UN SONGE DE M*1" DE LAVAL
E vaisseau qui conduisit M81 de Laval au Canada, en 1659,
mit un peu plus d'un mois à parcourir la distance entre La
— Rochelle et Percé. Le vicaire apostolique de la Nouvelle- France passa quelques jours à Percé, et n'arriva à Québec que le 16 juin, soit un mois, jour pour jour, après son arrêt à Percé. Le nouvel évêque, pendant les deux mois qu'il fut sur la mer, eut le temps de songer aux destinées du pays qu'il venait conquérir à la foi. Le cardinal Taschereau, quinzième successeur de M8*" de Laval, dans une puissante allégorie, nous fait assister à un songe du pieux évêque:
" Un jour que JVP de Laval avait longtemps prié pour attirer les bénédictions célestes sur lui-même, sur ses missionnaires et sur cette innombrable multitude d'âmes au salut desquelles il s'était généreusement dévoué, un sommeil profond vint le surprendre.
" Tout à coup lui apparaît un homme portant un vêtement fait de poil de chameau et une ceinture de cuir, tel que l'Évangile nous dépeint le précurseur du Messie.
" Ne crains point, dit-il, à l'apôtre du Canada: Je suis Jean- Baptiste, le patron des Canadiens; je suis envoyé vers toi pour te montrer ce que deviendra ce pays.
" Ouvre les yeux et porte tes regards sur les rives de ce grand fleuve. Vois-tu ces champs fertiles qui ont remplacé les forêts dont le sombre aspect t'effrayait tout-à-l'heure ? Les maisons échelonnées sur les rives abritent des familles nombreuses et contentes de leur sort. Regarde ces villages rapprochés les uns des autres, entourant le temple, où le Sauveur du monde reçoit les hommages des fidèles, et verse sur eux les trésors de sa miséricorde et de son amour. Entre dans cette église de campagne et admire le sentiment profond de ces hommes, dont la générosité n'a pas de borne quand il s'agit de contribuer à la magnificence de la maison de Dieu.
" Dans quelques instants apparaîtra cette ville naissante, où le vicaire de Jésus-Christ a placé le siège épiscopal que tu dois
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occuper. C'est là que, pendant un demi-siècle d'épiscopat, tu travailleras à la vigne du Seigneur. Compte, si tu peux, les provinces et les diocèses qui, sur ce vaste continent, regarderont l'Église de Québec comme leur mère.
" Regarde ces rochers couronnés par une citadelle imprenable : vois ce que sera dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres; contemple ces nombreux asiles de la piété et de la science. Vois-tu ces immenses constructions ? Ce sont ton séminaire et l'université qui se glorifiera de porter ton nom.
" Le Canada, si petit aujourd'hui, et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s'étendra alors d'un océan à l'autre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer, sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau.
" A la vérité, tes successeurs, comme toi-même, auront des fatigues à endurer, des combats à livrer, des jours d'angoisse, des tentations de découragement; il y aura des guerres, des luttes intestines. . .
" Un siècle après ton arrivée, il y aura une guerre terrible entre les deux plus grandes puissances du temps. Voisines sur ce continent nouveau, comme sur l'ancien, elles y transporteront leurs querelles européennes, et le Canada, après une résistance héroïque, passera sous la domination de l'Angleterre . . . Consoletoi, pauvre famille orpheline, la Providence veille sur toi, et ce sera précisément cette douloureuse séparation qui fera ton salut et ton bonheur.
" La France sera bouleversée de fond en comble. . . Pendant ce temps, la famille canadienne aura sans doute ses jours d'épreuve et de luttes, mais à la tempête succédera le calme; elle grandira avec une rapidité étonnante; elle envahira pacifiquement ces immenses forêts, puis se répandra peu à peu d'un océan à l'autre, et jusque dans une grande république voisine.
" A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des Canadiens, a-t-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadienne, qu'un coup de canon annonce l'entrée au port. Mgr de Laval se réveille, tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre, qui est devenue sa patrie ..."
Source: Msr T.-E. Hamel, Le Premier Cardinal canadien.
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