérieux et puissant pour unir les moeurs. Dansce printemps d'Italie, riche comme un été de France, dans cette ville enchanteresse, dans ce palais, enfin, où étaient gardés, au prix de plus d'un sRcrifîce, les traditions et les souvenirs prestigieux de tout ce qui est élevé ici-bas ; la noblesse de race, la gloire, l'art sous toutes ses Formes, — il eût été presque incroyable que l'âme toute neuve et très enthousiaste de Françoise ne s'ouvrît pas à un sentiment dont elle ne voyait ni le danger, ni les obstacles.

Naturellement, elle avait la convicfion vogue qu'il lui était rendu.

Si ede eût été plus expérimentée, elle eût d'abord pressenti des barrières : cette famille très noble et très appauvrie devait souh.ùter une alliance qui rehaussât son prestige et réparât les brèches que le temps, les événements, les imprudences avaient faites dans une fortune jadis considérable. Mais, dans sa naïveté et son ignorance des exigences sociales, elle trouvait tout simple un mariage entre Taddeo Albrandi et une cousine de sa mère. En outre, le cadre dans lequel ils vivaient lui faisait illusion sur la situation d'argent, et enfin, elle traitait cette question matérielle avec le superbe dédain et l'ignorance d'une fille de dix-huit ans. L'affection passionnée de sa tante, ses paroles imprudentes l'encourageaient dans ses idées,

au moins autant que l'attitude de son cousin, et cependant, à tout prendre, et surtout dans cette société italienne expansive, courtoise, polie, cette attitude n'était vraiment pas significative.

Elle vécut ainsi des jours de rêve. Ce n'était pas qu'elle définit ses propres espérances : elle demeurait plutôt dans une attente heureuse dont le vague lui-même était une douceur.

Presque chaque matin, Taddeo l'accompagnait dans un musée avec miss Atkinson, ou la rejoignait dans la galerie. Il y avait au palais Albrandi plusieurs portraits de famille. Il lui contait l'histoire de ces chevaliers dont le xeint p:\le et la cuirasse luisante formaient des points brillants sur les toiles poussées au noir, de ces billes Florentines, brunes ou blondes,qui,vêtues de velours ou de dentelle d'or, les suivaient du regard énigmatique de leurs yeux noirs. Et elle était éblouie d'entendre ces récits sonores ou très doux, de sentir mêlés a l'histoire même de Florence ces souvenirs d'une famille à laquelle elle se glorifiait d'être alliée, à laquelle elle espérait appartenir un jour.

L'heure du déjeuner était toujours agréable. Françoise commençait à comprendre assez d'italien pour jouir delà conversation de son oncle* et Stéphane, sans doute encouragé par l'amitié de Taddeo, laissait voir les richesses de son intelligence, moins étincelante que celle du

jeune Italien, mais plus sérieuse et plus profonde.

L'attitude de la comtesse demeurait la môme : indifférente aux questions élevées de science et d'art, elle était séduisante et animée lorsqu'il s'agissait des légers papotages de son cercle. Elle ne prenait évidemment aucun ombrage de l'intimité de son fils et de Françoise, soit qu'elle y :ùt favorable, soit plutôt qu elle en eût mesuré la portée.

Les après-midi étaient en général consacrés à des promenades dans les environs de Florence : Fiesole, la Chartreuse d'Ema, — ou à des visites dans des salons charmants.

Françoise n'avait pas revu lady Glifford. Le jour où celle-ci vint luncher, la comtesse avait arrangé une promenade pour sa nièce avec miss Atkinson, et il y eut toujours quelque chose l'empêchant d'emmener la jeune (ille lorsqu'elle se rendait chez sa parente.

Miss Atkinson, qui allait chaque jour faire une lecture à sa compatriote, dit à Françoise que lady CliiTord s'étonnait de ne jamais larencoiitrer.

— Je ne sais comment cela s'arrange, répondit la jeune fille avec indifférence. Ma tante ne me prévient pas quand elle va chez lady Glifford, ou bien elle y entre après avoir fait des visiles et des courses.

— Je regrette qu'elle ne vous connaisse pas.

Ceci touchait fort peu Françoise, qui vivait dans cette période enchantée où un seul être peuple l'imagination, et où le reste du monde est comme s'il n'existait pas.

Mais le beau rêve prit fin.

Un matin, à déjeuner, la comtesse annonça à son mari qu'elle avait fixé son départ, et que son amie Stevandini l'attendait à Gôme.

— Vous devriez m'accompagner, Giovanni, ajouta-t elle. La chaleur devient horrible, vous sortez à peine, et vous finirez par tomber malade, ^grâce à cet ennuyeux livre sur lequel vous vous usez depuis des années.

— Le premier volume doit être publié cet hiver, Bianca, — au plus tard, au printemps prochain ; je n'ai pas un instant à perdre, d'autant que M. Ernault ne pourra pas indéfiniment me favoriser de son précieux concours, dit le comte, se tournant vers Stéphane avec une politesse pleine de grâce.

Sa femme fit un geste d'indifférence.

— Gomme il vous plaira... Taddeo, tu seras prêt?

— Certainement.

Françoise, au début de cette conversalion* n'avait pas douté qu'on ne l'emmenât. Elle éprouva une surprise indicible et un désappointement encore plus affreux en constatant qu'il n'était pas question d'elle. Tout lui sembla

s'assombrir au-dedans et au-dehors, et un effondrement se fit en elle.

— La villa d'Elvira Stevandiriest trop exiguë pour que j'ose lui demander une chambre pour vous, Françoise, reprit tranquillement la comtesse. Giovanni sera charmé, j'en suis sûre, de vous garder près de lui, et l'on pourra donner à miss Atkinson le plaisir de déjeuner chaque matin avec vous.

— Je serai très heureux de garder Francesca, dit le comte avec le sourire qui, très rare, mais charmant, éclairait sa figure grave; et elle pourra, si cela l'intéresse, jeter un coup d'œil sur le manuscrit, dont les dessins, au moins, lui plairont, car M. Ernault est un admirable artiste.

— Gela me fera grand plaisir, dit Françoise, essayant de mettre dans sa réponse quelque chose de chaud et d'empressé.

Mais il lui sembla que sa voix avait des intonations fausses. Un petit froid la saisissait ; elle eut conscience de pâlir, et se demanda si les autres s'en apercevaient.

Elle n'eut pas le courage de regarder son cousin, mais elle leva machinalement les yeux sur Stéphane. Il lui sembla que sur le visage du jeune homme il y avait une lueur de compassion. Alors, révoltée, galvanisée à l'idée odieuse qu'on pût deviner ses sentiments, elle retrouva

fon empire sur elle-même, et eut le courage da sourire.

— Je vais devenir savante, moi aussi, pendant votre absence, dit-elle avec une affecta* lion de gaieté. D'abord, je vais sérieusement travailler mon italien.

— C'est cela, et à mon retour vous pourrez écrire mes lettres, répondit sa tante d'un ton approbntif.

Françoise recueillit tout son courage, et ajouta d'un air calme, s'adressa nt à Taddeo :

— Je vais donc vous adresser mes adieux, car vous ne reviendrez sans doute pas ici?

— Mais si ; mon congé est de trois mois entiers, et nous reviendrons à Florence, ne fûtce que pour vous enlever tous, et pour vous installer dans noire casino de la montagne.

S'apercevait-il de l'effort qu'elle faisait? S'avisait-il que sa manière d'être, à lui, avait pu être l'objet d'une dangereuse, d'une triste méprise? Peut-être que non, car les femmes les plus inexpérimentées sont expertes àsauvegarder leur dignité, et à défier la pénétration des hommes.

D'ailleurs, une lueur d'espoir venait d'éclaircir l'horizon soudain assombri de Françoise: elle le reverrait, avant qu'il repartît pour Vienne.

Dans la journée, il y eut une agitation extraordinaire. On fit des malles, et Ton ferma les grands salons après avoir serré certains ob-

LA VILLA DES COLOMBES i OD

jets d'art, et voilé de gaze les bronzes et les tableaux. Dans ces occasions, l'humeur d'Augustine devenait insupportable, et la maison retentissait de sa voix grondeuse. Françoise s'était souvent étonnée de la patience avec laquelle sa maîtresse supportait son caractère fantasque et même sa familiarité. Mais Augustine était une couturière et une coiffeuse incomparable ; elle était au courant des petits secrets qui gardaient la comtesse jeune et belle, et celle-ci devait à son adresse des toilettes auxquels elle laissait attribuer une origine parisienne.

— Vous aurez encore le petit salon, ma chère, dit la comtesse donnant à sa nièce ses dernières instructions. Miss Atkinson sortira avec vous, et... peut-être voudrez-vous bien l'aider à mettre la lingerie en ordre, comme elle le fait

-chaque été.

— Certainement î

Taddeo regarda sa mère d'un air de reproche.

— Il ne faut donner à Françoise aucune corvée ennuyeuse, dit- il de sa voix douce et profonde. Elle pourra faire des promenades en voiture.

— Je ne garde pas la voiture pendant mon absence, mais les tramways sont très commodes. Quant au linge, elle est libre, naturellement, de s'occuper comme elle le voudra.

— Mais cela m'amusera de retrouver des devoirs de ménagère, répondit Françoise aveo le même effort de gaieté horriblement pénible.

Quelle triste soirée ! Le petit salon d'attente, où Ton ne se tenait jamais, ne gardait ni sou-» venirs, ni habitudes ; on y reléguait les sièges les moins commodes, et l'on ne s'y sentait pas chez soi. Taddeo parlait beaucoup, comme pour empêcher que l'embarras ne se glissât entra eux, et Françoise sentait la tristesse des choses qui ne reviendront plus, ou qui ne seront jamais plus pareilles...

Elle ne se coucha pas tout de suite. Assise près de sa fenêtre ouverte, perdue dans une indicible mélancolie et un soudain ennui de vivre, elle regardait sans les voir les écuries monumentales, vides et délabrées, dont la façade ressortait dans la nuit claire, le palmier rabougri, et la fontaine dont de grandes traînées noires sillonnaient le marbre. Une vague rumeur montait de la ville ; le roulement des tramways et des voitures s'entendait au loin, et parfois les notes d'une chanson s'égrenaient dans la rue.

Une sensation d'affreux isolement s'insinuait en elle. Elle ne souffrait pas seulement du départ de Taddeo, de ce départ qui semblait ôter une lumière de sa vie : elle ressentait encore avec une cruelle amertume la iacilité avec

LA VILLA DES COLOMBES Ht

laquelle sa tante la laissait derrière elle, après lui avoir témoigné une affection exclusive, souvent exigeante. Quelle cause mystérieuse l'avait soudainement changée?... Soudainement? Non, ses yeux s'ouvraient, maintenant, et elle se rendait compte que depuis l'arrivée de son fils, la comtesse se détachait lentement d'elle. Retrouverait-elle sa tendresse quand Taddeo serait parti?... Parti I... Ah ! quelui importerait alors tout le reste !

Et elle pleura, toute seule près de cette fenêtre, devant cette cour déserte, abandonnée, dont les ruines semblaient en harmonie avec celles qui tout à coup jonchaient son cœur. Elle pieura, non pas seulement sur le rêve qui semblait fuir devant elle et s'effacer sous les touches brutales de la réalité, mais encore de confusion et de chagrin d'avoir été imprudente, de s'être laissé prendre à des chimères, d'avoir piodigué la fleur de sa tendresse sans qu'on s'en fût soucié ou même aperçu...

Elle pleurajusqu'au moment où l'air refroidi fit passer un frisson sur ses épaules, que couvrait une légère mousseline. Alors, très humble, elle fit sa prière, et elle se glissa au lit, pour retrouver dan un sommeil agité les tristesses qu'elle venait de goûter si amèrement.

Elle s'éveilla avec la conscience d'un fardeau à porter. Elle s'habilla très bien, et se coiffa avec un soin qu'elle ne voulut pas s'expliquer.

Cherchait-elle simplement à dissimuler l'altération de ses traits, ou désirait-elle laisser une impression plus agréable et plus profonde ?

Miss Atkinson était déjà dans la salle à manger, — c'était aussi la tradition des jours de départ, — faisant le thé et dosant le café dans la bouilloire russe. Taddeo entra presque immédiatement. Il était très beau, très charmant dans son coslume de voyage. Il ne vit pas — ou ne parut pas remarquer la légère pâleur de Françoise.

— Vous allez canoter sur le lac? La villa de votre amie est-elle au bord de l'eau?.. .Connaissez-vous Côme?

Elle parlait vite, avec une affectation d'indifférence et d'aisance.

— Le lac est ravissant, comme tous les lacs italiens... Je le connais, naturellement.

— Lady Clifïbrd y sera-t-elle? demanda miss Atkinson.

— Probablement.

— Quoi! a-t-elle déjà quitté Florence? dit Françoise étonnée.

— Et les Rasperi sont à Bellagio, ajouta Taddeo, sadressant à l'Anglaise.

— Les Rasperi ?

Françoise chercha où elle avait entendu ce nom.

— Les jeunes filles qui possèdent la villa qui vous a tant plu, celles que ma mère appelle les colombes, dit son cousin avec un sourire de complaisance.

Elle sentit un vague malaise, presque une souffrance.

— Vous les connaissez beaucoup?... Depuis longtemps?...

— Depuis toujours...

Elle s'imagina qu'il glissait dans ce mot une douceur plus grande. Mais à ce moment, sa tante entra précipitamment. Elle paraissait avoir trente ans avec son cache-poussière légèrement excentrique, et son élégant chapeau rond, que débordaient ses cheveux blonds.

Elle se hâta de déjeuner, tout en multipliant

les recommandations à miss Atkinson. Et ils descendirent l'escalier de marbre, orné, comme à l'ordinaire, de jarres en faïence, contenant des lauriers-roses. Elle semblait triomphante d'emmener son fils, tout à elle. Dans le vestibule, le comte l'attendait, et la voiture était là, chargée de malles.

Son mari effleura de sa longue barbe blanche la voilette de dentelle ; elle baisa du bout des lèvres les joues de Françoise, puis monta en hâte dans le fiacre.

— Vite, Taddeo, nous sommes en retard !

Taddeu serra la main de miss Atkinson, embrassa son père, et s'attarda un instant devant Françoise, dont il baisa les doigts glacés.

— A bientôt, dans un mois !

Il sauta dans la voiture, qui s'ébranla aussitôt.

A bientôt... N'était-ce vraiment pas fini? S'était-elle abandonnée trop tôt à ce chagrin cruel? S'était-elle exagéré la portée de ce départ et les conséquences de cette séparation ? Pouvait-elle garder quelque espérance ? Après tout, s'il ne l'aimait pas encore, tout n'était pas désespéré ; n'avait-elle pas lu quelque part que toute1 affection profonde est un aimant irrésistible?

Le comte avait déjà disparu, pressé de se replonger dans son travail. Miss Atkinson se tourna vers Françoise.

LA VILLA DES COLOMBSS i!î>

— La maison va nous sembler triste, dit elle ti'un ton très naturel. Si nous nous distrayions un peu? Sortons-nous, ce matin ?

— Allons à San-Marco, dit la jeune fille, avide à la fois de silence et d'impressions nouvelles.

