LES SITES
Après avoir indiqué les œuvres d'art qui embellirent la villa de Tibur, ne la quittons pas encore; essayons de nous pénétrer de la beauté de ses paysages, d'en préciser la variété; errons une dernière fois dans les ruines, et, avec Hadrien, admirons la nature qu'il aimait.
Comme de nombreux Romains, Hadrien accordait une faveur particulière à un lieu célèbre, n'y eût-il plus aucun vestige historique: c'est ainsi qu'il voulut « contempler la mer
Fig. 603. — La vallée de Tempe, vue de1 la terrasse.
du môme lieu où les Dix Mille avaient jeté leur cri de joie en reconnaissant l'Euxin qui les rapprochait de leur patrie » ; mais, plus que ses contemporains, il aima pour eux-mêmes les beaux paysages et les grands phénomènes de la nature. Il gravit l'Etna pour admirer le coucher du soleil; il fit l'ascension du Casius près d'Antioche et ressentit vivement la splendeur de pareils spectacles.
Quoique les Romains aient été généralement peu sensibles à ce que nous appelons aujourd'hui le sentiment de la nature, Hadrien, cependant, en fut pénétré au point de
LA VILLA HADRIANA
donner le nom de Tempe à une vallée de sa villa, en souvenir du charme de la vallée thessalique. Il semble avoir surtout recherché les beaux horizons où la vue se perd dans
Fig. (504. — La terrasse de Tempe et vue vers Tivoli.
la brume des lointains. Le site sur lequel il a voulu asseoir sa belle villa de Tibur n'en est-il pas la preuve évidente?
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Fig.. 005. — La vallée de Tempe, vie du pavillon de Tempe.
Aucune villa, en elïet, n'occupe une plus heureuse situation. Non adossée à un coteau, mais dominant les alentours, que d'échappées grandioses ménagées avec un art admirable, mises en valeur par des premiers plans choisis avec un goût des plus judicieux,
ART ET NATURE
elle ofïre aux regards! Et, grâce aux trois orientations principales du nord, de l'est et de l'ouest, quelle merveilleuse variété dans ces échappées! C'est ainsi qu'à l'ouest les plus chaudes colorations de la Campagne romaine contrastent avec les lumineuses et fraîches tonalités de
Fig. 600.
Le pavillon de Tempe.
l'est vers Tihur. De ce côté (fig. 603), le panorama est très développé ; aussi Hadrien y avait-il choisi, sur la partie élevée du plateau qui surplombe la vallée de Tempe, plusieurs points de vue. L'exèdre adossée à la Piazza d'Oro, admirablement disposée pour que la vue s'étendit sans obstacle sur les environs, développait ses murs en demi-cercle et, par la large baie d'un portique monumental, embrassait tout le paysage.
Depuis Hadrien, quelques détails seulement ont changé ; le site est l'un des plus beaux
LA VILLA HADRIANA
que l'on puisse admirer [fig. 604), et, en quelques lignes, M. Gaston Boissier en a peint toute la poésie : « De vigoureux oliviers ont poussé dans les jointures des pierres : quand on s'assied,
Fig. 607. — Vue pmse du pavillon de Tempe pur la vallée de Tempe.
après midi, sous un de ces grands arbres au tronc noueux dont les branches affectent des formes bizarres, on a toute une échappée de verdure à ses pieds ; en face de soi, les clochers
Fig. 608. — Chemin conduisant du pavillon de Tempe au jardin dit des Bibliothèques.
de Tivoli et les grandes villas modernes avec leurs treilles'qui posent sur des piliers de pierres blanches et ressemblent à des portiques. »
Posée à pic sur les substructions qui s'appuient à la colline, toute la terrasse de Tempe se développe devant ce vaste horizon {fig. G05) ; à l'extrémité, vers le nord, se dresse une tour (fig. 606) formant corps avancé; là, le pavillon de Tempe ouvre son tiïclinium
ART ET NATURE
sur un balcon suspendu dans l'espace (fig. 607) ; de là, le spectateur plane sur le vide immense de la vallée et sa vue se perd dans les lointains infinis.
Par une rampe douce et descendant à mi-côte //'//. 608), on arrive au jardin dit des Bibliothèques, où le décor se fait jour à travers une voûte de verdure. Par quelques éclaircies on domine les bâtiments de la Palestre (fig. 609) flanqués d'ifs isolés dont les "silhouettes massives tranchent sur le beau décor d'une ville; est-ce la moderne
Fig. 609. — La Palestre, vue du jardin dit des Bibliothèques.
Tivoli? Est-ce l'antique Tibur? On ne le sait; le tableau est encadré de verdures découpées capricieusement sur le bleu intense du ciel. Plus bas, dans la vallée même, adossé ta la Palestre [fig. 610), on admire un site de grand style et, au loin, toujours les ifs, comme des flammes sombres, contrastant avec les vives couleurs des montagnes dont les lignes s'apaisent à l'horizon. Au premier plan, une prairie en fleurs, des joncs, des arbres sauvages où s'enlace la verdure des lierres sous l'ombre desquels fuient les eaux fraîches du Pénée de Tibur (fig. 611).
