XXI
Le reste de la journée s'écoule rapidement. Françoise fait sa malle avec des impressions étrangement complexes. Elle sent un brisement, et s'interroge : se peut-il qu'elle regrette de quitter une demeure où elle a perdu, tant d'illusions, où elle est vraiment étrangère, et où son cœur s'est ouvert à ce sentiment qui, hélas ! réserve moins de joies que de douleurs et de désappointements? Elle est bien obligée de reconnaître que c'est de quitter Taddeo qui lui cause ce secret déchirement. Et cependant, cela vaut mieux ainsi. Le départ, ce sera peutêtre la guérison de cette intime blessure, dont elle ressent une amère confusion.
Mais au moment de partir, son cœur s'attendrit pour tous et pour tout. Elle regrette la bonne Anglaise qui a glissé dans sa triste vie son humble affection, comme une goutte de
baume ; elle aurait voulu revoir Matchin ; la si lencieuse sympathie de Stéphane lui manquera. Et enfin, elle a ressenti à Florence les premières révélations de l'art et de la beauté. Reverra-telle le Dôme splendide, les musées, la campagne jonchée de fleurs?
L'heure du dîner va sonner, et la nuit tombe lorsque miss Atkinson frappe à sa porte.
— Dearest, c'est M. Ernault qui a appris votre départ et qui voudrait vous voir...
Il est seul dans le petit salon où, pendant l'absence de la comtesse, ils ont eu d'agréables conversations. Une unique lampe électrique a été allumée, mais à cette lumière insuffisante, Françoise entrevoit que Stéphane est pâle et fatigué.
— J'ai voulu vous dire adieu...
Il parle d'une voix un peu sourde, composée, et quelque chose serre le cœur de la jeune fille*
— Oh ! ne dites pas ce mot, si triste, si solennel ! s'écrie-t-elle vivement. J'espère de toute mon âme revoir ceux qui ont été bons pour moi î
— J'aurais voulu qu'il me fût du moins permis de vous exprimer la sympathie que m'inspirait votre situation, souvent douloureuse... Vous devez être heureuse de partir.
— Je dois être possédée d'un bien triste esprit de contradiction, répondit-elie avec ua
sourire tremblant. Je crois vraiment que je regrette de m'en aller.
— Tout changement, même heureux, émeut et effraie les personnes nerveuses.
— Suis-je nerveuse? dit-elle, souriant à la pensée d'avoir été ainsi étudiée.
— Vous êtes une sensitive, et, en même temps, vous faites montre d'une rare énergie... Une nature nerveuse est seule capable de ces contrastes.
— Mais sais-je ce que je trouverai, après tout?
— Une atmosphère plus paisible, répondit Stéphane.
Il avait légèrement appuyé sur le mot paisible, peut-être sans s'en douter, et, rougissant tout à coup dans l'ombre, elle se demanda avec effroi s'il avait pénétré le trouble de son cœur.
— Vous avez eu la bonté de dire que le mut adieu vous est pénible, reprit Stéphane. Nous nous retrouverons peut-être à Rome. Le comte Albrandi m'a laissé entendre qu'il ne peut plus entretenir un secrétaire, et je pense retourner dans ce centre incomparable de toutes choses...
La première cloche du diner sonna ; il se leva pour prendre congé. Alors, elle se rappeia la conversation qu'elle avait eue avec lui quelques mois auparavant, lorsqu'elle avait essayé d'avoir son avis au sujet de l'invitation de lady Clifford. Elle eut tout à coup la crainte qu'il
n'attribuât son départ à des vues intéres* sées.
— Je voulais encore vous dire quelque chose, reprit-elle, parlant très vite, et se sentant un peu troublée. J'espère que... personne n'interprétera mon départ d'une manière défavora* ble...
— Défavorable? répéta-t-il, surpris.
— On ne croira pas, ajouta-t-elle, légèrement oppressée, que je songe à la fortune de lady ClifTord? Vous disiez jadis qu'une femme ne doit pas braver les sévérités de l'opinion pour une satisfaction personnelle; mais une malade me demande, et ma tante elle-même (elle souligna inconsciemment ce mot,) pense que je ne puis refuser.
Si le salon avait été moins sombre, elle aurait vu une rougeur inaccoutumée couvrir le visage de Stéphane. Mais sa voix resta la même lorsqu'il répliqua :
— Quoi ! avez- vous attaché tant d'importance à ce que je dis alors? En tout cas, les circonstances sont bien changées ; mais ceux qui vous connaissent ne vous attribueront jamais un motif sordide ou même mesquin.
Elle lui tendit la main.
— Alors, au revoir... C'est un vrai réconfort de dire ce mot... J'emporte la délicieuse photographie... Je regrette de n'avoir pas connu le sculpteur.
— Qui sait? Peut-être le verrez-vous à Rome, dit-il en riant.
Mais son rire sonnait faux, et comme il s'éloignait, un soupir frappa l'oreille de Françoise.
— Il n'est cependant pas isolé comme moi, pensa-t-elle.
La comtesse se montra extraordinairement aimable pendant le diner, et témoigna sans motif apparent, à sa nièce, une confiance inusitée. A ia secrète surprise de Taddeo, qui ne comprenait pas son jeu, et à la profonde mortification de son mari, fier et réservé par caractère, elle parla de leurs embarras, des délits qu'ils avaient contractées, de l'impossibilité pour Taddeo de poursuivre une carrière dans laquelle il n'eût pu faire figure, de la crainte toujours prochaine d'être obligés de vendre les tableaux.
Elle termina ses confidences d'une manière inattendue, en faisant à Françoise des protestations d'amitié, et en lui répétant que sa maison lui serait toujours ouverte, qu'elle allait se trouver seule et triste sans elle, et qu'elle attendrait son retour avec impatience.
Françoise s'efforça d'accueillir poliment ces protestations ; mais elle en devinait le sens caché, et elle s'indignait secrètement de tant de fausseté.
Elle prit congé de son oncle et de sa tanta
ce soir même, son départ devant être matinal. Elle ne dormit guère : une peur de sa nouvelle vie se mêlait au regret intime et poignant qu'elle s'efforçait d'étouffer.
Taddeo et miss Atkinson l'accompagnèrent à la gare. Son cousin posa sur la banquette du wagon un petit panier de raisins, un livre nouvellement paru et quelques superbes roses. Françoise accueillit toutes ces attentions avec un sourire... Oh ! qu'il était forcé!... Avec une volonté rare chez une fille de son âge, elle s'interdit de rechercher la nature des prévenances de son cousin ; qu'elles fussent dictées par une courtoisie et une bonté naturelles, ou qu'elles provinssent d'un sentiment plus tendre, elle n'avait pas à le savoir.
Et le train s'ébranla, l'emmenant vers une nouvelle existence. Quelque chose était fini. Elle pensait qu'elle ne reviendrait pas à Florence ; elle ne le désirait pas. C'était une vie de misère morale et de froissements cruels qui sa fermait derrière elle. Et cependant, elle éclata en pleurs amers, dans ce wagon où elle était seule, — oh ! si seule, — et où flottait l'odeur des roses de Taddeo...
Jadis, avant que les chemins de fer eussent modernisé l'abord de Rome, l'entrée par la Porta del Popolo donnait au voyageur un avant-goût des beautés qu'il venait admirer» La place du Peuple, en effet, une des plus vastes et des plus belles du monde, avec ses trois églises, son obélisque, ses fontaines, et la masse verdoyante des arbres du Pincio, offrait un, premier aspect profondément émouvant. Il n'en est plus ainsi. Après avoir traversé la campagne romaine dans sa désolation grandiose, son abandon, ses ruines, le train s'arrête en pleine ville, et Françoise éprouva un désap-i pointement d'arriver là comme dans n'importe quel pays banal, et de sentir ses premières impressions se fondre comme dans le brouhahn d'une gare cosmopolite.
James l'attendait; une ombre de sourire pa*
rut sur sa figure rasée : il partageait toujours les sympathies de sa maîtresse, et, au-dessus des mesquines jalousies qui peuvent agiter un domestique ordinaire en voyant une étrangère pénétrer dans la maison, il se réjouissait, dans son honnête attachement pour lady Clifford, de voir cette jeune figure rayonner anprès d'elle.
Une voiture attendait Françoise, et au sortir de la gare, elle regarda avidement autour d'elle. La masse énorme et imposante des Thermes de Dioclétien la consola de la banalité de l'arrivée. La voiture prit là via Nazionaîe, belle, mais moderne, puis tourna dans la via dei Quattro Fontane.
Derrière elle, c'était Sainte-Marie-Majeure, où elle eût secrètementdésiré faire sa première prière dans Rome. En face s'allongeait la longue rue qui, en changeant de nom, aboutit à la Trinita dei Monti, au-dessus de la piazza di Spagna. La voiture s'arrêta presque au coin des escaliers, et Françoise entrevit la masse verte de la villa Médicis et des jardins du Pincio.
La maison dont lady Glifford occupait deux étages était vaste et belle. L'escalier de marbre avait des dimensions majestueuses, et la hauteur des fenêtres était particulièrement appréciable, lady Glifford ayant toujours besoin cl'air.
Le cœuf de Françoise commençait à battre»
Quels allaient être ses débuts dans cette nouvelle vie? Gomment allait-elle être traitée par sa parente?
Elle était pâle et un peu tremblante quand, l'ascenseur s étant arrêté au troisième étage, celui où Ton jouissait le plus d'air et de vue, elle fut immédiatement conduite dans le grand saion où lady Cliffbrd était étendue sur une cil aise longue, près de la fenêtre.
Elle était terriblement changée ; ses cheveux avaient blanchi, et son visage était d'une pâleur transparente. Françoise eut le cœur serré en la voyant. Mais elle gardait la recherche sévère de sa toilette ; elle portait invariablement des soies épaisses ; sa robe, un peu flottante pour dissimuler sa maigreur, était ornée de riches passementeries, une mantille de dentelle couvrait sa tête, et à ses doigts minces il y avait des bagues de grand prix. Les objets familiers que Françoise avait vus autour d'elle dans l'hôtel du Lungarno étaient placés dans le même ordre, et, malgré la différence des meubles et des tentures, donnaient à la chambre un aspect presque semblable.
— Enfin, vous voici! dit-elle avec un sourire. Depuis que je vous ai vue, je désirais vous enlever à Blanche. Je n'ai plus grand temps à vivre ; il me sera doux d'avoir près de moi quelqu'un de ma famille... Et puis, mon enfant, je vous ai éprouvée. Vous ne savez pas
comme il est consolant, quand on est comme moi entourée d'héritiers avides, de rencontrer un être désintéressé... Car j'ai tout vu et tout compris, ma chère, et je me suis secrètement réjouie, il y a quelques mois, d'un refus qui me ré vêlait votre nature... Je m'en suis réjouie, ajouta-t-elle en souriant, parce que je comptais bien vous reprendre...
Françoise sentit ses yeux pleins de larmes.
— Alors, dit-elle avec émotion, vous me laisserez vous aimer et vous soigner sans vous défier de moi? Vous comprendrez que j'ai soif de donner à quelqu'un la tendresse dont personne ne s'est soucié depuis que j'ai vu se fermer les yeux troublés et reconnaissants de ma pauvre grand'mère ?
Un baiser affectueux fut la réponse de lad y GMfford. Et Françoise se sentit dès lors assurée le n'être ni soupçonnée, ni méconnue.
— Avant de vous installer dans votre chambre, reprit la vieille dame, allez sur le balcon, ôt prenez un aperçu de Rome... La vue, d'ici, en est incomparable...
Françoise se hâta d'obéir. Le temps était clair, lumineux; sur la place, la Trinité-du- Mont dressait ses deux tours au-dessus du largo escalier aux courbes élégantes, et les chênes verts du Pincio se massaient sur le bleu du ciel. Au loin, c'était un amoncellement de maisons, de palais, avec une multitude d'églises,
de tours, de dômes. A droite, l'immense et majestueuse coupole de Saint-Pierre les dominait de son incomparable grandeur, et au-delà, la campagne s'étendait, lointaine, imprécise, avec des tons verts, fauves, bleuâtres. Quelque chose d'inexprimable pénétrait l'âme de Françoise. Elle savait quels trésors les siècles avaient amoncelés en ces murs; mais, en ce premier moment, un sentiment unique, une émotion extraordinairement prenante la dominait: celle de la catholicité de cette ville. Elle s'imaginait déjà respirer un air familier, un air natal, et elle sentait que chaque chrétien, si humble qu'il soit, brebis ignorée de cet immense troupeau, atome de cet univers catholique, est là dans son vrai centre, dans sa patrie.
Dans l'air tranquille, des cloches résonnèrent tout à coup, et elle quitta le balcon, un peu confuse :
— Pardonnez-moi de m'oublier ainsi... c'est trop beau !
Lady Clifford sourit, et posa le doigt sur un bouton électrique.
— James, dit-elle, il faut qu'on mène Mlle d'Albigny chez elle,etqu'on lui donne son thé. Pendant qu'on arrangera vos malles, ajouta-t-eile, mi bonne Seeward sortira avec vous... J'ai hâte que vous voyiez Saint-Pierre...
Mistress Seeward était aussi respectable que son mari, et aussi bien disposée pour les amis
de sa maîtresse. Elle s'occupa avec sollicitude de la jeune fille, et lui parla à cœur ouvert de lady Clifford.
— Elle est très malade, miss... Le cœur est usé... Elle mourra debout, mais les docteurs ne peuvent plus que la soulager...
Toute la joie de Françoise tomba. Avec l'élan de sa nature et l'ardeur de sa gratitude, son cœur était allé tout entier vers lady Clifford. Hélas I n'y a-t-il, ici-bas, que des joies empoisonnées? L'ombre de la mort plane sur toutes choses, pour nous empêcher de nous faire de cette terre un paradis.
Françoise sortit avec mistress Seeward. Il lui semblait que son entrain n'existait plus. Cependant, lorsque, ayant traversé le Tibre et passé près de l'antique château Saint-Ange, elle arriva sur la place Saint-Pierre, elle oublia l'impression pénible qu'elle avait éprouvée, pour admirer la superbe colonnade du Bernin, que surmonte un peuple de statues, et surtout la façade majestueuse de l'église.
— Miss, dit la femme de charge, faisant arrêter la voiture, je connais naturellement très bien Saint-Pierre, et je suis sûre que vous allez y rester longtemps... J'ai des amis là, au coin, dans cette boutique d'objets de piété; je vais m'asseoir chez eux. Vous saurez bien \enir me chercher, n'est-ce pas V
A vrai dire, Françoise ne pouvait désirer
mieux .: elle avait rêvé d'être seule pour goûter ses premières impressions de Saint- Pierre.
Elle monta, recueillie, les degrés qui conduisent au péristyle, et, le cœur battant d'émoi, franchit le seuil qu'ont usé tant de pèlerins.
Tout d'abord, elle s'arrêta, non précisément déçue, mais surprise. Les admirables proportions de Saint-Pierre, en produisant un effet d'harmonie extraordinaire, l'empêchaient d'être saisie par une impression d'immensité, telle qu'elle l'avait éprouvée devant le Dôme de Florence. La perfection de l'harmonie, en effet, c'est de ne causer aucune sensation violente â& surprise. Mais quand elle commença à s'avancer dans l'immense nef, vers la Confession lointaine autour de laquelle les quatre-vingt-neuf lampes d'or brillaient faiblement, comme d'imperceptibles points de lumière, elle se sentit doucement imprégnée de la grandeur et de la beauté qui l'entouraient. Chaque pas la faisait pénétrer plus avant dans ce quelque chose demystérieux qui remplit Saint-Pierre. L'impression de catholicité la saisissait de nouveau, mais combien plus profonde, plus entière, plus sacrée!... L'univers chrétien se mouvait invisiblement en ce lieu, et elle en avait conscience. Elle avait conscienceaussi que c'était son église, la paroisse de son âme, et en exhalant 1a respiration que son émoi rendait plus près-
^fl LA VILLA DES COLOMBES
sSe, elle s'imaginait que sa poitrine elle-même allait s'emplir d'un souffle de foi...
Elle tomba à genoux, frémissante, devant cette Confession où se sont épanchées tant de prières. Des larmes d'enthousiasme et d'amour coulaient de ses yeux sur la balustrade de marbre. Elle adorait la mystérieuse Sagesse qui a voulu que ce temple eût pour fondement iné-, branlabîe la poussière sacrée d'un pauvre pêcheur, devenu la pierre contre laquelle l'enfer brisera sa rage jusqu'à la fin des siècles...
