V. — Le Tyropeon de Josèplw
Où se trouve dans notre théorie le T^ropéon de Josèphe ?
Le lecteur a déjà deviné notre réponse. Le Tyropéon serait à chercher entre les deux plateaux du mont Sion actuel; il diviserait le plateau allongé de l'ouest de celui arrondi du nord-est. Mais avant tout, notons que dans ce cas le plateau nord-est doit être une colline abaissée par suite des travaux de Simon. En conséquence, personne ne s'étonnera s'il est sensiblement inférieur, soit environ 20 mètres, au plateau occidental ; personne non plus ne sera surpris que la vallée, qui le sépare du même massif, ait été fortement atténuée. Cette remarque expliquera comment la plupart des topographes modernes n'ont guère songé à chercher en cet endroit la deuxième colline de Josèphe et sont entrés dans des voies, que leur multiplicité divergente a démontré être sans issue.
A son tour, notre théorie peut-elle se réclamer d'arguments positifs ?
Nous croyons que oui, parce que la colline n'a pas
Lr; MONT s ION oo
dispéiru sans laisser de traces. I /examen du terrain et la survivance des noms, si tenace en Orient, nous permettent d'en fournir la preuve.
L'examen du terrain révèle une dépression, qui s'explique d'une manière très satisfaisante si l'on tient compte des renseignements fournis par la Bible et l'histoire. Mais puisqu'il s'agit d'un fait, écoutons les témoins, parmi lesquels plusieurs sont d'autant plus dignes d'être écoutés que leur théorie topographique s'éloigne de la nôtre.
C'est d'abord M. G. Williams. « Dans le quartier du mont Sion, dit-il, où j'ai placé la porte de Gennath (1), existe dans la colline une dépression si bien marquée, qu'en allant du sud au nord par la rue qui traverse le centre du quartier juif, non loin de la porte de Sion (2), on descend très peu ou pas du tout pour se rendre aux bazars (3. »
Puis vient M. Tobler qui dit : « En allant du nord au sud, la pente du Sion est la plus douce et la plus courte à l'endroit où un petit vallon, comprenant le Suuk Hàret et Yahoùd, part du nord pour déboucher
(1) L'ancienne porte, dont on voit au-dessus du sol les voussoirs massifs, fut souvent prise pour la porte de Gennath. Mais les fouilles faites en 1860 par M. Warren et en 1802 par M. Schick (P. i". F. Quart. SI- 1802, p. 18o) ont démontré qu'elle n'a jamais fait partie d'un rempart extérieur, et qu'elle ne remonte pas au-delà du temps d'Hcrode. Des fouilles prati(iuées à 300 mètres plus à l'ouest ont mis au jour les vestifjes de la seconde enceinte qui prit son point de départ à la porte de Gennath. Aussi, n'y a-t-il plus de doute pour personne que celle-ci ne se trouvait dans le voisinage de la porte de Jalïa. Les professeurs de Xotre-Dame de France seuls {Palestine, p. 144 et plan, p. 62) continuent à placer la porte de Gennath et la naissance de la seconde enceinte dans le quartier juif, sans tenir compte dos découvertes faites depuis trente ans.
(isJ) Neby Daoùd. Autrefois cette porte était située plus à l'est et s'ouvrait sur la rue aux Colonnes, (jui le long de notre Tyropéon conduisai à la porte des Colonnes ou de Damas.
(3) The holij city, Londres, 1845, p. 285.
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dans la vallée centrale au sud-est. De plus, du Hàrci cl Dschawain qui court parallèlement au Souk IJàret cl YahoiuLk l'ouest, on descend par une pente assez douce dans cette dernière rue ; puis de là on remonte de nouveau, toujours vers l'orient, à une distance de trente à quarante pas. Le vallon commence immédiatement au sud du JJschama cl Omari ih dans le quartier juif, divisant le Sion en deux parties, une occidentale et une orientale (2i. »
M. Melchior de Vogué écrit à son tour : '< Cette vallée la transversale se dirigeait vers l'est et recevait du sud un autre pli de terrain, dont la rue moderne des Juifs Souk Hàret el Yahoùd suit la direction. Le fond de ce ravin secondaire ma été donné par les travaux exécutés par la construction de la grande synagogue moderne ; il se trouve à 5 ou 6 mètres au-dessous du sol actuel de la rue 3). »
Ce monticule semble si bien destiné à servir d'assiette à une forteresse, que M. l'abbé Monicjuet, comme M. Caspari, localise la citadelle des Jébuséens « sur l'éminence de l'encognure nord-est du mont Sion » tout en mettant la ville de David sur la colline orientale /t,. « Comme le T\'ropéoQ [la vallée transversale , ajoute-t-il plus loin, comprime le plateau à son milieu, il la partage en deux mamelons, dont chacun a sa phj'sionomie particulière. Celui du nord assez étendu avec une altitude de 702 mètres, forme une sorte de péninsule, étant isolé par la
(!' La synagogue. Voir fig. 9.
(2) Op. cit., t. I, p. 23.
(3) Le temple de Jéntfialpiii, Paris, 18G4, p. 111.
