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La ville et la cour au XVIIIe siècle

^^ 'ktait entre la Ville et la Cour, ces deux éléments de la vie acth'e au siècle dernier, une défiance instinctive, une hostilité sourde et gui perçait sur les sujets les plus futiles, une petite guerre incessante de contradictions mesquines et d'aigres discussions. C'est que de graves dissentimejits politiques et sociaux couvaient sous la cendre et que l'esprit public, encore trop maté pour risquer le grand combat, ?ie cherchait qu'occasions de s'escrimer et de ferrailler. L'art servait de dérivatif à la

politique : le théâtre et la uni:>ique surtout, ces deux branches de l'art oii le nombre fait plus facilement loi.

La Cour écoute le Cid, de Sacchijii, et s'en montre asse\ peu satisfaite, encore toute ravie quelle est des beautés de Didon, entendue la surveille; le Cid, devenu Chimène, arrive à l'Opéra, et la Ville d'accentuer son approbation en raison inverse des réserves de la Cour. On chante à Fontainebleau le Thémistocle, de Philidor, et l'assemblée applaudit ; qu'on le risque à Paris et le public, exagérant sa défiance en proportion, ne le laissera pas jouer plus de trois fuis. Dans les deux cas, la Ville avait raison contre la Cour.

Pénélope avait, au moins aux répétitions, enchanté les amateurs de la Ville, et les connaisseurs de la Cour lui font un accueil glacial. En ce même automne de i jSS , on rejoue à Fontainebleau le Dardanus, de Sacchini, que Paris avait dédaigné, et la Cour l'accueille avec des bravos enthousiastes. Dans les deux cas, la Cour avait raison contre la Ville.

Mais les choses allaient de telle sorte en cette époque agitée et déjà toute troublée d'as-

pirations réi'oluiionnaircs que la Cour, alors viême qu'elle se prononçait en second et qu'elle jugeait bien, semblait toujours recevoir leçon de la Ville et confesser ses torts. C'était déjà la lutte des petites gens, fortes de leur nombre, contre les classes privilégiées ; c'était la foule ajjirmant ses prétentions à connaître de tout et à tout Juger.

Du côté de la Cour, Marie-Antoinette , qui couvrait volontiers les musiciens de sa protection, les servit mieux à elle seule par ses généreux encouragements, que ne firent tous les philosophes et beaux esprits de la Ville par tant d'articles passionnés et de déclamations souvent vides de sens. En savait-on le moindre gré à la reine dans le camp littéraire, et la postérité lui attribue-t-elle seulement la moitié des chefs-d'œuvre quelle a su faire éclore ou quelle osa patronner ?

Au temps passé, il semblait quelle sortit de son rôle de souveraine en cherchant à distinguer les artistes de talent ou de génie, en les soutenant avec vaillance ; et ceux-là mêmes qui se passionnaient si fort pour la musique reprochaient en dessous à la reine son :{Ue et sa

chaleur d'opijiion. Au temps présent, on ne soupçonne même plus le bien quelle a fait, tant ces écrij'ains et disputeurs, à force d'écrire et de crier, ont accaparé ces musiciens et leur gloiî^e à leur propre projit. C'est que la reine était seule et qu'ils étaient en nombre, c'est qu'ils représentaient la Ville et qu'elle personni/iait la Cour.

Et la Cour fut vaincue en ce duel qui dura tout un siècle : autant dire, n'est-ce pas ? que la Ville avait raison sur tous les points. Il n'est pire tort que la défaite aux yeux^ de l'impartiale postérité.

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PREMIER VOYAGE EM FRANCE (l 763-64) ET RETOUR d'aNGLETERRE ( I 766)

ERS midi, le 18 novembre 1763, quatre voyageurs arrivaient à Paris et se faisaient conduire à l'hôtel de Beauvais, rue Saint- Antoine *, résidence du comte d'Eyck, envoyé extraordinaire iii«ija«iu] j^ rÉlecteur de Bavière, qui

habitait ce magnifique hôtel, construit par madame de Beauvais, la galante femme de chambre d'Anne d'Autriche , et qui avait profité de ses franchises

* Aujourd'hui rue François-Miron, n° 68. Voir sur cet hôtel et ses différents propriétaires la notice de M. Jules Cousin, bibliothécaire de la ville de Paris.

d'ambassadeur pour établir dans sa demeure une acade'mie de jeux. Le chef de cette famille étrangère qui arrivait d'outre-Rhin était un homme instruit, artiste de mérite, ancien valet-musicien au service du comte de Thun, présentement deuxième maître de chapelle à l'évêché de Salzbourg. Léopold Mozart amenait avec lui sa femme, Anne-Marie Pertlin, et ses deux enfants, les seuls survivants des six qu'il avait eus : une fille âgée de douze ans, Marie-Anne, et un garçon, Wolfgang, qui allait entrer dans sa neuvième année.

