‹ La ville de Québec sous le régime françaisChapitre 247 sur 275 · PAR LA BOUCHE DE MES CANONS · texte numérisé non relu

PAR LA BOUCHE DE MES CANONS

Un peu avant dix heures du matin, le lundi, 16 octobre 1690, une chaloupe, portant à son avant pavillon blanc, se détacha du vaisseau amiral de la flotte anglaise et se dirigea vers la terre. Elle portait l'officier qui, au nom de l'amiral Phipps, venait sommer le gouverneur Frontenac de lui remettre Québec et tout le pays.

Des quais de la basse ville, on surveillait les allées et venues des Anglais, et on envoya aussitôt quatre canots portant eux aussi chacun un pavillon blanc au-devant de la chaloupe.

L'envoyé de Phipps, le lieutenant-capitaine Thomas Savage, avait été choisi pour cette délicate mission probablement à cause de sa connaissance de la langue française. Il demanda s'il pouvait remettre personnellement une lettre du commandant de l'expédition au gouverneur Frontenac.

On banda les yeux à Savage et il fut conduit au château Saint- Louis où M. de Frontenac le reçut entouré de tous ses officiers.

La sommation de Phipps écrite en anglais portait le paragraphe suivant :

" Comme les cruautés et les barbaries qui ont été exercées par les Français et les Sauvages pouvaient, par cette présente occasion, nous engager à nous revancher sévèrement, cependant étant désireux d'éviter les actions inhumaines et contre le christianisme, comme aussi pour prévenir l'effusion du sang autant que possible, moi ci-dessus, Guillaume Phipps, chevalier, par ces présentes et au nom de leurs Très Excellentes Majestés Guillaume et Marie, roi et reine d'Angleterre, Écosse, France et Irlande, défenseurs de la Foi, et par ordre de leurs susdites Majestés, gouverneur du Massachusetts, colonie de la Nouvelle-Angleterre, demande que vous ayez à rendre vos forts et châteaux sans être démolis, comme aussi toutes les munitions sans y être touché, comme aussi une prompte délivrance de tous les captifs ensemble avec la délivrance de vos personnes et biens à ma disposition."

Un interprète traduisit la lettre de Phipps et en donna immé-

diatement lecture au gouverneur. Cette lecture était à peine terminée que le lieutenant-capitaine Savage tira de sa poche une montre qu'il présenta à M. de Frontenac en lui disant: — Il est dix heures, avant onze heures précises, vous voudrez bien me renvoyer avec votre réponse.

Le comte de Frontenac que la lecture de la sommation avait rendu impatient ne put se contenir plus longtemps:

— Je ne vous ferai pas tant attendre, répliqua-t-il. Dites à votre général que je ne connais point le roi Guillaume, et que le prince d'Orange est un usurpateur qui a violé les droits les plus sacrés du sang en voulant détrôner son beau-père; que je ne sais en Angleterre d'autre souverain que le roi Jacques; que votre général n'a pas dû être surpris des hostilités qui ont été faites par les Français dans la colonie du Massachusetts, puisqu'il a dû s'attendre que le roi, mon maître, ayant reçu sous sa protection le roi d'Angleterre et étant prêt à le replacer sur le trône, par la force de ses armes, comme j'en ai nouvelles, Sa Majesté m'ordonnerait de porter la guerre en ces contrées, chez les peuples qui se seraient révoltés contre leur souverain légitime.

L'officier anglais, interloqué, demanda alors au gouverneur s'il ne voulait pas lui donner une réponse par écrit:

— Non, lui répondit M. de Frontenac, je n'ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on envoie sommer un homme comme moi; qu'il fasse du mieux qu'il pourra de son côté comme je ferai du mien.

Cette fière réponse termina l'entrevue. On banda les yeux de l'envoyé et on le ramena à sa chaloupe.

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