DEUXIÈME VOYAGE EN FRANCE
y> E nouveau Mozart quittait '^ Salzbourg et reprenait la route de Paris. Les humiliations qu'il subissait depuis trois ans, de la part du nouvel archevêque, homme dur, avide et assez dédaigneux pour reléguer un musicien renommé aux derniers rangs de la domesticité, l'avaient décidé à résigner ses modestes fonctions de chef d'orchestre. Il avait résolu de s'expatrier, et ses vœux s'étaient aussitôt tournés vers ce Paris, où il avait naguère conquis tous les suffrages, fait palpiter tous les cœurs. Il partit, mais son père, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait l'accompagner, et ce fut sa mère qui se fit son guide.
son mentor. En chemin, ils s'arrêtèrent à Munich : là, Wolfgang, qui ne quittait qu'à regret la terre allemande, demanda à entrer au service de l'Electeur de Bavière, Maximilien III ; mais il fut repoussé, bien qu'il fût assez modeste pour proposer d'écrire quatre opéras par an et de figurer chaque jour dans les concerts de la cour. « C'est encore trop tôt, dit le prince, qu'il aille en Italie, qu'il voyage, qu'il acquière de la célébrité ! » Mozart se rendit de là à Augsbourg, puis à Manheim, où il rencontra l'abbé Vogler, alors vice-maître de chapelle, qu'il traite de « farceur musical, ayant de grandes prétentions et peu de savoir ; » il y donna un brillant concert et fut fort bien reçu par le prince palatin, auquel il demanda, sans l'obtenir, la faveur de rester pour enseigner la musique aux jeunes princes. Il lui fallait continuer sa route ; mais la folle passion qu'il avait conçue pour une toute jeune fille, Aloïsa Weber, qui possédait une voix remarquable et chantait à ravir, le retenait à Manheim. Pendant deux mois, Wolfgang, sourd aux conseils de sa mère et de ses amis, passe tout son temps dans la famille Weber, et répond aux vives instances de son père qui le presse de partir pour Paris, en lui demandant de consentir à cette union. Mais Léopold, soutenu sans doute par les avis de sa femme, qui jugeait froidement la situation, demeura inébranlable, et, après bien des conseils restés inutiles, ordonna brièvement à son fils de quitter Manheim dans une lettre qui se termine par cette phrase un peu pompeuse : « En route pour Paris, et sans perdre un instant. Aiit Ccesar, autnihil. » Wolfgang se résigna et partit tout désolé. Après quelques
jours d'un agréable voyage, sa mère et lui débarquaient à Paris, le lundi 23 mars, à quatre heures de l'aprèsmidi.
Ils prirent aussitôt un fiacre pour aller voir Grimm. C'est à lui qu'était due leur première visite, visite que commandaient à la fois l'intérêt et la reconnaissance. Léopold Mozart avait bien répété à son fils « de mériter la bienveillance, l'affection et l'amitié de M. le baron Grimm par une entière confiance filiale. » 'Wolfgang ne devait rien avoir de caché pour cet ami sûr, il devait lui dévoiler la malheureuse situation de sa famille, lui dire toutes les humiliations qu'il avait endurées de la part de l'archevêque. Grimm accueillit son jeune protégé à bras ouverts et se prêta volontiers aux démarc'nes nécessaires pour le produire.
Mozart obtenait aussi le bienveillant appui de M. de Siikingen, envoyé de l'Électeur palatin, et retrouvait ici deux artistes avec lesquels il s'était lié d'amitié à Manheim, le chanteur Raff et le flûtiste Wendling. Celui-ci n'avait pas attendu son arrivée pour le vanter; et, à peine débarqué, il le conduisit dans le monde. « Wolfgang est de nouveau célèbre et aimé ici à un point indescriptible, écrit madame Mozart à son mari. Wendling l'a mis en grand renom avant notre arrivée, et l'a présenté à tous ses amis. C'est un véritable ami de l'humanité, et M. Grimm l'a fortement encouragé à faire promptement connaître Wolfgang, parce que, comme musicien, Wendling a plus de crédit que M. de Grimm lui-même. » Bientôt Mozart entra en rapports avec le directeur du Concert-Spirituel, le ténor Legros, avec le chorégraphe Noverre, et enfin avec madame
d'Épinay, l'amie des philosophes, la bienfaitrice de Jean-Jacques. La fortune semblait le favoriser. Il allait bientôt avoir deux concertos à écrire, l'un de flûte, l'autre de harpe, puis un acte d'opéra ; enfin le directeur du Concert-Spirituel l'avait chargé de faire de nouveaux choeurs et quelques soli, pour les substituer à ceux d'un Miserere qu'Holzbauer, maître de chapelle de Manheim, avait écrit pour les modestes ressources de sa maîtrise, et qu'il avait envoyé ensuite à Paris.