Elle sentait un désir douloureux de fuir cette maison où elle venait de souffrir, et où, tout à coup, il ne lui semblait plus être sur le même pied qu'auparavant. Ceci n'était qu'une impres* sion, mais elle l'éprouvait très vivement.

Elle témoigna l'intention de marcher. La chaleur n'était pas encore très forte cette année-là, quoi qu'eût dit la comtesse, et bien qu'on fût déjà en juin, les touristes continuaient à affluer à Florence. Les rues étaient animées. Une foule d'Anglais et d'Allemands promenaientdansles musées et les églises leurs invrai* semblables costumes de voyage, et les magasins étalaient leurs plus irrésistibles séductions, tandis que des marchands ambulants venaient de toutes parts ouvrir sous les yeux des passants leurs coffre Is contenant de « véritables mosaïques de Florence » : croix, broches, boutons de manchettes ; c trois pièces pour une lira ».

11 y avait du monde sous les arcades des cloîtres, quoique l'heure fût un peu avancée; mais on pouvait s'isoler et parcourir à son gré les corridors et les cellules, chacun s'absor-

bant dans sa contemplation, sans s'occuper de son voisin. Miss Atkinson était, dans la disposition d'esprit où se trouvait Françoise, la plus agréable des compagnes. Peu causeuse par nature, le tact dont elle était douée lui révélait le besoin de silence qu'éprouvait la jeune fille ; elle la suivait docilement, prenant ou feignant de prendre un plaisir inépuisable aux fresques qui arrêtaient Françoise. Celle-ci trouvait reposant, bienfaisant de voir ces madones et ces saints si peu terrestres, dont le corps fluet ne semble que le voile nécessaire, le lien léger de lame transparente.

Elle s'attarda dans la cellule où, sur le mur blanc et pauvre, est retracé le gracieux mystère de la Présentation. 11 est idéal, le geste de ïa jeune Vierge, — une enfant, et cependant une mère, qui a laissé son divin trésor aux mains de l'heureux Siméon, mais dont les mains fuselées (les mains sont un poème chez les Vierges du Beato,) se tendent instinctivement pour le protéger ou le reprendre. H y a une profondeur mystérieuse dans le regard du cher petit Jésus, une expression de majesté merveilleusement fondue avec sa grâce d'enfant : il est bien « l'Ancien des Jours », sous sa forme frêle. Et le même sourire extasié met une douceur infinie, une jeunesse renouvelée sur les traits émasiés de saint Joseph, sur la ligure vieillie de Siméon, tandis qu'Anne la

prophétesse, recueillie, adore le Messie tant attendu, et que saint Pierre Martyr, prosterné, laisse voir la mortelle blessure qui lui ouvrit les portes de l'éternel Royaume.

La paix de ce lieu, si odieusement spolié et profané qu'il soit, calma le cœur de Françoise. Des souffrances purement terrestres et personnelles lui inspiraient quelque confusion dans cette demeure où tant d'âmes choisies dédaignèrent le monde et ses umères douceurs. Après avoir erré dans les cellules et dans les corridors, elle alla s'agenouiller devant le tombeau de saint Antonin, et. son ame pacifiée retrouva l'ancienne habitude contractée au couvent, de se remettre entre les mains de Dieu.

— Et demain, dit miss Atkinson en sortant de l'église, nous irons prendre a cap of teaa.vec my old Matchin...

Françoise voulait bien faire tout ce qui l'arrachait à elle-même et à sa secrète souffrance.

Le déjeuner fut une diversion. Le comte redoubla de politesse, et Stéphane se montra plu» intéressant que jamais. Françoise fut invitée à les suivre dans la bibliothèque, qu'elle ne connaissait pas. C'était une immense chambre, située, comme la galerie, au-dessus du portique de la cour d'honneur, et tapissée de centaines de livres, dont un certain nombre étaient de grand prix. La table de travail du comte était placée près d'une fenêtre, et couverte délivres, cle brochures, de feuillets détachés. Une autre table servait à Stéphane, et il y avait en outre deux ou trois hauts pupitres, pour écrire debout. Sur les bibliothèques, qui étaient en bois richement sculpté, et de moyenne hauteur, il y avait quelques marbres d'après l'antique : des bustes, \eLaocoon et YApoilont Alusagète,d\i Vatican, puis des majoliques, dont les tons vif* éclairaient la pièce un peu sombre et sévère.

Françoise dut entendre le comte exposer, dans son français laborieux, d'ailleurs émaillé de mots italiens, le plan très savant et très compliqué de sou ouvrage sur les antiquités de Florence, et, ce qui l'intéressa davantage, elle fut admise à feuilleter les dessins, dus à Stéphane, qui devaient accompagner le texte. Quelques uns étaient tout à fait techniques, et d'un genre ingrat : des plans reconstruits, des délimitations de monuments à peu près disparus, des tronçons de colonnes, des débris de chapiteaux. D'autres reproduisaient des statues célèbres, des ruines pittoresques. Tous portaient le double cachet d'une science impeccable et d'un sens artistique merveilleux. Son oncle, ravi de l'intérêt qu'elle prenait à l 'œuvre, l'invita à entrer aussi souvent qu'elle le voudrait dans la bibliothèque, et même ày prendre les livres que Stéphane lui choisirait volontiers, et avec un tact dont il répondait d'avance.

L'après-midi se traîna lentement, mais la soirée fut horriblement triste. Après avoir goûté le charme de relations choisies, et, surtout, après avoir connu une intimitécharmante avec un homme jeune, spirituel et séduisant, la société de Rosa Atkinson était une pauvre compensation. A mesure que venait la nuit, Françoise sentait revenir, plus amer, son désespoir de la veille. Avant de rentrer dans sa chambre, elle ouvrit la porte du salon où,

l'avant-veille encore, une vive et joyeuse lu-» raière éclairait une société d'élite. Dans l'obscurité ressortaient comme des fantômes les hauts fauteuils enveloppés, les statues voilées de gaze, tandis que les tapis étaient roulés dans les angles. Une indicible tristesse planait sur cette transformation. Il lui sembla que c'était une image, une triste caricature du bouleversement qui s'était opéré dans sa vie...

Le lendemain, elle décida qu'elle pouvait sortir seule. Miss Atkinson n'y trouva point à redire : c'étaient les habitudes de son pays. Françoise erra donc à travers les rues que, peu de jours auparavant, elle parcourait en voiture avec sa tante. Elle sentait que sa vie allait s'orienter différemment. Comment, dans quel sens? Ceci, elle l'ignorait. Un instinct très sûr lui conseillait de s'occuper, d'abord pour ellemême, puis pour se rendre utile dans cette maison où, tout à coup, il lui semblait pénible d'être à charge. Mais avant de se créer des devoirs et des occupations, elle sentait aussi le besoin de reposer son être meurtri, de se distraire d'une angoisse incessante, de jouir encore une fois, si elle le pouvait, de tout ce qui l'avait charmée jusqu'ici.

Miss Atkinson assistait maintenant au déjeuner. Elle avait sans doute reçu des instructions concernant 1' « aue de la maison, car les

menus étaient modifiés, et devenaient d'une sobriété encore plus accentuée.

Françoise s'aperçut qu'elle attendait maintenant cette heure de réunion avec une certaine impatience. La politesse exquise de son oncle n'avait pas varié, et depuis qu'il lui avait lu des fragments de son ouvrage, cette courtoisie se nuançait d'une sorte d'affection. Puis, Stéphane lui inspirait un intérêt véritable. Si, pendant quelques semaines, elle avait pu se croire très aimée de sa tante, tenant dans cette maison la place d'une fille adoptive, la facilité avec laquelle elle venait d'être mise de côté lui mortrait sa situation isolée et dépendante sous un jour nouveau. Sa sympathie s'éveillait, mélancolique, pour ceux qui, comme elle, étaient sans famille et sans argent; elle avait conscience d'avoir glissé au même rang qu'occupaient Stéphane ou même miss Atkinson dans la maison. Et encore, elle était bien au-dessous : eux, du moins, goûtaient l'indépendance du travail...

Donc, elle s'intéressait d'une manière nouvelle au jeune secrétaire, et elle essayait de connaître quelque chose de son passé, de ses espérances, de ses perspectives d'avenir. Sur ce dernier point, il était absolument réservé. Elle ne put deviner s'il avait d'autres ambitions que de remplir son rôle ignoré et modeste de secrétaire, s'il ne chercherait pas à user de son

iilre d'élève de l'École des Chartes pour obtenir une situation dans son pays, ou du moins à employer pour son compte ses facultés natives et sa science acquise. Quant à ses relations de famille, bien qu'il fût peu expensif, il parlait volontiers de sa mère et de son unique sœur, qui hibitaient une petite ville bretonne, et qu'il allait voir chaque année depuis qu'il habitait l'Italie. Il avait le don, assez rare, de peindre d'un mot, d'un trait, les gens et les choses* Françoise s'imagina connaître la vieille maison de granit à l'angle de laquelle une glycine suspendait ses grappes bleues, le salon où l'on conservait pêle-mêle, sans souci des styles, les fauteuils couverts delampas et le bonheur du jour des aïeules, le guéridon disgracieux et le canapé en velours d'Utrecht de la grand'mère, et les portraits enfumés dont on se transmettait les histoires. 11 parlait avec un laconisme attendri de son père mort, qui était médecin et qui ne s'était point enrichi, de sa mère, douce et indulgente, de sa sœur, qui conservait sa gaieté dans un milieu figé et un cadre austère. Evidemment ces deux femmes étaient unies à ses projets d'avenir, quels qu'ils fussent, et il formait, en attendant, le rêve de les attirer à Rome un hiver, quand il aurait réalisé quelques économies.

Françoise se demandait quelquefois pourquoi il restait si loin de celles qu'il aimait, sans

aucun doute très chèrement. Une situation comme la sienne, s'il n'en briguait pas de plus sûre et de plus avantageuse, pouvait se trouver en France aussi bien qu'en Italie.

Comment employait-il ses heures de loisir? Car il était libre plusieurs après-midi par semaine. Remplissait-il alors d'autres fonctions salariées? Avait-il des amis, des relations en dehors de celte maison ?

Elle souriait tristement, quand elle se surprenait, ainsi curieuse, il fallait être bien désœuvrée pour s'occuper de ces petites choses, pour s'intéressera ce jeune homme froid, un peu sévère, qui semblait maintenir sa dignité à force de réserve.

— Françoise, ne venez-vous pas chez mon pauvre Matchin? dit miss Atkinson d'un air suppliant. II me demande toujours de vos nouvelles.

Ce jour-là, qui était le quatrième depuis le départ de la comtesse, il y avait eu une lettre de Gôme. Françoise avait vu son oncle décacheter la petite enveloppe crème, déplier le feuillet timbré d'une minuscule couronne ; mais il ny avait évidemment pour elle aucun message, car il posa la leltre à côté de lui, en disant que Gôme était déjà rempli de touristes, et que sa femme y avait rencontré des amis.

Après le déjeuner, Françoise avait erré dans les salons déserts, puis dans la galerie, ne trouvant pas le courage de s'installer dans la chambre remplie d'armoires où miss Atkinson avait commencée insoecter le linue de la maison.

Elle ne se sentait en ce moment d'intérêt pour rien, ni pour personne ; le sculpteur malade ne lui inspirait déjà plus la sympathie ressentie tout d'abord. Mais elle ne voulut pas désappointer l'excellente fille qui, sans rien lui dire, la suivait et la surveillait comme un chien fidèle, et elle prit son chapeau et son ombrelle, en essayant démontrer un entrain affecté.

— Oh ! si vous étiez très gentille, vous mettriez votre autre chapeau, celui que Madame vous a donné...

— Non, je le déteste I dit violemment Franp: le, à qui, en ce moment, les présents offerts par sa tante en une période d'engouement, semblaient odieux.

Miss Atkinson la regarda avec une surprise qui touchait à la consternation.

— C'était parce que je vous voulais jolie... lad y Elisabeth est de retour, et m'a fait dire qu'elle désirait vous voir.

— Qjoi ! lady Clifford n'est pas àGôme? Mais ma tance croyait l'y rencontrer!

L'Anglaise eut un petit sourire mystérieux.

— . u y Clifford aime beaucoup notre TadJêo', lit-elle. Mais il ne lui plaît pas que Madame suive oujours ses traces, et elle garde son indépenlance. Elle est arrivée hier, et m'a fait avertir... Mettrez vous le chapeau?

— Non, répondit Françoise d'un ton déter-

miné. J'aime mieux porter les objets que j'ai payés de mon argent !

Miss Atkinson soupira.

— Vous êtes très fière...

— Peut-être ne l'ai-je pas été assez ! dit la jeune fille avec amertume. A mon âge, il ne faut être à la charge de personne...

Sa vieille amie acheva de plier et de mettre de côté les serviettes très anciennes dont son aiguille habile allait renouveler les dessins usés.

— Madame n'aime pas non plus qu'on soit à sa charge, dit-elle d'un ton énigmatique dans lequel Françoise crut découvrir de la naïveté. Elle vous demandera assez de services pour que vous vous sentiez assez indépendante à votre manière...

Devant les yeux de Françoise passèrent, Comme une révélation, les travaux multiples, les services sans nombre que sa chère tante Blanche, sa tante idéale, qui semblait tellement au-dessus des réalités de la vie, exigeait de l'Anglaise a gardée par charité ». Devrait-elle aussi, elle, aprèsavoireu l'illusion d'être aimée, user ses yeux sur les vieilles dentelles et les broderies de sa tante, et être réduite à surveiller la lingerie?

Miss Atkinson lut sans doute dans sa pensée, «Car elle reprit avec candeur :

— Oh ! vous pouvez être utile autrement que

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moi. Vous pouvez écrire des lettres, arranger des fleurs, aider votre tante à recevoir, et l'accompagner, parce qu'elle hait d'être seule, et qu'elle n'a plus sa dame de compagnie, qui était très exigeante...

Les écailles tombaient des yeux de la pauvre Françoise. Elle vovait clair, maintenant. L'annonce de la mort de sa grand'mère était arrivée à Florence au moment psychologique : en quête d'une compagne, Blanche Albrandi avait saisi avec empressement l'occasion de s'en attacher une dont elle n'eût pas besoin de rétribuer les services. Elle avait ressenti pour Françoise, en la voyant, un de ces engouements très vifs qui étaient dans sa nature; mais cette sympathie s'était évanouie promptement, sous quelque influence inexpliquée. Etait-ce la crainte -que son fils ne s'éprît d'elle? Françoise ne pouvait le croire : sa tante avait admis très nettement, presque encouragé leur intimité.

Une réaction fougueuse s'opérait dans l'esprit de la jeune tille, soudain dépitée de l'aveugle admiration qu'elle avait éprouvée vis-à vis de Blanche. Elle la voyait maintenant telle qu'elle était : d'esprit médiocre, de piètre culture, sèche, égoïste, rusée, habile à absorber à son profit les bonnes volontés de ceux qui l'entouraient, ou à tirer parti de la nécessit les liait à elle.

— Je déteste ma tante ! s'écria Françoise, ré-

sumant tout haut sa pensée. Quelle dupe j ai été !... Elle est simplement odieuse !

— Oh! dearest! balbutia miss Atkinson, effrayée.

— Je pe ux bien vous le dire, à vous ! Vous la connaissez mieux que moi, et depuis longtemps î

Les yeux de la pauvre vieille fille exprimèrent une anxiété soudaine.