A l'automne précédent, le père de famille avait décidé de conduire dans les principales villes d'Europe ses deux bambins, qui avaient, dès l'âge le plus tendre, montré des dispositions surprenantes pour la musique. Il avait entrepris ces voyages dans le double but d'augmenter un peu sa modeste fortune et de développer le talent de ses enfants, en leur procurant les conseils des plus célèbres compositeurs. Il les conduisit d'abord à Munich, où ils charmèrent la cour de l'Électeur de Bavière, puis à Vienne, où le petit Woferl obtint beaucoup de succès. Chacun voulait entendre les jeunes virtuoses, les invitations se multipliaient, les grands seigneurs venaient tous frapper à la porte des voyageurs et se disputaient le plaisir de les recevoir. « On nous engage quatre, cinq, six et huit jours d'avance, écrit Léopold Mozart avec un plaisant amourpropre, afin de ne pas arriver trop tard, s La cour désira connaître ces enfants merveilleux. L'empereur François I^'" les reçut avec une bonté affectueuse, l'impératrice Marie-Thérèse prit le petit bonhomme sur ses genoux et le combla de caresses.

Woferl se laisse-t-il tomber sur le parquet du palais, la jeune archiduchesse Marie-Antoinette vient à son secours et lui donne un bon baiser, douce réponse à cette naïve question de l'enfant : « Vous êtes bien bonne, vous, voulez-vous m'c'pouser ? » Au commencement de janvier lyôj, Léopold Mozart ramena sa famille à Salzbourg, et employa l'hiver à fortifier le talent naissant de son fils par un travail assidu, puis il entreprit au mois de juin un long voyage hors d'Allemagne. Il s'arrêta d'abord à Wasserbourg, à Francfort, à Munich, où ses enfants retrouvèrent la vogue de l'an passé, puis à Augsbourg, à Mayence, h Bruxelles, où leur concert excita un vif enthousiasme, et il arriva enfin à Paris, où il descendit chez le comte d'Eyck ; il devait cette faveur aux recommandations de la famille de la comtesse d'Eyck, fille du comte d'Arco, grand chambellan de la cour de Salzbourg.

Voici nos voyageurs installés dans ce Paris du siècle dernier, dans cette ville folle, où les plaisirs, fêtes, bals, soupers, concerts et spectacles étaient les seuls soucis des gens du bel air. Comment un pauvre maître de chapelle allemand , escorté de sa famille, pourra-t-il se faire la moindre place dans cette société élégante et débauchée ? Il a bien quelques lettres de recommandation... Dès le lendemain de son arrivée, il court chez madame de Villeroi, chez la comtesse de Lillebonne, mais un deuil de cour l'empêche d'être admis à Versailles. Il faut attendre. Il songe alors à une lettre que lui avait donnée un négociant de Francfort et va frapper à la porte de

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M. Grimm. Celui-ci accueillit avec empressement cette famille d'artistes compatriotes, et consacra aussitôt quelques lignes de sa correspondance à célébrer les mérites des petits musiciens.

I" décembre lyôS.