C'était une bonne fortune pour Mozart que de trouver une aussi belle occasion d'écrire dès son arrivée en France : il se mit de tout cœur à l'ouvrage. Aussi bien il voyait se réaliser ainsi un de ses vœux les plus chers, lui qui écrivait à son père deux mois auparavant : « Je ne me réjouis que pour le Concert-Spirituel de Paris, où probablement j'aurai quelque chose à composer. On dit l'orchestre fort bon et fort complet, et on pourra y exécuter mes principales compositions favorites, savoir : des chœurs, et je suis fort heureux de ce que les Français y tiennent beaucoup. C'est le seul reproche qu'on ait fait au nouvel opéra de Piccinni, Roland, à savoir, que les chœurs y sont trop nus et trop faibles, et qu'en général la musique en est un peu uniforme ; du reste, elle a eu tous les suffrages. On est habitué actuellement, à Paris, aux chœurs de Gluck. Ayez confiance en moi, je m'efforcerai de tout mon pouvoir à faire honneur au nom de Mozart, je n'ai aucune inquiétude à cet égard. »
11 termina sa besogne en quelques jours, o Je puis dire que je suis très content d'en avoir fini avec ces
écritures; car, quand on ne peut travailler chez soi, et qu'on est pressé par-dessus le marché, c'est le diable. Mais, Dieu merci, j'ai fini, et cela fera son effet. Monsieur Gossec, que vous devez connaître, après avoir vu mon premier chœur, a dit à M. Legros (je n'y étais pas) qu'il est charmant et fera certainement bon effet, que les paroles sont très bien arrangées, et généralement parfaitement bien posées. » AI. Gossec, qui est mon excellent ami, est du reste un homme fort sec, ajoute Wolfgang, tout heureux d'avoir arraché quelques mots flatteurs à un juge si difficile.
Malheureusement, la prédiction du musicien français ne devait pas se réaliser. Le travail de Holzbauer, que Wolfgang avait fini de reviser juste à point pour qu'il fût exécuté pendant la semaine sainte, était fort long et n'eut aucun succès. Les journaux du temps, même le Mercure de France, si prolixe d'habitude sur le Concert-Spirituel, ne parlent pas des concerts de la semaine sainte *. Ce fut, de la part de Wolfgang, un travail à peu près inutile : on ne joua que deux de ses chœurs, et encore n'étaient-ce pas les meilleurs. Il se console par une plaisanterie de cette première déconvenue : « Du reste, à la répétition, il y a eu grande approbation, et moi-même (car je ne compte pas pour grand'chose les louanges des Parisiens) je suis fort content de mes chœurs. » Pourquoi donc briguer des suffrages dont il prisait si peu la valeur ?
* Ce morceau ne figure sur aucun des programmes donnés par le Journal de Paris, durant la quinzaine de Pâques. Le jeudi et le vendredi saint, ce journal annonce le concert sans en donner le programme: c'est doncundecesdeuxiours-làque \eMisererefat exécuté.
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Mozart, du reste, n'avait pas attendu ce petit accident pour critiquer notre goût musical, et, dès le 5 avril, alors qu'il e'tait tout heureux d'avoir été choisi pour cet ingrat labeur, il écrivait à son père : « J'arrive à l'instant du Concert-Spirituel. Le baron Grimm et moi nous nous sommes souvent laissés aller à notre colère contre la musique de ce pays, entre nous s'entend, car, en public, on crie : Bravo ! bravissimo 1 on applaudit à se brûler les doigts. Ce qui me fâche le plus, c'est que messieurs les Français n'ont fait d'autre progrès que de savoir écouter enfin la bonne musique. Mais d'entrevoir, de se douter que leur musique est détestable, — mon Dieu, non ! Et le chant? — Oimè ! Si seulement aucune Française ne voulait se mêler de chanter des airs italiens, je leur pardonnerais encore leurs criailleries françaises ; mais gâter de la bonne musique, c'est insupportable ! »
Le Journal de Paris donne le programme de ce concert. Madame Saint-Huberty chantait « pour la première fois un air italien de la composition de AL le chevalier Gluck. » C'est donc, à n'en pas douter, cette artiste d'élite que Mozart vise dans cet arrêt sévère. Le rare talent de la cantatrice nous est un sûr garant que Wolfgang cédait, en écrivant cela, à un mouvement de mauvaise humeur. Pour casser son jugement, nous n'avons qu'à en appeler au témoignage de Gluck, de Piccinni, de Sacchini, qui ont consacré madame Saint- Huberty la plus grande tragédienne lyrique de leur siècle *.