— Ce n'est pas moi, au moins, qui vous ai inspiré un sentiment si... so sorrow/ul? Je n'ai rien dit contre Madame!

— Non, certes ; c'est elle-même qui se dévoile à me? yeux...

— Vous pensez trop mal d'elle, dit miss Atkinson d'un ton ferme. Elle n'est pas... oh! coin nient dites-vous ?... pas... préméditée... Il n'y a pas de ruse, oh ! non ! Elle n'a pas un cœur si chaud que vous aviez cru ; mais tout le monde il n'a pas un cœur chaud... Et il y a de ia pauvreté dans cette maison, la pauvreté très cachée, très triste, d'une famille noble.... Elle trouve naturel qu'on apporte de l'aide... Elle ne demande rien, c'est moi qui lui ai offert de broder et de raccommoder les vieilles choses...

— N'ayez pas de scrupules, chère! Loin de m 'avoir rien appris, vous avez au contraire ménagé, maintenu mes illusions... Allons chez votre sculpteur... Nous passerons au maga-

sin anglais, et c'est moi qui offrirai les biscuits.

— Et vous mettrez le chapeau ?...

— Non, mille fois non, vous dis-je! J'aime* rais mieux paraître horrible à iady Glifîbrd !

— Vous paraissez toujours jolie, dit l'Anglaise d'un ton conciliant.

Tandis qu'elles se rendaient chez le sculpteur, — à pied, par un commun accord, — Françoise songeait, et sa compagne, silencieuse par nature, ne troublait pas sa rêverie. Avec l'ardeur de son caractère,, un brusque revirement s'était fait en elle, et elle n'aspirait plus qu'à quitter Florence, à aller cacher bien loin la blessure qui, se disait-elle avec l'absolutisme de son âge, ne se guérirait jamais. Travail pour travail, dépendance pour dépendance, elle aimait mieux une situation nettement dessinée. La seule idée de vivre désormais près de sa tante lui était insupportable.

Elle roulait dans son esprit mille plans divers; mais une condition était indispensable pour les réaliser : le consentement de son tuteur. Quelle colère il ressentirait de la voir quitter un abri respectable vers lequel il l'avait expédiée avec tant d'empressement î Et ne l'obligerait-il pas, si elle s'obstinait, à revenir à Sarnans? Ceci faisait faiblir Françoise. Après la vie enivrante qu'elle venait de mener, avec ce?, trouées ouvertes sur l'art, sur la beauté aux

mille formes épanouie en ce pays, l'existence terre à terre, le milieu restreint d'une petite \ 111e l'étouflait d'avance ..

Tout à coup, presque sans avoir eu conscience du chemin parcouru, elle se trouva au pied de l'escalier de marbre de l'atelier. Le soleil entrait par îes profondes embrasures qui Couvraient sur la façade; une des femmes qui habitaient la maison avait laissé tomber sur les marches fendues, deux ou trois roses : les sœurs de celles que Françoise portait sur ses bras lorsque, en cet endroit même, elle avait j idis rencontré Taddeo et Stéphane. Dans cette lumière, devant ces fleurs, quelque chose de vivant surgit en elle; l'image brusquemenl évoquée de son cousin amena dans ses pensées mi changement subit, une vague et soudaine

• spérance; un revirement se fit dans ses pro- Sis. Pourquoi partir? Si elle allait laisser le honneur derrière elle ! Car Taddeo reviendrait

• iansun mois...

Même, en ce moment de réaction violente, comme il s'en opère chez les jeunes et chez les natures très sensibles aux influences extérieures, elle eut le sentiment que son antipape pour sa tante Blanche était exagérée. Elle* sa trouvait maintenant disposée à plus d'indulgence envers elle : l'ombre de son fils semblait couvrir ses torts ou ses défauts.

0 i^r.nesae!... Un rayon de soleil et quelques

roses sur une marche de marbre avaient dissipé le sombre nuage de son esprit... Elle avait retrouvé la faculté de parler et de sourire Quand elle entra chez l'artiste.

A la grande surprise de miss Atkinson, l'atelier était vide ; mais bientôt, Françoise distingua le bruit de la canne dans une partie éloignée de la maison.

— Je vais lui annoncer que vous êtes là, dit la jeune fille, se dirigeant du côté où elle entendait marcher.

La porte d'un autre atelier était entrouverte, et elle aperçut Matchin eu contemplation devant un buste presque achevé. Il ne l'entendit pas entrer, et elle oublia elle-même l'objet de sa venue pour regarder la figure exquise qui lui apparaissait. C'était une jeune fille d'une pureté idéale, ayant un lis dans les ondes larges et légères de sa chevelure. La pose de la tête, un peu levée vers le ciel, la ferveur de l'expression, le mouvement des lèvres entrouvertes pour la prière, décelaient d'une manière évidente l'inspiration religieuse. A la regarder longtemps, il semblait qu'on fut soi-même soulevé par la prière, — soulevé au-dessus des choses mièvres et banales, ou des choses tristes de la terre.

L'oreille très fine du sculpteur perçut une respiration derrière lui, et il se retourna vivement, embarrassé, visiblement confus.

— Oh ! j'ai laissé la porte ouverte ! Je m'oublia devant cotte chose!

— Je le comprends, et je suis heureuse de l'avoir vue, dit en souriant Françoise, que ses visites nombreuses aux musées et ses conversations avec le comte, Taddeo et Stéphane, rendaient déjà capable d'apprécier la réelle beauté de l'œuvre, comme elle l'était d'en goûter l'inspiration. Ce n'est pas de vous?

— Non, oh ! non ! C'est... d'un ami, répliqua le sculpteur avec une recrudescence d'embarras.

Et, cédant de nouveau à son admiration :

— Vous vous imaginez cette figure, quand elle apparaîtra en marbre, en marbre pu! comme elle ! Quel dommage que ce ne soit pas une œuvre complète, une statue avec de belles draperies! liais le marbre coûte cher, et aussi le praticien, et mon ami n'est pas riche... Elle paraîtrai l'exposition, elle sera trouvée belle, exquise... On va commencer la reproduction en marbre, ajouta l'excellent homme avec un enthousiasme dénué d'envie, et je viendrai chaque jour voir le progrès !

— C'est un Anglais qui a fait cela? Ou unlta»

lien?

— Non... 11 veut garder l'incognito, il est trop modeste, il ne croit pas assez au succès...

Françoise continuait à regarder cette tête charmante. Chose étrange, elle lui produisait une impression familière.

— Ceci n'est pas une copie? dit-elle s'adrcssnnt à Match in.

— Oh! non ! C'est un original, une inspiration !

— C'est singulier, cette figure ressemble à quelque chose que j'ai vu déjà...

Le vieil artiste jeta sur elle un rapide coup d'oeil, mais la réponse qu'il allait faire s'arrêta sur ses lèvres.

— 11 faut que je ferme la porte, on m'a confié les clefs, dit-il. Allons retrouver miss Atkinson...

Celle-ci avait mis le temps à profit. Elle avait tiré de son sac un plumeau, et l'avait promené sur les objets poussiéreux qui remplissaient l'atelier. La petite nappe brodée et les tasses étaient sur la table, et la bouilloire commençait à chanter sur la lampe.

Les récentes souffrances de Françoise la dis-

posaient à une sympathie plus vive pour les isolés delà vie. Elle écouta avec un intérêt réel les plaintes résignées du pauvre artiste. Son histoire, obscure et banale, n'en était pas moins poignante. Gomme tant d'autres, il avait cru à son génie parce qu'il avait le goût et l'enthousiasme de Fart, et il s'était exilé de son pays, pensant trouver dans cette autre patrie, avec les joies intimes du travail et le plaisir des yeux, le succès de ses œuvres. Sa vie avait été une longue suite de déceptions, d'alternatives,

de doutes, de découragements, d'espoirs toujours trompés, toujours renaissants. Il avait eu un unique amour, et sa fiancée l'avait abandonné pour un mariage moins pauvre.

En l'écoutant, Françoise se- disait, non sans un serrement de cœur, que cette loi de la souffrance est inéluctable, que, sous des formes di verses, elle pèse sur tous les fils d'Adam. Pourquoi y eut-elle échappé? Elle devait courber la tête, et rappeler à sa mémoire les enseignements qui lui avaient été donnés. Hélas! elle les avait reçus avec respect, mais avec la vague espérance qu'il ne s'agissait pas d'elle, avec cette foi au bonheur qui est inhérente à la jeunesse.

Miss Atkinson, cependant, savait que si, dans une certaine mesure, l'épanehement est salutaire, il n'est pas bon de s'attendrir trop longtemps sur ses souffrances. Elle détourna insensiblement l'entretien. Françoise dut entendre l'histoire de la statue interrompue, qu'elle feignit d'admirer, bien qu'elle n'y trouvât aucun indice de talent, puis s'intéressa sincèrement aux anecdotes que contait le sculpteur, dans un français assez comique, sur les ateliers et les artistes de Florence.

La journée était assez avancée quand elles •quittèrent Matchin.

— Il faudra prendre une voiture pour aller au Lungarno, dit miss Atkinson avec un léger soupir.

— Ne pouvons-nous remettre notre visite + 3ady Clifford ? demanda Françoise, indifférente.

— Oh I non, elle nous attend ! répliqua vive* ment l'Anglaise, d'un air d'effroi.

La jeune fille étouffa un soupir d'impatience. En arriverait-elle là, elle aussi, à dépendre de tous ceux dont elle traversait la vie, à craindre servilement de les offenser? Elle pressentait que lad y Clifford rémunérait plus ou moins généreusement l'heure que miss Atkinson lui consacrait chaque matin, pendant ses séjours à Florence, russî elle ne protesta pas. En outre, la maison de la riche Anglaise devait, comme le pauvre atelier du sculpteur, rendre à Rosa cette impression de patrie qui, pour ses compatriotes, lient aux associations de personnes, de choses et d'idées, plutôt qu'au sol lui- môme, et que, à cause de cela, ils retrouvent partout où ils vont.

Une promenade en voiture à travers Florence plaisait toujours à Françoise. Elle trouva qu'on arrivait trop vite auLungarno. Après que miss Atkinson se fut disputée avec le cocher pour la manda, elles montèrent la longue suite de degrés de marbre qui conduisait au premier étage.

James, toujours correct, ayant plutôt l'air d'un clergyman que d'un valet de chambre, les introduisit aussitôt dans le salon que Françoise

avait déjà vu, et où se trouvaient les objets qui Constituaient le home de lady Clifford à travers ses incessantes pérégrinations.

La vieille dame était encore plus pAie et plu& émaciée qu'à la dernière visite de Françoise; mais ses yeux bleus étaient toujours vivants, pénétrants, investigaleurs.

— Vous arrivez bien tard pour le lundi, Rosa... Ma chère Françoise, ôtez donc votre chapeau, j'aime à voir vos jolis cheveux blonds.

— Nous avons pris du thé chez le pauvre Matchin, dit miss Atkinson avec un regard suppliant que lady Clifford comprit, car elle se mit à rire.

— Vous mourez d'envie que je m'encombre des petites horreurs de votre protégé, dit-elle, tirant sa bourse. Prenez ceci, et faites ce qu'il vous plaira des objets de bazar que vous choisirez... Non, ne me remerciez pas, de grâce I Et quant au lunch de Matchin, je ne pense pas <ju'il ait été assez copieux pour faire tort au mien... Donnez-moi votre bras, ma chère Françoise, pour passer dans ia caamore voisine...

James, sans qu'on eût eu besoin de l'appeler, avait ouvert la porte de communication, et l'on apercevait la table sur laquelle était servi un lunch appétissant. Il était surtout composé de comestibles anglais : langue fumée, jambon d'York, tarte à la rhubarbe, confiture de gingembre, cake aux raisins. Une lueur de plaisir

brilla dans les yeux fanés de Rosa. Ce n'était pas quelle fût gourmande, la pauvre fille, mais tout cela, avec le thé parfumé, lui rendait quelque chose de son pays.

Françoise fit honneur nu lunch avec l'appétit de son âge. L'aspect de cette chambre, telle que l'avait arrangée lad y Clifford, offrait un confort tout anglais, très différent de l'ensemble artistique, mais passé et délabré, du palazzo Albrandi. C'était infiniment moins beau et moins pittoresque, toutefois agréable dans son genre, et, en tout cas, beaucoup plus intime.

Lady Clifford, femme du monde consommée, possédait l'art de faire parler ses hôtes comme celui de les mettre en valeur. Sans que Françoise en eût d'abord conscience, elle donna à sa parente toutes les informations que celleci désirait. En quelques minutes, lady Clifford fut au courant de la triste enfance de cette jeune fille, et se convainquit qu'elle était intelli gente, et qu'elle avait des sentiments élevés et délicats.

Elle aborda alors un sujet plus intime.

— Blanche semblait vous aimer chèrement; j'ai su par nos amis communs avec quel enthousiasme elle vous a présentée à eux... Je m'éîonne qu'elle ne vous ait pas emmenée à Corne.

Une rougeur soudaine couvrit les joues de* Françoise, et ses lèvres tremblèrent.

— Pour mon compte, je m'en réjouis, reprit l'Anglaise, car je désirais vous revoir. Pourquoi n'étiez-vous pas là, mon enfant, quand je suis allée au palazzo? Je ne suis qu'une vieille femme, mais quand on est isolée dans la vie, il ne faut pas négliger ses parents.

Cette fois, les yeux de Françoise se remplirent de larmes.

— Ma tante disposait de moi. Elle avait arrangé je ne sais quelle chose ce jour-là... J'aurais été sincèrement heureuse de vous revoir, lady Elisabeth.

La vieille dame échangea un regard rapide avec miss Atkinson.

— Enfin, je désire faire plus intimement votre connaissance, puisque l'occasion s'en présente. J'espère que je vous inspirerai un peu de sympathie, et aussi de confiance ; à votre âge, il est bon d'avoir une amie expérimentée.

Elle se mit alors à causer avec miss Alkinson, parla de l'Angleterre, puis de ses voyages.

— Plût au ciel, pensa Françoise, que mon étoile m'eût menée d'abord chez cette femme intelligente, qui semble bonne et pitoyable î

Ce fut avec empressement qu'elle promit de revenir le lendemain. Mais elle se ravisa avec un peu d'inquiétude.

— Ma tante nous a chargées de travaux de lingerie, dit-elle, hésitant.

— Rosa prendra une femme oour arranger

tout cela, et les frais me regarderont, répliqua lady Glifîord d'un ton péremptoire. Nous nous promènerons en voiture, je veux vous montrer la campagne de Florence. Vous me l'enverrez, Rosa...

Cette perspective était une distraction inattendue dans la vie de Françoise. Elle eut cependant la délicatesse de demander à son oncle, le lendemain, à déjeuner, l'autorisation d'accompagner lady Clifford chaque fois que celleci le demanderait. Le comte, qui vivait un peu en dehors des relations de sa femme, et qui, ces temps derniers, était plus absorbé qu'à l'ordinaire, ne s'étonna pas que sa parente fût de retour : peut-être n'avait-il pas su qu'elle était partie. Il s'empressa de déclarer à Françoise qu'elle était libre de se distraire comme elle l'entendrait.