Les vrais prodiges sont assez rares pour qu'on en parle quand on a occasion d'en voir un. Un maître de chapelle de Salzbourg, nommé Alo^art, vient d'arriver ici avec deux enfants de la plus jolie figure du monde. Sa fille, âgée de onze ans, touche le clavecin de la manière la plus brillante ; elle exécute les plus grandes pièces et les plus difficiles avec une précision à étonner. Son frère, qui aura sept ans au mois de février prochain, est un phénomène si extraordinaire qu'on a de la peine à croire ce qu'on voit de ses yeux et ce qu'on entend de ses oreilles. C'est peu pour cet enfant d'exécuter avec la plus grande précision les morceaux les plus difficiles avec des mains qui peuvent à peine atteindre la sixte ; ce qui est incroyable, c'est de le voir jouer de tête pendant une heure de suite, et là s'abandonner à l'inspiration de son génie et à une foule d'idées ravissantes qu'il sait encore faire succéder les unes aux autres, avec goût et sans confusion. Le maître de chapelle le plus consommé ne saurait être plus profond que lui dans la science de l'harmonie et des modulations qu'il sait conduire par les routes les moins connues, mais toujours exactes. 11 a un si grand usage du clavier, qu'on le lui dérobe par une serviette qu'on étend dessus, et il joue sur la serviette avec la même vitesse et la même précision. C'est peu pour lui de déchiffi-er tout ce qu'on lui présente ; il écrit et compose avec une facilité merveilleuse, sans avoir besoin d'approcher du clavecin et de chercher ses accords. Je lui ai écrit de ma main un menuet et l'ai prié de me

mettre la basse dessous ; l'enfant a pris la plume, et, sans approcher du clavecin, il a mis la basse à mon menuet. Vous jugez bien qu'il ne lui coûte rien de transposer et de jouer l'air qu'on lui présente, dans le ton qu'on exige ; mais voici ce que j'ai encore vu, et qui n'est pas moins incompréhensible. Une femme lui demanda l'autre jour s'il accompagnerait bien d'oreille et sans la voir, une cavatine italienne qu'elle savait par cœur ; elle se mit à chanter. L'enfant essaya une basse qui ne fut pas absolument exacte, parce qu'il est impossible de préparer d'avance l'accompagnement d'un chant qu'on ne connaît pas; mais, l'air fini, il pria la dame de recommencer, et, à cette reprise, il joua nonseulement de la main droite tout le chant de l'air, mais il mit, de l'autre, la basse sans embarras ; après quoi il pria dix fois de suite de recommencer, et, à chaque reprise, il changea le caractère de son accompagnement ; il l'aurait fait répéter vingt fois si on ne l'avait fait cesser. Je ne désespère pas que cet enfant ne me fasse tourner la tète, si je l'entends encore souvent ; il me fait concevoir qu'il est difficile de se garantir de la folie en voyant des prodiges. Je ne suis pas étonné que saint Paul ait eu la tête perdue après son étrange vision. Les enfants de M. Mozart ont excité l'admiration de tous ceux qui les ont vus. L'empereur et l'impératrice-reine les ont comblés de bonté ; ils ont reçu le même accueil à la cour de Munich et à la cour de Manheim. C'est dommage qu'on se connaisse si peu en musique dans ce pays-ci. Le père se propose de passer d'ici en Angleterre, et de ramener ensuite ses enfants par la partie inférieure de l'Allemagne *.

■ Inutile de démolir piice par pièce certaine fantaisie romanesque intitulée : Premier voyage de Mo:^a)'t à Paris, signée : K. Fétis. et publiée dernièrement dans un supplément littéraire du Figaro. On donne à la famille Mozart comme introducteur auprès de Grimm

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Grimm se fit un plaisir de produire, de protéger ces aimables enfants. Il les appuya de son cre'dit auprès de ses amis, d'Holbach, d'Alembert, madame d'Épinay , et les introduisit dans les principaux salons de la capitale. Enfin la cour quitta le deuil et les voyageurs purent se présenter à Versailles. Ils y arrivèrent la veille de Noël, juste à point pour assister dans la chapelle royale à la messe de minuit et aux trois saintes messes. « J'entendis une bonne et une mauvaise musique, écrit Léopold Mozart. Tout ce qui se chantait par une voix seule, et devait ressembler à un air, était vide, froid, misérable, par conséquent français. Mais les chœurs sont tous bons et très bons. Aussi ai-je été tous les jours avec mon petit homme à la messe de la chapelle pour y entendre les chœurs des motets qu'on y exécute. »

La famille de Mozart passa une quinzaine de jours à Versailles- Les lettres de Léopold Mozart ne contiennent, au sujet de la réception faite à ses enfants, que des renseignements assez peu précis ; ils peuvent pourtant donner idée de l'enthousiasme que les bambins excitèrent à la cour de France. Sitôt qu'ils arrivaient, les filles du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, ou la dauphine, Marie-Josèphe de Saxe, « s'arrêtaient, les caressaient et s'en faisaient embrasser mille et mille fois. » Les enfants se firent entendre devant toute la cour, et Wolfgang, dont le talent sur l'orgue était peutun secrétaire de l'archevêque de Salzbourg ; on la fait descendre en un hôtel quelconque de la rue Saint-Martin, on fait commencer les représentations de l'Opéra dans la salle des Machines, aux Tuileries, avant janvier 1764; on dit que cette salle avait deux rangs de loges au lieu de trois, — et cent autres fariboles ejusdemfarince.