Ce jour-là, elle n'alla pas plus loin dans l'église remplie de magnificences, et pour ainsi dire pavée des ossements des saints. Elle s'oublia dans sa prière et dans le„ transport secret de son enthousiasme, et quand elle sortit de feaint-Pierre, elle sentit qu'elle n'était plus la même que lorsqu'elle y était entrée.
Dès lors, une existence nouvelle commença pour Françoise. Elle n'était pas une garde-malade proprement dite, une Sœur donnant à lady Clifford les soins qu'exigeait son état ; mais elle se tenait à sa disposition pour lui être en tout agréable, et la servir comme une tendre fille. Lady Clifford eut à ce moment une accalmie, pendant laquelle Françoise retira un bien sensible de sa société, et sentit vraiment s'adoucir l'amertume de son cœur. Elle se montrait elle-même, ne gardant de réserve que sur deux points : ce que lui avait fait souffrir la comtesse Albrandi, et la blessure intime de son cœur. Mais peut-être ces réticences mêmes en disaientelles long à la femme très fine et très expérimentée qui la comprenait mieux qu'elle ne le pensait, et à qui plaisait chaque jour davan-
tage cette nature droite et ardente, encore indisciplinée, mais généreuse.
Elle exigeait que sa petite amie fît chaque jour une promenade. Elle lui procura l'ineffable douceur de s'agenouiller au pieds du Saint- Père, et lui traça d'intelligents itinéraires. Plus Françoise allait, plus elle se sentait pénétrée par le charme de Rome, de cette Rome qu'on « aime comme une personne, une personne «liez qui Ton se plaît », disait Mme Graven. Et quand lady Clifford était plus souffrante, elle se trouvait encore heureuse d'aller acheter des roses au pied de l'escalier de la Piazza di Spagna, de flâner quelques instants devant les antiquités de la via del Babuino ou de la via Sistina, d'errer sous les chênes verts du Pincio, et surtout d'aller s'agenouiller devant la fresque délicieuse de Mater Admirabilts, chez les Dames du Sacré-Cœur de la Trinil,é-du-Mont.
Elle connaissait et aimait l'histoire de cette gracieuse Madone, peinte dans un corridor du couvent. La Mère de Dieu, souriant à l'œuvre virginale de la jeune novice française qui, sans même soupçonner les secrets de la peinture à fresque, avait retracé son image avec un si extraordinaire bonheur, envoya à une autre religieuse l'inspiration qui, depuis lors, amène tant de pèlerins dans la modeste galerie transformée en chapelle. Ce fut une Polonaise qui,
venue à pied de son lointain pays pour fuir la persécution, rendit magnifiquement à cette maison l'hospitalité qu'elle y avait reçue. Sur son conseil, dicté d'en haut, un Père du Saint- Esprit vint s'agenouiller devant l'image de Maler Admirabilis et y retrouva la voix qu'il avait perdue. Depuis, les miracles ne se comptent plus ; il plaît à la Sainte Vierge qu'on l'honore sous ce vocable, et elle a vraiment béni ce lieu.
Ce fut là que Françoise fit un matin une rencontre inattendue. Comme elle redescendait le large escalier qui aboutit au cloître, elle se trouva en face de Giulia Rasperi qui, une mantille sur la tête et en habituée de la maison, descendait à la chapelle.
Un flot de rancune et d'antipathie monta au cœur de Françoise, comme elle rencontrait le regard hautain de la jeune fille. Giulia attendait évidemment son salut ; mais Françoise, frémissant d'orgueil, passa près d'elle, très droite, sans avoir l'air de la reconnaître.
Hélas! la paix dont elle venait d'imprégner son âme avait disparu. Elle revoyait par la pensée la villa toute blanche, le clair salon laqué avec ses pâles tentures vert d'eau, et la jolie Cristina près de Taddeo Albrandi... De nouveau, le douloureux problème qu'elle croyait avoir renoncé à résoudre se posait devant elle : qui aimait-il? La souffrance que cette seule
question réveillait dans son cœur lui prouvait que sa blessure n'était qu'endormie, et qu'une involontaire espérance demeurait tout au fond d'elle-même.
Elle dit à lady Glifford au'elle avait vu Giulia.
— Elle vient quelquefois à Rome avec sa sœur, et en qualité d'anciennes élèves du Sacré- Cœur, elles logent à la Trinité-du-Mont. Vous les verrez chez moi; elles ne manquent jamais de m'apporter les messages de Blanche.
Françoise fit intérieurement des vœux pour n'être pas là lors de cette visite. Son désir ne fut pas exaucé. Le lendemain même, les deux sœurs vinrent chez lady Glifford, et furent introduites dans le salon, où Françoise faisait une lecture à sa tante.
Certes, c'était là un office affectueux qu'une fille aurait tout naturellement rempli; mais, rapproché des services qu'elle avait dû rendre à sa tante Albrandi en présence des deux sœurs, il semblait faire partie des fonctions de dame de compagnie; aussi une rougeur brûlante couvrit ses joues tandis que les deux jeunes filles, élégantes et jolies, s'avançaient pour saluer lady Glifford. Elles jetèrent un regard sur Françoise. Dans le salon de sa parente, celle-ci ne pouvait éviter de les saluer, mais elle mit dans une raide et brève inclination de tête toute l'antipathie de son cœur.
— Quoi! n'êtes-vous pas plus intimes après tous être vues si souvent chez les Albrandi? s'écria lad y Clifford, dont le regard perçant avait immédiatement constaté la réserve hautaine des deux sœurs et la raideur de Françoise
— Mademoiselle d'Albigny n'était pas soavent dans le salon de la contessa, dit Gristina d'une voix sèche.
Et, se retournant aussitôt vers lady Clifford, elle commença à lui parler de Rome, de Florence, et des Albrandi.
— La contessa ne peut se consoler de votre refus de la recevoir, dit Giulia, jetant à Françoise un regard plein de ressentiment. Elle vous croyait alitée, et souhaitait de vous donner ses soins... Elle avait chargé Mlle d'Albigny de plaider sa cause, ajouta-i-elle avec emphase.
— Vous semblez croire, donna Giulia, dit tranquillement Ja vieille dame, voyant Françoise rougir d'indignation, que je suis sensible aux influences et portée aux engouements. Il n'en est rien... Mais je suis plus malade que je ne le parais, et si vous connaissiez comme moi l'agitation et la nervosité de Blanche Albrandi» l'excès de ses prévenances, et son ignorance absolue de ce qui convient aux personnes âgées et souffrantes, vous comprendriez que je lui demande de remettre sa visite.
Giu!;a rougit, mais elle domina sa vexation..
— Taddeo doit venir à Rome, reprit-elle. II serait profondément attristé si vous ne le rerêviez pas, alors que vous admettez des étrangers près de vous dans votre maison...
— Des étrangers! répéta lady Gliïïbrd avec quelque hauteur. Vous ne rangez pas dans cette catégorie la iille d'un parent que j'ai beaucoup aimé? Certes, je recevrai Taddeo... Les apparitions forcément abrégées d'un jeune homme dans une chambre de malade n'ont pas pour une vieille femme nerveuse les inconvénients du séjour de sa mère chez moi. D'ailleurs, mon jeune cousin possède ce qui lui manque, à elle : le tact.
— Mais vous permettrez à la comtesse de ve-» nir au moins dans votre voisinage ? Il y a ici» tout près de vous, des maisons de famille ou elle pourrait habiter, dit Cristina, jetant à Françoise un regard presque haineux.
— Vous êtes d'admirables ambassadrices, répondit lady Glifford avec une fine ironie. Jq ne peux pas empêcher ma nièce de venir à Rome ; mais, encore une fois, je suis dans la pénible nécessité de refuser ses soins. D'ailleurs, ajouta- t-elle en souriant, j'aime beaucoup mieux Taddeo quand sa mère n'est pas avec lui...
Elle semblait trop fatiguée pour que ses visiteuses osassent rester plus longtemps. Elle prirent congé, et Françoise dut les reconduire,.
ce qu'elle fit d'ailleurs sans un mot, rivalisant de hauteur avec elles.
Quand elle rentra dans le salon, elle avait les yeux pleins de larmes.
— Vous semblez fort peu goûter la société de celles que ma cousine Blanche appelle les « colombes », et auxquelles je prêterais plutôt une certaine analogie avec les aigles qui semblent garder leur demeure, dit lady Clifford, la regardant attentivement.
— Je crains d'être très orgueilleuse, dit Françoise avec sincérité. Je sais qu'elles ne voient en moi qu'une. . . parente pauvre, une. .. parasite, et je suis sûre qu'elles me méprisent, et m'attribuent tous les défauts auxquels cette classe de
rsonnes peut être sujette.
Les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir roulèrent sur ses joues.
— Quels défauts? demanda lady Clifford en riant. Pas, à coup sûr, un excès d'humilité ou de servilité? Vous rivalisiez de hauteur avec elle...
Françoise alla s'agenouiller près de lady Clifford, et leva vers elle ses yeux humides, si francs et si lumineux.
— Je suis sûre qu'elles me supposent d'horribles sentiments qui, cependant, sontbien étrangers à mon cœur, dit-elle, oppressée. Et j'ai peur que matante ne croie que... que j'essaie de l'éloigner de votre maison... Oh! chère lady
Elisabeth, laissez-la venir, je vous en supplie! Taddeo empêchera qu'elle ne vous fatigue !
— Si elle continue à vous tourmenter par ses lettres incessantes, dit tranquillement lady Clifford,je vous demanderai de ne plus les lire. La mort s'approche de moi, mon enfant, et j'ai un besoin intense de recueillement. Croyezvous que la présence de Blanche Albrandi soifc propice aux pensées graves?
Les pleurs de Françoise redoublèrent.
— - Non, oh ! non, ne parlez pas ainsi! Je mq suis tant attachée à vous! J'ai tant besoin dç votre affection, de votre douce influence, de tout ce que vous êtes pour moi ! Je saia si bien que vous ne changerez pas à mon égard!
— Non, Françoise, je ne changerai pas. Mêma dans l'autre monde vers lequel je m'en vais rapidement, je garderai la tendresse que je voua ai vouée, avec une vue plus claire de ce qui vous est bon... Il est vraiment doux de se voir ainsi pleurée par un cœur sincère et innocent, ajouta-t-eiie avec un sourire mélancolique. Mais je ne puis désirer vivre longtemps... Songez que tous les liens de ma vie sont rompus depuis longtemps! Parents, mari, enfant, tous m'ont précédée et m'appellent... Comprenezvous la joie que j'aurai à les revoir? Mon unique fils, Françoise I
— Moi, je ne suis donc rien pour vous? dit la jeune fille avec une triste humilité.
— Vous voyez bieu que si; mais vous n'aurez pas toujours besoin de moi... Votre avenir s'arrangera, et vous me garderez un souvenir attendri, non pas douloureux.
Après ce jour, elle commença à décliner, Taddeo arriva un soir de décembre; il la trouva comme à l'ordinaire sur sa chaise longue, près de la fenêtre. Des lumières brillaient da toutes parts dans la ville majestueuse qu'elle aimait encore à regarder ; des cordons étincelants soulignaient les méandres des rues à travers les masses compactes des maisons et des églises, taadis que de grands espaces obscurs indiquaient l'emplacement des ruines romaines.
— Taddeo, dit-elle à brûle-pourpoint, je veux mourir en paix, et vous et Françoise suffisez pour représenter à mon lit d'agonie la survivance de ma famille.
— J'espère de tout mon cœur que vous n'en êtes pas là, ma tante, mais il suffit que vous vous croyiez plus souffrante pour que ma mèr©
désire vous voir... Elle est désolée... dit-il, embarrassé.
— Elle aurait tort, répliqua lady Ctifford, le regardant en face, de s'imaginer que c'est Françoise qui la tient éloignée d'ici. Cette enfant m'obsède, ajouta-t-elle. se tournant, en souriant vers Françoise, par ses supplications et ses instances. Votre more l'accable de lettres, *et semble penser qu'il dépend d'elle que je l'appelle à Rome. Mais cette supposition serait plutôt offensante pour moi ; j'ai encore le libre usage de ma volonté, comme la libre préférence de mes affections.
— Je ne soupçonnerai jamais rien qui soit •au désavantage de ma cousine, dit vivement Taddeo. J'ai appris à l'apprécier... et à l'aimer, ajouta-t-il, tendant la main à la jeune fille. Mais encore une fois, ma tante, laissez-nous croire que vous vous inquiétez à tort. Vous ■êtes encore jeune, et avec des soins...
— Je ne me fais pas d'illusions, et personne ne peut me tromper. Je prends en ce moment, Taddeo, les dispositions qui doivent,, après moi, régler selon la justice le sort de ceux que j'ai aimés...
Elle lui avait offert l'hospitalité. Elle ne venait plus depuis longtemps déjà dans la salle ta manger. Il dîna avec Françoise-, et lui parla de •ceux qu elle avait laissés à Florence.
— Stéphane va quitter mon père et venir
s'installera Rome, dit-il. Le succès de son essai le détermine à réaliser son rêve, et à s'adonner à ses travaux chéris.
Elle leva sur lui un regard interrogateur.
— Ses travaux? L'archéologie? Ecrit-il un livre ?
Il eut l'air surpris.
— Mais non, la sculpture! N'avez-vous pas vu la Santa del Giglio ?
Elle laissa échapper une exclamation :
— C'était de lui !
— Comment, l'ignoriez-vous? Je sais qu'il voulait garder le secret tant qu'il n'aurait pas constaté son succès ; mais maintenant, il n'y a plus de mystère à préserver. Les journaux d'art ont signalé ce jeune talent; on lui a demandé des portraits, et il a fait la maquette d'une statue, d'une Pieta qui, si répandu que soit ce sujet, est superbement personnelle..* Sa mère n'ayant point de fortune, il ne voulait pas se lancer dans une carrière où le succès est si incertain, et dont les débuts sont si longs. Il a travaillé nuit et jour, gagnant par ses labeurs scientifiques le droit de se livrer à ses labeurs d'art. Et aujourd'hui l'épreuve est faite, et son rêve est réalisé.
Emue de constater cette volonté, cette persévérance, et aussi de trouver chez Stéphane ce génie modeste, elle s'expliqua soudain la res-
semblance qui lavait si fort étonnée. Mais était-ce un hasard? Elle ne chercha pas à résoudre cette question.
Elle passa la soirée avec son cousin dnns un petit salon où ils regardèrent les superbes all3ums d'aquarelles de lad y Clifford. Ils admirèrent des vues de Florence, puis des études de Rome. Taddeo, comme elle, aimait tout de Rome, — et les églises vénérables, et les basiliques au quadruple rang de colonnes, et les galeries de peinture, et jusqu'à la solennelle tristesse delà campagne semée de tombeaux et de ruines grandioses. Elle se reprochait, dans cette maison sur laquelle planait la mort, de se sentir si heureuse d'être près de lui. Et cependant, elle ne lui disait pas aussi librement ses pensées et son enthousiasme qu'elle l'eût fait à Stéphane. Elle avait une crainte vague que Taddeo ne fût pas tout à fait à l'unisson de ses sentiments, ainsi que l'eût été son ami, et instinctivement elle se refusait à le constater.
Le lendemain, elle aperçut les deux sœurs à la messe. Elle fit de petits prodiges de diplomatie pour éviter de les saluer, passant près d'elles sans paraître les voir.
Taddeo, au déjeuner, parla de Giulia. Chose singulière, il gardait au sujet de Gristina une réserve absolue. Il fît un éloge enthousiaste de l'aînée des sœurs.
— Elle a un cœur d'élite, une grandeur d'âme incomparable, dit-il. Elle me rappelle ces Romaines qui furent les mères d'un peuple de héros, mais avec la touche de tendresse que mettent chez les femmes la miséricorde et la douceur chrétiennes.
— Vous ne rangez pas la douceur parmi les qualités de votre amie? Et encore moins l'humilité? dit Françoise, ironique.
— Pourquoi pas? répliqua vivement Taddeo. Elle a la fierté de son rang, mais elle est bonne et accessible aux pauvres, et je sais qu'ici même elle visite des malades que lui recommandent ses anciennes maîtresses, les Dames du Sacré- Cœur.
Françoise ne répondit pas ; elle avait sur •Giulia Rasperi une opinion que toute l'admiration de son cousin ne pouvait changer.
Elle passa l'après-midi avec lady Clifford, et sortit à la fin du jour, sur Tordre exprès de sa tante, pour prendre un peu l'air. Elle choisissait maintenant pour but quelque église; — c'était une sorte de pèlerinage qu'elle faisait à l'intention de la pauvre malade, et ce but pieux soulageait son cœur, oppressé par les souffrances d'une personne aimée. Elle prit une voiture, selon le désir exprimé par lady €lifford, et se rendit ce jour-là à Santa Maria in Trastevere. Puis elle demanda au cocher de
revenir en lui montrant les rues étroites et pittoresques de ce quartier populaire.
