CONCLUSION
David prit la cité jébuséenne de Sion et en fit sa capitale. Ce fut le point de départ des agrandissements successifs de Jérusalem. Pour se rendre exactement compte de ceux-ci, il importe donc de préciser le site de l'antique Sion. Flavius Josèphe et les anciens après lui, jusqu'au xix'' siècle, ont localisé le noyau initial de la Ville sainte sur la colline occidentale, le Djebel Sion actuel. Quant au Moriah, il portait autrefois le temple, aujourd'hui la mosquée d'Omar. Il représente la troisième colline de Josèphe.
Depuis David, et même depuis l'historien juif, Jérusalem a subi de nombreuses modifications ; celles-ci continuent encore et font oublier de plus en plus la physionomie primitive des lieux. Aussi a-t-on pris plus d'une fois le Moriah pour la deuxième colline de Josèphe. Du coup, ses récits devenaient inintelligibles, incohérents. On les abandonna et avec eux la tradition qu'ils représentaient. C'est là le seul point commun entre les théories topographiques destinées à substituer la théorie traditionnelle. Et ces théories récentes furent nombreuses, variées, divergentes, contradictoires; car si la vérité est une, l'erreur est multiple. Beaucoup ont même fini par considérer la question comme insoluble, ou
se sont ralliés avec plus ou moins de confiance à une théorie soi-disant basée sur « certains détails de la Sainte Ecriture. » Cela paraissait plus critique.
Les professeurs de Notre-Dame de France ont fort bien résumé cette nouvelle opinion, tout en embrassant ses conséquences logiques jusqu'au bout ; ce en quoi plus d'un a sagement refusé de les suivre. Leur théorie, la voici : « Jérusalem commença toute petite, sur cette colline de VOphcl, qui, de l'enceinte actuelle du Temple, pique son promontoire droit vers la piscine de Siloé, en longeant le Cédron... \JOphel, prolongement régulier de la colline du Temple toujours appelée Sion; l'Ophel, seul point d'où l'on puisse monter de la ville ancienne au Temple, selon l'expression continuelle de la Bible ; lOphel percé, comme le dit le livre des Chroniques, de F Est à rOuest, par le canal cVEzéchias, l'Ophel est bien le berceau primitif de Jérusalem, le noyau de la ville de David et des rois de Juda. » {La Palestine. p. 56-57.)
Cette thèse a été en substance défendue depuis une douzaine d'années, et plus, par l'Ecole biblique de Saint-Etienne à Jérusalem. Les RH. PP. Lagrange, Séjourné, Vincent 3' ont tour à tour consacré leur vaste érudition et leur incontestable talent. Grâce à la Revue biblique elle fut vulgarisée surtout parmi les catholiques français.
Du moment que nous voulions examiner la question, nous devions rencontrer aussitôt la théorie pour le moment en vogue, qui met la « ville de David ^) à l'Ophel. Nous l'avons examinée d'autant plus volontiers, que la plupart des observations présentées contre elle au cours de notre étude, s'ap-
CONCI.l'SIO.N 2'.\7)
pliquent également aux autres théories émises sur le sujet.
Notre enquête nous a conduit à certains résultats que nous résumons brièvement:
Le Sion a une tradition. Et il convient d'ajouter que le tombeau de David et des rois de Juda, au témoignage de la Bible, enfermé dans l'antique cité, était encore debout au temps de Flavius Josèphe. La tradition fermement soudée à un monument que tous connaissaient, ne permettait donc pas à l'opinion de l'historien de s'égarer. Ses assertions sont garanties et critiquement recevables. D'ailleurs les récits bibliques, les données de l'histoire et de l'archéologie confirment la topographie qu'il nous présente. C'est ce que nous avons mis en lumière, tout en faisant la contre-épreuve pour l'Ophel. Le résultat de notre étude a été résumé à la fin du chapitre IL
Mais, des textes scripturaires ont été mis en avant pour soutenir la théorie du Sion à l'Ophel. En les examinant, nous nous sommes efforcé d'être objectif. Loin d'y découvrir des arguments pour l'opinion qui s'en prévaut, nous y avons trouvé plutôt une confirmation de la thèse traditionnelle.
A son tour le livre de Néhémie, critiquement étudié à la lumière des fouilles récentes, nous a paru d'une intelligence suffisante, grâce à la théorie de Sion sur la colline occidentale. Pour qui met le Sion à rOphel, il reste au contraire enveloppé d'une « obscurité profonde. » De nouveau le résultat de notre enquête biblique a été rapidement exposé à la fin du chapitre VL
Dans notre VIL' et dernier chapitre, nous avons examiné la terminologie des Livres saints. Leur
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caractère littéraire, mis en relief par les idées du temps, nous permit d'3' découvrir une série d'expressions qui dans la conscience des anciens sont s^^mboliques, mais ne révèlent aucunement la perte du sens historique, qui est à leur racine. A sa manière donc la terminologie de la Bible confirme elle aussi le bien fondé de nos précédentes déductions.