être encore plus estimé que sur le clavecin, toucha de l'orgue à la chapelle du château. « Ce qui a paru le plus extraordinaire à messieurs les Français, e'crit son père, c'est que, au grand couvert qui a lieu dans la nuit du nouvel an, non-seulement on nous fit place à tous près de la table royale, mais monseigneur Wol/gangus dut se tenir tout le temps près de la reine, lui parla constamment, lui baisa les mains et mangea à côté d'elle les mets qu'elle daignait lui faire servir. La reine parle aussi bien l'allemand que nous. Comme le roi n'en comprend pas un mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre héroïque Wolfgang. Je me tenais près de lui. De l'autre côté du roi, où étaient assis monsieur le dauphin et madame Adélaïde, se tenaient ma femme et ma fille. »

Les petits prodiges furent aussi présentés à la favorite, la protectrice éclairée des gens de lettres et des artistes. « Vous voudriez bien savoir, n'est-ce pas, quelle mine a madame la marquise de Pompadour ? Elle est grande, de belle taille, grasse, assez forte, mais bien proportionnée, blonde et a dans les yeux quelque ressemblance avec Sa Majesté l'impératrice. » La marquise ne se prêta pas aussi facilement que d'autres aux aimables caresses de Wolfgang, si nous en croyons certaine anecdote que Nanerl aimait à raconter dans sa vieillesse. Son frère, étant un jour à table chez la marquise, voulut l'embrasser, et celle-ci s'y refusant : 0 Pourquoi donc ne veut-elle pas m'embrasser ? L'impératrice Marie-Thérèse m'a bien embrassé ! » s'écria Woferl tout dépité et déjà froissé dans son naissant amour-propre.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis leur arrivée à Versailles (on était au commencement de janvier 1 764), que nos voyageurs avaient déjà dépensé plus de douze louis. « Peut-être trouverez-vous que c'est trop et ne le comprendrez -vous pas? écrit Léopold Mozart à madame Hagenauer. Mais, à Versailles, il n'y a ni carrosses de remise^ ni fiacres : il n'y a que des chaises à porteurs. Chaque course coûte douze sous : et comme bien souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux chaises, nos transports nous ont coûté un thaler par jour, et plus, car il fait toujours mauvais temps. Ajoutez à cela quatre habits noirs neufs, et vous ne serez plus étonnée que notre voyage de Versailles nous revienne à 26 ou 27 louis. Nous verrons quel dédommagement nous en reviendra de la cour.» Jusqu'alors, la recette était bien maigre, ils n'avaient encore recueilli que des cadeaux ou des colifichets. La comtesse deTessé avait donné « à maître Wolfgangune tabatière en or et une montre en argent, toute petite mais fort précieuse; à Nanerl, un bel étui à cure-dents en or. » Une autre dame leur avait offert un petit bureau de voyage en argent et une tabatière d'écaillé incrustée d'or; une troisième, une bague avec camée; d'autres, des nœuds d'épée, des manchettes, des fleurs, des mouchoirs, bref, une foule de bagatelles, mais pas la moindre pièce d'argent monnayé.

Léopold Mozard était trop absorbé par ses minutieux comptes de recettes et surtout de dépenses, pour prêter une attention soutenue à la musique qu'il entendait chez nous; mais il ne se tient pas de la juger, et il le fait avec une précipitation et une légèreté extrêmes.