C'est un coin très spécial de la cité romaine, mais surtout curieux à voir en été, lorsque tout un peuple déguenillé vit dehors, les enfants jouant librement dans la rue, les marchands de citrons et de limonade y dressant leurs trétaux, les femmes y raccommodant leurs loques. Bien que l'hiver fût venu, quelque chose de ces habitudes demeurait, et Françoise aperçut maint type de cette beauté romaine qui, chose singulière, s'est surtout conservée dans le peuple, à travers une vie incroyablement sobre et misérable. Il y avait là des hommes aux traits réguliers, avec de longs yeux noirs et une barbe sombre et frisée, — des femmes au port quasi royal, dont la petite tête fine était chargée d'une couronne de cheveux d'ébène, et des enfants dont le teint de bronze pâle était éclairé par le regard le plus brillant qu'on pût voir. Toute cette foule avait un sentiment instinctif du pittoresque. Les vêtements étaient des lambeaux de couleur voyante, rouge vif, vert cru; et avec quelle grâce les jeunes filles portaient leurs châles à franges déchirées !
La voiture traversa le ghetto, où grouillait une foule bruyante, et s'engagea dans un dédale de ruelles. Le crépuscule était sombre, les rues se faisaient maintenant désertes, et Fran-
çoise commençait à trouver sa promenade imprudente, lorsqu'une détonation retentit à quelque distance, suivie d'un cri perçant. Le cheval s'arrêta court. Au même instant, une bande de jeunes hommes passèrent en fuyant , près de la voiture, et disparurent dans le dédale des rues voisines, tandis qu'une femme, courant de toutes ses forces, faisait des gestes désespérés en continuant à crier : Gesu!...Madon-* na Santal.., Misericordia !
En un instant, le cocher fut à bas de son siège, et, la prenant par le bras, il la força à s'arrêter. Ses cheveux, qui s'étaient dénoués dans la course, tombaient en mèches sombres sur sa figure pâle d'effroi.
— Fermategli ! Arrêtez-les ! cria-t-elle, se tordant les mains.
Puis, ne voyant plus les fuyards, elle se tourna vers Françoise, qui était pâle d'effroi.
— Il y a là une femme... morte peut-être... Venez, il faut l'emporter! Oh! c'est tout près ! Descendez, et que l'homme nous suive !
Ses dents claquant de terreur, elle fît le récit à peine intelligible de ce qui s'était passé. Elle connaissait la femme blessée : une signorina hellissima qui venait depuis trois jours voir une jeune poitrinaire. Au coin de la maison, il y avait une Madone, et quoique les habitants fus» sent pauvres, on la couvrait de beaux habits,
et la jeune malade lui avait donné son collier de corail... Il vint des jeunes gens — oh! pas des Romains, ils ne parlaient même pas tous l'italien. L'un deux désigna le collier, et la femme comprit qu'il faisait le pari d'abattre la Madone. Au moment où l'un deux tirait un revolver, la signorina parut, et les adjura de s'éloigner. Ils furent grossiers envers elle, et ils visèrentde nouveau la sainte image. La jeune fille se jeta au-devant... Elle reçut la charge en pleine poitrine, et tomba sans proférer une parole. C'était la femme qui avait pousse le cri... D'autres accouraient maintenant, Lundis qu'elle se jetait, sans même réfléchir, à la poursuite des assassins.
Un groupe animé de femmes et d'enfants en-* combraient la rue étroite, et un agent de police* se frayant un chemin à travers cette foule gesticulante et hurlante, cherchait à comprendre ce qui était arrivé ; tous pariaient à la fois avec une incroyable volubilité. Les syllabes italiennes, douces ou sonores, s'exhalaient en plainte? pour la blessée, en injures à l'adresse de l'assassin.
— Place! place! cria la jeune femme, repoussant en arrière les mèches de ses cheveux, voici une signorina qui a une voiture!
Tremblante à l'idée d'affronter un si cruel spectacle, mais sans hésiter un instant, Françoise s'avança à travers le groupe, suivie du
cocher qui, curieux, avait laissé son cheval h quelque distance. On s'écartait pour la laisser passer, mais chacun voulait lui refaire le récit de l'événement. Elle parvint enfin à l'endroit où, sur les dalles, une femme gisait, immobile, les yeux clos, sa belle figure pâle tournée vers* le ciel.
— Oh! mon Dieu!...
Non, Françoise ne se trompait pas... Il y avait encore assez de jour pour reconnaître ces traits sculpturaux et ces longues paupières bleuâtres : c'était Giulia Rasperi qui avait été atteinte d'un coup, peut-être mortel, en défendant l'image de la Madone.
Françoise s'agenouilla près d'elle, et des larmes de compassion jaillirent de ses yeux; elle posa doucement sa main sur le front qui se glaçait.
— Je connais cette dame^it-elle^remblante, à l'agent de police. Puis-je l'emmener?
— Il faut d'abord s'assurer si elle est morte ou vivante. Qui va chercher un médecin ?
Une nuée d'enfants se précipitèrent, tandis que, aidé de Françoise, il transportait la blessée dans une boutique sordide, et, à l'inexprimable soulagement de la jeune fille, une plainte très faible s'échappa des lèvres violettes.
— Elle vit ! Dieu soit loué !...
Son cœur s'emplissait tout à coup pour cette mourante, détestée tout à l'heure encore, d'une
compassion ineffablement tendre et d'un respect mystérieux. Il lui semblait voir devant elle la l'orme virginale d'une martyre. Et u 'avait-elle pas risqué, peut-être donné sa vie pour épargner un outrage à l'image vénérée de Marie?
Elle songea tout à coup à l'inquiétude qu'aurait lady CliiTord si son absence se prolongeait, et. ayant écrit quelques lignes sur une feuille de son carnet, pour donner une explication quelconque, elle demanda qu'un messager se rendît immédiatement dans une voiture via Sistina.
L'attente du médecin lui sembla horriblement longue. Elle baignait d'eau froide les tempes de Giulia, et au moment où elle venait, presque involontairement, d'appuyer ses lèvres sur ce front pâle, la jeune fille ouvrit les yeux.
— Chi è là ? Che cosa è cio ?
Elle parlait avec effort ; mais elle était si faible que rien ne semblait l'étonner, ni le lieu où elle gisait, ni la présence de Françoise. Le sang rougissait son corsage, et elle perdait de nouveau connaissance quand le docteur, arrivant enfin, examina la blessure et fit un pansement sommaire. Il ne pouvait dire si sa vie était en danger, mais il autorisa Françoise à l'emmener très lentement en voiture, sur un matelas.
240 LA VILLA DES COLCLMSEb
Ce fat lugubre. Françoise souffrit des tortures pendant cette longue route. Quand Giulia perdait la conscience de son état, des plaintes inarticulées s'échappaient de ses lèvres ; mais lorsqu'elle reprenait connaissance, elle faisait un effort stoïque pour dominer sa souffrance.
Le médecin monta le premier au couvent pour préparer Crisiina à l'arrivée de sa sœur. Giulia pressa faiblement la main de Françoise, et, recueillant ses forces dans une suprême tentative d'énergie, murmura :
— Vous savez? Vous avez vu ?...
— Je sais que vous êtes une martyre ! s'écria Françoise, baisant avec ferveur la main de la jeune fille.
— De grâce, que person ue ne le sache ! Qu'on ne parle pas de moi ! Dites à Taddeo qu'il l'empêche...' Un accident... C'en est un... Gardezmoi ce secret avec Dieu seul...
Et elle s'évanouit de nouveau. Alors Gristina parut, à demi folle, contenant avec peine des cris de douleur. Des religieuses la suivaient. Elle ne vit pas Françoise ou ne fit pas attention à elle, et celle-ci se hâta d'aller rassurer lady Glifford.
Taddeo parcourut dans la soirée les bureaux des principaux journaux de Rome, et obtint qu'on ne parierait pas de l'événement, ou qu'on dissimulerait les noms et les circonstances. Fran-
çoise avait gardé le secret de Giulia ; mais sans savoir la cause de cette attaque odieuse, il trouva tout simple qu'une femme du monde, et surtout une jeune fille, eût l'horreur de voir son ac i» livré à la curiosité publique.
XXV il!
Naturellement, on épargna à iady Clifford 1& connaissance de ce qui était arrivé. Le lendemain matin, Françoise était au point du jour à la Trinité-du-Mont. La nuit avait été agitée, mais on allait tenter l'extraction de la balle.
Elle revint plusieurs l'ois dans la journée. Le soir, la sœur qui lui ouvrit la porte la pria d'entrer dans un parloir, où Cristina voulait lui parler.
Pleine de pitié, d'élan, sentant son cœur attendri pour ces deux jeunes filles qu'elle avait détestées, Françoise attendit Cristina avec une impatience qui devenait douloureuse. Elle parut enfin, pâle, défaite, mais la même expression de hauteur .demeurant jusque dans sa visible souffrance.
Françoise avait fait un mouvement pour l'em-
brasser, mais le geste correct de la petite main qui se tendait vers elle glaça son élan.
— Gomment est-elle? Les docteurs vous ontils rassurée?
— Elle a supporté la douloureuse opération avec un courage admirable. Elle pourra guérir, le poumon n'a été qu'effleuré... Taddeo m'a dit que nous vous devons de la reconnaissance pour vos bons soins, ajouta-t-elle avec une froideur presque blessante.
Ainsi, c'était à l'instigation de Taddeo qu'elle était descendue pour offrir à Françoise ces remerciements glacés? La jeune fille, blessée, reprit immédiatement l'attitude de raideur qui lui était naturelle vis-à-vis de Cristina.
— J'en eusse fait autant pour nïmporte quelle créature souffrante, dit-elle sèchement. Mais je ne veux pas vous tenir éloignée de Mademoiselle votre saur, et désormais, Taddeo me donnera de ses nouvelles...
Elles se regardèrent en face, et une jalouse rivalité pouvait se lire dans leurs yeux. Cristina tendit avec effort une main que Françoise toucha à peine, et elles se quittèrent ainsi, plus séparées que jamais par cette profonde antipathie.
Mais le lendemain, un autre message lui parvint : Giulia voulait lavoir.
Un sentiment d'amertume envahit le cœur de Françoise. Etait-ce encore Taddeo qui interve-
nait? L'appelait-on pour s'acquitter avec répugnance d'un devoir de convenance, et pour lui faire comprendre qu'une gratitude forcée, odieuse, ne modifierait pas leurs relations?
Elie écrivit quelques mots sur sa carte, exprimant son regret de ne pouvoir quitter sa tante, et adressant à Giulia ses vœux de rétablissement.
Et d'autres scènes vinrent l'occuper, en effet. Ce ne fut plus que par jours qu'on mesura ce qui restait à vivre à lady ClifTord. Elle conservait toute la lucidité de son esprit, et à des yeux inexpérimentés, elle semblait plus forte. Taddeo avait secrètement écrit à sa mère de venir à Rome, pour le cas où sa cousine voudrait avoir avec elle une dernière entrevue.
Le confesseur de lady ClifTord, un capucin d'un grand renom de piété, venait chaque jour la voir.
Un soir, après qu'il l'eut quittée, elle appela Françoise.
Le soleil couchant, un soleil d'hiver rouge et brillant, teignait le ciel pâli et baignait dans sa lumière la coupole de Saint-Pierre. Au loin, les collines s'estompaient dans un brouillard d'un bleu doré.
Les yeux de lady ClifTord étaient attachés sur ce spectacle qu'elle avait contemplé si souvent, mais toujours avec une même douceur, puis elle reporta son regard sur Françoise.
— Mon enfant, dit-elle d'un ton solennel, demain matin, je signerai mes volontés dernières, que je viens de modifier.
Françoise fondit en larmes.
— «Te vous en supplie, je vous en conjure, ne me brisez pas le cœur en parlant de...
— De ma fin ? Pauvre petite, vous ne voulez donc pas voir qu'elle est proche? Laissez-moi parler, et ne pleurez pas ainsi, puisque j'ose dire humblement, après l'Apôtre, que a la mort m'est un gain... » A l'époque où je vous ai vue à Florence, Françoise, j'avais ajouté en votre faveur un codicille à mon testament, vous laissant une somme qui, bien que modeste, vous eût mise à l'abri du besoin. Depuis, j'ai appris à vous apprécier, j'ai goûté la douceur de votre affection sans alliage, et j'ai pensé, pendant mes longues nuits sans sommeil, qu'il était juste de vous traiter en proche parente, et de partager entre Taddeo et vous ce que je laisserai.
— Non, non ! Oh ! je vous en supplie, par pitié pour moi, pour mon honneur ! s'écria Françoise avec une véhémence désespérée! Ne laissez pas croire aux Albrandi que je suis venue les dépouiller! Je n'ai pas de parents, pas de famille, personne pour défendre ma réputation !... Oh l chère, chère tante Elisabeth !...
Et elle éclata en pleurs amers.
Visiblement émue, lad y Clifïbrd murmura :
— Après avoir expérimenté l'avidité et la bas-
sesse du monde, il m'est doux, au seuil de la mort, de retremper mon âme dans ce bain de sincérité... Vous me faites du bien, Frnnçoise... La jeune fille s'agenouilla brusquemeut près d'elle.
— Tante Elisabeth, dit-elle avec ferveur, lui donnaut l'appellation qu'aimait la vieille femme, mais qu'elle n'osait répéter devant Taddeo, songez à mes vrais intérêts, aux seuls dont je me soucie ! Cet argent m'imprimerait une tare î Et puis, ajouta-t-elle, sa voix s'altérant, j'ai vu de près la secrète détresse des Albrandi. Et plus tard... Oh ! chérie, plus tard ! dit-elle, embrassant passionnément les mains de lady Elisabeth, vous voudrez, n'est-ce pas, sauver leur maison, leurs antiques traditions I
Une larme mouilla la joue pâle de lady Clifford.
— Vous devrez apprendre de la vie, dit-elle, à mépriser de faux jugements, quand votre conscience ne vous reprochera rien. Vous n'avez guère de raison d'aimer les Albrandi, ma pauvre petite !
Une rougeur intense envahit les joues de Françoise.
— Eh ! bien, reprit lady Glifford, je réduirai un peu ce que je voulais faire pour vous.
— Non, je vous en supplie encore !
— Françoise, dit tout à coup lady Elisabeth, ouvrez-moi votre cœur comme à une mère... Je
crains que vous n'ayez donné votre amour à Taddeo... mais lui, vous aime-t-il ?
Des larmes coulèrent de nouveau des yeux de Françoise.
— J'ai cru quelquefois que si je n'avais pas ■été pauvre, il aurait pu...
Elle s'interrompit, oppressée.
— Eh ! bien, soyez riche !
— Et s'il ne m'aime pas, il m'épouserait pour rendre à sa maison un plus grand lustre? Oh ! <;ette pensée m'est odieuse ! Je ne me marierai jamais; mais si j'avais dû suivre la voie commune des femmes, j'aurais voulu être aimée pour moi-même... Tante Elisabeth, dites que vous me comprenez !
— Qu'il soit donc fait selon votre désir, dit îady Glifford en soupirant. Si j'étais plus forte, peut-être triompherais-je de votre obstination... Je n'en ai plus le temps. ..Du moins, mon enfant, si les bénédictions et les prières d'une mourante peuvent porter bonheur et valent mieux que l'argent, vous serez heureuse, même ici- bas...
La nuit s'était faite dans la chambre. Le soleil avait laissé au ciel des traînées roses qui «'effaçaient de minute en minute, et la ville massait plus confusément ses dômes et ses palais.
— Je verrai bientôt le soleil qui n'a pas de couchant, murmura lady Glifford, joignant les mains pour prier.
Françoise, baignée de larmes, baisa doucement ses cheveux, et se glissa sans bruit hors de la chambre.
Le lendemain matin, lady Clifford vit soa hommes d'affaires ; puis elle eut avec Taddeo un entretien dont il sortit pâle comme un
mx
Lad y Gliiïord s'éteignit le jour suivant, presque soudainement, alors qu'on comptait encore sur quelques jours de vie. Elle avait près d'elle c&uxqui l'avaient aimée : Françoise, Taddeo et ses vieux serviteurs. Le Père Luca, son confesseur, qui était pour elle un vieil ami, récitait les prières suprêmes qui aident lame à sortir de ses liens, et les larmes sincères de Françoise coulaient comme une pluie chaude sur ses mains qui se glaçaient.
