‹ La ville de Québec sous le régime françaisChapitre 179 sur 275 · L'AFFAIRE DES DAMES DE LA SAINTE-FAMILLE · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE DES DAMES DE LA SAINTE-FAMILLE

[ETTE confrérie pieuse avait pris naissance à Montréal en

1663. De Montréal elle s'étendit à Québec. M* de Laval

lui donna une forme régulière en érigeant canoniquement les assemblées des Dames de la Sainte-Famille, le 4 mars 1665. Il plaça madame d'Ailleboust à la tête de cette association, dont il confia la direction aux prêtres du séminaire. Et il en composa luimême les règlements. L'article douze du chapitre des pratiques se lisait comme suit: " Elles (les membres de la confrérie) feront paraître leur piété dans les temps auxquels l'Église porte tous les chrétiens à une dévotion extraordinaire. . . et spécialement au temps du carnaval où Dieu est plus offensé qu'à l'ordinaire. . . " Or le carnaval de 1667 avait été particulièrement gai à Québec. La paix régnait au dedans et au dehors de la colonie; la sécurité et la confiance avaient succédé aux longues et cruelles angoisses; la présence d'un grand nombre d'officiers et de gentilshommes donnait une recrudescence d'animation aux relations sociales. Bref, les circonstances étaient à la joie; la société québécoise s'était en conséquence fort divertie, et la saison mondaine avait été brillante. On peut s'imaginer que ces divertissements n'allèrent pas sans quelques excès. Et le vigilant évêque de Pétrée, les prêtres dévoués qui secondaient son zèle, en conçurent sans doute quelque alarme. Plusieurs dames de la Sainte-Famille, cédant à l'entraînement du plaisir, avaient probablement oublié la règle et l'esprit de leur association. Voulant réagir contre cette omission, M*1" de Laval et les directeurs de la confrérie parlèrent d'en suspendre les réunions. Là-dessus grand émoi dans les salons de la capitale. On rapporte la nouvelle à l'intendant Talon qui se cabre aussitôt, prend la chose au tragique, et se promet de réprimer cet empiétement de l'Église sur les libertés sociales. Voilà pourquoi, le 14 mars 1667, il saisissait le Conseil Souverain de la question des bals et de la société Sainte-Famille. Sa requête était un protêt dirigé contre Mgr de Laval et le clergé de Québec . . .

" Telles étaient l'influence et l'autorité de Talon que les con-

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seillers n'osèrent résister. M. de Tracy lui-même qui, au fond du cœur, devait trouver cette démarche insolite, garda le silence. Le Conseil fit enregistrer l'écrit de l'intendant, et, de plus, afin de vaquer aux informations, il nomma les sieurs de Villeray et de Tilly pour " ce fait et rapporté être ordonné ce que de raison." Quelques jours plus tard, les deux commissaires soumettaient leur rapport au sujet de " quelques assemblées qui se sont tenues dans les derniers jours du carnaval dernier passé," et, suivant les termes du plumitif, " ne s'étant trouvé aucunes charges ou dépositions qui puissent donner lieu de condamner les dites assemblées," le Conseil ordonna que la minute originale de ces informations fût mise entre les mains de l'intendant " sans que d'icelle on puisse prendre occasion de blâmer de pareilles assemblées."

" Talon s'était incontestablement emballé. N'en déplaise à son illustre mémoire, la direction de la société de la Sainte-Famille de Québec ne le concernait en aucune façon. C'était lui qui empiétait quand il voulait à ce propos faire la leçon à M** de Laval. Si les statuts de cette confrérie interdisaient certains divertissements aux dames qui en devenaient membres, afin de mieux pratiquer la perfection chrétienne, et si elles violaient ces règlements, l'évêque ou le directeur de la société avaient le droit indéniable de les rappeler à l'observation de leurs promesses. Qu'est-ce que l'intendant ou le Conseil Souverain avaient à voir dans une question de cet ordre ? La pratique de la perfection chrétienne, est-ce là une matière temporelle ou une matière spirituelle ? La discipline d'une association pieuse, est-ce une affaire de police ou une affaire de religion ? Que dirait-on aujourd'hui si un ministre proposait au Parlement de faire une enquête sur les bals donnés par les particuliers, et sur le bien-fondé des prescriptions et des conseils de l'autorité religieuse au sujet des divertissements mondains ?

" On conçoit la rumeur que " l'affaire de la Sainte-Famille " dut causer dans la petite ville de Québec. Ce fut, sans aucun doute, la sensation du moment, le sujet favori des conversations mondaines, le thème de nombreuses discussions et d'innombrables gloses. Que de docteurs et de doctoresses improvisés durent se donner carrière ! Cependant l'épisode se termina ex abrupto. L'influence pacificatrice de M. de Tracy se fit probablement sentir."

Source: Thomas Chapais, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France.

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