‹ La ville de Lyon en vers burlesques, 1683. Réimpression de l'édition conservée a la Bibliothèque de l'Arsenal, publiée avec une introduction et des notes de Eug. VialChapitre 4 sur 56 · LE SAVETIER · texte numérisé non relu

LE SAVETIER

Icy Messieurs que voulez-vous,

Des beaux Souliers mignons et doux,

Doublé de fort bonnes semelles.

Jamais vous n'en vitte de telles.

Vous les porterez plus d'un an, [los]

Sans y coudre un point seulement.

PIERRE

Aux autres ceux là sont riflez,

Mon amy gardez vos soûliez,

Fusions-t'il tout garny de doux

Ils sont trop mal baty pour nous. ["o]

LA LIBRAIRESSE.

Venez ça mon petit mignon, N'achetterez vous rien de bon.

BENOIST

A vous la belle Librairesse,

Tête bleu que vous avez presse.

Et bien qu'avez vous donc de bon? ["sl

LA LIBRAIRESSE.

Voicy les œuvres de Scarron,

Et les Satyres de Boileau,

Des plus augmentés et nouveaux.

9 PIERRE

Avez-vous Paris ridicule,

Ou bien les amours de Catulle, [120]

Enfin qu'avez-vous de plus beau,

Ces Livres reliez en veau,

Montrez vôtre arrière-boutique.

Vos magasins qui font la nique,

Aux Libraires de rue Mercière, [t^sl

Avec vous nous ferons affaire.

EN VERS BURLESaUES 4I

Montrez vos livres précieux, Admirez des plus curieux.

LA LIBRAIRESSE.

Voulez-vous Pierre de Provence, Ou bien les douze Pairs de France, L^3o] Le grand Avanturier Buscon, Avec les quatres Fils Aymon, Ou l'Espiègle, la belle Heleine, Gargantua, Polichinelle, Enfin tout ce que le temps, L135]

Donne de beaux et de galant.

Avez vous quelque maladie.

Le tombeau de mélancolie.

Vous guérira dans le moment Que vous rirez en le voyant, [140]

Ou bien si vous me voulez croire, 10 Pour dissiper vôtre humeur noire.

Prenez les Songes et vision.

De Briscambille le boufon, Qui vous feront pis(s)er de rire, [ms]

En contemplant ses resveries.

PIERRE

Que nous ferez vous ce beau livre.

LA LIBRAIRESSE

Vous m'en donnerez quatre livres.

PIERRE

Si je VOUS en donnoit vingt sou

Vous méprendriez pour un grand fou, [^50]

Voyez qu'il est mal relié.

Tout gattez et tout embarbouillé,

Me prenez vous pour vôtre dupe

Nous on des haut non pas des jupes.

LA LIBRAIRESSE.

Tout beau, Monsieur, appaise-vous [^ss]

Que vous êtes tendre en courroux

La mort seule doit nous fâcher,

Non pas un sujet si léger.

Voyons donnez moi un écu,

Voilà vingt sols de rabattu, [^H

Ce que vous allez réhauser

Nous fera possible accorder.

II PIERRE

Regardons enfin ce beaux Livre

Je crois qu'il nous ferois révivre

Si nous devenions assez sot, [1^5]

Pour laisser souliers et sabot.

LA LIBRAIRESSE.

Du moins s'il vous faisoit mourir, Ce seroit à force de rire.

Voyez seulement son portrait,

Il n'y a pas jusques au moindre trait, [170]

Qui ne donne plus de plaisir,

Que boire manger et dormy,

Enfin de Tun et l'autre bout,

Vous le verrez plaisant par tout

Il a pour casque une marmitte, [175]

Pour plastron une lichefritte

Armé d'andoûille et soussisons,

N'a t'il pas bonne façon,

Une broche pour allebarde.

Plaine de chappons et poulardes, L180]

A cheval dessus un tonneau,

Voilà pas un beau jouvenceau,

Qui le pot et le verre en main

Se mocque par-bleu du chagrin.

BENOIST

Quarante six sols six deniers, [i^s]

Voilà mon mot pour le dernier, Donnez-le si vous estes sage.

Vous n'en aurez pas davantage.

LA LIBRAIRESSE.

Et bien. Messieurs, ne jurez pas, Pour ce prix vous ne l'aurez pas, [190] Un Libraire de Belle cour, Me le marchanda l'autre jour.

Il m'en donne un écu blanc,

Il ne s'en manquoit que six blanc,

J'aime bien mieux le luy porter, [195]

Mon argent il pourra conter,

Au même instant qu'il le verra,

Car ce Monsieur n'est pas ingrat.

Il paye bien ce qu'il acheté,

Je vous le jure et proteste, [200]

Tous les Merciers de sur ce Pont,

Luy portent tous leurs Livres bons.

C'est l'homme le plus curieux.

Qui soit sous la voûte des Cieux,

Soit en médaille ou en Livres, [205]

Nul dans Lyon ne le peut suivre.

^3 PIERRE

N'en Voila assez Madame hola, Portez-luy ce beaux Livre là.

Et si vous le croyez si sage, Portez-luy votre pucelage. [210]

BENOIST

Qui voudroit voir tous ces Merciers, Il faudroit un an tout entiers.

Jamais je ne vis tant des Livres, L'on a fort bon sujet de dire.

Adieu la pluspart des Libraires, I215]

EN VERS BURLESaUES 45

Le Pont est changez en rue Mercière, Les Savetiers se font Libraires, Ma foi je ne m'en souciez guère, duittons ce Pont, allons au Change, Pous(s)e-moy ce vendeur d'orange, ["oi Et dans deux ou trois saut léger.

Nous serons vers cet horloger, Qu'à tous les autres fait la nique.

Tous les soirs vuïdant sa boutique La remettant aux habitans, [225I

Qui y font la garde en tout temps.

PIERRE

Nous y voici par grand bon-heur, 14 Sans infortune ni malheur.

Mais voyons de prés cette loge.

Ce beau couvert et cet horloge, [230I

Et ce cloché fait à la mode.

Plus que nul autre incommode.

Si ce couvert étoit d'ardoise.

Il seroit plus haut d'une toise.

Cependant montons les degrez, [235],

Possible, m'en sçauras tu gré, Tous ces Messieurs qui se promènent, Le plus souvent sont bien en peine.

Ne voyant point leur débiteur,

Il en sont triste jusques au cœur, [240] Appréhendant la banque-routte, Qui fort souvent cher leur en coûte.

BENOIST

L'envie me prend ou je meure, Avant qu'il soit un demy quart-d'heure, D'accoster quelque corratiez [245]

Et de gaigner son amitiez, Pour me faire prester cent livres Par après je seray plus libres, J'auray dans Lyon cent cousin, Quand ma bourse fera trin trin, [250]

Mais que veut dire tout ce monde, Qui fait tant par icy la ronde, is N'est ce point quelque Pèlerin, Qui s'est levez à ce matin.

Pour jouer de cet instrument [255]

Qu'on appelle harpe en Allemand ; J'apperçois c'est une fruitière, Qui querelle un porteur de chaire.

Je croy qu'elle nous fera rire, Approchons la fruitière crie. L260]

LA FRUITIERE

Que vou-tu dire, maistre Jean, N'es-tu pas un vray fainéan.

EN VERS BURLESaUES 47

Un yvrogne et un corna, Et te vou encor raisonna.

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