Et tout à coup le moine s'interrompit. Il traça au-dessus d'elle le signe de la croix, puis commença d'un accent ému le De profundis, auquel la jeune fille répondit d'une voix qu'entrecoupaient ses sanglots.
Taddeo, après s'être un instant agenouillé, se releva, et, sincèrement ému, regarda ce visage §ui s'imprégnait d'une paix solennelle, renr**-
liant cette mystérieuse jeunesse qui pare certaines morts.
Son âme était profondément remuée. Il se haïssait pour les pensées involontaires qui traversaient son esprit. Les soucis mortels qu'il avait endurés ces derniers moisl'excusaient-ils de songer tout à coup, en face de cette morte, qu'il allait être riche? Et cependant, ce qui dominait en lui en ce moment, ce qui demeurait de ces émotions funèbres, c'était le néant de la richesse. Elle n'emportait rien de sa grande fortune, celle qui gisait là ; mais cette fortune n'avait rien pu pour elle, ni lui garder ses affections, ni soulager son inconsolable douleur. A cause de cet argent, elle avait été l'objet d'attentions intéressées, de sympathies hypocrites, d'empressements avides, à peine dissimulés... Près d'elle priaient le moine qui l'avait consolée, la sœur qui avait allégé ses souffrances. La religieuse n'avait d'autre demeure que la maison de ses malades, et ne retirait de ses peines que le mérite acquis devant Dieu. Le capucin était le pauvre par excellence, •dénué entre tous les pauvres volontaires qui ont méprisé le monde, promenant dans les rues •de la ville, dans les masures et dans les palais, sa tête rasée et ses pieds nus. Prédication vivante, il semblait dire : « J'ai pesé l'or qui passionne le monde, et l'ai trouvéléger. » Exemple aux pauvres, avertissement aux heureux de la
terre, ce moine avait, comme la sœur de Bon- Secours, choisi la meilleure part, et Taddeo le sentit avec une singulière intensité, à ce moment où lui allait être riche...
Le comte Albrandi arriva le soir même avec sa femme.
Taddeo éprouva une impression horriblement pénible à la gare, en entendant la première parole que sa mère prononça avec une anxiété non déguisée :
— Sais-tu quelque chose du testament?
— On ne l'ouvrira qu'après les funérailles, répondit-il brièvement.
— Mais enfin, elle t'a laissé entrevoir ses intentions?
— Je me mépriserais de parler de ces choses en ce moment! dit-il avec une énergie qui imposa silence à sa mère.
Au moment d'entrer dans la maison, cependant elle formula en hésitant une autro question :
— Et Françoise?
— Françoise a été admirable! répondit-il impétueusement, et je vous demande instamment, ma mère, de lui témoigner des égards •et, si vous le pouvez de l'affection.
Françoise, cependant, ne donna guère à sa tante l'occasion de satisfaire le désir de son fils. EHe ne quitta pas la chambre funèbre, où
la comtesse, que les scènes de mort terrifiaient, ne fît qu'une brève apparition.
La dépouille de lady Clifford fut ensevelie au Campo Verano, dans le caveau où reposaient les restes de son mari et de son (ils. Et au retour de la cérémonie funèbre, Françoise se réfugia dans la chambre vide, encore imprégnée de l'odeur des cierges, où elle pleura à plein cœur, sûre que personne ne viendrait troubler son amer chagrin...
L'ouverture du testament avait été fixée au lendemain.
Françoise ne dormit guère, et elle se leva de bonne heure pour assister à la messe. Elle éprouvait le besoin de fuir les Albrandi. Au chagrin qu'elle ressentait se mêlait une angoisse sans nom au sujet de son avenir. Le dernier entretien qu'elle avait eu avec lady Giiiïbrd avait mis au jour ce qu'elle cachait si jalousement au fond de son cœur, et elle avait beau se dire que Taddeo et ses parents ne désiraient pas seulement la fortune, mais encore une «•illiance propre à relever l'éclat de leur nom, elle ne pouvait s'empêcher de se livrer à une vague espérance. Elle n'avait jamais résolu le problème de savoir si Taddeo l'aimait; pour (iire la vérité, elle n'avait pas voulu scruter sérieusement le sens de ses attentions, de sa ma- T-ière d'être affectueuse. L'intimité forcée qui < -s avaient rapprochés au chevet de leur pa-
rente lui avait semblé profondément douce. Avait-il senti comme elle?
En tout cas, elle allait être fixée. Elle allait savoir avant peu si elle était aimée, puisque la fortune considérable dont elle lui avait abandonné sa part lui permettait de choisir une femme pauvre.
Elle s'en voulait, elle aussi, de ces pensées d'avenir au lendemain des funérailles de sa vieille amie.
— Je les blâmais tous amèrement de fonder des espérances sur sa mort, se disait-elle avec tristesse. Pour ne pas me soucier de l'argent, suis-je moins personnelle, moins égoïste'/
C'était une matinée d'hiver joyeuse et brillante, et, presque sans y songer, elle suivit, au sortir de l'église, l'allée qui mène au Pincio. Les pins et les chênes verts y entretenaient une illusion de printemps, et dans l'atmosphère singulièrement claire elle découvrait, de ce point élevé, les monuments familiers de cette Rome qu'elle aimait déjà chèrement, — Saint-Pierre, l'énorme masse ronde du château Saint-Ange, les cyprès du mont Mario, les pins de la villa Lante, le mur d'enceinte de la ville, et tant de détails qu'elle retrouvait comme des points de repère. Dans le silence et la solitude qui l'entouraient, devant la beauté des choses, qui semblait baigner son âme souffrante, elle trouva une serte d'apaisement.
Elle erra dans les allées, elle s'accouda aux parapets de la terrasse, et essaya de s'absorber dans la contemplation de ce spectacle familier et toujours nouveau. Mais elle ne resta pas longtemps seule ; deux jeunes gens aux longs* cheveux et aux allures légèrement excentriques vinrent s'accouder sur le parapet, et l'un deux commença à déclamer des vers en français, d'une voix sonore et avec des gestes enthousiastes.
« Des pensionnaires de la Villa Médicis », pensa-t-elle, regardant, non sans un retour pénible sur sa tristesse, ces figures juvéniles, sur lesquelles se peignait la joie de vivre, et de vivre à Rome.
Elle s'éloigna alors, et, peu pressée de rentrer, elle allait reprendre l'ailée, lorsqu'elle se trouva soudain en face de Taddeo.
A la lumière crue du matin, il semblait très changé, et ses vêtements de deuil accentuaient encore sa pâleur.
Lui aussi eut, en la voyant, un mouvementda surprise, et son visage s'altéra encore. Mais il sembla prendre une rapide décision.
— Je ne pensais pas vous trouver ici, Françoise. Me permettez-vous de vous accompagner?
— Pourquoi pas ? répliqua-t-elle, essayant de parler d'un ton naturel.
Pourquoi pas, en effet ? Lady Clifford les avaii
laissés sortir seuls, en qualité de parents, et avec la liberté que permettaient, surtout à l'étranger, des mœurs anglaises.
— Je voulais justement vous parler, Françoise. 11 m'est impossible de feindre l'ignorance : lady Elisabeth m'a tout dit.
11 sembla à Françoise que le sang se retirait de son cœur. Elle resta un instant sans pouvoir articuler un mot, puis parla avec un calme affecté.
— Je ne sais ce qu'a pu vous dire lady Clifford
— Votre admirable désintéressement, votre incroyable générosité! répondit-il avec chaleur.
Le cœur de Françoise battait à se rompre, et l'effort qu'elle faisait pour cacher son agitation était horriblement douloureux.
— Oh ! pourquoi a-t-elle parlé 1 Elle, si bonne, comment a-t-elle pu à ce point me trahir?
— Moi je suis heureux qu'elle vous ait non pas trahie, mais montrée telle que vous êtes, Françoise, car je puis du moins vous témoigner ma reconnaissance, et rétablir ce que commande la justice, ce que désirait certainement notre parente. Je ne puis accepter votre sacrifice : cette fortune doit être partagée.
— Lady Glilïord m'avait comprise... Elle n'ignorait pas ce qu'on eût dit de moi si elle avait changé en ma faveur des dispositions
prises depuis longtemps; c'est pour m'épargner qu'elle a cédé à ma demande. Je suis seule au monde, je n'ai guère de besoins, je n'ai point d'avenir... Vous avez, vous, à relever une noble maison, à rendre la sécurité à ceux qui vous aiment... La balance n'était pas égale. Je regrette seulement que lady Glifîord vous ait dit ce que vous auriez dû ignorer toujours.
— Vous parliez de votre henneur... quu faites-vous du mien, Françoise, si vous refusez la réparation à laquelle je suis tenu? Pensezvous qu'il soit digne d'un gentilhomme d'accepter un tel bienfait d'une femme, d'une pa-, rente qu'il laisserait dans la pauvreté ?
Elle pâlit.
— Vous n'acceptez rien de moi. Tout à Vheureen lisant le testament, vous verrez que c'est votre tante qui, librement, délibérément, vous lègue sa fortune.
— 11 n'est pas moins vrai que j'en recevrais une part de votre main.
— Et puis-je, moi, recevoir de la vôtre ce qui, aux yeux de tous, vous appartient réellement, légalement ?
Les traits de Taddeo semblèrent tout à coup émaciés, ses lèvres tremblèrent, et il garda quelques instants un silence étrange.
— Françoise, dit-il enfin d'une voix changée, il est un moyen de résoudre une question qui semble sans issue... Celle qui vous aimait tant
y a songé. Et même, ajouta-t-il d'un ton raffermi, l'espoir d'une solution qu'elle désirait a pu seul, j'en suis sûr, la décider à céder à vos instances... Soyez ma femme, recevez cette fortune que vous m'abandonniez, et consentez à porter le nom dont votre générosité voulait relever l'éclat...
Si, quelques jours auparavant, on avait dit à Françoise qu'elle entendrait de telles paroles de ia bouche de Taddeo, elle eût cru mourir de bonheur. Pourquoi sentit-elle quelque chose de placé étreindre son cœur, tandis qu'une angoisse soudaine troublait ses pensées?
Elle le regarda sans pouvoir parler, avec une inquiétude horriblement douloureuse. Etait-ce l'intensité d'un sentiment comprimé jusque-là qui palissait les joues deTaddeo et décomposait ses traits? Etait-ce la peur de l'offenser qui altérait sa voix et lui donnait des inflexions si froides. L'aimait-il vraiment, ou voulait-il seulement libérer sa conscience et son honneur du fardeau d'une telle obligation? Oh ! qui le lui dirait?
Elle tordait, inconsciente, ses mains devant lui, lie pouvant répondre, interrogeant toujours cette figure ravagée.
— Vous m'en voulez peut-être d'avoir parlé trop tôt, reprit-il avec effort, et cependant, je n'aurais pu garder le silence... Entendre lire ce testament sans protester, sans vous dire seu-
lement merci, c'eût été au-dessus de mes forces, et... flétrissant pour moi... Je ne vous demande pas une décision immédiate, Françoise ; mais comprenez qu'il faut, ou que vous repreniez votre part, ou que... vous m'accordiez le droit de vous rendre heureuse.
Sa voix faiblit, et, s'inciinant profondément devant la jeune fille, il s'éloigna précipitamment dans l'intérieur des jardins.
Françoise regagna îa via Sistina, en proie à la plus cruelle indécision qui puisse torturer une âme humaine.
Le testament est connu. Lady Clifford lègue la totalité de ses biens à Taddeo Albrandi,à charge pour lui d'acquitter différents legs assez considérables : une somme importante est consacrée à des œuvres désignées, une rente très large est faite aux domestiques, une autre à miss Atkinson, et enfin un capital de cent mille francs est constitué à Françoise.
La joie de la comtesse est presque inconvenante. Elle se jette au cou de son fils en murmurant des paroles entrecoupées.
— Nous sommes très aises que notre parente ait pensé à vous mon enfant, dit le comte avec bonté, tendant la main à Françoise, qui a écouté, impassible en apparence, la lecture du testament.
— Certainement! s'écrie Blanche, qui, surprise et heureuse à l'énoncé de ce legs si mo-
deste, se sent débordante de bienveillance pour la jeune fille.
— J'espère, reprit le comte poliment, que nous allons vous ramener à Florence, ma chère mièce.
— C'est une chose entendue ; où serait-elle mieux que chez nous? ajouta Blanche, très aimable...
Mais Françoise secoua la tête.
— J'ai un besoin intense de repos et de recueillement, dit-elle. Si vous et mon oncle le jugez bon, j'aimerais à passer quelques jours dans un couvent.
— Vous êtes libre de faire ce qu'ii vous plaira, chère petite. Mais après ces scènes de mort, qui vous ont évidemment troublée, il vous faudrait un peu de distraction, et non pas le séjour d'un couvent.
A ce moment Taddeo, qui était sorti pour accompagner le notaire, rentra dans le salon. Il était aussi défait que le matin.
— Françoise nous demandait l'autorisation d'aller faire une retraite, dit sa mère d'un ton presque gai.
11 se tourna brusquement vers sa cousine.
— Mais vous reviendrez? dit-il vivement. Que lu'-elle dans ce regard? L'éclair qui
l'avait soudain animé, était-ce l'espoir qu'elle se préparât, dans la retraite, à embrasser une
nouvelle vie à son côté, ou la pensée... qu'elle ne reviendrait pas?
Un peu plus tard, il s'approcha d'elle, et lui demanda avec une anxiété visible ce que signifiait cette détermination.
— Elle veut dire simplement que j'ai un besoin presque maladif de calme et de solitude.
— Et quand me donnerez-vous la réponse que je vous ai demandée, Françoise? dit-il gravement.
— Dans une semaine, répondit-elle, torturée.
11 n'insista pas, et il s'éloigna après lui avoii baisé la main.
Elle avait maintenant une hâte fébrile de s'en aller, de se trouver seule, plus calme, pour sonder une question si grave, — et aussi de fuir cette maison, où sa tante avait commencé à remuer d'une main indifférente des objets que la mort, aussi bien que la tendresse, lui rendait sacrés à elle-même.
Elle connaissait un couvent de religieuses, Françaises pour la plupart, où l'on recevait des femmes du monde désireuses de recueillement et de prières.
Lorsqu'elle pénétra dans la chapelle où, au milieu des religieuses en robes blanches, dans le rayonnement des cierges, était chaque jour exposée l'Hostie sainte, elle sentit un flot de paix monter à son cœur meurtri, et elle eut la
confiance qne la iumière lui serait donnée pour décider de son avenir.
Au sortir de la maison envahie, profanée, qui n'était plus celle de lady Clifford, elle éprouva aussi une douceur d'un autre genre à changer complètement de milieu, à se trouver dans cette cellule pauvre et propre, qui ne renfermait que les objets indispensables, mais qu'elle sentait imprégnée du recueillement et des prières de celles qui l'y avaient précédée.
Et elle commença, dans des conditions salutaires de calme et d'isolement, à réfléchir à la demande de Taddeo.
Elle reyit dans sa mémoire le temps qu'il passait à Florence. 11 avait été pour elle un parent affectueux, il avait pris un plaisir évident à causer av8c elle, à l'initier à l'art, à connaître ses impressions et à constater ses enthousiasmes. Plus tard, il l'avait comme protégée contre l'indifférence de sa mère, et il avait certainement été révolté des froissements qu'on lui faisait subir. Enfin, pendant ces derniers jours, passés ensemble auprès de lady Elisabeth, une affectueuse intimité avait régné entre eux; ils avaient partagé des émotions profondes, des regrets sincères.
Et tout cela avait été imprégné de ce quelque chose qui marque forcément l'affection entre un homme de vingt-quatre ans et une jeune fille de dix-neuf : il était naturellement chevaleres-
LA VILLA DES U/tuMBES 263
que, ses manières étaient empreintes d'une grâce et d'une courtoisie qui, pour ainsi dire inhérentes à sa race, étaient encore accentuées chez lui.
Y avait-il dans tout cela autre chose qu'une affection banale, une amitié de cousin? C'est ce que Françoise cherchait vainement à appro* fondir, bien qu'elle se dît parfois que le sentiment qui l'animait eût dû la rendre clairvoyante.
Taddeo lui avait demandé d'être sa femme. Même s'il obéissait simplement à un point d'honeur, même s'il ne l'aimait pas encore, ne pourrait-elle conquérir son amour? Elle était si sûre de le rendre heureux!...