La jeune fille se sentit contente, et, ?encontrant le regard de Stéphane, elle lui demanda d'un air de bonne humeur s'il connaissait lady Clifford.

— Je l'ai très peu vue, mais j'ai entendu parler {Telle, surtout par Taddeo, qu'elle aime chèrement, et qui doit être son héritier, ajouta- 1— il , baissant légèrement la voix, tandis qu'il suivait Françoise dans le petit salon où Ton servait le café.

Elle rencontrade nouveau son regard, attaché sur elle avec une certaine persistance.

Le comte avait pris un journal, et ne s'occupait pas de ce qui se passait autour de lai.

— Cet héritage sera le salut des Albrandi, reprit-il.

Elle haussa les épaules.

— Je plains ceux qui doivent attendre des héritages, dit-elle légèrement.

Elle sentit cependant un mouvement de joie involontaire à l'idée que Taddeo pourrait restaurer un jour son vieux palais, et reprendre dans le monde le train de vie des Albrandi ; puis, son cœur se serra à la pensée que cette fortune élargirait l'abîme entre eux.

Ce soir-là, lady Clifford refît avec Françoise la promenade de San-Miniato. L'enthousiasme de la jeune fille sembla l'amuser.

— Avez-vous remarqué cette jolie villa toute blanche? demanda Françoise, se penchant pour regarder le petit bassin de marbre au milieu des fleurs.

— Aigle et colombe... Oui, et c'est un symbole : Giulia Rasperi figure assez bien l'aigle qui défend et protège la blonde Cristina. Vous les connaissez?

— Non. Je crois qu'elles sont à Gôme.

— Vous vous trompez. Elles sont chez une de leurs parentes, pas très loin d'ici. Je pense que Blanche n'eût pas tenu à les rejoindre. Ce sont des filles charmantes, et votre tante les aime autant qu'elle peut aimer ; mais elles n©

sont pas assez riches pour qu'elle désire Tune d'elles pour bru.

Françoise étouffa un soupir d'impatience. Gomme ce mot revenait souvent, dans ce monde qu'elle apprenait à connaître ! Comme tous ces êtres éthérés, qui ne semblaient épris que d'art et de beauté, tenaient, après tout, âprement à l'argent! Et un retour sur elle-même vint lui causer une impression d'humiliation et de dépit involontaire : Blanche avait manœuvré habilement pour éloigner Taddeo de ses amies d'enfance, tout en lui laissant croire qu'il allait les retrouver ; mais elle n'avait pris nul ombrage de sa pauvre petite personne à elle, la jugeant probablement trop insignifiante, aussi bien que trop dénuée de tout, pour que son cousin courût le risque de s'attacher à elle...

Klle n'osa pas demander à lady Glifford si les c colombes » plaisaient à Taddeo; mais, de ce moment, elle |n'entendit plus leur nom sans ressentir une petite jalousie sourde, et elle ne vit plus leur demeure sans éprouver une sensation singulière, s'imaginant que les aigles la regardaient avec une sorle de colère.

Pendant une quinzaine de jours, Françoise vit quotidiennement lady Clifford, et elles devinrent presque intimes. La vieille femme entr'ouvrit devant la jeune fille les pages de sa vie. Mariée à un homme qu'elle aimait, restée veuve très jeune, elle s'était vouée à son uni-

que enfant, et l'avait perdu. Depuis, elle menait une vie errante, lasse de toutes choses, ne trouvant à être riche d'autre jouissance que celle de pouvoir changer de lieu et promener sous tous les cieux sa mortelle tristesse.

Françoise était plus réservée. Elle avait peur, en se plaignant de son sort, de paraître solliciter lady Glifford. Et d'ailleurs, ce dont elle souffrait, ce changement dans les manières et Y attitude de sa tante, était pour le moment une simple impression ; sa situation n'était -pas encore modifiée; les raisons qu'avaient émises la comtesse pour ne pas l'emmener étaient plausibles, et si son instinct très sûr lui disait que l'engouement dont elle avait été l'objet était passé, elle n'avait encore souffert d'aucun fait, clt.ucune chose qu'elle pût définir. D'ailleurs, sa générosité native eût répugné à se plaindre de sa lante. et le sentiment secret qu'elle éprouvait pour Taddeo lui eût fait craindre d'indisposer sa riche parente contre les Albrandi.

Mais un soir, comme lady Clifford parlait de son départ prochain, elle vit s'altérer le visage de la jeune fille, et ses yeux devenir humides.

— Quoi ! me regretterez-vous vraiment? ditelle avec une suprise qui avait quelque chose de triste. S'il en est ainsi, mon enfant, venez passer avec moi quelques semaines dans le Tyrol.

— Oh 1 quel rêve ! s'écria ardemment Françoise.

L'expression de gratitude de son regard disait clairement que ce n'était pas la seule perspective d'un voyage qui la ravissait ainsi, mais la joie sincère de vivre encore près d'une parente aimable et sympathique.

— Parlez-en à Giovanni, dit lady Clifford, et Tevenez demain me dire que vous m'accompagnez. Un télégramme à Blanche arrangera alors toutes choses.

En rentrant, Françoise se sentait partagée entre la joie et un regret étrange, et le regret -remportait lentement sur la joie. Certes, une vie nouvelle, plus heureuse, s'offrait à elle : elle avait la certitude que lady Clifford n'était point capricieuse, que* d abord intéressée à son sort par miss Atkinson, elle l'avait étudiée, puis prise en affection. Pariir. en outre, c'était peut être guérir cette souffrance intime qui lui semblait si lourde à porter. Mais aussi, c'étau s'éloigner de ce lieu où elle avait connu de chères espérances, où elle pouvait revoir Taddeo, — être peut-être un jour aimée de lui, en dépit des barrières que la jeunesse ne croit jamais infranchissables. Rien qu'à ce cadre qui 1 entourait, elle s'était attachée, pour l'avoir vu animé par une si chère présence... Devaitelle rompre à jamais avec ces souvenirs pleins d ainère douceur, et ces espérances fragiles

«^quelles elle cherchait à rattacher sa vie?

Elle ne parla pas ce soir-là à son oncle. Comme le dîner s'achevait, on lui apporta une lettre qui portait le timbre de Corne, et elle se réfugia dans l'embrasure de la fenêtre pour la lire, craignant de laisser voir sur son visage l'émotion qu'elle ressentait soudain

La lettre était ainsi conçue :

c Ma chère Françoise,

« Il me revient par mes amis que lady Cîifford est à Florence, et qu'elle s'est prise pour vous d'une véritable passion. Chaque jour, paraît-il, on vous rencontre dans sa voiture, aux Caséine ou ailleurs. Je suis étonnée que vous ne m'ayez pas écrit pour m'annoneer le retour de ma cousine. Cependant je dois vous mettre en garde, chère petite, non seulement centre les commentaires du monde, mais encore contre les conséquences qu'aurait pour vous une intimité exagérée avec lady Clifïbrd. En effet, on interpréterait vos motifs d'une manière défaiorable, et je serais fâchée que ma chère petite amie fût considérée comme une coureuse d'héritage. Ensuite, je connais ma cousine; elle est atteinte de cette triste maladie des personnes riches et isolées : la défiance. Elle s'aviserait, un de ces jours, de penser que vous êtes

trop empressée auprès d'elle, et vos intérêts mômes en souffriraient. Je dis vos intérêts, car j'espère bien qu'elle pensera à vous en prenant ses dispositions dernières. Mais le meilleur moyen d'obtenir sa bienveillance, c'est la réserve et l'absolue discrétion.

« Que cette lettre reste entre nous. Je ne vous l'écris que pour votre bien, et il ne faudrait à aucun prix, ni pour vous, ni pour moi, que lad y Elisabeth en entendit parler. Donc, Françoise, j'en appelle à votre honneur, et vous recommande de la détruire immédiatement, de même que je m'adresse à votre bon sens en vous conseillant de mettre une sourdine à vos rapports avec notre parente. D'ailleurs, je pense pouvoir vous faire venir à Corne. Tenez-vous prête à partir au reçu d'un télégramme. Le pays est charmant, et tout ici vous plaira énormément.

« Mille amitiés, chère Françoise, et à bientôt. »

l'es larmes de honte et de dépit coulaient sur les joues de Françoise. Le monde, ce monde qu'elle avait cru plein de bienveillance, était-il donc si méchant? Pourquoi s'occuperait-on d'elle pour la soupçonner, la calomnier, après avoir feint de l'accueillir ei de l'aimer? Et sa tante elle môme ne semblait-elle pas aussi la ju^er avide et intéressée, lorsqu'elle lui conseillait la réserve comme le moyen le plus sûr d'obtenir les faveurs de lady Clifford?

La révolte, la colère, le sentiment amer de l'injustice envahissaient son cœur. Elle était trop jeune pour dédaigner des propos mondains et des jugements faux... Maintenant elle ne pourrait plus, pensait-elle, suivre la pente de son cœur qui l'entraînait vers sa cousine anglaise, ni encore moins accepter une offre qui mettrait le sceau à l'opinion défavorable d'autrui.

La nuit tombait, et dans la cour, le portique s'emplissait d'ombre. Dans la demi obscurité, les tentures fanées et les vieux meubles reprenaient grand air; un silence profond régnait dans la maison, et Françoise, au milieu de sa désolation et de sa révolte, se sentait comme écrasée par ce passé d'une race, par toutes ces choses mortes qui, elle le savait, pesaient de tout leur poids sur Taddeo.

Toutà coup, une pensée traversa comme un éclair son esprit troublé ; la comtesse redoutait que lady Ciifford ne s'attachât à elle : elle craignait pour l'héritage de son fils...

Alors, un immense dédain remplit ce cœur qui, hier encore, était celui d'une enfant, et savourait, aujourd'hui, tous les déboires, toutes les tristesses, tous les dégoûts de la femme. Et elle pleura dans l'ombre croissante, elle pleura sur son ancienne et heureuse ignorance de la vie, sur la révélation brutale de tant de petites^es et de laideurs, sur l'abandon auquel elle se voyait condamnée.

François g, il n'est pas Ion pour vous do rester là, à rêver à des choses tristes, dit la voix compatisse n te cl e m i ss Àtki n s o n .

Françoise tressaillit. Pendant tout ce temps, sa vieille amie était demeurée assise au fond de la chambre, la surveillant avec inquiétude.

— Quelqu'un vous a fait delà peine, chère? demanda l'excellente fille, s'approchant, et jetant un coup d'œil significatif sur l'enveloppe armoriée qui gisait s^r ^es genoux de Françoise.

— Oh ! c'est la vie qui est douloureuse, lourde, et... laide ! dit la pauvre enfant, serrant machinalement sa lettre dans sa main.

— Je ne peux pas vous être utile ? Si peu que soit mon intelligence, je suis une amie, une vieille femme... Peut-être puis-je vous aider? Et lady Glifîord vous aime,.. Elle est très sage, très pleine d'expérience, Françoise...

— Non, non, elle ne peut rien pour moiî... Ni vous non plus, chère miss Atkinson, ajouta Françoise plus doucement, excepté me garder votre affection. Je crois qu'elle est sincère, et je n'en ai pas d'autre au monde.

Elle cacha un instant son visage dans ses mains, puis se leva résolument, et, ayant embrassé l'Anglaise, qui restait malheureuse et perplexe, elle s'enfuit dans sa chambre.

Elle n'eut ni le courage, ni le désir de relire a lettre qu'elle venait de recevoir. Elle alluma

nno bougie, et ayant tordu le feuillet, elle ralluma précipitamment, et le jeta sur le pavé de marbre. 11 se tordit, noircit, se consuma ; des cendres légères s'envolèrent de toutes parts, et une trace noire demeura sur le losange blanc. Alors, elle pleura de nouveau, jusqu'à ce que le sommeil eût raison de son chagrin.

Au réveil, une angoisse la guettait. La veille, elle avait décidé de refuser l'offre de lady Glifford. Cependant, quelles raisons alléguerait elle, alors que celle-ci avait deviné ou appris par miss Atkinson que le caprice de Blanche Albrandi «Hait passé, et que sa situation allait changer? Un nouveau revirement s'était fait en elle; elle éprouvait un désir maladif de fuir cette maison, de ne plus lutter contre sa souffrance secrète, d'abandonner des espérances irréalisables et de ne plus revoir Taddeo. Sa tante l'accuserait de convoiter une part de la fortune de lady Clifford ? Mais elle refuserait tout legs, tout don, et l'on verrait bien ainsi qu'elle n'avait pas poursuivi un but intéressé...

Oui, mais en attendant, on suspecterait ses motifs; Blanche ne manquerait pas de taxer son départ d'ingratitude, et Taddeo la mépri-

rait, se méfierait d'elle... Celte pensée-là était insupportable.

Et elle était si seule, si dénuée de conseils, la comtesse, en lui enjoignant sur l'honneur de ne pas parler de sa lettre, lui ayant ôlé la douceur d'un épanehement, même vis à-vis de miss Atkins'in!...

Elle aurait pu se confier à un prêtre, si elle avait parlé assez bien l'italien pour exposer une situation pleine de difficultés et de nuances. Mais tout au plus pouvait-elle se confesser à un bon religieux qui ne parlait pas mieux le français qu'elle l'italien.

Elle demeurait anxieuse, tourmentée, et, évi* tant à son retour de rencontrer la bonne Rosa, qu'elle devinait affligée de sa réserve, elle alla errer dans la galerie, cherchant à retarder sa décision, et s'efforçant de distraire son angoisse.

Elle tressaillit en apercevant, devant le portrait d'Horatio Albrandi, un des plus anciens de la collection, Stéphane Ernault, qui prenait des notes sans doute destinées à l'ouvrage du comte.

Elle fit un mouvement pour se retirer, mais il l'avait vue, et il remit son carnet dans sa poche.

— Je ne vous dérangerai pas, mademoiselle, mon travail est terminé.

— Oh î vous ne me dérangez pas I

L'altération de ses traits frappa le jeune homme, et il resta hésitant devant elle, ?e demandant si leur intimité relative lui permettait une question- Il rencontra son regard, anxieux jusqu'à ia souffrance.

— Vous ne semblez pas bien, mademoiselle. Pardonnez si je vous semble indiscret, mais vous êtes, comme moi, une exilée... Puis-je demander si vous avez reçu des nouvelles pénibles?

Elle secoua ).a tête avec amertume.

— Je n'ai laissé aucune affection en France... Vous, du moins, vous avez une famille. Je vous envie, parfois, la douceur d'avoir une mère !

Il n'osa pas parler, de peur de trahir l'émotion involontaire que lui causaient ces paroles. Elle eut tout à coup conscience qu'elle avait pu étonner Stéphane, car elle reprit précipitamment, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre léger :

— Vous ne pouvez comprendre combien la société affectueuse d'une femme, d'une amie, peut manquer dans un pays étranger... ne fûtce qu'à l'heure où l'on a besoin de conseil...

— Miss Atkinson est une amie un peu grave, et ne peut vous offrir la douceur d'une ; o iété assortie à votre âge, dit-il, embarrassé p irce qu'il ne connaissait pas le sujet de son évidente angoisse ; mais elle est sûre, et peut conseiller sagement.

Françoise fît un geste de dénégation.

— Elle aime trop ses amis, dit-elle.

Et, s'inclinant légèrement, elle s'éloigna, laissant Stéphane perplexe, et, lui aussi, anxieux.