Mais c'est du théâtre grec, en haut de l'hémicycle, que se déroule peut-être le point de vue le plus grandiose (fig. 612). Le podium de la scène semble alors servir de base au décor ensoleillé qui s'ouvre entre deux rideaux d'ifs immenses ; au second plan, sur la campagne verdoyante, s'étend l'ombre des oliviers qui vont s'étageant aux flancs des collines où
LA VILLA HADRIANA
pointent lumineuses les blanches maisons de Tivoli. Plus haut, les montagnes s'élèvent et déploient leur vaste hémicycle rose et bleu noyé de vapeurs, dont les nuages majestueux et lents caressent les cimes perdues.
Dans la villa môme, les sites, pour être moins étendus, n'en sont pas moins délicieux.
Fig. 610. — La vallée de Tempe; vue prise de la Palestre.
Les différents niveaux des terrains, que reliaient autrefois les vastes escaliers en marbre, y ménageaient les aspects les plus variés; les constructions, la verdure, les fontaines jaillis-
Fig. 611. — La Pénée de Tibur.
santés, les vases et les statues y mariaient avec un art infini leurs tonalités diverses. Aujourd'hui encore, tous ces aspects ont un charme pénétrant : de la terrasse située à l'est des thermes, on admire un tableau auquel les ruines de cet édifice forment un premier plan vigoureux (Voir le frontispice), tandis que, delà terrasse des bâtiments dits Prétorium [fig.ôiS), les grands arcs éventrés des thermes présentent leurs ouvertures béantes d'où
ART ET NATURE
semble émerger la haute stature des ifs soutenus par la verdure plus claire des oliviers. Il est regrettable que le mauvais état de l'escalier de la tour de la bibliothèque grecque, qu'on pourrait facilement restaurer, ne permette pas de jouir de cette vue unique. A son défaut, l'endroit d'où l'on peut dominer la plus grande partie de la villa est le terrain formant terrasse derrière le Sérapeum.
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Fig. 612. — Vue prise du haut du théâtre grec.
L'abside de ce monument prend, à son chevet, une tournure étrange, et sa masse robuste ouvre magnifiquement la perspective de la vallée canobique que terminent à droite le Prétorium et les thermes, a gauche le vestibule de la villa, tandis que le centre est occupé
Fig. 613. — Vue prise des bâtiments dits Prétorium.
par les Cent chambres et le Pœcile, et que, dans un vague lointain, les montagnes des Apennins campées aux confins de la plaine ferment l'horizon (fig. 216).
Du Pœcile la vue s'élargit considérablement ; une vaste esplanade y a été ménagée d'où l'on domine la plaine romaine [fig. 614), et, à son extrémité ouest, une plate-forme semi-circulaire offre un site qu'Hadrien dut particulièrement apprécier. Comment le décrire mieux qu'en citant, une fois encore, M. Gaston Boissier : « Mais, si Rome attire d'abord
l'attention, les sites environnants s'en emparent bientôt et la gardent. Près de soi, de tous les côtés, les collines s'élèvent peu à peu, devenant plus vertes et plus riantes à mesure qu'elles s'éloignent davantage de la plaine A gauche, on aperçoit les sommets des monts
Fig. 614. — Vue prise du haut de la plate-forme du Pœcile.
latins ; à droite, les montagnes pittoresques de la Sabine, Mentana, Monticelli et plus loin Palombara, au pied du mont Gennaro. Il est impossible d'imaginer un horizon plus
Fig. 615. — Vue prise du haut du Timonéum.
simple et plus large à la fois, plus de grandeur et de calme, plus de variété et de proportion. »
Vers le sud-ouest, le faîte du Timonéum offre l'un des plus riants belvédères {fig. 615). C'est encore un peu le même paysage, avec un premier plan de verdure tapissant les
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flancs de la colline où s'étage la villa d'Hadrien. Au bas, le fosso detto Resicoli procure un peu de fraîcheur, tandis que l'antique Albulée (Bagni) épanche ses eaux sulfureuses dans la Campagne romaine, dominée au loin par la mer brillante et argentée.
Des nombreuses terrasses, des palais éventrés, des péristyles écroulés il ne reste en place ni statues, ni vases, ni fontaines; mais avec un peu d'imagination, en distribuant
Fui. G16. — Vue prise du haut du théâtre du sud; vallée du fosso detto Resicoli.
les documents que nous avons présentés, il est possible de reconstituer ces antiques délices, bien dignes d'un César.
En envahissant les palais impériaux, la nature a repris ses droits; mais nulle part elle ne se montre plus belle, plus captivante, plus accessible. En ce lieu privilégié, tout se retrouve : prairies en fleurs, ruisseaux ombragés, vallons mystérieux, arbres centenaires enlacés de plantes grimpantes, collines verdoyantes, montagnes arides, et, à l'horizon, la plaine noyée dans l'infini de la mer...