Oui... mais à la condition que son cœur fût libre. Et l'image de GristinaRasperi s'offrait tout à coup à elle, torturant son cœur... Cependant, si lady Clifford avait désiré que Taddeo l'épousât, si elle lui avait parlé d'un mariage possible, c'est qu'elle le croyait épris de sa cousine, ou tout au moins libre de tout autre amour. Et lady Clifford était si fine, si pénétrante !
Chose singulière, si le cœur torturé de Françoise aspirait au bonheur qu'elle n'avait presque pas osé rêvé, une vague angoisse demeurait en elle, comme si ce bonheur ne l'eut pas entièrement satisfaite. Chose non moins étrange à son âge et avec l'amour qu'elle ressentait, elle ne se ùiisait pas d'illusions sur Taddeo. Il était intel-
ligent, aimable, artiste, — pas très profond, — avec une manière de sentir suffisamment élevée, et une bonté naturelle un peu banale. Mais il ne dépassait jamais un certain niveau convenu. Son enthousiasme était superficiel, et l'on sentait en lui, quand on avait vécu sous le même toit, un fond d'égoïsme inconscient, déguisé sous des manières exquises et un charme presque irrésistible.
Dans le grand silence qui l'entourait, Françoise se rendait compte de tout cela, et tout en désirant ardemment que son cousin l'aimât, elle ne pouvait reconnaître en lui l'homme qu'on admire au-dessus de tous les autres, auquel on confie non seulement son bonheur terrestre,, mais quelque chose de son âme, sur lequel on peut s'appuyer comme sur un type du beau et une règle du bien.
Ses yeux tombèrent tout à coup sur la photographie qu'elle avait emportée et fixée au mur blanc, parce qu'elle s'était accoutumée à avoir en face d'elle cette figure inspirée, et qu'elle s'imaginait y découvrir chaque jour une beauté nouvelle. La pensée de Stéphane s'offrit immédiatement à son esprit. Elle avait été si occupée de lady Clifford, depuis qu'elle avait appris le secret du jeune sculpteur, qu'elle n'avait guère pensé à lui comme auteur de la Sainte au lis. Mais tout à coup, il prenait à ses yeux un prestige. Cette vocation mystérieuse, contrôlée,
dominée par une volonté invincible, ces la* beurs divers menés de front afin de ne pas peser sur la famille absente, tout cela avait quelque chose d'austère en même temps que d'élevé, qui rehaussait son talent d'une singulière valeur morale. Stéphane était certes supérieur à son ami... C'était cependant Taddeo qu'elle aimait, »— qu'elle aimait chèrement, mais avec une sorte d'anxiété inexpliquée, quelque chose comme un très vague remords, la conscience pénible de penser surtout à elle, à son bonheur humain et fragile, peut-être même avant le bonheur de celui qu'elle chérissait.
Elle était depuis quelques jours au couvent. Faddeo avait pris à la lettre son désir de n'être pas troublée, et sa [solitude commençait mainnant à lui peser d'autant plus qu'elle ne pouvait arriver à prendre une décision.
Sur sa demande, le Père Luca était venu la voir. Elle lui avait ouvert son cœur et demandé conseil ; mais il avait gardé une réserve absolue, lui recommandant seulement, et avec instance, de prier, et de suivre la volonté d'en ha ut, qui se manifesterait certainement à elle. Kilo avait d'abord ressenti un peu d'irritation de cette attitude qui prolongeait l'attente, ignorant combien cette attente même devait discipliner et préparer son âme.
Une sœurtourière vint frapper à sa porte, en lui disant qu'une jeune dame malade la demandait au parloir.
Très surprise, elle descendit en hâte. Assise dans le fauteuil de paille destiné aux visiteurs, enveloppée d'un long manteau de couleur sombre, c'était Giulia Rasperi qui l'attendait, et qui se leva à son approche.
— Je suis venue à vous, puisque vous refusez de répondre à mon appel, dit-elle de sa voix au timbre grave, dans laquelle il y avait quelque chose d'un peu tremblant.
11 était dans la nature de Françoise de ressentir profondément une attention ou une marque de sympathie. Elle oublia en un instant les i'roideurs, les dédains à peine déguisés dont elle avait été l'objet de la part des deux jeunes filles, ^t elle prit vivement la main de Giulia.
— Oh ! j'ai eu tort I s'écria-t-elle avec la spontanéité qui était un de ses charmes. Je croyais qu'en m'appelant, vous vouliez seulement remplir une formalité désagréable... Je suis très orgueilleuse !
— Je l'étais plus que vous, et j'ai peur que vous n'ayez souffert de notre attitude, dit Giulia, étouffant un soupir. Elle n'était cependant pas inspirée uniquement par cet orgueil que vous nous avez justement attribué... Si je vous ai peinée quelquefois, je viens vous en demander pardon, ajouta-t-elle avec effort.
Le cœur de Françoise se fondit.
— Oh î non, ne dites pas ce mot! s'écria-telle, prenant de nouveau la main tremblante
de la jeune fille. Laissez-moi vous remercier d'être venue, quoique ce soit peut-être imprudent...
Une souffrance évidente, profonde, cruelle à voir, était peinte sur le beau visage pâle de Giulia. Elle était très changée, — non pas seument par ce qu'elle venait de subir, mais transformée dans sa tenue, sa manière d'être. Les frisures savantes de ses cheveux avaient fait place à des bandeaux classiques, et les bagues de perles et de brillants qui ornaient jadis ses doigts avaient disparu. Françoise la trouva plus belle, mais avec quelque chose d'austère qui l'impressionnait.
— J'ai peur, reprit Giulia, que ma visite na nous fasse souffrir toutes les deux... Ge sera mon expiation... Oh! Françoise, ajouta-t-elie, employant presque sans s'en apercevoir cette appellation familière, vous qui savez tout, vous ^pouvez cependant comprendre qu'il se soit fait une transformation en moi 1
Françoise, émue, inclina la tête.
— Nous sommes étrangères l'une à l'autre, reprit Giulia. Hier encore, quelque chose nous séparait : nous ne nous aimions pas; et cependant, il faut que je vous laisse lire dans mon coeur, ne fût-ce que pour vous faire croire à ma loyauté, quand, tout à l'heure, je vous demanirai une grâce...
Elle s'interrompit un instant, mais François©
n'osa parler ; puis, ses joues pâles se colorant légèrement, elle reprit, attachant sur le jeune fille son beau regard franc et décidé :
— Dès ma première jeunesse, j'ai entendu l'appel de Dieu. J'avais l'intime conviction que j'étais faite pour le cloître, et je luttais contre ma vocation, me rattachant à la mission que Cristina représentait pour moi...Etpeuà peu, l'idéal <)ivin allait s'évanouissant. Peut-être était-ce mon orgueil qui éloignait Dieu... Mais II rend au centuple le peu qu'on fait pour lui. Dans la joie ineiïable que j'ai savourée avec lui seu!, lorscfue un peu de mon sang a coulé pour l'honneur de sa Mère, la voix mystérieuse s'est fait entendre de nouveau, et maintenant rien ne m'arrêtera lorsque je serai libre...
Elle détourna les yeux, et regarda le coin de ciel qui s'encadrait, bleu vif, dans la fenêtre. En ce moment elle ressemblait, nonpas comme traits, mais comme expression, à la Sainte au lis, et Françoise ressentit un respect involontaire pour celle que le Seigneur avait élue.
Giulia soupira doucement, et revint à la réalité.
— Mon orgueil s'est évanoui, dit-elle. 11 ne pouvait subsister devant l'amour divin qui remplit mon cœur... Et je voulais vous demander de me pardonner.,. Pourquoi n'êtesvous pas venue alors? Car maintenant, ja
m'humilie peut-être en vain devant vous, et tj& m'expose à être jugée fausse et intéressée...
— Jamais î Je vous ai comprise! dit impétueusement Françoise.
— Même si je viens en suppliante? Même si la démarche que me dictaient à la fois me cons» cience et ma reconnaissance pour vos soins se confond avec un motif personnel, pressant, avec une cause que vous tenez entre vos mains, et au sujet de laquelle il me faut vous implorer?
11 y avait une angoisse cruelle dans ce beau regard fier, et Françoise sentit un serrement de cœur, comme à l'approche d'une souffrance pour elle-même.
Instinctivement, elle se raidit.
— Je ne vous comprends pas... Je ne devine pas ce que je peux pour vous...
— Permettre à ma sœur d'être heureuse ! dit Giulia, fondant en larmes
Ces paroles tombèrent sur Françoise comme un coup de foudre, et sous ce choc inattendu, affreux, il lui sembla que tout croulait autour d'elle.
Giulia vit sa pâleur soudaine, et, essuyant brusquement ses larmes, elle lui prit la main presque malgré elle.
— 11 faut maintenant que j'aille jusqu'au bout, dit-elle d'une voix à la fois émue et décidée. Ecoutez-moi avec patience, par charité!... Taddeo Albrandi est notre ami d'en-
fance... Nos plus anciens comme nos plus chers souvenirs sont confondus avec son image. Quand Cristina est devenue une femme, elle l'a aimé...
Françoise respirait plus vite. 11 lui semblait être le jouet d'un rêve affreux, et elle dut faire un effort pour parler.
— Et lui aussi?... Ils sont fiancés?
— Non, ils ne sont pas fiancés, si ce mot vous représente un engagement solonnel et public. Les circonstances semblaient les séparer, parce que Taddeo était l'esclave de son rang, de sa maison, et que nous n'étions pas assez riches pour l'aider à sortir de ses terribles embarras... Il y a dans la vie des circonstances qui doivent dominer les rêves les plus chéris et le bonheur lui-même... Cristina est patricienne, elle sait ce qu'on doit à sa race, à ses traditions. Mais elle espérait en l'avenir...
— Elle aussi basait son espoir sur l'argent de cette pauvre femme! s'écria Françoise violemment. Oh! quele monde est triste ILesmeilleurs, ceux qui se croient l'élite de la terre, attendent cependant la mort des autres pour arranger leur vie!
Une vive rougeur colora les joues de Giulia, et ses yeux eurent un éclair de colère, aussitôt éteint.
— Ni Cristina ni Taddeo ne souhaitaient la mort de la pauvre lady Glifford, dit-elle vive-
ment. Mais Tordre de la nature devait la faire partir avant eux... C'est la vie... Vous-même, vous attendez peut-être le bonheur, justement parce que lady Glifïbrd a quitté ce monde...
— Dieu merci, elle ne m'a pas laissé sa fortune! s'écria Françoise avec ferveur. J'espère que, malgré le souvenir qu'elle me donne, on ne me soupçonnera pas d'être intéressée î
— Oh î non, certes! je sais votre admirable générosité... Cependant, si Taddeo, lui, fût resté pauvre, il n'eût pas demandé votre main.
Françoise tressaillit, se sentant blessée.
— Ne soyez pas offensée, reprit vivement Giulia et ne vous fâchez pas contre votre cousin. Il m'a tout avoué parce qu'il me devait une explication, à moi qui remplace la mère de Cristina. Il fallait bien qu'il dît pourquoi il voulait épouser une autre femme!
Oh! quel déchirement affreux !... A la fois déçue, désolée et humiliée, Françoise essaya de rester calme, et de retenir le sanglot qui montait à ses lèvres.
— Alors, il m'a trompée, dit-elle d'une voix amère, car c'est tromper une femme que de la demander en mariage quand on n'a pas le cœur libre!
— S'il devient votre mari, il sera loyal et fidèle. Votre générosité ne Tobligeait-elle pas à agir comme il l'a fait, puisque vous refusiez de reprendre la moitié de cet argent?
Des larmes brûlantes s'échappèrent des yeux de Françoise.
— Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan de désespoir, tous les sentiments de mon cœur seront mis à nu? Il ne m'est pas permis, à moi, de garder mes secrets? Ah ! pourquoi lady Glifford m'a-t-elle si peu comprise?
— Lady Clifford croyait que...
— Que Taddeo m'aimait? Il fallait, alors, lui laisser l'initiative d'une demandent me garder, à moi, cette joie de l'avoir fait riche sans qu'il le sût, d'être cause qu'il devînt libre... Vous devriez savoir qu'on aime à garder dans le secret de son âme ce qu'on fait pour un être aimé I
— Cependant, vous comprenez que, lady Clifford ayant parlé, Taddeo ne pouvait accepter votre sacrifice.
— Ce n'est pas un sacrifice ! s'écria Françoise. Je hais l'argent, qui abaisse les natures les plus belles, qui empoisonne les sentiments les plus purs, qui se glisse, pour les fausser, dans les affections, ou qui brise les cœurs, et qui, en servant de base ou de mobile aux unions, met une malédiction aux foyers mêmes de ceux qui se prétendent chrétiens ! Des chrétiens ! Les disciples d'un Dieu pauvre ! ajouta-t-elle avec indignation.
— Françoise, dit Giulia qui était au supplice, ce que j'endure en ce moment achève de broyer ce qui pouvait demeurer en moi de fierté... Je
ne sais plus si j'ai bien ou mal fait de venir vous dire que ces deux êtres s'aimaient depuis longtemps, et de vous supplier d'accepter la moitié de cette fortune pour rendre Taddeo libre et ma sœurheureuse...Cequiresteraitleur permettrait de s'unir ; ils sont moins intéressés, que vous ne semblcz le croire... Ils se sacrifiaient, non à la crainte de la pauvreté, mais à une noble maison...
— Et n'est-ce pas là une autre idolâtrie ? N'estce pas une autre chose révoltante de ce monde que je déteste, de sacrifier des êtres vivants, des cœurs de chair, à la vanité d'une situation !
Giulia soupira.
— Peut-être avez- vous raison... Pourmoi, tout cela sera bientôt comme une ombre... Je vais dire adieu à ce que vous appelez des idoles... Mon nom sera ignoré, je vivrai entre quatre murailles comme celles-ci, et la robe de burè que je revêtirai ne sera même pas à moi...
Françoise se calma soudain.
— Je ne sais, dit-elle, si vous avez été bienfaisante ou cruelle... Je pense que j'aurais découvert toute seule que le cœur de Taddeo ne m'appartient pas. Peut-être, cependant, me serais-je fait aimer de lui...
— Vous ne savez pas la ténacité des souvenirs d'enfance, ni la force d'un amour qui a grandi avec vous, qui s'est épanoui avec votre jeunesse, qui s'est fortifié de tout ce que la mé-
moire garde d'heureux! Je peux vous paraître odieuse, égoïste, sans cœur, en plaidant ainsi la cause de ma sœur... Ah ! il faut que j'aie pour elle un cœur de mèrel... Mais je suis sincère, et je pense aussi à vûtre bonheur, en dé* chirant d'une main qui vous semble brutale les illusions que vous pourriez avoir...
— Est-ce Taddeo qui vous envoie? demanda tout à coup Françoise.
Giulia devint pourpre d'indignation, et elle se leva brusquement.
— Vous croyez l'aimer ! Vousne le connaissez pasl Et vous ne m'avez pas comprise, dit-elle fi ère ruent.
Françoise lui saisit la main.
— Pardonnez-moi ! Si, je vous comprends, et si dur que soit tout cela, je pense que je dois vous être reconnaissante. A votre tour, me croirez-vous si je vous dis que je ne pouvais me décider à accepter la demande de Taddeo, — que je ne pouvais trouver ni dans son cœur, — ni peut-être dans le mien, la sécurité qui doit accumpagner un engagement si grave?
Giulia lui tendit les bras, et, en larmes toutes les deux, elles s'embrassèrent longuement.
— Il ignorera ma visite, n'est-ce pas ? dit Giulia.
— Ohl oui
— Et vous accepterez simplement, généreu-, sèment, la restitution qu'il vous doit ? *
Françoise secoua énergiquement la tête.
— Cela, jamais!
Et comme Giulia faisait un geste désespéré», elle ajouta vivement :
— Personne ne doit savoir ce qui s'est passé entre lady GlilTord et moi. Pour tout le monde, pour Taddeo, pour votre sœur, pour moi-même, la situation est claire et tout à fait légale. La fortune de lady Glifford a été léguée à mon cousin, et comment expliquerait-on qu'il m'en donnât une partie? Car si j'acceptais quelque chose, ce serait de sa main, et vous devez comprendre combien c'est impossible, vous, une femme, une jeune fille !
— Mais il ne peut rester sous le poids de ce bienfait!