Elle ne reparut qu'au déjeuner. Le vidage de miss Atkinson gardait les traces d'une véritable inquiétude; elle avait cherché toute la matinée sa jeune amie. Celle-ci était évidemment fiévreuse, affectait un entrain presque exagéré, et bientôt il devint évident pour Stéphane qu'elle avait une idée fixe, qu'elle essayait d'amener l'entretien sur un certain sujet, mais qu'elle voulait lui donner des apparences fortuites.

Elle déploya une finesse, une habileté qu'il n'aurait pas cru dans sa nature. Elle parla du monde et de sa malveillance, des jeunes filles isolées qu'on juge injustement, et après des détours sans nombre, formula, comme par hasard, la question qu'elle voulait amener depuis le commencement du repas : quand on a des intentions droites, est-il permis de braver l'opinion et les soupçons des gens malveillants et injustes?

Évidemment, elle désirait connaître l'avis de Stéphane. Celui-ci n'en pouvait douter ; mais ignorant à quelle situation elle faisait allusion, il se sentit plein d'embarras, et lui aussi commença à déployer toute sa sagacité pour obte-

154 LA VILLA DES GOMlMBttS

nir d'une manière indirecte un éclaircissement. Tout en se maintenant sur un terrain vague, dans des données générales, il la poussa dans ses retranchements. Mais elle se gardait soigneusement; elle laissa seulement entendre que le soupçon auquel elle faisait allusion, et dont elle ne parlait que d'une manière générale, était une accusation de vénalité.

— Vous avez un proverbe français que j'aime très fort, dit vivement miss Atkinson, frappée d'une lumière subite : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »

— Mais s'il ne s'agit pas d'un devoir, dit Françoise, seulement d'une préférence légi* time, d'une chose personnelle?

L'Anglaise la regarda, de nouveau intéressée.

— Je pense, dit le comte, qui avait suivi avec quelque peine la conversation, qu'on a toujours le droit de mépriser les méchants propos, quand la conscience est tranquille.

— Oui, peut-être, s'il s'agit d'un homme, dit à son tour Stéphane, regardant avec une involontaire compassion la figure enfantine de la jeune fille. Mais une femme est plus dépendante de l'opinion d'autrui. Je ne voudrais pas que ma sœur agit dans la plénitude de son droit si sa fierté, sa délicatesse devaient être effleurées d'un soupçon, et je pense comme M"°d'Albigny que si, en face d'un devoir, on doit tout braver, même l'injustice et la calomnie, une

femme, et surtout une jeune fille, fait mien:; de sacrifier ses préférences personnelles — en admettant qu'elles soient seules enjeu, — à ce renom d'impeccabilité qui est son atmosphère nécessaire.

Dans les yeux bruns que son regard ne quittait pas, il passa une expression à la fois très douce et très triste.

— Vous devez être expert en ces matières, Monsieur, dit-elle d'un ton un peu étrange. Voua avez vécu entre une mère et une sœur., et ceia doit ouvrir des horizons sur ces sphères intimes...

Elle parla aussitôt d'autre chose, et le déjeuner s'acheva tranquillement en apparence.

Lorsqu'elle fut seule avec l'Anglaise, elle dit dit d'un ton décidé :

— Voulez-vous me rendre un service, chère miss Atkinson?Je vous en prie, allez dire àlady Glifford que ma reconnaissance est sans bornes, mais que je ne puis accepter son offre gêné* reuse.

Miss Atkinson ne protesta pas, comme Fraî* çoise s'y était attendue. Elle était évidemment torturée, partagée entre des sentiments divers.

— Lady Clifford vous en voudra peut-être, dit-elle faiblement. Quelle raison lui donneraije de votre refus?

— Vous direz que je crains de paraître ingrate en quittant l'abri qui m'a été offert dans ma

détresse, et que, surtout en l'absence de ma tante, il m'est presque impossible de partir de sa maison.

— ïi faut réfléchir, Françoise... Vous seriez plus heureuse chez la chère milady... Et elle s'attacherait à vous.

— Oui, peut-être; mais comment me jugeraiton? Gomment expliquerait-once changement de situation, si ce n'est d'une manière offensante pour moi?

— On vous a suggéré cette chose ! s'écria vive* ment miss Atkinson.

— Pensez-vous que je n'aie pas assez de bon sens pour la comprendre toute seule?

— Du bon sens, oui, mais aussi l'ignorance du mai, du soupçon, de la malveillance, murmura miss Atkinson.

— Vous sentez vous-même que j'ai raison... N'avez-vous pas entendu ce qu'a dit M. Ernanlt, qu'une femme ne doit pas braver l'opinion? Oh! ajouta-t-elle d'un ton suppliant, voulez- vous être bonne et aller trouver lad y Cliiford? Je désirerais tant qu'elle ne lut pas fâchée contre moi !

Et sa voix faiblit tout à coup.

Miss Atkinson sortit silencieusement pour remplir ce message. Françoise alla s'étendre ^ur le canapé de sa chambre, et essaya de fermer les yeux. Elle souffrait vraiment de la tête ; son cerveau fatigué était comme mar-

télé, et une immense lassitude s'emnarait d'elle.

Elle ne put, cependant, goûter le calme après lequel elle aspirait. Son imagination surexcitée suivait miss Atkinson au Lungarno. Elle entendait ses explications, elle croyait voir le visage fâché delady Clifford, et souffrait horriblement à la pensée de lavoir offensée, d'avoir rompu le lien nouveau et très sympathique qui s'était noué entre elles.

La journée était avancée lorsque miss Atkinson vint frapper à sa porte. Elle se souleva en hâte, et l'interrogea avec anxiété.

— Qu a-t-elie dit, chère miss Atkinson? Estelle très fâchée ?

— Non, Françoise, dit gravement l'Anglaise, car elle a compris à quel sentiment vous obéissez, et elle a deviné, comme moi, ce qui vous a décidée. Elle regrette, mais elle ne vous en veut pas... Elle part demain matin.

— La reverrai-je auparavant? demanda vivement Françoise, à la fois soulagée et désolée.

— Non ; elle est soutirante ce soir, et les séparations sont tout à fait tristes pour elle. Mais elle m'a chargée de vous dire à bien Lût ; elle espère qu'elle vous reverra.

Miss Atkinson fît quelques pas vers la porte, puis, codant à une impulsion soudaine, peu ordinaire chez une créature si réservée, si rompue à une discipline intérieure, elle vint s'agenouii-

1er près du canapé, et entoura la jeune fille d' ses bras.

— Je ne savais pas, dit-elle d'une voix étouffée par les larmes, que deux affections très tendres luttaient ainsi dans un pauvre cœur... Lady Clifford, je peux vous le dire, est irritée contre Madame, quoiqu'elle aime toujours Taddeo. Elle a senti une sympathie très grande pour vous, et... et je vous désire un grand bien, darling, parce que vous êtes bonne, et comme le soleil dans ma vie très seule... Mais j'aime aussi l'enfant que j'ai élevé... Je reste ici pour le voir quelquefois. Je le voudrais tout à fait heureux... Et je sais les embarras terribles de celte maison !

— Soyez tranquille, miss Atkinson, dit Françoise d'une voix qui avait des inflexions changées, métalliques, je ne capterai jamais l'héritage sur lequel compte mon cousin !

L'Anglaise resserra son étreinte.

— Elle peut l'aire aussi quelque chose pour vous, dearest ! Je le souhaite, je compte que ce sera, je suis sûre, même i Mais ce ne serait pas juste si elle le dépouillait, lui!

Des larmes pressées coulaient sur les joues fmées de la vieille (lile. Mais Françoise ne s'en apercevait pas, Les yeux vaguement attachés sur la fenêtre ouverte devant laquelle le palmier balançait ses panaches étiolés, elle savourait

l'amertume qui, comme un torrent, envahissait son jeune cœur.

— Est-il possible, dit-elle, vibrante de révolte, que Ton fonde ainsi des espérances sur cette chose aifreuse, terrible : le passage d'un être vivant, palpitant, à la sombre mort! Se peutil que même des femmes bonnes et sensibles comme vous, miss Atkinson, regardiez avec cum plaisance l'avenir qui rendra Taddeo riche, alors que cet avenir s'ouvrira au lit funèbre de votre vieille amie, devant la forme inanimée de celle dont vous rencontrez cependant avec joie le regard intelligent, dont vous écoutez avec empressement les paroles, dont vous serrez affectueusement la main ! Oh ! je hais un monde où de pareilles choses paraissent toutes simples, même aux meilleures natures !... Un monde où l'argent est tout, où il tient lieu de bonheur, d'amour, où il flétrit tous les nobles élans, et appelle à la lumière ce qu'il y a de vil, de honteux dans les profondeurs de l'âme !

Et elle éclata en pleurs passionnés, devant la pauvre vieille fille consternée.

— Françoise, dit celle-ci d'un ton humble et suppliant, ce n'est pas pour moi! Vous savez bien que je ne tiens à rien sur la terre ! Si lai ie, si vieillie que je sois, je pourrais encore, en partant d'ici, gagner un peu d'argent. Je reste, cependant... Et j'aime chèrement ladyCliflbrd ; je ne voudrais pas voir sa vie abrégée d'un seul

jour... Si Dieu demandait la mienne pour quelqu'un que j'aime, je la donnerais. Oui, cela paraît odieux de parler avec froideur d'un avenir qui ne peut pas être évité... Il ne le peut pas, chérie... Je suis triste, oh ! si malheureuse, si j'ai pour une part, même petite, contribué à vous montrer le monde laid... 11 n'est pas tout mauvais, cependant; il y a aussi des dévouements, des affections que cet horrible argent ne peut pas souiller...

Mais Françoise pleurait toujours. Était-ce seulement l'affreux désappointement causé par ces réalités brutales? Etait-ce le dégoût d'une âme enfantine et généreuse pour cette marée fétide qui montait autour d'elle, ou bien une douleur plus intime et plus profonde jaillissaitelle de l'état de choses au milieu duquel elle se trouvait enserrée ?... 11 y aurait eu une solution è laquelle miss Atkinson n'avait pas paru même songer. Malgré son affection réelle pour Françoise, elle n'avait pas admis un instant l'idée que le sort des deux êtres qu'elle chérissait pût être uni dans une commune prospérité. Elle subissait les préjugés de ce monde détestable : Taddeo, le descendant des comtes Albrandi, le futur héritier de lady Clifford, ne pouvait pas partager son rang et sa fortune avec sa petite cousine pauvre.

Et bien que, un peu plus tard, Françoise embrassât sa vieille amie et l'assurât sincèrement

qu'elle ne lui en voulait pas, elle sentit soa isolement plus cruel que jamais, — non seulement l'isolement tangible d'un être sans famille et sans affections, mais cette autre solitude in-< time faite d'aspirations différentes, qui la gardait, révoltée, hors de la sphère où s'agitaient tant d'intérêts mesquins et égoïstes.

XVIÏI

Cependant, la jeunesse a un tel besoin de se raccrocher à une espérance, d'entrevoir un horizon au delà de la routine des devoirs ennuyeux ou des souffrances quotidiennes, qu'elle se réfugia dans la pensée d'un départ pour Corne, auquel sa tante lui avait dit de se préparer. Changer de Heu et revoir Taddeo, c'était une perspective bien faite pour la relever et éclairer sa vie attristée.

Elle avait répondu à sa tante, atténuant, non sans effort, l'expression de son indignation, lui déclarant qu'elle pouvait calmer ses craintes, lady Clifford étant partie, mais dédaignant de lui dire qu elle avait refusé l'offre de l'accompagner dans le Tyrol.

Elle se mit donc à attendre l'appel de la comtesse. Mais le résultat de sa lettre fut... que celle-ci ne l'appela point. Le danger étant dis-

sipé,lady Clifford n'étant plus dans le voisinage de la jeune fille dont Blanche Albrandi était loin de méconnaître le charme attirant, elle la laissa à Florence, se dévorant le cœur, et aidant miss Atkinson à remettre en ordre le linge et les tentures de la maison.

Françoise comprit enfin qu'elle n'était pas désirée, et que le projet qu'on lui avait fait entrevoir n'était qu'un leurre.

De nouveau, elle se sentit pénétrée par une amertume sans nom, et, presque effrayée de la faculté de souffrance qui s'éveillait en elle, elle s'en allât errer dans la ville pour échapper à sa torture.

La chaleur devenait très forte, les touristes se faisaient de plus en plus rares, et l'église de l'Annunziata était déserte quand, épuisée d'une promenade sans but dans les rues brûlantes, Françoise y entra pour chercher un peu d'ombre et de fraîcheur.

Elle s'assit devant la Madone vénérée qui surmonte un précieux autel d'argent, et qu'entourent des milliers d'ex-voto. Son cœur défaillait de tristesse et de dégoût. Elle était à l'un de ces moments où une âme jeune, confiante, qui a vu tomber avant l'heure ses illusions, éprouve le vague désir de fuir cette terre souillée de fange, de s'élever dans des régions plus pures. Un silence absolu régnait dans l'église, et une paix presque tangible semblait se dégager de

ces murs bâtis par les fils de Philippe Benizi h la gloire de Marie. Tout à coup, le cœur souffrant de Françoise s'émut à la pensée soudaine qu'elle avait une Mère, et une Mère dont l'âme avait goûté les plus indicibles amertumes...

Cette Mère avait connu, elle aussi, les laideurs, les bassesses, les crimes de ce monde qui avait refusé de recevoir son divin Fils. Ella avait souffert pour lui — et dans quelle mesure!— des abandons, des reniements, dea trahisons, — souffert de l'avoir vu incompris, jusqu'au moment où le glaive traversa sonâma à travers les membres percés du Sauveur...

Françoise eut tout à coup conscience de ca que ses propres douleurs avaient d'infime, et, rappelée à un sentiment plus juste des choses, elle eut honte de son découragement. Alors, la secours d'en haut se combinant dans une harmonie mystérieuse avec l'énergie naturelle do son être, et réveillant en elle les forces vives qui avaient défailli, elle voua son âme à Celle qui venait de la relever ainsi, et reprit le courage de vivre.

Comme elle s'asseyait à la table du déjeuner, pâle encore des émotions subies, mais rassérénée, elle rencontra le regard observateur de Stéphane.

— ■ Vous semblez mieux ce matin, Mademoiselle. Ces jours-ci, vous étiez évidemment fatiguée.

— Ou oppressée parla chaleur, dit le comte. Bianca va revenir pour s'installer dans notre petit Casino de la montagne, et vous l'y suivrez Lien tut.

— Mais vous, n'y viendrez-vous pas?

— Non, je ne quitte guère Firenze. Mais je rendrai sa liberté à M. Ernault pour un mois, afin qu'il aille respirer l'air de ses grèves natales.

Tout à coup, sans qu'elle sût pourquoi, et tans aucune association apparente d'idées, le souvenir du buste ravissant que lui avait laissé Voir Matchin revint à l'esprit de Françoise, avec un désir étrange de le contempler de nouveau. Elle s'étonna de n'en avoir jamais parlé à Stéphane. Puisqu'il demeurait dans celte maison, il devait connaître l'artiste.