[i) Jérusulein, >sa topogntphie primitive, Tours, 1883, p. ■M-
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courbure du Tyropéon et par cette dépression déjà signalée, qui descend du centre du plateau au milieu du Tvropéon septentrional d). »
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T^f^C-hl ùaotf^
Fig. !). — Plan ui: la uépuession au mo.nt Sion.
Les meilleurs plans de Jérusalem accusent ce mamelon (2i, dont le noyau rocheux a été constaté lors des constructions de synagogues et d'autres
(1) 1(1., p. i'J-iiO.
(2) iM. Wilson (Phin of Jrni.^alcin, 18!)0) inciicjue les hauteurs du sol en pieds anglais. Du sud-est de la caserne tuniuc en ligne droite vers l'orient, il donne les chitïres suivants :
Plateau occidental 2.oo0 pieds
Dépression 2,482 —
Plateau nord-est 2,502 —
Au nord de la porte des Mauiirabins. 2,383 — Dans les plans de courbes de niveau du Palestine Eploration Finul, ce monticule ne ligure pas : 11 n'y a là rien d'ftonnant. Les ingénieurs de la commission anglaise ont noté avec soin l'allitudo de tous les rochers (jui apparaissent à la surface et de tous ceux qu'ils ont rencontrés sous le sol lors de leurs explorations. Mais dans le quartier juif, tout couvert de maisons entassées les unes sur les autres et à peine sillonne par des
r>S 1 A Nll.l.li DE DAVID
édifices. M. L. (Irammatica lui donne une hauteur de 7 mètres ^ 1 1 et le R. P. La^^ranjïe ()'"/i5 (2).
Le ravin, qui a sa partie supérieure est rembla\'é der)à () mètres, s'accuse plus profondément à mesure qu'il se rapproche, au nord, de la vallée transversale, et, au sud, de la vallée large dans la direction de Siloé.
Hors de la ville, il est assez bien accentué, malgré l'énorme quantité de décombres amoncelés sur le flanc de la colline. L'extrémité méridionale du ravin est surtout digne d'attention. Il y a quelques années, M. Bliss explora une grande partie de l'ancienne rue qui allait du nord au sud au fond de la vallée large, en passant entre la piscine de Siloé et le mont Sion. A 75 mètres au nord de la piscine, il rencontra un embranchement vers le nord-ouest, dans la direction du ravin. Cette rue, large de .'î mètres, est pavée de dalles grandes et épaisses, et garnie de côté et d'autre d'une bordure en pierre. Ne pouvant explorer le sol qu'au moyen de galeries souterraines, l'ingénieur n'examina cette rue que sur une longueur de 10 mètres ; mais il suivit à une distance de .'i() mètres l'égout (3), bien construit, établi sous le dallage, et
ruelles étroites et tortueuses, aucune fouille de ce genre na été entreprise. .\vec un simple sondage, on risque fort de prendre un quartier de rocher ou une agglomération do pierres pour le roc vif. il) Trslo allante (li (jfixjrafm nacra, Hergame, lft03, p. 30, et pi. I.
(2) Op. cit., p. 22. — Le professeur, il est vrai, ajoute : « Cette vallée prétendue, déjà peu sensible aujourd'hui, l'était encore moins autrefois ; ce qui en parait, s'est formé dans les débris amoncelés. » Singulier phénomène ! .\ Jérusalem, les décombres ainoitcflés .s»/' un liant plateau, y proiluisont peu à peu des vallées! .M. de Vogué, ignorant quelle physioniimie celle vallée avait autrefinii, constata, il y a quarante ans, quV//cnième était remblayée, à son point le plus élevé, de 5 à G métros de décombres.
(3) Sous la plupart des anciennes rues du mont Sion furent retrouvés ce genre de conduits.
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put ainsi s'assurer de la vraie direction de cette voie (I). La rue occupe sans contredit le fond du vallon, qui sépare la ville haute de la ville basse et débouche dans la vallée lar^^e, près de la piscine de Siloé. C'est bien là, à notre avis, le Tyropéon de Josèphe.
Si le Tyropéon de l'historien juif n'a pas entièrement disparu à la vue, son nom semble é<ralement s'être fixé entre les deux collines du mont Sion jusqu'au xv*" siècle de notre ère.
« Le mot Tyropéon, disent les ingénieurs anglais, est communément pris pour un nom grec, signifiant dans ce cas fromagers. Il ne faut cependant pas oublier que, dans les récits topographic^ues, Josèphe se sert généralement de noms aramaïques, et lorsqu'il remplace le nom de la langue indigène par un nom grec, il a soin de l'indiquer, comme c'est le cas pour Bczctha ou Coenopolh 2i.
« Aussi le docteur Bonar est-il d'avis que le mot Tyropéon est plutôt un nom hébreu ou aramaïque. Voilà pourquoi le capitaine Conder propose de lire "^ ^*» ^*7 ^ , dont la racine /ra?'«/" signifie fondre l'or et l'argent par le feu (Cfr. Ps. xn, \. — Is., xl. 19. — Prov., XXV, 4i. Beth Tzcripha est mentionnée dans le Talmud apparemment à l'est du Sanctuaire, près de l'endroit où l'on jetait les détritus du temple W . Cela harmonise avec le nom de Tyropéon. Le même
(1) lùraialiona <tt Jérusalem, p. 143 et Gmentl plnx n" II.