Après cela, nous nous croA'ons autorisé à proposer une théorie topographique sur le développement de Jérusalem. Elle est en harmonie avec les données vraiment traditionnelles et s'inspire des thèses défendues au cours de notre ouvrage. La voici :
La colline sud-ouest est chorographiquement divisée en deux plateaux : l'un sensiblement plus long et plus élevé à l'ouest, l'autre plus bas et arrondi à lest. Celui-ci formait vers l'an 1000 avant Jésus-Christ la ville basse, groupée autour du Alillo, la forteresse habituelle des villes chananéennes importantes; celui-là, Sion, la place forte jébuséenne réputée imprenable.
David prit Sion et lui rattacha la ville basse en <( bâtissant autour du Millo ». Ainsi fut formée la <( ville de David », où lui et ses successeurs reçurent la sépulture. La « ville de David » était entourée de montagnes de toutes parts, montes i)} circuitu cjus, selon l'expression des psaumes : à l'est le Moriah et puis le mont des Oliviers, au sud le Mauvais Conseil ; enfin le Gareb et les hauteurs du nord complétaient le cercle. Mais des ravins profonds, la vallée large, aujourd'hui El Wàd, l'Hinnom, la vallée transversale au nord, l'entouraient de toutes parts de fossés naturels. Une vallée intérieure, que Josèphe de son temps appelait du nom de ses habitants, le
CONCLUSION 'l'M
Tyropéon, mainlenail à l'intérieur de l'enceinte agrandie l'ancien souvenir de la ville liaute et de la ville basse. Longtemps encore il devait se conserver, d'autant plus que des murs séparaient entre eux les différents quartiers de Jérusalem.
Salomon ajouta une troisième colline, le Moriah, et y construisit le temple et les palais ro\'aux. Ce fut la colline du temple, qui devint aussi le séjour du corps sacerdotal et qui sur son prolongement méridional portait encore le quartier nathinéen, l'Ophel. Autant qu'il fut en lui, le fastueux monarque s'efforça de réunir la ville nouvelle à l'antique u ville de David ». Combler en partie la large vallée qui les sépare, puis jeter au-dessus de celle-ci un pont, paraissent deux essais à dater de son règne. En conséquence aussi la ligne des remparts fut modifiée et la vallée du Cédron devint la limite orientale de la ville, de nouveau entourée de montagnes. (^)uant au temple, il occupait le sommet de la nouvelle colline. Vers lui de toutes parts on montait ; il semblait résumer toutes les aspirations d'Israël, et symboliser admirablement la sainte Sion, patrie des âmes et pied-à-terre de l'Eternel. Il absorbait ainsi toute une histoire ; et le détruire, c'était, cro\'ait-on, toucher à la fin des temps.
Après Salomon, ses successeurs embellissent et fortifient encore leur capitale. Celle-ci aussi s'agrandit et l)ientôt déborda hors de l'enceinte primitive. Non seulement le flanc oriental du mont Sion se couvrit de rues, de bazars, de maisons où se pressait une population très dense, que l'on dut de bonne heure renfermer dans les murs, mais au nord, les pentes du Gareb elles aussi se peuplèrent. Autrefois
les escaliers descendaient de la « ville de David >» vers la piscine où coulaient doucement les eaux de Siloé. Un tunnel les y amenait de la fontaine de la Vierge, l'.Vïn-Rogel biblique, située en face du rocher de /ohéleth, fameux par la conjuration d'Adonias. Alaintenant c'était un quartier nouveau qu'il fallait pourvoir d'eau de source, cela surtout, parce que les vastes prairies, qui entourent le Birket Mamillah, étaient arrosées par de nombreuses sources, qui en temps de guerre profitaient à l'ennemi. C'est en effet dans le « champ du Foulon, à l'entrée du canal de la piscine supérieure », qu'on s'attendait toujours à le voir déboucher : par le nord-ouest seulement, Jérusalem était accessible.