« Il y a ici, dit-il en deux mots, une guerre incessante entre la musique française et l'italienne. Toute la musique française ne vaut pas le diable. Mais il s'opère de grands changements. Les Français commencent à tourner, et dans dix ou quinze ans, je l'espère, le goût français aura fait complètement volte-face.» Ce qui le préoccupe surtout, c'est la musique de chambre, par la bonne raison que son fils commençait a s'y exercer. 0 Les Allemands sont les maîtres par les œuvres qu'ils publient. On compte parmi eux, MM. Schoberth, Eckard, Hannauer, pour le clavecin; MM. Hochbrucker et Mayr, pour la harpe. Ils sont fort aimés. M. Legrand, un claveciniste français, a complètement changé son style, et ses sonates sont dans le genre allemand. Tous ces artistes nous ont apporté leurs morceaux gravés et les ont offerts à mes enfants. » Léopold Mozart disait vrai, mais il a tort de ne pas ranger parmi les maîtres de la musique instrumentale, Gossec, qui avait donné l'essor à la symphonie de France. Peutêtre que le célèbre musicien n'avait pas daigné faire hommage de ses compositions aux enfants du maître de chapelle allemand.

Mais Wolfgang lui-même avait quatre belles sonates chez le graveur. Avec quelle complaisance son père se flatte de le voir bientôt servir dans une cour d'Allemagne... s'il plaît à Dieu ! Comme il s'extasie sur les talents précoces de son fîls et de sa fille, comme leurs progrès le transportent de joie ! « Les maîtres, à son dire, ne peuvent dissimuler leur basse jalousie et se rendent par là tout à fait ridicules. » Mais, au milieu de ces riants projets d'avenir, la maladie vient frapper les deux

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enfants, et aussitôt Le'opold Mozart mande à M. Hagenauer de faire dire quatre messes à Maria-Plaïn et une à l'Enfant-Jésus, pour obtenir la guérison des bambins. Ils furent forcés de rester au lit plusieurs jours, mais ils se relevèrent juste à temps pour entreprendre un second voyage à Versailles.

Une affaire de la plus haute importance aux yeux de Léopold Mozart s'agitait à cette heure. Il s'agissait de faire agréer à deux puissantes dames la dédicace des quatre sonates de Wolfgang, les premières qu'il ait composées. Déjà, le duc d'Ayen, celui-là même qui, en apprenant la nomination de M. de Maupeou comme vice-chancelier, avait dit : « Je ne vois dans tout cela qu'un vice de plus dans l'État 1 » était parvenu à présenter l'œuvre I des sonates à madame Victoire, la deuxième fille survivante du roi. L'œuvre II avait été offert à madame de Tessé, mais elle avait refusé d'agréer la dédicace que Grimm avait composée en son honneur. « Il faut la changer, elle ne veut pas être louée ; » écrit Léopold, et voilà Grimm forcé de refaire cette malencontreuse épître. A en juger par la seconde, que devait être la première ? Sous le voile de la modestie, cette noble dame jouait presque le même jeu que cette femme de cour dont parle Lesage dans son Diable boiteux^ qui, ayant permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant qu'on l'imprimât, et ne s'y trouvant pas louée à son gré, prit la peine d'en composer une de sa façon et de l'envoyer à l'auteur pour la mettre en tête de l'ouvrage *.

' On trouvera les hommages et les titres exacts de ces sonates dans les lettres de Mozart, traduites par l'abbé Goschler. Nous croyons

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Le temps s'écoulait et le prudent Léopold attendait toujours cadeaux et salaires. « Nous avons bien ensemencé , nous espérons une bonne récolte... Mais , comme ici, plus que dans toute autre cour, les choses vont un train d'escargot, et que ces sortes d'aflFaires dépendent des Menus-Plaisirs, il faut prendre patience. » Cependant la maladie des enfants lui avait fait perdre au moins douze louis d'or, et il hâtait de tous ses vœux le moment où il pourrait remettre deux cents louis à son banquier pour les envoyer à Salzbourg. Enfin, M. d'Hébert, le trésorier des Menus, fit tenir à Wolfgang, de la part du roi, quinze louis et une tabatière en or; puis, une soirée donnée le lo mars rapporta cent douze louis : c'était le commencement de la récolte.

Les deux enfants étaient alors dans tout l'éclat de leur naissante renommée. Peintres et graveurs s'empressaient à reproduire leurs traits *; les dames en

inutile de les reproduire, mais voici l'annonce inscrce dans les Affiches de Paris du 9 avril 1764 : « i» Sonates pour le clavecin, avec accompagnement de violon, dédiées à madame Victoire de France; 2" Autres sonates pour le clavecin, avec accompagnement de violon, dédiées à madame la comtesse de Tessé, composées, les unes et les autres, par J. G- Wolfgang Mozart, de Salzbourg, âgé de sept ans, et dont les talens font l'étonnement de tout Paris. Chez l'auteur, rue Saint- Antoine, hôtel de Beauvais ; chez le portier d'une maison, rue Neuvedn-Luxembourg. la troisième porte à gauche par la rue Saint-Honoré; et aux adresses ordinaires de musique. »