(2) liell.jud., II, XIX, 4.
31 C'est à l'orient du sanctuaire, dans la rue aux llanôth ou Boutiques, que les vendeurs de pigeons et d'autres denrées ainsi que les changeurs <le monnaie trafiquaient avec les étrangers se rendant au temple. C'est de là qu'ils s'introduisirent parfois jusque dans le parvis sacré, d'où Notre- Scigneur les chassa un jour. [Mattli., XXI, 12. — Marc, XI, 10.)
mot se trouve dans la racine arabe Sarcif. qui veut dire changer ta monnaie. S'il est étrange de trouver des fromagers fixés à Jérusalem, le terme araméen fournirait un sens fort naturel : la vallée des changeurs. Cette interprétation est confirmée par le fait que jusqu'au xvi' siècle, ce quartier était appelé Khan es Sarf, comme nous l'apprend Moudjir ed Dine i 1 (. »
En effet, l'historien arabe, qui vient d'être mentionné, fournit tous les noms des diverses sections de la longue rue de David. Après avoir décrit la première partie de la rue, à partir du Haram es Schérif, il continue : « Depuis la porte du quartier juif jusqu'au Khan es Saraf '2) (bazar ou bureau de change), la rue prend le nom de Soukel Harirîyeh bazar des marchands de soie 3 . »
Si Tyropeon est un nom grécisé qui dérive de tzaraf, l'on peut dire qu'il s'est conservé dans le mot arabe saraf. En tout cas, n'est-il pas frappant que le quartier Es Saraf se trouve précisément dans la première enceinte, au mont Sion, entre la ville haute et la ville basse ? Cette coïncidence, sinon survivance de nom, est d'autant plus remarquable qu'à aucune époque les habitants de Jérusalem, soit
(1) Stineij of W. P., Mémoire. Jrntmlein, p. 291.
(2) Du Khan el iMosref, d'après l'étlilion arabe du Caire, 1283 de l'oyire, p. 403.
(3) Ilistoirr dp Jënisdlein rt d'Hébroii, cd. II. Sauvaire, Paris, 1876, p. 177. — -Vux xir el xiii' siècles les écrivains latins placent le Climif/e o\i la rue '/" Chninje un peu plus ,1 l'ouest. Ainsi In Continuateur de Guillaume de Tyr {Piibl. (le l'Or. Int., Itiii. fraur., éd. Miclieland et Raynaud, (ienève, 1882, p. Ii6i dit : « La grant rue qui aloit de la Tor David droit au.\ Portes Dires {Portes dorées], apeloit l'en ht rue Darid, de ci nsque au Chani.'e... Duant l'en venoit au Clianj,'e là où la rue David defalloit, si trouvoit l'en une rue, qui avoit non la rue Monte Syon. » — Cfr. La citez de Jheriisalem, éd. M. de Vogué, Les ér/li.^ex de la Terre sainte.
LE MONT SIOX (îl
chrétiens, soit musulmans, n'ont montré le Tyropéon dans la vallée centrale. Dans les livres sacrés celleci est simplement désignée sous le nom de vallée, torrent (I). Josèphe l'appelle la vallcc large (2j. Le Pèlerin de Bordeaux ne lui connaît pas de nom ; pour lui aussi c'est la vallcc de Jérusalem (3) et jusqu'aujourd'hui les indigènes la nomment simplement El Wcicl, la vallée (V).
Depuis le xvi'" siècle seulement, des écrivains européens, interprétant les récits de Josèphe, crurent reconnaître le Tyropéon dans la vallée centrale qui traverse la ville du nord au sud. Cette identification se heurte à de telles difficultés que beaucoup de savants modernes ont vu le Tyropéon dans la vallée transversale, c^ui part de la porte de Jafîa et s'étend vers l'orient. Elle absorberait ainsi la partie inférieure de la vallée centrale. Mais cette identification soulève des problèmes aussi insolubles que la précédente. Dans l'un et l'autre cas, cette vallée sépare la deuxième colline de la troisième et au-delà de la piscine de Siloé, elle débouche dans la vallée de Cédron. Le Tyropéon, au contraire, sépare la première colline de la deuxième, « la ville haute de la ville basse et s'étend jusqu'à Siloé, » seulement. Cette description convient à la lettre au ravin, qui divise le mont Sion en deux collines, et c'est là seul qu'on
(1) Neh., II, lo.
(2) Bell, jud., y, IV, 1.
(3) Op. cit., p. 17-18.
(4) Moudjir ed Dine dit que la « larpe vallée qui descend de la porte de Damas vers le Cédron s'appelait Wâd eth Titruhin, vallée des .Moulins (éd. ar. p. 404). Dans la vallée centrale on n'a jamais connu des moulins mus soit par l'eau, soit par le vent. Mais au moyen Age, il y eut des moulins à vent dans la vallée de Josaphat.
peut raisonnablement chercher, pensons-nous, le Tyropéon de Josèphe.