La guerre syro-ephraïmite et surtout le redoutable conflit de l'Egypte et de l'Assyrie au vin' siècle avant Jésus-Christ, déterminèrent ces travaux auxquels Ezéchias attacha son nom. (Jn capta l'eau de Mamillah, le Gihon supérieur, où Salomon avait été sacré à linsu de son rival, et on les amena dans la ville. Un nouveau mur montant vers le nord, puis fléchissant vers l'est et couvrant le temple et sa forteresse, Birah, d'une seconde enceinte, fut l'œuvre de ce roi. La piscine qui encore aujourd'hui porte son nom, fut ainsi dans la ville et des murs la protégèrent, elle que sa position naturelle ne défendait pas comme celle de Siloé, au pied des remparts, au fond d'une gorge où l'ennemi ne s'aventurait jamais.
Manassès, après le sac de Jérusalem par les Assyriens au vn' siècle, restaura l'œuvre d'Ezéchias et, pour parer à de nouveaux malheurs, « éleva de beaucoup le mur » jugé trop bas.
Quand après l'exil et la reconstruction du temple,
CONCLUSION 'ZV.)
les murs de la Vaille sainte à leur tour se relevèrent (au V" siècleu Néhéniie suivit la lif^ne extérieure des remparts, tracée par les anciens rois de Juda, et s'etTorça de peupler la « vaste cité » où gisaient encore tant de ruines.
Au temps de l'insurrection des Machabées (ii" siècle avant Jésus-Christ), ceux-ci se rendirent maîtres du temple et de ses fortifications, la Sion mystique, opposée à la « ville de David » occupée par leurs persécuteurs, les Syriens et par les apostats. Néanmoins la garnison, retranchée (hins sa citadelle, l'antique Millo devenue l'Acra, commandait les accès du temple et molestait ceux qui s'y rendaient. Aussi, lorsque Simon l'eut forcée à capituler, non seulement il purifia l'endroit souillé par leur présence, mais détruisit plus tard la citadelle et abaissa la hauteur, d'où l'on avait pu braver les vaillants d'Israël. C'était prudent de sa part ; mais la vallée qui séparait autrefois la ville haute de la ville basse, disparut en partie. Aujourd'hui il en reste à peine quelques traces, non équivoques pourtant.
Hérode à son tour agrandit l'enceinte du temple du double de son étendue primitive, et y disposa des galeries et des édifices vastes et magnifiques, tout un éblouissement de marbre et d'or. Puis il fit de la forteresse du temple, la Bàris des Machabées. l'antique Birah, un ensemble grandiose, vaste comme une ville et somptueux comme un palais : l'Antonia. Enfin il se bâtit une nouvelle résidence rovale à l'angle nord-ouest du Sion, un château splendide, défendu par les fameuses tours d'Hippicus, de Phasaël et de Mariamne.
Hérode Agrippa [W après Jésus-Christ entoura de
2'lO I.A AILLE DE DAVID
murailles le faubourg couvert de palais et de jardins, Bézetha et le Goli^otha. Ce fut la dernière extension de la ville vers le nord. Alors vinrent les Romains (70). Dans le siège mémorable, dont Josèphe nous a conservé la minutieuse description, ils s'emparèrent successivement de l'enceinte d'A^rippa, de celle d'Ezéchias, de lAntonia et du temple. Après quoi ils incendièrent l'Ophel et la vallée jusqu'à Siloé, prirent possession de la ville basse et entrèrent ainsi dans l'ancienne enceinte de David. Devant Sion, la ville haute défendue par des tours et entourée de fossés infranchissables, ils s'arrêtèrent ; ce fut par l'intervention du ciel qu'elle tomba en leur pouvoir. Seule elle échappa à la destruction et devint le camp retranché des Romains, pacificateurs de la cité qu'ils avaient dépeuplée et renversée de fond en comble.
Au ir siècle, Adrien rebâtit une ville à la j^recque, Aelia Capitolina, et acheva d'oblitérer la phA^sionomie primitive de l'ancienne capitale des rois de Juda.
Néanmoins, la théorie topographique transmise par Josèphe qui connut la ville avant sa ruine, resta opinion reçue jusqu'au jour où plusieurs critiques crurent la trouver en défaut. Le premier faux pas dans cette voie fut. au xvr siècle, l'identification du T\'ropéon avec la vallée large de l'historien juif. Par là même, le Moriah devenait la deuxième colline et on en était réduit à chercher l'Acra, la ville basse dans d'autres directions, qui chacune avait le don de rendre Josèphe inintelligible et de soulever une foule de problèmes bibliques.
Nous avons essavé dans notre étude de montrer
CONCLUSION 2'l I
comment la théorie traditionnelle qui met Sion de David sur la colline occidentale, est confirmée par la ]3ihle, par l'histoire et par l'archéologie. Ce n'est donc pas une tradition qu'on peut piétiner à plaisir parce qu'on la croit démolie. Elle paraît au contraire assez bien établie pour s'imposer au nom de la critique la plus exigeante.