Chacun connaît la gravure que Léopold Mozart décrit, dans sa lettre du i"'' avril : « M. de Méchel, un graveur, travaille à force à nos portraits peints par un amateur, M. de Carmontelle. Wolfgang joue du piano, moi. derrière lui, du violon; Nanerl s'appuie d'une main sur le piano, et tient, dans l'autre, un morceau de musique, comme si elle allait chanter. » Mozart est encore représenté jouant du clavecin dans un tableau moins connu, mais plu.s précieux pour l'histoire

raffolaient; grands seigneurs, financiers, artistes, littérateurs, magistrats, faisaient fête à ces gentils enfants qui avaient su conque'rir tous les cœurs par leurs grâces et leurs talents ; le moment du de'part approchait, l'heure était donc propice pour organiser un grand concert où se presseraient toutes les personnes curieuses d'entendre une dernière fois Woferl et Nanerl. Mais où donner ce concert, comment obtenir la permission nécessaire, faveur insigne qui portait atteinte aux privilèges de l'Opéra, du Théâtre-Français, du Concert-Spirituel et de la Comédie Itahenne ? Il est une salle chez M. Félix, rue et porte Saint-Honoré, où se réunissent quelques membres de la noblesse pour jouer la comédie. Madame de Clermont ne demeuret-elle pas dans le même hôtel ? elle obtiendra la salle désirée. Le lieutenant de police, M. de Sartines, peut seul accorder cette permission exceptionnelle ? le duc de Chartres, M . de Duras, le comte de Tessé et plusieurs dames de haut parage se mettent en campagne pour l'obtenir : ce fut Grimm qui l'enleva de haute lutte. On annonça aussitôt deux concerts d'adieux. Le premier fut donné à la grande satisfaction de Léopold Mozart, qui se félicite, dans une lettre, du résultat obtenu. Pour le second, il est très probable qu'il eut lieu, mais on n'en a pas de preuve précise.

Dans quelques jours, la famille Mozart va s'exposer aux hasards d'un voyage en mer, elle va traverser la

des mœurs et des lettres au dix-huitième siècle. Il est d'Olivier et fut exposé au Salon de 1777. Longtemps conservé au musée de Versailles, sous le titre de : le Thé à l'anglaise dans le salon des Qualrc- Glaces, au Temple, il se trouvait en dernier lieu au Louvre, dans la salle qui fait suite à la galerie Lacaze. On l'en â retiré récemment.

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Manche pour gagner l'Angleterre. Aussi Léopold recommanda-t-il bien à son ami Hagenauer de faire dire huit messes à l'Enfant-Je'sus, à Lorette, à Notre- Dame, à partir du 17 avril et pendant huit jours de suite. « Si ma lettre, contre toute attente, devait vous parvenir après le 1 2 avril, feites, je vous prie, commencer dès le lendemain, nous avons de graves motifs pour cela, » Il s'agit, en effet, de prote'ger leur traversée et leurs débuts en Angleterre. Il quitte la France avec toute sa famille ; mais, avant de partir, il veut témoigner encore une fois de toute sa reconnaissance envers leur protecteur et il le fait dans des termes qui prouvent que Grimm n'avait pas obligé un ingrat. « Ce monsieur Grimm, mon grand ami, qui a tout fait ici pour nous, est secrétaire du duc d'Orléans ; c'est un homme instruit et un grand philanthrope. Aucune des lettres que j'avais pour Paris ne m'aurait absolument servi à rien, ni les lettres de l'ambassadeur de France à Vienne, ni l'intervention de l'ambassadeur de l'Empereur à Paris, ni les recommandations du ministre de Bruxelles, comte de Cobenzl, ni celles du prince de Conti, de la duchesse d'Aiguillon, ni toutes celles dont je pourrais faire une litanie ! M. Grimm, seul, pour qui j'avais une lettre d'un négociant de Francfort, a tout fait! C'est lui qui nous a introduits à la cour; c'est lui qui a soigné notre premier concert. A lui seul, il m'a placé trois cent vingts billets, c'est-à-dire pour quatre-vingts louis ! il nous a valu de ne pas payer l'éclairage : il y avait plus de soixante bougies ! c'est lui qui nous a obtenu l'autorisation pour le premier concert et pour un deuxième, dont déjà cent billets