— Il le faut, cependant, répondit Françoise avec fermeté. Ce sera, si vous le voulez, son châtiment, — car il en mérite un pour s'être montré prêt à sacrifier sa fiancée à ces autres idoies : l'orgueil et le point d'honneur, et pour m'avoir oftert sa main sans pouvoir me donner son affection... Quoi qu'il arrive, je ne l'épouserai jamais, et je n'accepterai jamais non plus un centime de ce qui lui a été laissé, peu importe sous quelle influence. Quand j'ai refusé le don de lady Elisabeth, je ne pensais qu'à moi, à préserver mon honneur... bien que je fusse heureuse aussi de penser qu'il ne serait pas déçu dans son attente. L'idée de l'épouser ne m'était
jamais venue... Après tout, s'il ressent quelque confusion, ce ne sera que devant vous et moi!
— Françoise, vous êtes admirable 1
— J'ai peur, plutôt, d'être orgueilleuse... Giulia gardait sa main dans les siennes.
— Et vous n'attribuez pas à un mobile intéressé la demande que je vous ai faite de mo pardonner?
— Les êtres vrais se reconnaissent, je pense I
XXX lï
Giulia est partie, et l'excitation qui a soutenu Françoise tombe soudain. Elle se retrouve seule entre les murs blanchis de sa froide cellule, — oh ! si seule après ce mirage d'un amour partagé!
L'amertume qu'a contenue sa fierté monte en elle comme un flot. Elle pleure son rêw, sa jeunesse finie, son espérance morte. Elle n'a plus d'horizon. Elle reste une pauvre petite épave, rejetée de toutes parts. Elle se rappelle et se redit la phrase machinale qui martelait son esprit après la mort de sa grand-mère : « Dixneuf ans, seule au monde... » Elle n'est plus tout à fait pauvre; mais à quoi lui sert la dot qu'elle possède maintenant, puisque son cœur est mort et qu'elle ne peut plus être heureuse?
Et dans ce paroxysme de chagrin, elle lève ses yeux brûlés de larmes, et aperçoit tout à coup,
éclairée par un rayon de soleil, Pimage qu'elle a fixée sur le mur, l'image dans laquelle elle se reconnaît, mais idéalisée, transfigurée. Elle a dit un jour à Stéphane que la « Sainte au lis », lui est un enseignement; elle regarde avidemment ce visage radieux, ces yeux levés vers les hauteurs, et, prise soudain d'un besoin intense de prière, elle va se réfugiera la chapelle, pour verser sa douleur dans le Cœur qui ne trompe jamais...
Deux religieuses priaient devant l'autel. Leur long manteau blanc, bordé de bleu, les enveloppait de ses plis majestueux; eiles étaient immobiles, perdues dans le recueillement de leur oraison, et un rayonnement de paix semblait émaner d'elles. Françoise se sentit bientôt calmée, elle aussi, non pas encore consolée, mais persuadée, dans sa souffrance, que sa vie était protégée et soutenue.
Le soir, une religieuse qui s'intéressait à elle vint dans sa cellule, et, en lui parlant de choses très douces, très sereines, très différentes de ce qui la faisait souffrir, lui apporta un adoucissement réel.
Après tant d'émotions poignantes, Françoise dormit lourdement, et elle se réveilla le lendemain avec l'impression qu'un laps de temps très long s'était écoulé depuis qu'elle avait aimé Taddeo et souhaité d'être sa femme. Son chagrin demeurait aussi vif, mais il était accom-
pagné d'une sorte de résignation, d'un sentiment de l'impossible et de l'inévitable. Taddeo ne l'aimait pas ; c'était là une barrière, un abîme entre eux. Et dans une épreuve du genre de celle qu'elle subissait, il y a déjà un commencement de guérison dans cette pensée : Cela ne peut pas ê/re.
La vie lui apparaissait longue, difficile, et son fardeau très lourd. Elle chercha comment elle pourrait organiser son existence. Naturellement, il ne pouvait être question de retourner chez les Albrandi. Demeurer dans un couvent, ce serait se priver des distractions salutaires qui pouvaient endormir sa peine. Elle pensa tout à coup que miss Atkinson voudrait bien habiter avec elle, et cette idée lui sourit.
Le but de sa retraite était atteint : elle avait décidé de sa destinée. Elle résolut, cependant, de demeurer dans cette maison jusqu'au jour où, tous les détails de sa nouvelle vie étant arrangés, elle pourrait écrire à son tuteur, et lui faire part de ses projets avec une indépendance nouvelle, le legs de lady Glifford la plaçant dans une position très diîTérente.
Mais il fallait tout d'abord parler à sa tante Blanche, et... revoir Taddeo.
11 n'était pas dans sa nature de remettre les choses douloureuses. Elle résolut de brusquer la situation, et d'aller le jour même via Sistina.
En parcourant ce trajet qui lui était familier, — la place Navone et ses fontaines, la place Golonna, le Gorso avec son mouvement incessant, ses brillants magasins, ses églises surtout, et leur riche trésor de reliques, — elle se dit qu'elle aimerait à vivre là, dans ce centre de l'art, des grands souvenirs, des saintes traditions. Le charme de Rome l'avait prise, et puisqu'elle ne devait pas avoir de foyer, ce serait quelque chose d'être là, et de fondre sa vie sans joie dans cette vie puissante.
Elle prit l'ascenseur de la place d'Espagne, et s'arrêta un instant devant la Trinité-du-Mont. Le temps était presque tiède, le ciel pur ; la ville dessinait nettement au-dessous d'elle ses lignes majestueuses. Au pieds de l'escalier, des marchandes de fleurs étalaient des roses, des violettes, des tubéreuses, et, à demi étendus sur les marches, des femmes et des jeunes hommes, vêtus du costume pittoresque que Ton ne voit plus guère que chez les modèles, jouissaient de ce soleil d'hiver. Et tout un groupe d'enfants s'ébattaient au bord du bassin, beaux à ravir sous leurs oripeaux brillants, les cous fins et bronzés des petites filles ressortant sous les chemises blanches et les colliers de corail, les cheveuxfrisésdesgarçonsdébordantdeleursbonnets rouges. Ils s'amusaient à tremper leurs mains brunes dans l'eau froide, ou à jeter par poignées, dans la Barcaccw, les feuilles de roses
qui jonchaient le sol devant Inventaire des marchandes de fleurs.
Françoise regarda tout cela avec un intérêt attendri et des impressions nouvelles, comme si c'eût été un peu à elle depuis qu'elle avait résolu d'habiter Rome. Mais l'heure s'avançait, et elle s'arracha à sa contemplation pour accomplir sa dure corvée.
L'appartement de lady Glifford offrait un aspect de désordre pénible à voir. On clouait des caisses, on emballait les tableaux, et la jeune fille ressentit la même impression douloureuse qu'elle avait déjà éprouvée en voyant saisir par des étrangers les souvenirs que sa vieille amie entourait d'un culte religieux.
Taddeo surveillait lui-même la mise encaisse d'une Madone d'Allori, à laquelle il attachait un prix spécial. Ses traits s'altérèrent à la vue de Françoise, qu'il fit entrer rapidement dans le salon.
Rien n'y rappelait plus la morte, sauf la chaise longue sur laquelle elle avait reposé. Tout ce qui lui était personnel avait été enlevé ; il ne restait plus que les meubles banals d'une location où des étrangers allaient venir, ignorants de celle qui les y avaient précédés et des émotions qui y avaient été vécues.
Il y avait une angoisse profonde dans le regard que Taddeo attachait sur sa cousine; mais celle-ci savait qu'aucun sentiment d'amour,
qu'aucune impatience affectueuse n'inspiraient cette angoisse.
Elle se hâta de parler, voyant son embarras*
— Je venais voir votre mère, Taddeo; mais il vaut mieux que tout soit d'abord arrangé entre nous... Vos paroles de l'autre jour m'ont causé une telle surprise, que je n'ai pu tout d'abord vous répondre ; mais je n'ai pas eu à réfléchir longtemps : il me suffisait d'évoquer mes souvenirs, pour refuser une offre faite dans un premier mouvement... dans un scrupule d'honneur...
Elle avait décidé que sa dignité sortirait sauve de cette aventure, et il se sentit tellement stupéfait de l'aisance tranquille de ses manières, qu'il ne put tout d'abord répliquer.
— Je n'avais jamais pensé qu'il pût exister entre nous un autre lien que celui d'une bonne amitié de cousins, continua-t-elle avec le même calme. Mais si, comme je vous le disais, votre demande m'a saisie par surprise, je ferais votre malheur et le mien en l'accueillant.
Il devint pourpre.
— Françoise, comment pouvez-vous parler ainsi?...
— Comment avez-vous pu, interrompit-elle, venir à moi avec un cœur rempli d'une autre ? El comment auriez-vous le courage de briser des espérances qui, pour être muettes, n'en sont pas moins vives? Pensez-vous que je n'aie
pas deviné que vous aimez Gristina Rasperi? Et me croyez-vous femme à prendre le bonheur d'autrui *
Il était horriblement pâle.
— J'aurais été un bon mari, commença-t-il d'une voix presque inintelligible.
Mais il se tut devant le regard de reproche que lui jeta sa cousine.
Il y eut un moment de silence pénible, puis il reprit, très ému :
— Pardonnez-moi, Françoise... Je ne veux pas nier que j'aime Gristina, et je ne sais même pas quand cet amour a commencé...
Mais j'ai pour vous une affection réelle, et vous auriez eu seule mes pensées et ma vie.
— Ne parlons plus de cela, Taddeo.
— Mais alors, Françoise, vous admettrez que je remplisse les intentions de lady Elisabeth?
— Je ne connais pas d'autres intentions que celles qu'a exprimées son testament.
— Vous voulez me déshonorer?
— Vous devez, dit-elle, renoncer à l'idée de me faire accepter quoi que ce soit. Si cela vous coûte, acceptez cette mortification comme une punition... Car vous avez eu des torts, Taddeo, des torts envers moi, et des torts envers celle qui vous avait donné son cœur et qui avait foi en la fidélité du vôtre...
Elle eut pitié des sentiments complexes et
douloureux qui se livraient un combat en lui. Elle lui tendit la main.
— Oublions tout ceci, mon cousin, dit-elle affectueusement, Donna Gristina ignorera toujours le scrupule qui vous a un instant égaré... Et pour achever de calmer votre conscience, je vais vous demander quelque chose de votre héritage...
— Oh ! Françoise, vous savez ce que je désire l
— Donnez-moi cette petite tête de saint François, d'Elisabeth Sira ni, que iady Glifîord emportait partout avec elle... Votre mère ne trouvera pas mauvais que vous m'offriez un souvenir de cette courte et heureuse période...
Profondément ému, il s'inclina si bas qu'il était presque agenouillé, et il appuya ses lèvres sur la main de la jeune fille.
Ainsi se termina le roman de Françoise.
Et sur les ruines de son cœur, secrètement dissimulées par l'effort de sa fierté, elle édifie sa vie nouvelle.
Son tuteur est trop heureux de se débarrasser d'elle pour ne pas approuver ses plans. Sa tante Blanche n'a plus besoin de ses services. Elle a passé presque inaperçue dans la vie du comte Albrandi. Quant à Taddeo, ignorant du combat qu'elle a livré, et des regrets qu'elle a étouffés courageusement, il est tout à la joie de la sécurité reconquise, et à l'ivresse d'un amour heureux
Ils sont tous repartis pour Florence. Cristina s'est montrée charmante pour Françoise ; après tout, c'était la rivale qu'elle haïssait en elle, Quant à Giulia, elle a noué avec la jeune fille un de ces liens que ni le temps, ni la distance, ni la dissemblance des vocations ne peuvent
affaiblir. Françoise a les confidences de ce cœur qui, ayant effleuré en quelque sorte le martyre, a été ravi aux choses humaines, et aspire au sacrifice de sa liberté reconquise. Et c'est Giulia qui l'élève au-dessus de l'immense, amer découragement qui la submerge...
En attendant l'époque très prochaine du mariage de Taddeo, auquel elle devra assister, quoi qu'il lui en coûte, pour garder son secret, elle s'occupe avec miss Atkinson d'une modeste installation. Taddeo a offert des meubles à son ancienne gouvernante ; elle ne peut protester contre cette manière détournée de contribuer à son bien-être, et prend un mélancolique plaisir à organiser son intérieur. C'est étrange, à dix-neuf ans, de fonder un foyer solitaire, sang joies, sans rayonnement, sans espérances. Cependant, elle aura l'indépendance et la paix, et elle peut du moins jouir de l'extase de la pauvre Rosa, qui voit réalisés, et au-delà, les modestes rêves qui lui semblaient impossibles.
Elles avaient choisi leur logis dans ce quartier du Pincio, où Françoise avait des souvenirs, — tout près de la Trinité-du-Mont, presque à l'angle de la via Gregoriana ; elles avaient un balcon et une vue superbe, la même qu'on découvrait de l'appartement de lady Clifîord.
Elles n'avaient pas encore eu le temps de prendre des habitudes, lorsqu'elles partirent pour Florence.
En France, les brans bourgeons avaient à peine commencé à éclater sous l'effort de la sève ; mais dans ce pays, le printemps devançai* la date officielle du calendrier. Déjà une fraîche et tendre verdure contrastait avec le feuillage sombre et raide des cyprès. Des fleurs étoilaient les haies, les violettes bleuissaient l'herbe, les rosiers se couvraient de boutons.
Taddeo avait-il laissé entendre à sa mère que c'était au désintéressement de Française qu'il devait le riche héritage de lady Glifl'ord? Toujours est-ii que Blanche la reçut avec une effusion aussi vive, sinon aussi sincère, que iors de son premier séjour à Florence.
Taddeo, cette fois, était à la gare. Son attitude gardait des traces d'embarras, perceptibles seulement pour Françoise, mais donnant à celle-ci conscience d'un certain avantage. Miss Atkinson était ravie de revenir, indépendante et en invitée, dans cette maison où elle avait subi silencieusement un si long esclavage.
Françoise retrouva immédiatement ses privilèges de nièce très aimée. Sa chambre était ornée <le fleurs, et Augustine, la femme de chambre de Blanche, dont l'humeur suivait invariablement les fluctuations de celle de sa maîtresse, l'attendait pour l'aider à sa toilette. 11 y avait le soir un dîner assez nombreux; la comtesse s'informa avec sollicitude de ses prêté?
renées quant aux voisins qu'on pourmit lui donner, et demanda son avis au sujet des fleurs.
Miss Atkinson n'aurait pas voulu figurer à ce dîner, même si on le lui eût demandé. Elle prit plaisirà voir Françoise si jolie dans sa robe de tulle noir pailleté, avec des iris bleu sombre à son corsage, et ses cheveux légers et soyeux disposés de la manière simple et un peu classique qui lui seyait particulièrement bien. Pour la première fois elle était, sur ce sujet, d'accord avec Augustine, si ce n'est que celle-ci prétendait tirer un orgueil patriotique du charme de sa compatriote.
Comme les premiers invités entraient, et que ceux d'entre eux que connaissaient Françoise reprenaient instinctivement vis-à-vis d'elle l'altitude des anciens jours, sa tante s'approcha d'elle impétueusement.
— Voudriez-vous aller rejoindre Gristina dans ma chambre, chère? Elle et Taddeo désirent vous offrir leurs présents de noces...
Quelque chose de douloureux étreignit le cœur de Françoise : elle allait voir ensemble, pour la première fois, ces fiancés qu'il eût dépendu d'elle de séparer. Mais il se passa quelque chose d'étrange. Quand elle les aperçut près l'un de l'autre, elle, éblouissante dans sa robe de mousseline de soie rose, avec un collier de perles, ses yeux adoucis et souriants, son atti-
tude pleine de grâce, — lui, plus .beau que jamais, la joie illuminant son regard caressant,— elle ne ressentit pas le regret dont elle avait eu peur, dont la seule pensée l'humiliait. Elle était en face de l'irrévocable ; il lui semblait que le souvenir des souiïances endurées se perdait dans un passé lointain. C'était vraiment un nouveau Taddeo qui était là, devant elle ; il appartenait à une autre. Et elle-même était probablement changée, car son cœur ne battait pas plus vite, et aucune amertume n'y pénétra.
— Je suis heureuse de devenir votre cousine, dît Gristina avec un sourire irrésistible, que Françoise n'avait jamais vu sur ses lèvres. IL' me semble que j'ai à réparer du temps perdu pour notre amitié... Mais il faut d'abord que je vous remercie de votre présent; il est délicieux !
Ce souvenir était un éventail ancien, presque la seule chose de valeur que Françoise tînt de sa grand'mère, mais dont son orgueil avait fait volontiers le sacrifice : elle n'aurait pu supporter l'idée d'agir en parente pauvre. Cristina le tenait en ce momemt à la main.
— Ma chère fiancée a pensé, ajouta Taddeo. que puisque nous vous avons connue à Florence, nos souvenirs devaient vous rappeler la ville des lis...
