LA MORT DU GOUVERNEUR FRONTENAC
E climat du Canada avait toujours été favorable à M. de
Frontenac. L'hiver comme l'été, pendant tout le temps de
— son séjour ici, le gouverneur avait été en parfaite santé. Il était tout de même rendu à soixante-dix-huit ans et ne se ménageait guère.
Dans les lettres qu'il avait envoyées au ministre par les vaisseaux partis de Québec à la fin d'octobre 1698, l'intendant Bochart de Champigny disait que M. de Frontenac était en parfaite santé.
Au milieu de novembre, M. de Frontenac, un peu indisposé, prit le lit. Il ne devait pas en sortir vivant.
Se sentant frappé à mort, le gouverneur manda le notaire Genaple et lui dicta ses dernières volontés.
" Jusque dans cet acte suprême, dit M. Henri Lorin, Frontenac montre son humeur agressive et l'énergie de sa volonté: son désir très exprès est d'être enterré dans l'église des Récollets, dont il a toujours été le syndic apostolique en Canada; peut-être, dit-il, cette décision surprendra quelques personnes, mais elle est formelle; c'est comme un dernier défi lancé par le gouverneur moribond à ses ennemis. Les Récollets reçoivent en outre un legs de quinze cents livres, à charge de célébrer pour le testateur une messe quotidienne pendant un an, puis, à perpétuité, une messe anniversaire à la date de sa mort; ce service sera commun à la mémoire du gouverneur et de madame de Frontenac, lorsqu'elle sera morte; le cœur du défunt sera mis dans un coffret, et placé dans une chapelle de l'église Saint-Nicolas des Champs, à Paris, où déjà reposent madame de Monmort, sœur du comte, et l'abbé d'Aubazine, son oncle. François Hazeur, marchand bourgeois de Québec, et Monseignat, premier secrétaire du gouverneur, sont nommés exécuteurs testamentaires. . . Aux dernières lignes, on dirait que le vieux lutteur s'apaise; il recommande à Bochart de Champigny d'assurer, d'accord avec les amis qu'il désigne, le respect de ses volontés; puis il lui lègue " un crucifix de bois de ca-
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lambourg " souvenir de madame de Monmort, et un reliquaire à madame Bochart de Champigny."
M. de Frontenac reçut les derniers secours de la religion du Père Olivier Goyer, commissaire général des Récollets, mais à plusieurs reprises, pendant sa maladie, M81 de Saint- Vallier de même que l'intendant Bochart de Champigny étaient venus le visiter, et la réconciliation fut complète et sincère entre les anciens ennemis.
Le gouverneur de Frontenac décéda au château Saint-Louis le 28 novembre 1698.
Le 19 décembre suivant, un service solennel fut chanté dans la chapelle des Récollets pour le repos de l'âme de M. de Frontenac. Le Conseil Souverain y assista en corps "pour faire connaître par cette cérémonie la considération qu'il a toujours eue pour la personne de Monseigneur."
C'est au cours de ce service que le Père Goyer, qui avait assisté le gouverneur défunt à ses derniers instants, prononça son oraison funèbre. Le prédicateur prit pour texte un verset du livre de la Sagesse: in multitudine videbor bonus et in bellofortis. " Le comte de Frontenac, dit-il, s'est fait aimer par sa bonté, telle a été sa vie politique ; il s'est fait estimer par sa valeur, telle a été sa vie militaire; on le reconnaît déjà à ces traits; son portrait cependant n'est qu'ébauché; pour y mettre la dernière main, unissons le serviteur de Dieu avec l'homme du roi et le chrétien au guerrier ..." L'orateur développa ce plan avec l'accent d'une conviction sincère. Il insista surtout sur le désintéressement et la piété de son héros, et passa vite, comme il convenait, sur les souvenirs de ses querelles avec les principaux personnages de la colonie. Il déclara, à propos de la traite de l'eau-de-vie, que M. de Frontenac " en avait à la fin reconnu le danger et professé que, si Dieu ne le retirait pas de ce monde, il agirait avec plus de circonspection."
Sources: Henri Lorin, Le Comte de Frontenac; R. P. Olivier Goyer, Oraison funèbre de M. de Frontenac.
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