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sont placés. Voilà ce que peut un homme qui a du bon sens et un bon cœur ! »

La famille Mozart de'barqua en Angleterre le 22 avril 1764. Wolfgang, présenté à la cour, joua de l'orgue devant le roi Georges III, et exécuta à première vue des morceaux de Bach et de Haendel. Après un séjour de quinze mois, durant lesquels il avait donné plusieurs concerts et composé six nouvelles sonates pour clavecin, avec accompagnement de violon ou de flûte-traversière, « très-humblement dédiées à S. M. Charlotte, reine de la Grande-Bretagne, » Mozart et sa famille quittaient l'Angleterre, non sans y laisser une impression profonde. Ils débarquèrent à Calais et se rendirent en Hollande. A peine arrivés à la Haye, les deux enfants tombèrent gravement malades : il fallut attendre quatre mois avant de pouvoir aller donner deux concerts à Amsterdam. Wolfgang composa alors ses six sonates avec accompagnement de violon, qu'il dédia à la princesse de Nassau-Weilburg, et qu'il fit entendre au prince d'Orange. Malheureusement les bénéfices recueillis en Hollande étaient trop médiocres pour payer les frais du voyage et les dépenses de la maladie. Léopold Mozart pensa qu'il serait « trop difficile pour ses enfants et pour sa bourse de rentrer tout droit à Salzbourg, » et il décida de revenir à Paris. « Il y en a plus d'un, ajoute-t-il finement, qui devra contribuer à nos frais et qui n'y pense guère à ce moment. *

La famille voyageuse rentrait en France au mois de mai 1766 et venait loger chez Grimm, au coin de la Chaussée-d'Antin. Elle retrouva à Paris une égale

faveur et fut par deux fois conviée à la cour : chaque séjour à Versailles était un temps de fête pour les enfants et les jeunes princesses. Léopold Mozart, de son côté, recevait les visites les plus flatteuses. « Nous avons eu l'honneur de recevoir chez nous le prince héréditaire de Brunswick. C'est un homme fort agréable, un aimable et beau cavalier; dès son entrée il m'a demandé si j'étais l'auteur de la méthode de violon. » Ainsi parle Léopold Mozart avec la fatuité d'un auteur tout fier du moindre compliment qu'on lui adresse. Il ne reste de cette époque qu'un seul document ayant trait à Mozart et à sa sœur : c'est une lettre écrite de Paris, sans nom d'auteur, mais qu'on peut attribuer presque sûrement à Grimm. L'auteur, en effet, par sa première phrase, semble vouloir se rattacher à une lettre antérieure (comme celle du i<"" décembre 1763) et, de plus, Grimm seul était assez au courant des affaires de la famille Mozart pour avoir sur elle des renseignements aussi précis.

Nous venons de revoir les deux aimables enfants de M. Mozart, maître de chapelle du prince-archevêque de Salzbourg, qui ont eu un si grand succès pendant leur séjour à Paris, en 1764. Leur père, après avoir passé dix-huit mois en Angleterre et six en Hollande, vient de les reconduire ici pour s'en retourner à Salzbourg. Partout où ils ont fait quelque séjour, ils ont réuni tous les suffrages et causé de l'étonnement aux connaisseurs. Mademoiselle Mozart, âgée maintenant de quinze ans, d'ailleurs fort embellie, a la plus belle et la plus brillante exécution sur le clavecin ; il n'y a que son frère qui puisse lui enlever les suffrages. Cet enfant merveilleux a actuellement neuf ans, il n'a