290 fcA T1LLA DES COtOMBES
Il indiquait d'un geste les présents qu'ils avaient préparés pour elle. Et elle poussa une exclamation de plaisir sincère en voyant, sculptée en marbre idéalement pur, la ligure qu'elle aimait tant, qu'elle gardait toujours près d'elle t l'œuvre de Stéphane Ernault.
— Quelle délicieuse pensée! dit-elle, les yeux Lrillants. J'étais déjà si heureuse de la photo* graphie!
— Laissez-moi compléter votre bouquet de corsage, dit Gristina de sa voix la plus insinuante.
Et elle prit dans un écrin ouvert un lis dont le feuillage et les pétales était en poussière de diamant et dont de gros brillants formaient les pistils.
— C'est beaucoup, beaucoup trop beau pour moi ! s'écria Françoise, rougissant, et essayant d'arrêter la jeune fille, qui plaçait la fleur étincelante parmi les iris bleus.
— Oh ! Françoise] murmura Taddeo avec un regard suppliant.
Elle comprit qu'il avait laissé entrevoir quelque chose de la vérité à sa fiancée, et elle ne résista plus, sentant le besoin qu'ils éprouvaient de lui témoigner leur silencieuse gratitude.
Quand elle entra dans le salon, le sentiment intime que sa blessure était guérie imprimait sur son visage une paix inexprimable, qui sem-
blait même idéaliser ses traits. Ce fut ainsi que Stéphane la revit, avec ses yeux calmes et purs, un doux et mystérieux sourire sur ses lèvres, et le lis de diamant ornant son cor-
Et un plaisir sincère se peignit sur la physionomie expressive de Françoise quand elle revit cet ami silencieux des mauvais jours, le même toujours, et pourtant avec un nouveau prestige, maintenant qu'elle le savait doué de génie.
11 paraissait cependant plus pâle, et quelque chese de grave ou de triste reparut dans son regard après l'éclair de plaisir du premier moment.
— Je viens d'éprouver une grande joie, dit Françoise, lui tendant la main et rougissant légèrement. Taddeo m'a offert le souvenir qui pouvait me plaire davantage la Sainte au lis. Cela ne m'empêchera pas, d'ailleurs, de garder chèrement l'autre, celle que j'ai toujours eue devant mon regard...
Ce fut à Stéphane de rougir.
— Il n'y a plus d'incognito, n'est-ce pas ? reprit-elie avec un joli sourire.
— Non... Le succès dépasse mon mérite... Je vais réinstaller à Rome ; ma mère et ma sœur viendront m'y voir, et j'espère les y attirer chaque hiver.
— Vous devez être heureux ! Taddeo m'a dit que vous poursuiviez depuis longtemps ce rêve, et le voilà réalisé.
— Est-on jamais heureux ?
Il laissa échapper ce mot comme malgré lui, et alors Françoise remarqua qu'il était changé.
— Taddeo et Cristina sont heureux, dit-elle, jelant un regard involontaire du côté où la robe rose de Cristina semblait fleurir fie salon.
Les yeux de Stéphane ne suivirent pas les siens. Quand elle se retourna vers lui, elle rencontra son regard, attaché sur elle, pénétrant, anxieux.
— Je cherchais donna Giulia, dit-elle tout à coup. Elle doit cependant être ici...
— La voici qui entre avec la comtesse Albrandi.
Françoise se leva vivement.
Giulia était en blanc ; — c'était la première fois qu'elle portait une toilette différente de celle de sa sœur. Mais sa robe de soie aux plis lourds était unie et d'une forme sévère. Elle disposait maintenant sa riche chevelure en bandeaux très simples.
Françoise courut à sa rencontre, et les yeux profonds de Giulia s'attachèrent sur elle, un peu inquiets et interrogateurs.
— Je suis heureuse d'être venue, dit-elle, répondant à cette muettedemande. Florence, après tout, ne me laissera pas le souvenir pénibleque je redoutais.
Giuiia lui serra la main avec ferveur.
— Et ainsi, vous demeurerez à Rome?
— Oui, avec celle qui a été ma compagne de solitude dans cette maison, dit Françoise avec un sourire mélancolique. Je pense que Rome est le refuge des isolés.
— C'est une patrie, la plus haute... Les grands intérêts qui y saisissent l'âme empêchent de penser à soi.
11 y eut un léger silence, puis Françoise, un peu hésitante, interrogea à son tour.
— Et vous?
— Moi je partirai le soir de leur mariage. Je n'avertirai personne, vous seule m'accompagnerez au seuil de ma nouvelle demeure.
— Et la villa des Colombes sera déserte ?
— Non... Elle est dans ma part d'héritage, et Taddeo et Cristina approuvent que je la porte en dot à Celui qui m'a choisie. Des Sœurs de charité, de vos alertes et admirables filles de Saint- Vincent-de-Paul, y amèneront quelques orphelines.
2iTt LA VILLA DES COLOMBES
— Et ainsi il y aura encore des colombes dans votre maison...
C'était étrange, dans ce salon étincelant de lumière, au milieu de ces femmes parées, et sous ces plafonds richement peints abritant les souvenirs éclatants d'une race, de parler de ces choses, d'évoquer ces contrastes. Et le cœur de Françoise se serra en pensant qu'elle ne verrait plus cette belle figure, mystérieusement adoucie par son rêve intérieur...
Elle se trouva à table près de Stéphane, et en éprouva un plaisir sincère. Elle se sentait dans une disposition presque heureuse, et vraiment inattendue, en constatant le calme avec lequel elle avait revu Taddeo.
— Vous nous retrouverez à Rome ; je m'intéresserai tant à votre travail, si vous me permettez d'entrer quelquefois dans votre atelier ! Taddeo m'a dit que vous sculptez une Pieta ?
— Je serai heureux si vous voulez bien prendre quelque intérêt à mon œuvre. Vous ne savez pas dans quelle mesure votre sympathie pour mon premier essai m'a encouragé ! Et ma mère et ma sœur seront si charmées de vous connaître !
— ■ Et moi de les voir, de causer avec dts Françaises 1 s'écria la jeune fille avec élan. Presque aussitôt elle soupira.
— Et cependant, dit Stéphane, vous ne son» gez pas à retourner en France.
LA VILLA df:s colombes 295
— Je n'y ai personne. Jo ne pourrais plus vivre dans la petite ville où ne m'appellent ni devoirs, ni affections, et qui n'a rien en réserve pour distraire les heures tristes. Comme le disait tout à l'heure Giulia Rasperi, Rome est une patrie.
— Oui, la seule pour laquelle on puisse quitter son pays natal, la seule qui garde tant de charme et d'apaisement pour les cœurs meurtris.
Elle lui jeta un rapide coup d'œil, et fut de nouveau frappée de cette espèce de dépression sur sa physionomie. Pourquoi parlait-il de tristesse, au moment où le succès semblait dépasser ses espérances, où il était libre de suivre ses goûts artistiques, et où, enfin, il allait avoir la douceur de retrouver les deux femmes qu'il aimait si chèrement?
La soirée continua, brillante et animée. Françoise fut très entourée. Chaque fois que son regard erra du côté de Stéphane, elle rencontra ses yeux gris, sérieux et vaguement inquiets.
Stéphane reprend à pied, dans la nuit claire, le chemin de ses chambres lointaines. Il éprouve une reposante sensation à marcher sans hâte dans les rues silencieuses. C'est l'heure où îes souvenirs du passé, assoupis, étouffés par l'agitation moderne, intense, renaissent mystérieusement. Dans Je grand et solennel silence, il semble que des rumeurs vont s'éveiller, que les morts vont revivre...
Tout à coup, un pas pressé retentit derrière lui, et il so retourna en entendant son nom prononcé par Taddeo.
— La nuit est si belle que je n'éprouve pas le besoin de repos... Laissez-moi vous accompagner, mon vieux camarade, et jouir avec vous de eette chère Firenze, que je n'aime jamais tant qu'à cette heure, où Tony revit le passé, et
où les touristes odieux la laissent à cette solennelle solitude...
Leurs pas réveillaient seuls l'écho qui avait pour eux des réminiscences secrètes. On n'eût point été surpris de voir s'illuminer les façades silencieuses des palais crénelés, d'entendre résonner les lourds heurtoirs de fer forgé fous la main impatiente des seigneurs en cape de velours, d'apercevoir des chaises à porteurs conduisant les belles Florentines à quelque fête... Taddeo avait allumé un cigare, et semblait, aussi bien que Stéphane, peu disposé à parler.
Ils atteignirent les quartiers éloignés où était situé l'atelier, et le jeune sculpteur s'arrêta.
— Il est très tard, l'aube apparaîtra bientôt, dit-il. N'avez- vous pas besoin de sommeil après toutes les fatigues de ces réceptions?
— Non, je ne puis dormir... J'ai prévenu ma mère que j'allais sortir avec vous, et que je vous demanderais l'hospitalité de votre divan. Nous avons été des amis sincères, Stéphane ; vous allez partir, et, dans ma vie passée, vous resterez comme un souvenir très cher... Ge qui ne veut pas dire que notre amitié soit finie, ajoutat-il plus gaiement. Elle entre seulement dans une nouvelle phase.
Us étaient arrivés en face du vieux palais, auquel la clarté de la lune prêtait une beauté rajeunie. Les lézardes des murs, leur délabre-
ment ne se voyaient plus ; mais, en revanche, les ogives profondes se creusaient, superbes et mystérieuses, tandis que les cyprès du jardin s'élevaient, droits et sombres, et que la brise agitait les grands éventails des palmiers.
Les roses jaunes recommençaient à fleurir sur la muraille, et dans l'air de la nuit, leur parfum devenait plus pénétrant,
Stéphane tira une allumette de cire, et ils s'engagèrent dans l'escalier de marbre.
La fenêtre de l'atelier était grande ouverte, et des clartés confuses dessinaient vaguement les plâtres, les modèles, et la maquette commencée, sous ses voiles humides.
— Restons ainsi, dit Taddeo, arrêtant son ami, qui se disposait à allumer des flambeaux. Cette lueur très douce suffit, et est propice à la causerie... Et je voudrais vous parler à cœur ouvert, Stéphane.
— Votre confiance m'a toujours été très précieuse, répondit Stéphane avec un peu d'etîort. Je ne suis pas d'une nature expansive, mais j'ai joui avec une sorte d'émotion de votre amitié et de votre confiance, appréciant, croyez-le, la générosité avec laquelle vous, patricien, lancé dans un monde brillant et habitué à tous les succès, vous avez noué un lien d'affection et établi une vraie égalité avec le secrétaire rétribué de votre père.
— Là où la sympathie existe, il n'y a pas de
générosité, et votre valeur eût suffi à créer l'égalité dont il vous plaît de parler. Mais je sens plus que jamais, en ce moment, les bienfaits que j'ai retirés de votre amitié, et la sauvegarde qu'elle m'a été... Aussi, je voudrais vous témoigner ma gratitude en aidant à votre bonheur...
Stéphane tressaillit légèrement.
— Croyez-vous que le bonheur soit si facile? Voyez, le vôtre même a été chèrement acheté... Mais je me réjouis de votre sort sans l'envier. Les mariages comme le vôtre sont rares, si vous confondez le bonheuravec le mariage... Ma joie à moi, sur cette terre, sera la recherche sans trêve de l'idéal. Ne suis-je pas trop heureux d'avoir pu réaliser mon rêve, et d'être enfin un artiste ?
— Ce n'est pas assez... Reste le cœur, si triste quand il est vide... Stéphane, je pourrais vous reprocher de ne pas me donner votre confiance... Me suis-je trompé en pensant que vous aimez ma cousine Françoise?
Dans la pâle lumière qui baignait l'atelier, il vit la figure de Stéphane presque livide.
— Comment ne l'aurais-je pas deviné reprit Taddeo sans lui laisser le temps de répondre, lorsque j'ai reconnu dans l'ébauche de votre couvre, de cette œuvre si chère, les traits mêmes de Françoise? Vous ne les aviez pas copiés: cette image sortait de votre cœur même... Et
son suffrage naïF, son admiration inexpérimentée, mais instinctivement sûre, n'ont-ils pas été pour vous un tout-puissant encouragement?
— Je m'étais à peine avoué à moi-même que j'aimais M,u d'Albigny, dit Stéphane d'une voix changée.
— Si j'ose découvrir votre blessure, — car vous souffrez, mon ami, — c/eat que j'espère vous voir heureux un jour. Quel obstacle y aurait-il entre vous et Françoise?
Stéphane ne répondit rien.
— Stéphane, vous avez cru que son cœur n'était pas libre?
Cette fois, une rougeur soudaine envahit le visage du jeune artiste.
— Si étrange que ce soit de le dire, surtout de ma part, continua son ami, vous avez pensé qu'elle m'aimait?
... Un silence profond.
— Ne me croyez pas fat, reprit Taddeo, si je vous dis que je l'avais craint aussi... Craint, parce que c'était impossible, même si je n'avais pas aimé Cristina.
Stéphane poussa un soupir impatient.
Ainsi, le secret de Françoise était connu, ce sôcret gardé avec une si fière dignité, et qu'il croyait être seul à avoir pénétré ! Une souffrance insupportable tordit son cœur à cette pensée.
— C'est la jalousie instinctive de Cristina qui
m'a fait soupçonner un tel sentiment, reprit Taddeo. Elle détesta Françoise dès notre pre* mière entrevue, et fut persuadée que ma cousine m'aimait... Si je vous parle ainsi, c'est pour vous prouver que si vous avez eu cette pensée, d'autres l'ont eue aussi. Mais c'était une chimère, dont je rougis pour ma part... Ecoutez l'aveu que vous doit mon amitié... J'ai demandé la main de Françoise, et elle m'a refusé.
Stéphane leva sur son ami des yeux presque hagards.
Alors, Taddeo lui raconta ce qui s'était passé entre lui et lady Clifford, le désir de celle-ci de le voir épouser Françoise, et le désintéressement de la jeune fille.
Il retraça ses angoisses, et lui fit le récit des scènes émouvantes qui s'étaient passées entre sa cousine et lui.
— Je vous livre le secret de ma fierté, ajoutat-il, en vous avouant que j'ai dû tout accepter de cette admirable fille. Mais vous saurez ainsi que nous nous étions tous trompés, vous, Gristina, lady Giiïlbrd et moi... Elle m'a refusé, vous dis-je, délibérément, affectueusement, sans que* ses yeux exprimassent l'ombre d'un regret... Alors, qu'est-ce qui vous séparerait d'elle?
Stéphane, encore profondément ému de ce récit, prit sa main et la serra avec ardeur.
— Jamais je n'oublierai votre générosité, mon ami I Cependant, il ne suffit pas que le cœur de
M"e (TAlbigny soit libre, il faudrait encore qu'il s'ouvrît pour moi, et cela, c'est le secret de Dieu... Mais je sais apprécier, je vous le répète, le sentiment qui vous a porté à me dire tout cela...
— Eh i bien, dit Taddeo, qui, soulagé par l'aveu qu'il venait de faire, retrouvait sa gaieté, vous allez me donner le bienfait d'une heure de sommeil... Réveillez-moi à sept heures, si vousmême ne dormez pas...
11 s'étendit sur le divan, et Stéphane, avec sollicitude presque féminine, le couvrit d'une fourrure. Presque aussitôt, Taddeo s'endormit, et son compagnon resta quelque temps à le regarder, avec une tendresse émue. Jl était si beau dans ce sommeil très calme, il y avait une expression de noblesse si marquée sur ses traits classiques, que Stéphane ne s'étonnait pas qu'une jeune fille eût pu se sentir inclinée vers lui... Car il n'avait pas été persuadé par les paroles et la conviction de Taddeo : il sentait, lui, que Françoise avait aimé son cousin. Seulement, dans son cœur dévoué, il se réjouissait que le secret de celle qu'il chérissait eût été si bien gardé, que sa souffrance intime n'eût pas été profanée par une compassion banale...
Mais, se rappelant l'expression libre, presque .heureuse du regard de Françoise, la veille, il pensa qu'un si énergique effort pouvait guérir
une blessure, — ou même que cette blessure était déjà guérie...
11 s'approcha de la fenêtre. L'aube éclairait le ctiei, les étoiles disparaissaient, et à l'orient, une lueur rosée annonçait le prochain lever dePaurore. La brise matinale agitait les feuilles sur lesquelles scintillaient des gouttes de rosée. Un parfum très doux montait des grands rosiers où la main de Françoise avait jadis cueilli des fleurs ambrées, et tout à coup, un oiseau jeta dans le silence une note perçante et triomphale...