— Je ne sais comment, dit-elle, s'adressantà tui, je ne vous ai pas encore l'ait part d'une impression délicieuse, goûtée dans ce vieux palais où demeure le compatriote de miss Atkinson, et où vous avez vos chambres, m'avez-vous dit. J'y ai surpris un secret : je cherchais M. Matchin, et je l'ai trouvé en contemplation dans un atelier voisin... Oh ! une petite merveille î ajouta-t-elle, se tournant v^rs son oncle. Figurez-vous le buste d'une sainte, très jeune, et si fervente que sa vue élève au-dessus de la terre.. Un lis est placé dans ses cheveux... Si j'en parle ce matin, c'est qu'il m'a pris une envie folle de

la revoir, et Matchin ne peut, dit-il, m'ouvrir cet atelier mystérieux.

— Je connais l'artiste, et la clef sera remise à Matchin, dit Stéphane, après un instant de silence.

— De qui est l'œuvre qui a tant plu à Françoise? demanda le comte.

— Oh ! d'un inconnu, un amateur.

— Alors, il n'exposera pas ce chef-d'œuvre? dit vivement Françoise.

— Si fait, il compte essayer... Maisvous vous exagérez la valeur de l'œuvre, Mademoiselle.

— Une chose qui émeut et élève ne peut être que belle. Mais ne vous rappelle-t-elle pas quelque chose que vous avez déjà vu? Il m'a semblé retrouver une figure familière.

Stéphane ne répondit pas. Peut-être n'avaitil pas entendu.

— Oh ! ceci diminuerait la valeur de votre chef-d'œuvre, ma chère, dit le comte en plaisantant. Une œuvre d'art doit être originale.

— Je me trompe peut-être... Et quand sera exposée cette jolie Sainte?

— En septembre.

— N'avez-vous pas dit que c'était un buste? demanda le comte. Il fera moins d'effet. VotiB amateur n'a pas osé s'essayer à une œuvre plus considérable ?

— 11 est sans doute trop pauvre, répondit Stéphane en souriant.

— Mais il eût pu escompter son succès, s'il a le talent que lui prête Françoise.

— Oh! non, il ne faut ici-bas rien escompter, c'est plus sûr, dit légèrement le jeune homme.

Le lendemain, Françoise accompagna miss Atkinson chez Matchin.

— On m'a remis pour vous la clef de l'atelier, miss France... La voici.

La jeune fille traversa rapidement le palier, et ouvrit la porte avec une impression de plaisir. Elle jeta d'abord un regard curieux sur l'atelier. Il était à peu près aussi nu que celui de Matchin, mais plus soigné, mieux rangé. Une gerbe d'iris bleus et de roses jaunes, pareilles à celles dont Françoise avait fleuri un jour la chambre de Matchin, s'épanouissaient dans un cristal tout blanc, devant une photographie très belle d'une Pieta de l'Angelico.

Une Pieta ! Décidément, il y avait une sympathie mystérieuse entre Françoise et le sculpteur inconnu. N'était-ce pas dans l'église des Servites — des religieux voués à honorer les douleurs de Marie, qu'elle avait eu le sentiment si vif, qui ne la quittait plus, du doux patronage d'une Mère, — dune Mère douloureuse?

Elle regarda avidemment le buste. On avait commencé à le sculpter en marbre; le bloc était posé auprès, donnant déjà la ressemblance.

i68 &A VTLLA DES COLOMBES

idéalisée par la blancheur de la matière précieuse.

— Elle plane vraiment au-dessus de la terre, de ses douleurs, de ses honles, de son misérable argent, pensa Françoise, dont les yeux, sous la vive impression de la beauté, se mouillèrent de larmes.

La même sensation familière d'une ressemblance la poursuivait toujours. Mais, plus vivement encore que la première fois, elle subit l'influence de la pensée religieuse qui avait inspiré l'artiste, et sentit encore le besoin de e'élever plus haut que ce qui l'avait fait souffrir.

La comtesse revint seule, à la fin de juillet» pour passer quelques jours à Florence, et emmener Françoise à la campagne, tandis que miss Atkinson resterait avec le comte jusqu'au moment où celui-ci se déciderait avenir la retrouver, en l'absence de son secrétaire.

Taddeo avait rejoint son poste.

La comtesse revit sa nièce avec une indifférence à peine déguisée sous ses manières expansées, mais banales. Il ne fut pas fait d'allusion à lad y Glifford.

Françoise comprit immédiatement que ses pressentiments étaient réalisés, et que sa situation se trouvait absolument changée auprès de sa tante. Elle n'était plus la nièce chérie, prônée avec enthousiasme, choyée, présentée aux amis comme la huitième merveille du monde, mais la parente pauvre, hébergée par charité, et des-

cendue au rang de dame de compagnie, moins le salaire. Même, elle se demanda si l'on n'exigerait pas d'elle une besogne de femme de chambre. On réclamait des services incessants, et elle se fatigua au delà de ses forces, par cette chaleur torride, à faire les caisses que sa tante emportait à la campagne.

Elle n'était, la pauvre enfant, ni humble, ni patiente, et elle avait peine à cacher la révolte qu'excitait en elle ce brusque changement. Miss Atkinson l'aidait de toutes ses forces ; le comte ne s'apercevait même pas de ce qui se passait autour de lui. Quant à Stéphane, plus perspicace, il témoignait à la jeune fille une muette sympathie, multipliant les attentions, lui prêtant des livres, lui apportant des photographies des tableaux et des fresques qu'elle aimait le plus. Sa présence, sa conversation constituaient le seul plaisir qu'elle connût désormais. Il met^ tait une note élevée et vivante dans sa vie terre à terre. Sa manière de comprendre l'art, ses aperçus sur le monde extérieur et sur l'autre monde intime delà pensée, faisaient du bien à Françoise. Un jour, elle se rappela l'avertissement que lui avait jadis donné sa tante, de ne pas s'attacher à lui parce qu'elle était sa fille adoptive, digne d'un plus brillant avenir. Elle sourit de pitié.

— Maintenant, pensa-t-elle, elle le trouverait trop bien pour moi.

Mais il était trop tard. Même si le grave Stéphane, absorbé par un double courant da science et d'art, s'était avisé de l'aimer, so^. cœur à elle n'était plus libre, saisi par une chi mère, par une souffrance.

Elle prit congé de lui un matin, après dé» jeûner.

11 était un peu pâle ; sans doute la chaleur le fatiguait aussi, et elle le lui dit amicalement.

— Mais vous allez respirer l'air de vos côtes bretonnes, ajouta-t-elle, et surtout vivre dans l'atmosphère bénie d'une famille.

— Oui, c'est une infinie douceur, répondit-il, étouffant un soupir.

Presque aussitôt, il prit sur la table un petit paquet enveloppé de papier de soie.

— L'auteur de la Sainte au lis, dit-il, est très sensible à la sympathie que vous témoignez pour son œuvre... 11 vous supplie d'en accepter une photographie. Votre tante m'a autorisé à vous l'offrir de sa part...

Françoise jeta un cri de plaisir, et, développant avec précaution le papier de soie, en tira une épreuve admirablement réussie.

Elle regarda avec un plaisir nouveau l'ange* lique figure. Cette fois, soudainement, l'impression d'une ressemblance s'expliqua pour elle : c'était elle-même que rappelait cette création charmante, elle, idéalisée, telle qu'elle aurait pu être après une heure de ferveur sur-

172 LA VILLA DES COLOMr,"S

humaine, ou après avoir triomphé d'elle-même dans un intime et victorieux combat.

Surprise au-delà de tout par cette coïncidence extraordinaire, puisqu'elle ne connaissait pas le sculpteur, elle eut la curiosité de savoir si la ressemblance n'avait pas échappé à Stéphane. Elle leva les yeux sur lui. Il regardait la photographie, mais ne paraissait pas s'apercevoir de ce qui la frappait si vivement, et elle se demanda si elle était le jouet d'une illusion.

— Cette délicieuse image me sera très chère ! Il me semble qu'elle n'est pas seulement la re* production de l'œuvre charmante que j'ai admirée, mais qu'elle peut devenir un enseigne-* ment...

-— Je dirai au sculpteur cette parole encou* rageante...

— J'aurais voulu le remercier... Est-il tellement jaloux de son incognito...?... Est-il Ita* lien? Vieux ou jeune4? Ne se fera-t-il pas un jour connaître?

— Il attend pour cela le verdict du publie; mais votre impression, qui lui a été transmise, a ranimé sa confiance, dit Stéphane avec un sourire.

Kt l'intérêt de Françoise pour l'artiste mystérieux s'accrut encore à dater de ce jour.

AX

Françoise à M™ DufoM,

« Chère Madame, chère bonne amie, Vou* souvenez-vous encore de moi, ou ai je : lissé de votre mémoire comme une pauvre petite <:hose qu'on ne doit plus revoirjamais, qui a; it

à un autre pays, à un autre monde ? La vue de mon écriture, Tappe! de mon cœur vont ils remuer en vous un peu de compassion rie cette compassion que vous me donniez quan i

grand'mère est morte, quand vous p: .- ■/. sur mes cheveux votre douce main — um in

maternelle. — en murmurant : « Pauvre tite Françoise » ?

« Hélas, quand la chère bisaïeule ost p rit-, je ne savais pas bien tout ce qu'elle enj] ' it avec elie; je m'imaginais que cette pan vu- .j nature inerte ne me laisserait pas de vide; mais

elle représentait un foyer, l'indépendance, un certain bonheur relatif... et ma dignité.

« Je suis malheureuse...

« Après avoir été accueillie avec une affection enthousiaste, après avoir été présentée partout comme une fille, j'ai dû constater qu'on s'est lassé de moi, et je suis devenue insensiblement la demoiselle de compagnie bonne à tout faire, et faite pour tout endurer, qui tour à tour est envoyée à la lingerie, à la cuisine, qui coiffe sa... maîtresse, qui porte les paquets, qu'on loge dans les hôtels à un étage élevé et dans une chambre au rabais, et sur laquelle s'épanchent les récriminations, les plaintes, la mauvaise humeur.

« Chère Madame, la Françoise que vous appeliez la petite reine deSarnans est aujourd'hui un pauvre souffre-douleur, la parente pauvre envers laquelle, pour prix d'une hospitalité amère, tout semble permis...

« Je viens supplier votre bon mari d'agir auprès de mon tuteur pour qu'il me permette de partir d'ici. Je veux bien gagner ma vie ; mais s'il faut que j'endure des exigences et des mépris, mieux vaut que ce soit chez des étrangers,, avec le sentiment d'une certaine indépendance.

a J'attends anxieusement votre réponse, et je vous embrasse respectueusement.

« Françoise. »

« Oh ! comme je voudrais être dans votre salon frais et un peu sombre, appuyer ma tête au dossier de vos bons grands fauteuils, et oublier ce cruel voyage d'Italie ! »

Au bout de quelques jours, Françoise reçut

les réponses qu'elle attendait.

« Ma pauvre Françoise, mon vieux cœur saigne pour vous, je vous assure; Edmond a transmis votre lettre si touchante à votre tuteur qui vous écrit lui-même. Ma petite fille, je compatis à vos chagrins; je ne croyais pas Blanche si légère, si inconstante, et je n'aurais pas pensé qu'elle pût manquer de bonté et d'égards pour une parente. Mais, mon enfant, ne vous trouveriez-vous pas encore plus tristement chez des étrangers? Vous habitez sous un toit respectable, vous êtes sous la protection de vos parents... Je penserai d'ailleurs à vous... 11 arrive à Edmond de mettre la main dans des mariages qui sont ordinairement heureux.

D'autres que vous, moins jolies et de moins bonne famille, se sont mariées avec une modeste dot comme la vôtre. Si l'occasion s'en présente, nous tâcherons de procurer à notre petite amie la douceur d'avoir une maison à elle, avec un bon mari.

« Avec tous nos fidèles souvenirs, croyez à notre sincère affection.

c J. Dufort. »

La lettre du tuteur, courte, sèche, sévère, refusait péremptoirement l'autorisation demandée.

Ce fut le matin même de son retour à Florence que Françoise lut ce courrier dans un paroxysme de révolte et de désolation. Tout en l'indignant, la réponse de son tuteur ne la surprenait qu'à moitié ; mais l'indifférence à peine déguisée de celle qu'elle appelait sa vieille amie lui causait une insupportable souffrance. Au fond, elle n'eût pas dû s'en étonner : elle avait passé trop peu de temps àSarnans pour. nouer de solides amitiés et laisser de longs souvenirs. Cette vieille femme, mère et aïeule, avait le cœur suffisamment rempli. Après des mois écoulés, la jeune fille qui lui avait plu, qu'elle avait gâtée, lui était redevenue étrangère ; elle pesait ses griefs au poids de la raison, et jugeait que quelques piqûres d'amour-propre ne payaient pas trop cher la sécurité et la dignité de la vie.

La pauvre Françoise ajouta à la liste déjà longue de ses déceptions cette espèce d'abandon de sa cause. Mais, quoi qu'elle pût souffrir, il n'y avait rien à faire qu'à attendre cette date

encore lointaine de sa majorité, qui lui rendrait la liberté d'elle-même...

La cloche du déjeuner vint l'arracher à ses tristes pensées. Elle traversa les salons encore emmitouflés, et entra dans la salle à manger, où Stéphane était seul.

Il eut un mouvement de joie en la voyant, et s'avança vivement au-devant d'elle. Elle le trouva légèrement changé ; le hâle de la mer avait doré la pâleur que l'excès du travail rendait habituelle chez lui, et il y avait dans son attitude et sa physionomie quelque chose qu'elle ne chercha pas à définir, et qui était comme une nuance d'assurance, comme la conscience mieux sentie de sa force morale.

— Que vous semblez bien ! dit-elle, lui tendant la main et parlant la première. On voit que vous venez de goûter les gâteries d'une famille, de respirer l'air natal, de vous retremper enfin dans une atmosphère bienfaisante...

— Je n'en dirai pas autant de vous, réponditil, secouant la tête. Vous n'avez pas retiré de là campagne le bien que j'en attendais pour vous.

Elle eut un soupir bref, douloureux, qui en disait plus que des paroles. Le comte et sa femme parurent à ce moment. Un nuage assombrissait le visage de la comtesse, et lui avait une ride plus marquée, traversant son front brun.

Ce fut Stéphane qui fit les frais delà conversation. Il essaya d'intéresser Blanche aux nouvelles de Florence; mais elle répondait par monosyllabes, demeurantsoueieuse, absorbée, et il finit par ne plus s'adresser qu'à Françoise qui se laissait toujours distraire par lui.

A un moment, il demanda à la comtesse des nouvelles de son fils. Ses lèvres tremblèrent tandis qu'elle répondait brièvement, d'une voix changée :

— Il arrivera la semaine prochaine.

Françoise laissa échapper sa fourchette, tandis qu'une rougeur subite, ardente, envahissait ses joues.

Elle eut conscience qu'elle rougissait, et jeta un regard de détresse autour d'elle. Sa tante ne la regardait pas; mais elle rencontra les yeux de Stéphane, des yeux surpris, effrayés, avec une expression indicible qu'elle ne chercha pas même à s'expliquer, ne pensant qu'à elle et à l'involontaire émotion qui pouvait la trahir.

La voix du comte, grave et triste, s'éleva dan9 le silence.

— Il vaut mieux dire tout de suite à Françoise, qui est une parente, et à Stéphane, qui est un ami, que Taddeo a donné sa démission.

