MISÈRE DES SAUVAGES AU TEMPS DE CHAMPLAIN
N été, les Sauvages souffraient rarement de la faim parce
que les rivières abondaient en poissons et les bois étaient
— remplis de gibiers de toutes sortes. En hiver, le gibier manquait parfois et le poisson était beaucoup moins abondant.
Pendant l'hiver de 1608-1609, Champlain vit arriver à l'habitation de Québec un nombreux parti de Sauvages qui avaient traversé le Saint-Laurent dans leurs frêles canots à travers les banquises de glaces pour venir lui demander de quoi les empêcher de mourir de faim.
" Ils s'en vinrent à notre habitation, dit-il, si maigres et si défaits qu'ils semblaient des anathomies, la plupart ne pouvant se soutenir. Je m'étonnai de les voir et de la façon qu'ils avaient passé (le fleuve), vu qu'ils étaient si faibles et si débiles. Je leur fis donner du pain et des fèves. Ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur prêtai aussi quelques écorces d'arbres, que d'autres Sauvages m'avaient donné pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabanaient, ils avisèrent une charogne qu'il y avait près de deux mois que j'avais fait jeter pour attirer des renards, dont nous en prenions de noirs et roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargés de poil. Cette charogne était une truie et un chien qui avaient enduré toutes les rigueurs du temps chaud et froid. Quand le temps s'adoucissait, elle puait si fort que l'on ne pouvait durer auprès; néanmoins ils ne laissèrent de la prendre et emporter en leur cabane où aussitôt ils la dévorèrent à demi cuite, et jamais viande ne leur sembla de meilleur goût. J'envoyai deux ou trois hommes les avertir qu'ils n'en mangeassent point s'ils ne voulaient mourir; comme ils approchèrent de leur cabane, ils sentirent une telle puanteur de cette charogne à demi échauffée, dont ils avaient chacun une pièce en la main, qu'ils pensèrent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arrêtèrent guère. Ces pauvres misérables achevèrent leur festin. Je ne laissai pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'était peu pour la quan-
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tité qu'ils étaient et dans un mois ils eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils les eussent eu en leur pouvoir, tant ils sont gloutons, car quand ils en ont, ils ne mettent rien en réserve et en font chère entière jour et nuit, puis après ils meurent de faim."
Champlain raconte une autre chose aussi triste des mêmes Sauvages.
"J'avais fait mettre une chienne en haut d'un arbre, écrit-il, qui servait d'appas aux martres et oiseaux de proie où je prenais plaisir, d'autant qu'ordinairement cette charogne en était assaillie. Ces Sauvages furent à l'arbre et ne pouvant monter dessus à cause de leur faiblesse, ils l'abattirent et aussitôt enlevèrent le chien, où il n'y avait que la peau et les os et la tête puante et infecte, qui fut incontinent dévoré."
Champlain remarque ici que les Algonquins, les Hurons et les Iroquois semaient des blés d'Inde dont ils faisaient provision pour l'hiver, tandis que les Montagnais, les Souriquois et les Canadiens, c'est-à-dire ceux qui habitaient la région inférieure du Saint-Laurent, à partir du Saguenay, ne faisaient pas de culture. Comme ces Sauvages vivaient près du fleuve Saint-Laurent, ils s'imaginaient que le poisson ne leur manquerait jamais. De là leur extrême misère quand la pêche manquait.
Source: Champlain, Voyages.
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