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presque pas grandi ; mais il a fait des progrès prodigieux dans la musique. Il e'tait déjà compositeur et auteur de sonates il y a deux ans ; il en a fait graver six depuis ce temps-là à Londres pour la reine de la Grande-Bretagne ; il en a publié six autres en Hollande pour madame la princesse de Nassau-Weilbourg ; il a composé des symphonies à grand orchestre qui ont été exécutées et généralement applaudies; il a même écrit plusieurs airs italiens et je ne désespère pas qu'avant qu'il ait atteint l'âge de douze ans, il n'ait déjà fait jouer un opéra sur quelque théâtre d"Italie. Ayant entendu Manzoli à Londres, pendant tout un hiver, il en a si bien profité que, quoiqu'il ait la voix excessivement faible, il chante avec autant de goût que d'âme. Mais ce qu'il y a de plus incompréhensible, c'est cette profonde science de l'harmonie et de ses passages les plus cachés qu'il possède au suprême degré et qui a fait dire au prince héréditaire de Brunswick, juge très compétent en cette matière, comm.e en beaucoup d'autres, que les maîtres de chapelle consommés dans leur art mouraient sans avoir appris ce que cet enfant fait à neuf ans. Nous lui avons vu soutenir des assauts pendant une heure et demie de suite avec des musiciens qui suaient à grosses gouttes et avaient toutes les peines du monde à se tirer d'affaire avec un enfant qui quittait le combat sans être fatigué. Je l'ai vu, sur l'orgue, dérouter et faire taire des organistes qui se croyaient fort habiles. A Londres, Bach le prenait entre ses genoux et ils jouaient ainsi de tête, alternativement sur le même clavecin, deux heures de suite, en présence du roi et de la reine. Il a subi la même épreuve avec M. Raupach, habile musicien, qui a été longtemps à Pétersbourg et qui improvise avec une grande supériorité. On pourrait s'entretenir longtemps de ce phénomène singulier. C'est d'ailleurs une des plus aimables créatures qu'on puisse voir, mettant à tout ce

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qu'il dit et ce qu'il fait de l'esprit et de l'âme avec la grâce et la gentillesse de son âge. Il rassure même par sa gaieté contre la crainte qu'un fruit aussi pre'coce ne tombe avant sa maturité. Si ces enfants vivent, ils ne resteront pas à Salzbourg. Bientôt les souverains se disputeront à qui les aura. Le père est non seulement un habile niusicien, mais un homme de sens et d'un bon esprit, et je n'ai jamais vu un homme de sa profession réunir à son talent tant de mérite.

Les voyageurs ne faisaient alors que passer à Paris ; mais, retenus par les réceptions et les fêtes, et aussi par le désir d'augmenter leur modeste pécule, ils étaient déjà restés parmi nous plus longtemps qu'ils n'en avaient l'intention lors de leur arrivée. Deux mois s'étaient écoulés depuis leur retour d'Angleterre : leur départ fut fixé au 7 juillet. Ils se dirigèrent d'abord sur Dijon, où les conviait le prince de Condé à cause de la réunion des états de Bourgogne, puis sur Lyon, où quatre semaines furent bien vite passées.

Ils évitèrent Genève, qui était alors « en grande agitation, » mais, se trouvant presque sur la route, ils poussèrent jusqu'à Ferney pour faire visite à Voltaire. Une lettre de Damilaville. grand ami des philosophes en général et de Voltaire en particulier, devait leur donner accès auprès du patriarche. Hélas ! M™^ Denis était souffrante et Voltaire gardait le lit depuis plusieurs semaines ; si bien que la belle lettre de Damilaville demeura sans effet. « Comment vouliez-vous, lui répondait Voltaire le 7 novembre suivant, que je visse votre jeune joueur de clavecin ? M^^e Denis était ma-

lade ; il y a plus de six semaines que je suis au lit. Ah ! nous sommes loin des fêtes *. »

Huit jours d'arrêt à Berne ; quinze à Zurich, dont le séjour leur fut rendu agre'able et très profitable par les frères Gesner, deux savants : l'un orientaliste, l'autre naturaliste ; quatre jours à Schaffouse, et douze à Donaueschingen, où le prince de ce nom leur donna vingt-quatre louis, plus une bague en diamant à chacun des enfants ; encore quelques arrêts moins longs en différentes villes d'Allemagne, et les quatre voyageurs rentraient enfin à Salzbourg en novembre 1766, après une absence de trois anne'es. Ce long voyage n'avait pas été sans exercer une heureuse influence sur le développement du génie de Mozart. Sitôt de retour, il se mit au travail; il passa toute l'année 1767 à s'exercer, à étudier sérieusement des maîtres tels qu'Emmanuel Bach, Haendel, Hasse, Scarlatti. Le virtuose allait devenir créateur. Le prodige disparaissait pour faire place au grand musicien.

' Ce curieux passage de la Correspondance générale de Voltaire a été souligné pour la première fois par M. Van der Straeten dans son livre sur Voltaire musicien (p. 23).

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