LE PONT DU CHANGE
[pierre ?] Commençons par le Pont du Change.
Amy ne trouve pas étrange, M
De voir icy de tous mettiers, La pluspart ce sont des merciers.
Qui ne sont pas des plus lourdaux.
Pour bien deniezer les badeaux, Regarde un peu leur détalage, [^5]
4 Ce n'est ny beurre ny fromage, Mais de mille sorte d'habits, De drap, de toille et de tabits.
Couleur de gris, de rouge et jaune.
De bleuf, de couleur de vandôme, [20J Voyons comme ils sçavent endormy, Les bonnes gens, mon cher amy.
LE MERCIER
Messieurs, vous faut-il point d'habit.
J'en ait de drap et de tabit,
Qui n'ont jamais été porté, [25]
Trois fois de vraye vérité,
J'ai un beuffle et un coletain,
Avec un pourpoint de Satin,
Que j'ai achepté d'un bon drôle.
Qui le gaigna au siège de Dole, [30]
Je ne le met en montre icy.
Car j'ay oûy faire récit,
Qui(l) fut pris dans le coing d'un Bois,
Au Capitaine de Verbois.
J'ay quantité de beaux manteaux, [35I
Comme aussi de très beaux chappeaux,
Que j'ai achetté de bons drolles
Qui (i)mitent le valet à Marrolles,
Si vous en désirez des bons,
EN VERS BURLESaUES 37
Venés jusques à la maison, M
Car je vous connoît honnête homme,
Et non de ces mangeurs de pommes,
Je vous fairay si bon marché,
Que vous ne serez point fâché,
De me donner de vôtre argent, [4S]
Car je suis un très-bon vivant.
PIERRE
Cà Maistre point tant de babil.
Que nous ferez-vous cet habit.
LE MERCIER
Trois écus six sols six deniers.
Voilà mon mot pour le dernier, M
Vous n'en verrez point de plus beau, Depuis le bas du pont en haut.
Je le laisse au prix qu'il coûte.
Ne faite donc point le marroufle, Prenez-moi vittement au mot, [55]
Ou vous passerez pour un sot.
BENOIST
QjLioyque je sois couvert de laîne.
Je ne suis point moutons de Maine,
Espagnol non plus qu'Alleman,
Pour donner ainsi mon argent. [H
Si je vous en donnois trois livres.
Je l'acheterois à la livre,
Il ne vaut pas un faux écu,
Car il a deux trous près du eu,
En vérité il n'en peut plus, [65]
Tout déchiré et découssus,
De tous cottez il montre la corde,
Par-bleux j'ay peur qu'il ne me morde,
Il montre le eu et les dents,
Certes il fait peur aux pauvres gens. M
LE MERCIER
Messieurs ne faut point se gosser, Car je pourroit bien m'en chocquer, Vous n'avez pas besoin d'habit, Et vous avez trop de babil.
PIERRE
Allons amy sortons de grâce, [75]
Vois-tu comme il fait la grimace.
Laissons les chausses et le pourpoint.
De peur d'avoir des coups de point, A gauche ce sont les Merciers, Accompagnez des Savetiers, M
J'en vois un qui s'adresse à nous, Mon bon amy que voulez-vous.
7 LE MERCIER
Messieurs, à mes belles chemises.
Aux fines glaces de Venise,
A mes fins cizeaux de Moulin, [85]
Quand je dis vrai je ne m'en point,
Aux fausses manches à grand point,
Belle cravate de fin lin.
Belle bources, fines lunette.
Aux beaux rabbats, belles ma(n)chettes, [90]
Enfin à tout ce que je vent,
Venez apporter vôtre argent.
BENOIST
Mon amy gardez vos lunettes, Nous en avons bien de mieux faites Que nous vous prêterons toujours, [95] Pour apprendre à lire au bon jour, Amy sortons vitte de grâce.
Et sans point faire la grimace, Pousse ce vilain Païsant, Mor-bleux tu vas trop lentement. [100]