Blanche baissa vivement les yeux, et respira plus vite.

— Il abandonne une situation qui s'annonçait si belle! dit involontairement Stéphane,

un instant distrait par cette communication, et reportant son regard de Françoise au comte.

— Pour la soutenir comme il conviendrait à soq rang, — au rang que possédait autrefois notre famille, — il faudrait des ressources que nous ne pouvons lui fournir, dit le père, dont la voix faiblit.

— Il pourrait faire un mariage brillant, s'écria la comtesse, éclatant, et il refuse !

Françoise sentit de nouveau la brûlante rougeur. Pourquoi trompait-il les espérances de sa mère? Se pourrait-il qu'il eût un amour au cœur? Et pour qui?

— Mais il y a beaucoup d'attachés qui n'ont pas plus de fortune que lui, reprit Stéphane.

— Ils ont des goûts moins dispendieux... Taddeo manque d'énergie, dit le père d'un ton sévère.

— Giovanni ! cria sa femme avec colère. Et, fondant en larmes, elle se leva de table et

quitta précipitamment la chambre.

Il y eut un moment de silence pénible, puis le comte parla.

— Ce que ma femme me reproche de dire est connu de tout Vienne, et vous l'apprendriez par d'autres. Vous, Stéphane, vous avez plus d'une fois sagement conseillémon fils. ..Taddeo, craignant de m'imposer de la gêne en menvoyant une note trop considérable, a joué, et, grâce à Dieu, a perdu...

Françoise leva les yeux, un peu surprise,, croyant avoir mal compris la phrase italienne.

— Je dis grâce à Dieu, parce qu'un triste succès l'aurait probablement encouragé à continuer, tandis que je le crois gué ri... Vous verrez mon homme d'affaires, Stéphane, pour vendre tu hypothéquer îe Casino.

Le Casino était la villa où Françoise venait :.!e passer quelques semaines : une construction ancienne, tout à fait italienne, avec un portique, desjardins enterrasse, des charmilles, des haies de cyprès, des plates-bandes remplies de fleurs, et des statues de marbre au milieu de la verdure.

11 se leva, évidemment accablé, et quitta la chambre Stéphane regarda Françoise avec une unxiété contenue. Elle semblait consternée.

— Est-il joueur ? demanda-t-elle faiblement, cans lever les yeux.

Il pâlit, mais répondit tranquillement :

— Non, il ne l'est pas. Je crois absolument à l'explication qu'a donnée son père.

— Et que va-t-il faire? N'essaiera-t-il pas de r>o créer une autre situation ?

Elle respirait plus vite; lui détourna son re- < ard.

Que voulez- vous que fasse un comte Alb;andi?

-— 11 aurait dû rester à l'ambassade, en restreignant ses dépenses.

— Ce n'est pas dans sa nature, et les entraînements sont terribles dans ce milieu très riche.

— Je n'aime pas à le savoir faible, dit-elle d'un ton qui, à son insu, était désespéré

— 11 ne le serait pas, s'il avait un appui. Il était trop seul.

Elle ne soupçonna pas même la générosité qu'il apportait à excuser son ami, pas plu9 qu'elle n'avait deviné le coup imprévu et douloureux qu'il avait ressenti en voyant son émotion. Partagée entre le chagrin qu'elle ressentaitdes embarrasdeTaddeo,le désappointement de trouver une ombre à ses perfections, et la joie inattendue, involontaire de le revoir, elle ne s'inquiétait pas de Stéphane. 11 fit un pa3 pour sortir, puis se ravisa.

— Miss Atkinson vous a-t-elledit queMatchin va embrasser le catholicisme ? dit-il brièvement

Elle tressaillit, arrachée à ses pensées, et soudain intéressée.

— Elle a obtenu qu'il fit une neuvaine h sainte Madeleine, reprit-il, et il a retrouvé le mouvement de sa jambe. Il boîte encore, mais sans fatigue, et a recommencé à travailler à sa statue.

— Dieu soit béni ! dit-elle avec une ferveur sincère.

Et, tout à coup rappelée à ce courant d'idées*

elle lui demanda si l'exposition à laquelle devait figurer la Santa del Giglio était ouverte.

— Oui, depuis une semaine.

— Le beau marbre a été reçu?

Il fit un signe affirmatif, presque indifférent»

— Et il a été admiré? demanda-t-elle vivement.

— L'artiste a reçu plusieurs offres. Je pense que c'est là la signification du mot succès.

— Il l'a vendue ? A qui ? dit Françoise, oufoliant un instant ses préoccupations

— A personne ; il prétend la garder. Mais il a des commandes en perspective, et des portraits, s'il se décide à poursuivre cette voie, à abandonner un autre labeur pour celui-là.

— Quel autre labeur vaudrait l'art? s'écria Françoise, toujours intéressée. On serait coupable, ayant reçu la divine étincelle, de la laisser s'éteindre! Coupable envers Dieu, qui ne fait pas de dons inutiles, et envers ceux que des œuvres élevées peuvent rendre plus purs et meilleurs !

Il la regarda avec une expression étrange d'angoisse.

— Vous vous exagérez peut-être la portée de cet essai, dit-il, étouffant un soupir.

Les yeux de Françoise s'éclairèrent.

— Non, non! répondit-elle avec émotion.

Dites à votre ami que sa sainte a fortifié une ] umvre fille qui souffre, et qui a su trop tôt

combien le monde est laid... que son œuvre lui a appris à lever les yeux en haut, pour chercher ailleurs que sur cette terre l'idéal et la beauté morale...

Quelque chose d'indicible passa sur les traits de Stéphane, et il attendit trois ou quatre secondes avant de répondre.

— Je le lui dirai, Mademoiselle... Et si lui aussi trouve dans son art, dans la poursuite de l'idéal, l'allégement de son fardeau, — car chacun souffre ici-bas, — si son succès, auquel il restera peut-être insensible, peut réjouir sa famille lointaine, vous serez pour une part dans l'orientation de sa vie.

Avant qu'elle eût pu revenir de la surprise et de l'émoi involontaire que lui causaient ces paroles étranges, Stéphane avait disparu.

L8 temps n'était plus où Françoise avait des loisirs, errait à son gré dans les églises et les musées de Florence. Le voyage de sa tante à uôme avait marqué le brusque et absolu changement de sa vie, et il était entendu, maintenant, qu'elle devait, en échange de l'abri qu'on lui accordait, toutes les heures de sa journée.

Si les choses s'étaient arrangées ainsi dès son arrivée, elle les eût acceptées sans murmurer. Mais après avoir été appelée et reçue en qualité de nièce, presque de fille, il lui semblait cruel d'être ainsi traitée, et injuste d'être employée sans relâche et sans salaire. Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'elle en eût accepté un : sa *eule consolation était de payer par de multiples services le pain qu'on lui donnait.

Très fière, orgueilleuse, même, il lui était >dieux de retrouver dans ces conditions nou-

velles les personnes auxquelles elle avait d'abord été présentée sur un pied d'égalité. Maintenant, les amis de sa tante ne l'invitaient plus ; elle devait souvent céder sa place à table et dîner avec miss At'dnson. et on lui demandait parfois, en présence des visiteurs, des services d'une nature inférieure.

En outre, l'humeur de Blanche avait bien changé. Elle était maintenant inégale, aigre, exigeante, quelquefois presque méchante.

D'ailleurs, elle tenait à garder sa nièce, qui lui était utile, et elle réussissait à l'adoucir quand Françoise se révoltait.

Françoise avait cherché à s'appuyer sur son oncle ; mais il était indifférent, malgré sa politesse. La bonne miss Atkinson, du moins, lui témoignait une affection constante. Elle avait, en outre, l'intuition que Stéphane la plaignait. Mais il était plus sombre et plus réservé qu'auparavant, et ce n'était plus qu'avec effort qu'il prenait part à la conversation.

Elle était allée à l'exposition. La Sainte nu lis attirait les visiteurs : c'était un succès. Françoise avait avidement cherché le nom de l'a r i : te, qui signait Etienne. C'était donc un Français ! Elle avait placé la photographie dans sa chambre, et e'ie se sentait reposée en la regardant. Par une de ces associations d'idées difficiles à expliquer, cette vue la ramenait au jour béni -où elle avait eu le sentiment si profond de

l'amour de la Mère céleste ; la pensée qu'elle n'était pas abandonnée lui donnait alors la force de supporter la vie, et calmait parfois le ressentiment qu'elle éprouvait contre sa tante

Taddeo arriva un matin, sombre comme la nuit, évidemment découragé, peut-être secrètement humilié de son imprudence et de sa. folie

Son père l'accueillit sans un reproche, mais avec un soupir bref qui révélait de cruels soucis. Sa mère affecta un redoublement de tendresse, et parut, dès le premier moment, désireuse de le distraire.

Il serra la main de Françoise avec une indifférence polie qui glaça le cœur de la jeune fille, puis écouta les projets que la comtesse énumérait avec volubilité pour la journée.

— Les colombes sont de retour, dit-il, allons les voir.

— Si tu veux... Je demanderai la voiture pour quatreheures... Est-il utile, cependant, de montrer tant de hâte?

— C'est la seule chose que je désire, repli* qua-t-il d'un ton vif.

Son regard tomba sur Françoise, qui cousait une dentelle à l'un des corsages de sa tante.

— Nous emmènerons ma cousine, dit-il aveo une expression de bonté. Elle est bien pâle, ce me semble; une promenade en voiture lui fera du bien

— Gela n'amusera pas Françoise ; elle ne connaît pas nos amies, répliqua sèchement sa mère.

— Justement, j'ai hâte qu'elles fassent connaissance.

Visiblement gêné ou confus vis-à-vis de son père, il semblait prendre sa revanche avec la comtesse, et éprouver une satisfaction à la voir céder à tous ses désirs.

A quatre heures, la voiture était dans la cour. Ils sortirent de la ville par la porte Romana, et montrèrent le viale Machiavelli.

La villa des Colombes avait un air animé. Elle était plus que jamais remplie de blanches fleurs. Sous le portique, il y avait des sièges et une table de jardin.

Ils descendirent, et la comtesse jeta sans rien dire son léger manteau sur le bras de Françoise.

— Laissez-moiporter cela ! ditTaddeo, s'avançant vivement.

— Quelle absurdité! Elle peut bien me rendre ce petit service, dit sa mère, avec l'aigreur qui lui devenait maintenant habituelle.

11 la regarda avec surprise : il n'avait pas encore été témoin de sa nouvelle attitude vis-àvis de Françoise, — puis il reporta les yeux sur la jeune fille, dont la rougeur soudaine et les lèvres tremblantes étaient une révélation.

Les deux sœurs étaient chez elles. A peine Françoise avait-elle eu le temps de regarder, avec un mélange de surprise et d'admiration, le salon laqué blanc, les tentures de soie blanche elles sièges d'un pâle vert d'eau, qu'elles entrèrent en même temps, vêtues de toileties blanches et pareilles, mais offrant un contraste absolu.

Giulia, l'aînée de cinq ou six ans, avait le type classique de l'Italienne : d'une pâleur admirable, avec des cheveux noirs et des yeux de #;ais, une grâce noble et superbe dans le port de la tête et dans la démarche. Ses lèvres rouges fraient légèrement dédaigneuses, et l'expression de son visage fière, sinon orgueilleuse. Cristina était blonde, de ce blond délicieux, un peu chaud, qu'on retrouve dans les superbes portraits des Florentines, ou sous le pinceau de Boticelli. Son teint n'avait pas la délicatesse nacrée du visage de Françoise, mais une fraîcheur plus robuste, plus dorée par les touches

d'un ardent soleil, et ses yeux noirs contrastaient délicieusement avec ce teint et la nuance de ses cheveux. Elle semblait plus aimable que sa sœur, et elle s'avança avec un plus vif empressement vers la comtesse, tandis que le salut de Taddeo amenait sur ses joues une soudaine rougeur.

— La contessa! Che placer e!,.. Che félicita!

Il y eut un échange confus de questions et de réponses précipitées. Françoise, oubliée, restait à l'écart, mordant ses lèvres de dépit, lorsque son cousin se souvint tout à coup de sa présence.

— Ma mère, dit-il en français, vous n'avez pas présenté ma cousine à nos amies...

La comtesse désigna d'un geste léger la jeune fille, qui se tenait derrière elle, raidie et hautaine.

— M1,# d'Albigny, ma parente éloignée et très charmante, dit-elle d'un ton indifférent, sans nommer à sa nièce les deux sœurs.

Françoise tressaillit d'indignation. Une parente éloignée ! La fille d'un cousin germain ! Elle que, peu de mois auparavant, on présentait comme une figlia!...

Taddeo n'éprouva pas un saisissement moins vif. Bien qu'il fut accoutumé à l'humeur, versatile de sa mère, il ne se serait pas attendu à cette espèce de reniement, et il se sentit atteint dans ses sentiments chevaleresques.

Les deux jeunes filles s'étaient inclinées légèrement : c'était tout ce que valait une présentation aussi sommaire. Il prit vivement la parole.

— Une très aimable cousine, Gristina, dit-il en français, rencontrant les yeux de la plus jeune des sœurs, qui était la moins hautaine. Elle apporte depuis plusieurs mois un agrément infini dans notre maison... J'espère que vous deviendrez intimes... Françoise est une admiratrice passionnée de notre chère patrie, et en particulier de notre école florentine...

Sa cousine lui jeta un regard de reconnaissance émue, et sa mère un coup d'œil courroucé. Mais ses paroles n'eurent point le résultat qu'il avait désiré. Gristina tendit la main à Françoise avec une réserve marquée, puis commença immédiatement à questionner le jeune homme sur le personnel de l'ambassade de Vienne, où elle connaissait deux ou trois attachés, tandis que Giulia causait avec la comtesse.

— Je ne retournerai pas à Vienne ; j'ai donné ma démission, dit Taddeo d'un ton qu'il s'efforçait de rendre léger.

Mais sa pâleur soudaine révélait ses regrets.

Une véritable consternation parut sur le visage mobile de lajeuneltalienne. Elle rapprocha sa chaise de celle du jeune homme, et l'inler-

rogea en italien, d'une voix plu» basse. Françoise saisit imparfaitement une partie de ses paroles.

— Pourquoi avez-vous fait cela? C'était un avenir... Vous aimiez la carrière diplomatique.

11 passa fiévreusement sa main sur son front.

— C'est trop coûteux... Jusqu'à ce que je sois... marié je n'apprendrai jamais à compter... Oh ! Cristina, quel fléau que cette pauvreté, qui vient comme un obstacle se mettre en travers de tout!

— On peut se passer d'argent, dit-elle, rougissant.

— Oui, quand on est un homme obscur, qu'on n'a pas un nom et des traditions qui s'attachent à votre chair comme une autre tunique de Nessus... Je pourrais vivre dans un cottage anglais, dans un chalet suisse, dans une villa italienne, sans train de maison, avec une seule servante et un plat à mon dîner...

— Mais le comte Albrandi ne peut rien faire de tout cela, murmura Cristina avec un mélange d'orgueil et de douleur involontaire.

Elle baissa encore la voix, et reprit :

— Qu'est votre cousine?

— Unejeune fille très isolée et très malheureuse, qui n'a pas d'autre abri que notre toit... Elle est délicieusement douée, complètement simpatica, dit-il vivement.

