LE CANOPE
De tous les monuments de la villa indiqués par Spartien, le Canope est le plus facile à identifier. Non pas qu'il faille attacher quelque importance à la brique où Ligorio et, d'après lui, Nibby ont cru lire : DEL1CIAE CANOPI ; mais cette identification est confirmée par les fouilles qui ont amené au jour un grand nombre de statues en marbre noir de style égyptisant que les Jésuites, possesseurs alors de cette partie de la villa, cédèrent au cardinal Massimi, qui les fit restaurer. Elles sont aujourd'hui conservées au Musée du Vatican avec d'autres œuvres de même provenance, comme le mentionnent les anciens catalogues de ce Musée.
En 1893-1894, M. Sortais, architecte et pensionnaire de la villa Médicis, fit au Canope des fouilles importantes dont la bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts conserve la relation manuscrite et les relevés. Les briques qu'il a retrouvées sont datées des années 12:3 et 126, dates bien plus vraisemblables que celle de l'année 134 indiquée par Ligorio. N'oublions pas qu'Hadrien visita Alexandrie en 117, peu de jours après la mort de Trajan,et que, dès cette époque, il dut apprécier suffisamment le Canope pour vouloir, dès son retour à Rome, en l'année 120, le construire dans sa villa.
Qu'était le Canope égyptien ' ? Strabon nous l'apprend : en sortant d'Alexandrie par la porte canobique, on se rendait à la ville de Canope par un canal où, sur le parcours, surtout à Eleusis, village voisin d'Alexandrie et de Nicopolis, « ce n'étaient que maisons de plai- « sance et riants belvédères ouverts aux voluptueux, hommes et femmes, qui, en y met- « tant le pied, franchissaient en quelque sorte le seuil du canobisme et de la perdition ». A 125 stades d'Alexandrie, on rencontrait la ville de Canope, dont le principal monu-
1. Strabon, liv. XVII, 10; - Amm. Marcellin, XXII, 14-16 ; — Sénëque, ép. LI, 2; — Juvknal, VI, 34; XV, 44.
Fie. 199. — Plan du Canope.
SOUVENIRS DE VOYAGE ET CONSTRUCTIONS ORIGINALES
Fie. 200. — L'exèdre M (photographie de M. Sortais).
ment était le temple de Sérapis, objet d'une vénération profonde dans tout le pays pour les cures merveilleuses qui s'y opéraient; on y couchait ou bien on y faisait coucher un remplaçant. Mais le spectacle que Strabon recommande est «celui de la foule, qui, pendant les panègyries ou grandes assemblées, descendait d'Alexandrie par le canal alors couvert, jour et nuit, d'embarcations chargées d'hommes et de femmes qui, au son des instruments, s'y livraient sans repos ni trêve aux danses les plus lascives, tandis qu'à Canope même les auberges qui bordaient le canal offraient à tout venant les mêmes facilités pour goûter le double plaisir de la danse et de la bonne chère1 ». Ce lieu de pèlerinage était donc en même temps un lieu de débauches ; on allait à Canope, un
peu pour se guérir, mais surtout pour s'amuser. Le voluptueux Hadrien dut s'y plaire, et « l'infâme Canope », stigmatisé par Juvénal, fut imité à Tibur.
A la villa Hadriana,le Canope occupe une vallée étroite {fig. 198), probablement creusée à cet effet et limitée vers l'est par un mur de soutènement long de 215 mètres, divisé par
des contreforts entre lesquels étaient ménagées des niches en berceaux. M. Sortais a pu se rendre compte de cette disposition grâce à l'un des pieds-droits qui conserve encore l'amorce de sa voûte en berceau. Quarante chambrettes environ étaient ainsi constituées et ouvertes sur le Canope.
Le grand mur était butté au nord par une tour carrée contenant un escalier et faisant partie de constructions importantes, mais étrangères au Canope proprement dit {ftg. 228). A l'extrémité sud-est de ce mur s'élève une petite exèdre M [fig. 200-201) ornée de cinq niches, alternativement rondes et carrées ; celle du milieu est très profonde et forme un retrait considérable. Piranesi, afin de rappeler Y Hêraclèion, voisin de Canope, en fait un temple monoptère dédié à Hercule; M. Sortais a rectifié le plan et n'y voit qu'une petite abside fermée par des colonnes. Ce plan rappelle en petit celui du Sérapeum que nous allons étudier. Dans cet édicule muni de fontaines on peut supposer qu'il y eut une divinité pseudo-égyptienne, probablement Antinous, le nouveau dieu qui paraît
Fie. 201. — L'exèdhk M bu nympheum (d'après Penna).