QUÉBEC AU PRINTEMPS DE
a Mère Juchereau de Saint- Ignace est aussi un témoin qui
parle en connaissance de cause des tristesses de 1660. Ce
— ■ qu'elle n'a pas vu de ses yeux elle l'a entendu raconter par les Mères qui, elles, avaient vécu les heures sombres des temps héroïques de la Nouvelle-France. Son témoignage a donc une valeur exceptionnelle.
Elle écrit dans son Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec: " Peu de jours après (les élections des officières de l' Hôtel- Dieu) il se répandit une nouvelle qui jetta l'effroi partout, on assura qu'une armée d'Iroquois approchait de Québec, qu'ils avaient résolu de massacrer tous les Français, et qu'ils en voulaient particulièrement aux Religieuses. Monseigneur l'evesque et M. d'Argenson, gouverneur, firent assembler les anciens et les sages du pays, pour prendre conseil sur ce qu'il y avait à faire en cette occasion, tous conclurent qu'on ne devait pas laisser la nuit les Hospitalières et les Ursulines dans leurs monastères, parce qu'elles seraient trop exposées aux insultes des ennemis, le Prélat nous envoya aussitôt un ordre de nous retirer dans un appartement de la maison des Jésuites, les Ursulines reçurent un ordre semblable, on nous plaça dans un corps de logis séparé d'une cour dans laquelle les familles chrétiennes d'Algonquins et des Hurons s'étaient cabannés. Comme on croyait que le danger n'était que pour la nuit, nous sortions de chez nous tous les soirs une heure avant le coucher du soleil, et nous revenions tous les matins quand il était grand jour, il ne restait dans notre maison que trois ou quatre religieuses, tant pour avoir soin de quelques malades qui étaient dans l'Hôpital, que pour empêcher les désordres qui auraient pu arriver dans un couvent abandonné.
" Mais pour la sûreté de celles qui s'exposaient ainsi au péril, Monsieur le gouverneur fit faire la garde toutes les nuits autour de notre monastère pour arrêter les Iroquois, les sentinelles criaient à tout moment ici comme par toute la ville : qui va là ; et cette précaution fut si utile qu'on apprit par les Iroquois que l'on
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fit prisonniers quelque temps après, que cela seul les avait empêchés de mettre le feu aux maisons de Québec, parce qu'ils voyaient bien qu'on était sur les gardes et qu'ils ne pouvaient nous surprendre, tout cela nous causa de grandes incommodités; et ce qui nous affligea encore plus sensiblement c'est qu'on nous ôta le Saint-Sacrement, dont la présence nous rassurait et nous consolait de toutes nos disgrâces: le danger parut si évident, qu'on jugea ne devoir pas même le laisser à la paroisse, dans la crainte que ces malheureux ne commissent quelques profanations s'ils entraient dans Québec, comme ils l'avaient projeté, ces tristes promenades durèrent trois semaines, après lesquelles on sut que les Iroquois avaient fait coup sur les Français, les Algonquins et les Hurons, dont ils firent une cruelle boucherie, ayant tué près de 80 Français et des Sauvages sans nombre en plusieurs endroits, depuis les Trois-Rivières jusques à Québec, et surtout à l'île d'Orléans où ils se cantonnèrent: toute cette contrée gémissait de la tyrannie de ces furieux, les uns y étaient déjà assujettis, les autres craignaient d'y tomber.
" Les Iroquois se retirèrent triomphants après tant de carnages et emmenèrent un grand nombre de captifs Français et Sauvages pour les tourmenter chez eux. Quand on se fut bien assuré de leur retraite, nous retournâmes dans notre maison, et on nous rendit le très Saint-Sacrement; cependant de l'avis de Monseigneur l'Évêque et l'Intendant et Monsieur le gouverneur, qui prit la peine de visiter toute notre maison, et qui la trouva très mal disposée pour un temps de guerre, nous résolûmes de faire travailler à ce que nous crûmes le plus nécessaire pour la mettre en état de défence, nous fîmes abattre les bois qui nous environnaient encore, et qui auraient favorisé les Iroquois en leur fournissant de quoi se cacher; on jugea aussi qu'il fallait faire bâtir plusieurs guérites, et nous y consentîmes pour nous fortifier un peu contre les ennemis qui se faisaient toujours beaucoup craindre."