Des émotions profondes soulevaient le cœur de Stéphane, tandis qu'il songeait combien était haute et forte la jeune fille qu'il aimait, et une aube commença aussi à luire dans la nuit de son cœur.
Le mariage de Taddeo fut naturellement très brillant^ et la nouvelle comtesse Albrandi charmante et superbe dans sa robe de brocart à Heurs d'argent.
Françoise avait résolu de ne pas interroger son cœur, et de se distraire de toute impression de regret. Ce lui fut plus facile qu'elle ne l'aurait cru. Elle s'habituait de plus en plus à considérer Taddeo comme le mari d'une autre, et peut-être, après tout, avait-elle épuisé sa souffrance en cette soirée douloureuse dans laquelle elle avait fait le sacrifice de son bonheur.
Et elle n'éprouvait pas l'impression d'isolement qui la hantait d'ordinaire: la sympathie de Giulia et les attentions de Stéphane lui semblaient douces, et après avoir inconsciemment souffert de n'attendre rien, de n'avoir aucun horizon, de n'espérer ni le bonheur, ni même
f?ne joie ou un plaisir, elle envisageait avec une sorte de réconfort la perspective de retrouver Stéphane à Rome, de suivre ses travaux, de voir éclore ses rêves d'artiste, et enfin de connaître sa mère. Tout cela lui rendait un peu de cet intérêt qui manquait à sa vie.
Les mariés partirent dans la journée pour Sorrente. Les yeux de Taddeo étaient brillants, peut-être humides, lorsqu'il embrassa fraternellement sa cousine, en lui murmurant un merci qui sortait du cœur.
Cristina la retint un instant serrée dans ses bras. Elle ne dit rien, mais Françoise comprit combien elle et Taddeo s'aimaient, et quelle plaie inguérissable une séparation eût laissée dans leurs cœurs.
Elle passa le reste du jour à la villa des Colombes. Les aigles semblaient, plus fiers que jamais, étendre leurs ailes pour garder les oiseaux de marbre perchés au-dessus de l'eau étincelante. Le printemps hâtif avait fait éclore les anémones au cœur d'or, les iris blancs, les lilas et les roses. Des clématites s'enroulaient autour des colonnes ioniques, et le soleil couchant se reflétait sur la laque des meubles et dorait la pâle et douce soie des tentures.
— Et vous quittez tout cela, dit Françoise avec un soupir.
— Je n'y tiens plus, répondit Giulia simple-
ment. Il me tarde d'être dans la maison de Dieu.
Elle ouvrit à Françoise son 'cœur, ce cœur qui, arraché soudainement aux choses ^de la terre, aspirait au cloître comme à une patrie, et en l'écoutant, la jeune fille sentait un regret désespéré de ne pouvoir la suivre.
— Ne suis-je pas lâche? dit-elle en pleurant. Je n'ai, moi, à sacrifier ni fortune, ni rang, ni tendres affections; je n'attends rien de la terre : j'en ai connu les amers désappointements, j'en ai frôlé les laideurs, et je ne désire aucune de ses joies éphémères... Pourquoi resté-je dans ce monde qui m'a déçue, et qui n'a en réserve pour moi que l'isolement et la tristesse? Et cependant, je n'ai pas le courage de vous suivre î
Giulia sourit, et lui prit les mains.
— Carina, dit-elle, les intonations de sa voix rendant plus douce encore l'harmonieuse appellation italienne, comment en auriez-vous même la pensée, puisque Dieu ne vous y appelle pas? Il me semble que je vois s'ouvrir pour vous une autre vie, d'autres devoirs, et même des joies que vous n'avez pas soupçonnées. Qui sait si Dieu ne veut pas vous sanctifier dans le pur bonheur qu'il permet parfois dans ce monde de larmes? Ne devenez pas misanthrope, mon amie, et croyez qu'il y a ici-bas des êtres d'élite, et mêm$ de la joie... Si c'est sous une forme
heureuse que s'offre a vous la volonté divine, accueillez-la avec gratitude...
L'heure s'avançait, et le moment venait où Giulia Rasperi allait partir. La robe noire contre laquelle elle avait échangé sa parure de fête lui donnait une apparence presque sévère, et cependant il y avait dans son regard une sorte de sourire.
Françoise l'accompagna jusqu'au couvent.
Elles prièrent ensemble dans la chapelle, puis Giulia serra son amie dans ses bras avec une tendre effusion.
Françoise sanglotait. Elle regarda avidement dans le crépuscule, ce noble visage qu'elle ne devait plus revoir ici-bas, cette beauté que le voile des épouses du Christ allait pour jamais dérober au monde, puis la porte se referma, et elle rentra seule dans la chapelle, en proie à un paroxysme de chagrin.
Bientôt, des pas légers glissèrent derrière la grille. Une voix s'éleva pour commencer l'office, puis la psalmodie continua, lente et douce. Elle écouta avidement, cherchant à distinguer la voix de Giulia, se demandant si déjà elle se mêlait à la prière de l'Eglise. Mais elle sentit tout à coup qu'en dépit des grilles et des voiles, son âme était unie à celle de son amie, et que de cet asile de paix, le calme s'épancherait sur elle comme d'une source surabondante.
Comme les voix des sœurs disaient : Inpace
in idipsum, dormiam et requiescam, une impression de tranquillité surhumaine l'envahit ; elle put enfin prier, offrir le sacrifice qui venait de lui être demandé, et remettre son cœur meurtri ' aux mains de l'Eternelle Sagesse.
Quand elle rentra dans sa petite chambre du palais Albrandi, elle trouva sur sa table un médaillon en terre cuite, et reconnut le beau profil de celle qu'elle venait de quitter.
Au bas était gravée la signature de Stéphane Ernault.
Le lendemain, elle alla à la messe au Dôme, puis, comme tout dans la maison reposait encore, elle se rendit dans la galerie pour revoir les toiles qui avaient été une de ses jouissances et de ses consolations. Elle éprouva un sentiment de plaisir en trouvant Stéphane, mais elle n'eut aucun étonnement.
— Gomment vous remercier ? dit-elle. C'est à vous que je dois tout ce qui me réjouit ou me console ! Vous ne savez pas tout ce qu'il y a entre Giulia et moi, et cette image admirable me rend un passé très court et très cher...
Une rougeur passa sur les joues de Stéphane.
— Je fais mes adieux à la galerie Albrandi, dit-il. Je pars demain.
LA vriliA MB COLOMBES 309
— Et nous ce soir. Avez-vous choisi, au moins <en idée, un atelier à Rome?
Stéphane rougit de non venu.
— Je ne suis pas encore accoutumé à l'idée d'avoir un atelier et d'être un sculpteur, dit-il <^n manière d'explication. Je pense m'installe? ('.y. côté de la ni-nzz.s di Spagna... à proximité du Pincio, ajottta-t-ii après un léger silence.
— G'esi notre quartier, dit Françoise avec une impression de plaisir. Si nous pouvons, miss Alkiuson et moi, être utiles à madame votre mère, nous en serons très heureuses...
— J'espère de tout mon cœur que ma mère €t ma sœur trouveront en vous des amies. Lorsque je serai absorbé par mon travail, je sais qu'avec vous elles verront Rome de la manière que j'aime...
— C'est naturel; n'a vc-z- vous pas contribué à mon éducation artistique?
Ils passèrent lentement devant les toiles qu'ils avaient aimées et devant les vitrines remplies d'objets précieux. Ils n'étaient plus menacés de la dispersion, ces trésors de famiile dont l'entretien avait pesé si lourdement sur la pauvreté des Albrandi!
Le noble palais avai? déjà subi des restaurations, et allait devenir digue de ses antiques traditions.
Dans la journée, elle alla avec rai^s Atkinson \uir Matcbin, dont la santé élai' meilleure, et
qui travaillait laborieusement à sa statue. Cetta fois, elles entrèrent dans l'atelier de Stéphane, et les yeux de Françoise se mouillèrent de larmes devant la Pieta. C'était le plus délicat éloge qu'elle pût en faire ; du moins Stéphane le pensa.
Et le soir même, toutes deux quittèrent Florence.
— Oh, so pleased to return at homel murmura miss Atkinson.
Quelque chose dans le cœur de Françoise lui fit écho. Et un instant après, tandis que le train les emportait à travers la campagne assombrie, elle se surprit songeant à des transformations, h des embellissements, en vue de recevoir Mffi# Ernault et sa fille.
— Je n'aurais pas cru que je pusse être si heureuse de revenir à Rome, dit-elle le lendemain, penchée à leur balcon, et regardant Tincomparable panorama qui semble garder toujours une impression de nouveauté
— Il y a tant de choses si belles que nous de» vons connaître, et puis revoir encore, France t répliqua Eosa.
Elle avait adopté ce diminutif, éprouvant une certaine difficulté à prononcer le nom de Françoise. Stéphane y avait applaudi, et la jeune fille elle-même aimait cette jolie appellation.
— Et puis, dearest, nous ne serons plus des
solitaires, perdues dans cette habitation... M. Ernault deviendra notre voisin, et il sera très respectable de le voir ici, comme je suis une mentor, tout à fait.
— Vous lui ferez du thé, miss Atkinson, dit Françoise, presque gaiement.
— Oh ouil J'aime tant avoir un home! Ce sera si confortable de recevoir chez nous, de ne plus porter le thé et les cakes, comme pour le pauvre Matchin !
Elle soupira au souvenir de son vieil ami, nui regrettait tant son départ.
— Nos visites à Matchin resteront dans ma mémoire comme un des rares plaisirs de ma vie de Florence, dit Françoise, pensive. Quel beau vieux palazzo délabré et pittoresque il habitait! Et ces roses jaunes dont j'ornais son atelier et que M. Ernault cueillait aussi pour parer le sien !... Et mon ravissement, en pénétrant dans la retraite mystérieuse de celui queje croyais un inconnu, de voir l'ébauche de la Sainte au lis!
Elle jeta un regard dans l'intérieur de la chambre, où, en pleine lumière, le beau marbre offert par Taddeo venait d'être installé à la place d'honneur; mais aussitôt ses yeux allèrent plus loin chercher la photographie que lui avait donnée Stéphane. Un sentiment attendri la pénétra. Cette image avait été en quelque sorte mêlée à sa vie, et avait exercé sur sa pensée une influence subtile.
— Je l'aime beaucoup aussi, France, parce qu'elle ressemble tan ta vous ! Je voudrais savoir si c'est un hasard...
— Un artiste s'inspire, sans même s'en apercevoir, des figures familières qui l'entourent, répondit-elle.
— Oh! s'inspire-t-il sans savoir? Peut-être la ressemblance sera-t-elle dans ses autres œu^ vres.,. Vous savez, les grands artistes aiment à prendre ou à sculpter le même modèle... Et vous êtes très jolie, ma chère, conclut-elle d'un ton décidé.
Stéphane arriva quelques jours après, et miss Atkinson, chez qui l'indépendance éveillait des initiatives, décida qu'on l'inviterait à dîner pour « adoucir l'impression de solitude ».
Ce fut un événement. A cette occasion, Françoise compléta son modeste service. Elle se rendit elle-même chez un marchand de comestibles, ne se fiant point à leur jeune et rustique servante, et descendit sur la place d'Espagne pour choisir des fleurs.
Leur hôte se montra plus jeune et plus gai qu'on ne l'avait jamais vu, et lorsque le soir, au balcon, il prit plaisir à reconnaître et à nommer les monuments de Rome, Françoise sentit quelle source de jouissance ce serait de les revoir avec lui.
Dès le lendemain il chercha un atelier, et H découvrit ce qu'il désirait, lui aussi, tout près
de la Trinité-des-Monts. Et lorsqu'il fit transporter son modeste matériel dans son nouveau logis, il y trouva un énorme bouquet de roses jaunes, pareilles à celles dont Françoise fleurissait i'ateiier du pauvre Matchin.
Françoise n'est plus triste ni désintéressée de la vie, ni privée de cet horizon quotidien, de cette attente de quelque chose d'heureux qui est l'un des plus impérieux besoins de la jeunesse.
Mm* E&nault et sa fille sont arrivées. Elle tremblait de ne pas sentir entre elles la sympathie que rêvait Stéphane et qu'elle-même désirait; mais le premier regard a entraîné son cœur. Elle a tout de suite aimé cette femme encore jeune, dont la robe de veuve, conservée après des années, dit la fidélité et la tendresse, dont l'intelligence est ouverte à toutes les choses belles et grandes, mais qui ne voit la vie qu'à travers le bonheur et le bien de ses enfants, l^lle s'est liée immédiatement avec la jeune fille plus âgée qu'elle, mais pleine d'entrain et de fraîcheur, qui partage son enthousiasme et vibre aux mêmes impressions.
Une intimité s'établit tout de suite entre les deux modestes ménages. La confiance grandit; il semble qu'on se soit toujours connu... Mme Ernault et sa fille n'ignorent pas que l'admiration de Françoise pour un artiste inconnu a secrètement, mais puissamment encouragé la vocation de Stéphane. Elles lui savent un gré inconscient d'avoir, sans 3e savoir, prêté ses traits au succès du jeune sculpteur.
Elles lui parlent sans contrainte de leurs espoirs, de la foi qu'elles ont toujours eue en Stéphane, déroulant sans presque s'en apercevoir les feuillets de leur simple et admirable vie.
On se réunit chaque jour. Tantôt Françoise offre un modeste dîner dans le petit appartement de la via Gregoriana et, le soir, sert le café sur le balcon, devant la masse puissante piquée de lumières. Tantôt ils errent sous les ombrages du Pincio ou dans les allées pittoresques de la villa Borghèse ; tantôt, enfin, ils passent quelques heures dans l'atelier où, sous les doigts inspirés de Stéphane, la « Pieta » se dégage, superbe et douloureuse.
Et les visites dans Rome ! Et les grands spectacles, les émotions, les enthousiasmes, les harmonies, tout cela vu et senti dans une note unanime, identique, qui centuple lesjouissances!...
Quelquefois, Françoise éprouve un soudain et affreux serrement de cœur à la pensée que cette période enchantée ne se prolongera pas indéfi-
niment. Mais elle ne veut pas songera l'avenir. D'ailleurs, est-il possible qu'on quitte Rome pour toujours? Et si ses amies repartent, elles reviendront...
La sympathie croît, plus profonde, — l'harmonie se fait de plus en plus douce, confondant les idées et les sentiments du jeune sculpteur et de celle qui inspira sa première œuvre et aida à son succès sans le savoir.
Quand Françoise comprit-elle le sentiment profond qu'elle avait inspiré?
En eut-elle une première intuition le jour où la mère de Stéphane lui dit, avec des larmes, qu'elle demandait à Dieu pour son fils une femme forte et douce, capable de le comprendre, de le soutenir dans les hauteurs, de consoler ses inévitables découragements?
Fût-ce lors d'une promenade à travers la campagne solennelle et désolée dans laquelle l'Aqua Felice prolonge au loin sa ligne d'arcades en ruines, et où s'élèvent surtout des tombeaux?... Ils s'étaient arrêtés devant la mausolée de Gécilia Metella, émus de ce témoignage d'amour survivant aux siècles; mais Françoise avait ressenti quelque chose d'ineffable lorsque Stéphane lui avait dit que des travaux récents donnaient à penser que cette jeune femme était chrétienne ; elle avait eu, alors, une joie profonde à penser à la pureté et à la pérennité d'un amour que Dieu a béni et sanctiûé.
Une pat oie échappée à Stéphane lui fît-elle comprendre qu'elle avait été étudiée, devinée,; comprise, — qu'il avait silencieusement souffert, — pour lui-même, qui n'était pas aimé, — \ pour elle, qui aimait en vain ?...
Une atmosphère de joie non encore définie baignait son âme; son horizon s'éclairait d'une lueur d'aube, et lorsqu'un jour, la mère de Stéphane la serra dans ses bras en disant d'une voix tendre qu'elle n'avait jamais entendue : 4 Ma petite fille ! » il lui sembla que le soleil déchirait des nuages et irradiait son cœur.
Et alors, elle vit devant elle Stéphane, pâle, anxieux, mais avec un espoir illuminant ces yeux sérieux et profonds dans lesquels elle avait si souvent cherché un silencieux conseil ou une lumière...
Elle soupira doucement, longuement, comme si, avec ce soupir, s'exalaient à jamais toutes les tristesses de sa vie, et, comprenant ce muet langage, il tendit ses deux mains et l'attira à, lui, en murmurant le mot qui devait jaillir d'un tel cœur à l'aube d'une telle joie a
— Dieu soit béni!. ••