La nuance d'enthousiasme de sa voix amena une expression de froideur sur le visage de Cristina. Mais Taddeo ne s'en aperçut point.

— Vous serez bonne pour elle, n'est-ce pas, Cristina? reprit-il sur un ton de prière. Elle est parfois bien seule !

— Pas a présent, puisque vous êtes de retour! Je vous avoue que je me défie des rapports avec les Françaises ; elles sont si légères et si capricieuses !

— C est un cliché, dit Taddeo en riant. En revanche, elles disent que les Italiennes sont perfides.

— Vraiment! Alors, comment s'entendre?

— En. se connaissant mieux.. , Vous viendrez souvent au palazzo? ajouta-t-il d'un air suppliant.

— Pour voir votre cousine? dit-elle aveo un mélange de ressentiment et de coquetterie.

— Pour nous rendre tous joyeux... Oh ! Gris-» tina, l'avenir est sombre ! Je ne voudrais pas compter sur une chose aussi triste que la mort pour alléger nos soucis, et cependant la fortune de lady Clifford peut seule nous tirer d'embarras.

— Pourquoi ne vous aide-t-elle pas dès maintenant? Que fait-elle de son argent? Elle esfc horriblement égoïste ! dit Cristina avec convie* tion.

iOi LA VILLA DES COLOMBES

Giulia poursuivait de son côté avec la comtesse un entretien dans lequel on semblait, de part et d'autre, apporter de la réserve et de l'habileté. Elles se tenaient soigneusement sur la limite de la banalité et des généralités. Françoise fut oubliée ou négligée de tout le monde, jusqu'au moment où Taddeo, pris de remords, s'efforça de l'intéresser à la conversation. Mais déjà, elle avait senti que l'antipathie éprouvée à première vue pour les deux sœurs lui était rendue avec usure. Elle se raidit encore davantage, ne répondit qu'à peine, et étonna son cousin en se montrant aussi désagréable que possible.

Gomme ils remontaient en voiture, Taddeo lui demanda si elle ne trouvait pas les colombes charmantes.

— Aussi peu colombes que possible, replia qua-t-elle d'une voix cassante. Elles respirent l'orgueil par tous les pores, et semblent d'ailleurs assez persuadées de leurs mérites pour que les autres s'abstiennent de les admirer.

— Gomme vous vous méprenez ! s'écria Taddeo avec stupeur. Elles sont charmantes, simples, gaies, spirituelles...

— Françoise devient singulièrement acariâtre, dit la comtesse sèchement. Des juge-» ments aussi absolus sont choquants sur les lèvres d'une jeune fille, et si elle doitjapporter

dans mon salon une figure aussi rébarbative, elle fera mieux de rester chez elle.

— Maman ! s'écria aussi Taddeo, au supplice.

— C'est mon désir ! répliqua violemment Françoise. Et si je suis de trop dans votre maison, ma tante, je suis prête à aller gagner ma vie sous un autre toit.

— Françoise !... Chère cousine !... Comment pouvez-vous croire !... Comment...

Mais déjà Blanche s'était calmée. La pensée de tout ce que Françoise faisait chez elle, depuis les chapeaux qu'elle chiffonnait avec un art délicieux et qu'on donnait comme des chefs-d'œuvre parisiens, jusqu'aux raccommodages et à la confection des conserves, radoucit singulièrement son humeur. Elle avait, en outre, la manie de ne pouvoir se passer d'une dame de compagnie, et celle-ci ne lui coûtait rien.

— Allons, mon enfant, comment pouvezvous être aussi susceptible ! Ne savez-vous pas que je suis nerveuse, que j'ai de lourds soucis, et ne pouvez-vous laisser passer une parole un peu vive ? C'est oublié, n'est-ce pas?

— Je vous en prie! ajouta Taddeo, lui tendant la main, avec son beau regard suppliant.

Françoise ne se laissait plus prendre aux re-

tours de Blanche. Mais elle faiblit devant l'attitude affectueuse de son cousin. Et enfin, elle n'était pas libre.

Elle reçut en silence le baiser que lui donna a tante, et tout parut oublié.

in

De ce jour-là, les deux sœurs vinrent souvent au palazzo. C'était un nouveau supplice pour Françoise. Elles la traitaient avec une hauteur qu'elles ne déguisaient guère, et qu'autorisait, surtout en l'absence de Taddeo, l'attitude de la comtesse. Celle-ci affectait de traiter Françoise en inférieure, la chargeait de messages pour les domestiques, lui demandait des services qui étaient vraiment au-dessous de son éducation et de sa naissance. Françoise supportait tout cela, frémissante, ne sachant si elle haïssait'davantage l'orgueil deGiulia, qui semblait l'ignorer, ou la hauteur agressive deCristina, qui prenait évidemment ombrage des égards et des attentions que son cousin., dans sa générosité chevaleresque, affectait pour elle lorsque les autres la négligeaient ou l'humi- ?nt.

En outre, elle avait beau étouffer toute espérance d'avenir et combattre le sentiment involontaire qu'elle éprouvait pour Taddeo, elle souffrait d'une cruelle jalousie en constatant la manière d'être du jeune homme et de Cristina. Etaient-ils fiancés? Une simple amitié d'en* fan ce les unissait-elle, ou ressentaient-ils l'un pour l'autre un amour que le défaut d'argent, de ce misérable, odieux argent, les empêchait de déclarer ?

L'attitude de Blanche était curieuse à étudier. Elle, qui rêvait évidemment pour son fila une riche alliance, elle ne pouvait voir sans regret une intimité capable d'amener la ruine de ses espérances. Mais elle craignait son fils., et n'osait contrarier ni ses fantaisies, ni ses sympathies. Elle et Giulia, sous leur masque d'amitié, étaient évidemment des antagonistes.

Giulia protégeait les rêves de sa sœur, si réellement il y avait des rêves en jeu, et Françoise se figurait que lès deux sœurs la détestaient parce qu'elles redoutaient par instants son charme.

Stéphane venait quelquefois le soir chez la comtesse, depuis le retour de son ami. Il était toujours réservé, mais dans ce milieu très artiste, il comptait pour quelqu'un. Lorsqu'il était présent, Françoise sentait inconsciemment qu'elle était soutenue. Ce n'était pas qu'il eût pour elle des attentions très marquées; H

LA VILLA DES COLOMBES J 9l>

s'approchait même rarement d'elle, et passait quelquefois la soirée entière sans lui adresser la parole. Mais elle rencontrait ses yeux profonde, la suivant dans ce salon où elle tenait hélas î une place à part. Même quand il semblait absorbé par un entretien intéressant, il ne la perdait pas de vue, toujours prêt à lui venir en aide, — soit pour préparer les tables de bridge, soit pour la suppléer au piano quand ses doigts étaient fatigués de jouer des valses, soit, enfin, pour aller un instant prendre un siégea ses côtés quand le vide se faisait autour d'elle. Car les hôtes de la comtesse n'avaient pas tardé à admettre tacitement qu'elle n'était qu'une demoiselle de compagnie, et elle sentait instinctivement qu'on ne la traitait plus en égale.

Octobre dorait les platanes et faisait écîore une nouvelle floraison de roses, lorsqu'une lettre inattendue arriva comme un coup de foudre. Elle était datée de Rome, adressée à la comtesse Albrandi, et signée de lady Giifford.

« Ma chère Blanche

« Je me trouve plus souffrante, et je sens lo besoin d'avoir près de moi une personne intelligente, qui puisse me faire la lecture et me distraire. J'ai pensé que vous voudriez bien me céder Françoise, au moins pour quelques se-

mairies. Je désirerais qu'elle arrivât le plus tôt possible. Elle pourra venir seule ici ; on l'attendra à la gare. Ainsi, faites-moi connaître l'heure de son arrivée.

« Toute vôtre. »

En proie à une véritable consternation, Blanche envisagea en une pensée rapide les conséquences d'une pareille demande. Après avoir réussi à éloigner Françoise de sa riche parente, faMait-il donc la lui envoyer, fournir de ses propres mains à cette jeune fille l'occasion de se dévouer à une riche malade, de la soigner, de se faire aimer d'elle, et... de capter l'héritage sauveur sur lequel reposaient toutes les espérances des Albrandi? C'était impossible !

Fiévreuse, animée par une secrète colère, elle saisit une plume, et répondit immédiatement :

c Bien chère cousine,

« C'est moi qui viendrai vous soigner et vous distraire. Vous connaissez toute mon affection. Sans vouloir me vanter auprès de vous, j'ose penser que mes soins sont préférables à ceux d'une jeune fille sans expérience, un peu impatiente par nature, et dont l'humeur est sou-

vent inégale, — ce que j'excuse bien volontiers, en pensant à sa situation isolée, que nousnous efforçons cependant de rendre plus douce.

k Dès que vous m'aurez autorisée à arriver, je prendrai le train. Vous savez la joie que j'aurai à vous voir et à vous guérir. »

Elle avait l»ien eu l'idée de partir sur l'heure, sans avertir sa cousine; mais elle craignait trop de beurïer ses habitudes en agissant ainsi, et elle expédia sa lettre, sans parler ni à son fus, ni à son mari, encore moins à Françoise, de la demande qu'elle avait reçue.

Ce fut un télégramme qui répondit à sa missive, mais il ne lui était pas adressé : c'est le comte qui le décacheta, sans d'abord comprendre de quoi il s'agissait.

a Ai demandé Françoise et la désire expressément. Ne puis accepter l'offre obligeante de Blanche, que je ne veux vous enlever sous aucun prétexte. Je m'étonnerais qu'on refusât d'accéder à mon désir. »

Malgré sa colère, la comtesse fut obligée de donner des explications, et son mari et son fils déclarèrent que, même dansleur intérêt à tous, elle ne pouvait s'opposer au caprice de lady Clifford.

— Mais si cette fille te dépouille ! dit-elle violemment à son fils.

Taddeo sourit avec une certaine suffisance.

— Vous savez l'affection que me porte ma tante... Elle s'intéresse, en outre, aux anciennes maisons que menace la ruine, et en particulier à la nôtre... Quand elle ferait un legs à cette pauvre enfant, je serais le premier à m'en réjouir.

— Vous ferez bien d'ailleurs, ajouta le comte, de peser l'espèce d'avertissement que vous donne ce télégramme : Elisabeth s'étonnerait qu'on ne satisfît pas son désir; ce mot n'est-il pas une menace?

— Du moins, j'irai la conduire, murmura la comtesse, sans pouvoir réprimer le dépit qui l'animait. »

Elle sortit de la chambre, et, toujours sous l'empire de sa colère, se dirigea en courant vers la lingerie, où Françoise brodait de la toile. Mais Taddeo la suivit et l'arrêta.

— Qu'allez-vous faire, ma mère ? s'écria-t-il avec inquiétude.

— Dire à cette petite qu'elle n'est qu'une intrigante, répliqua-t-eile d'un ton furieux, qu'elle a cherché à s'insinuer auprès d'Elisabeth pendant mon absence, et que...

— Arrêtez ! dit-il, le visage bouleversé. Vous allez tout perdre ! Françoise ne partira pas si vous lui laissez voir un soupçon qui est hon-

ieux, j'ai le regret de vous le dire, et qu'elle n'a pas mérité. Ma tante Elisabeth saura que c'est vous qui l'avez empêchée de réaliser son désir, et elle a de terribles moyens de manifester son mécontentement.

— Mais alors, que faire? dit sa mère, hésitant.

— Laisser partir Françoise, et ne pas aller à Rome sans y être appelée.., Il faut vous garder de montrer votre crainte, qui, je vous l'affirme, est sans fondement, dit Taddeo avec fermeté.

— C'est dur de me taire vis-à-vis de Françoise !

— De grâce, ma mère, ne la calomniez pas ! î/après quelques paroles échappées à Rosa Atkinson, j'ai compris qu'il n'aurait dépendu que d'elle d'accompagner lady Clifford dans le Tyrol, puis à Rome, il y a quelques mois.

Une légère rougeur parut sur les joues de la comtesse.

— Quelle idée ! dit-elle faiblement.

— Rosa m'a laissé entendre que ma cousine a craint de paraître ingrate, en vous quittant.

Sa mère, qui savait à quoi s'en tenir, n'ajouta rien.

Taddeo, craignant un retour de sa colère injuste, ne voulut pas la quitter. Il la suivit dans la lingerie, où son cœur se serra en voyant

Françoise broder au milieu des armoires et des tables à repasser.

— Pourquoi vous tenez-vous dans cette horrible chambre? s'écria-t-il, choqué. Vous avez l'air d'une pauvre lingère à la journée !

— Je n'ai pas assez de jour dans ma chambre pour y broder.

— Et cela vous amuse, de broder des draps? demanda-t-il avec défiance.

Elle ne repondit pas, et Blanche se hâta de prendre la parole.

— Lad y Clifford vous demande auprès d'elle pour la soigner, dit-elle, s'efforçant de calmer les vibrations de sa voix. Je crains beaucoup que vous n'ayez ni la science, ni la patienca nécessaires pour prendre soin d'une malade, mais il faut céder à sa volonté. Pouvez-vous partir demain pour Rome?

La surprise, l'anxiété, une joie subite se peignirent tour à tour sur le visage de Françoise. Elle allait laisser échapper une exclamation de plaisir, elle se ravisa.

— Elle n'est pas sérieusement malade, ma tante?

— Oh ! non ! Après tout, si sa santé est délicate, elle surmonte toutes les crises... heureusement 1

— Vous pourriez prendre le train du matin, dit Taddeo. Nous télégraphierons à lady CliiV i'ord, qui enverra quelqu'un au-devant de vous.

Françoise se leva vivement, et plia avec une hâte fiévreuse la toile qu'elle brodait.

— Nous allons vous regretter, reprit affectueusement son cousin.

Elle le regarda, et eut un serrement de cœur.

— Moi aussi, je vous regretterai, réponditelle sincèrement.

— Mais ce n'est pas pour longtemps, j'en sois sûreî Je ferai comprendre à Elisabeth qu'une fois rétablie, elle ne devra pas nous priver de vous, dit la comtesse avec un accent, faux.

Françoise lui jeta un rapide regard, dans lequel se lisait un mépris involontaire. Cette hypocrisie la révoltait.

— Ma tante, dit-elle d'une voix claire, légèrement vibrante, c'est vous qui m'invitez à nie rendre à l'appel de lady Cliîïord, et je vais Je bon cœur auprès d'elle, désireuse de faire de ma vie quelque chose d'utile. Mais je tiens à vous dire devant votre fils que je n'ai rien tenté pour appeler sa sympathie, et que je ne ferai jamais rien pour capter son argent... Vous pouvez être tranquille!

Elle avait quitté la chambre avant que sa tante, pâle de colère, eût pu lui répondre. Taddeo, à la fois stupéfait et mortifié, se tourna vers sa mère.

— Avez-vous jamais exprimé à Françoise les

craintes contre lesquelles elle proteste? s'écria- -il, contenant à peine son indignation. Ah ! mt mère, vous avez étrangement changé envers cette enfant ! J'ai peur qu'elle n'ait pas été heureuse sous ce toit> ajouta-t-il, la voix étouffée par une émotion soudaine.

Sa mère eut un brusque haussement d'épaules, et sortit en frappant la porte.

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