' Voir sur cette artiste le chapitre qui lui est consacré dans notre ouvrage : Histoire du costume au théâtre depuis les origines du tliéâ-
Ce Miserere d'Holzbauer fut donc une première de'ception pour le jeune musicien; mais, à l'entendre, de nombreuses occasions s'offraient h lui de réparer cet échec. Ce n'était plus seulement un acte d'opéra qu'on réclamait de lui, mais un ouvrage en deux actes, Alexandre et Roxane^ sur un poëme de Noverre; de plus, il va composer pour le Concert-Spirituel une symphonie concertante pour flûte, hautbois , cor et basson, qui sera exécutée par les meilleurs artistes de Paris, son ami Wendling, Ramm, Punto et Ritter. « Aie soin de te conformer au goût des Français, lui écrit son père à ce propos ; pourvu qu'on obtienne du succès et qu'on soit bien payé, que le diable emporte le reste ! Si tu réussis par l'opéra, les journaux en parleront bientôt, et c'est ce que je voudrais, quand ce ne serait que pour narguer l'archevêque ! » Mais rien ne se décide, rien n'aboutit. Le temps passe, l'argent disparaît, et le Concert-Spirituel ne tient pas ses promesses.
La symphonie concertante était arrêtée, au grand désappointement des artistes eux-mêmes. « Ce qui me chagrine le plus en cela, écrit Mozart, c'est que Legros ne m'en ait pas dit un mot, et que je sois forcé de feindre ne rien savoir. Si du moins il avait allégué une excase, la brièveté du temps, ou quelque autre échappatoire, mais rien. Je crois que l'auteur de tout cela est Cambini, un maestro welche auquel, à notre première rencontre chez Legros, j'ai bien innocemment crevé les yeux. Il a fait des quatuors : j'en ai entendu un h Manheim ; il est fort joli; je lui en fis l'éloge et
tre en France jusqu'à nos jours. (Un vol. grand in-tJ" avec 27 planches hors texte, Charpentier, 1880.)
jouai le commencement. Alors Ritter, Ramm et Punto ne me laissèrent pas de repos que je ne continuasse, me disant d'improviser ce que je ne me rappellerais pas. Je le fis, en effet, et Cambini, tout hors de lui, ne put s'empêcher de s'écrier : Qiiesta è iina gran testa ! Et c'est probablement là ce qu'il n'a pas digère'. » Ce que Mozart ne dit pas, c'est que Cambini lui joua un tour pendable, en lui prenant son idée et ses artistes. Cela ressort clairement de la simple lecture du programme pour le dimanche des Rameaux, 12 avril; « Le concert finira par une nouvelle symphonie concertante de M. Cambini, exécutée par MM. Ritter, Ramm, Wendling et Punto.» Mozart avait donc bien raison de se méfier du maestro welche, et cette découverte dut lui causer une cruelle déception. Léopold Mozart s'efforçait en vain de calmer l'humeur de son fils. En vain lui montrait-il, en les exagérant à dessein, les obstacles qu'un débutant rencontre forcément dans ce Paris, « où tous ceux qui y ont fait leur nid prétendent ne pas se laisser déposséder. » Ceux-là, ce sont Piccinni, Stamitz, Grétry. Et le musicien étranger, oubliant que depuis son séjour chez nous, Gluck avait révolutionné la musique dramatique, ajoute : « Wendling t'a dit que la musique avait changé, tu n'en crois pas grand'chose. La musique instrumentale, oui, elle était déjà meilleure à notre premier voyage ; mais la musique vocale ne s'améliorera pas de sitôt... Sois dispos, toujours prêt à toute occasion ; et puisque tu m'écris que tu veux composer un opéra, suis mon conseil, et songe que tout ton crédit dépend de ton premier succès; consulte, avant
d'écrire ; apprécie le goût de la nation, écoute et étudie leurs opéras. Je te connais : tu peux tout imiter N'écris pas à la hâte^ l'homme de raison ne se le permet jamais. Examine bien d'avance les paroles avec le baron de Grimm, avec Noverre; fais des esquisses et fais-les leur entendre. Tout le monde fait ainsi : Voltaire lit ses poèmes à ses amis et écoute leur jugement. Il s'agit de l'honneur et de la fortune, et quand tu auras regagné de l'argent, nous retournerons en Italie. Ecris-tu quelque chose qui doive être gravé ? Que ce soit facile pour des amateurs et populaire ; n'écris pas en toute hâte. Efface ce qui te déplaît; ne fais rien pour rien, et fais-toi payer pour tout. »
Cependant Mozart espérait toujours obtenir un pocme, et son imagination travaillait durant cette longue attente. Il recevait le poëme de Noverre, le mettait en musique et le présentait au directeur de l'Opéra, de Vismes : sitôt présenté, sitôt reçu, sitôt joué. Puis il écrivait un ballet sur un nouveau libretto de Noverre... Le pauvre Wolfgang prenait déjà pour chose faite ce qui n'était qu'un rêve. La réalité allait malheureusement moins vite, et linalement jamais il ne reçut poëme d'opéra, ni scénario de ballet. Tandis qu'il bâtissait tant de châteaux en Espagne, il refusa la place d'organiste à Versailles, que son ami Rudolphe avait eu la bonne pensée de lui faire offrir. Le revenu annuel était de 2,000 livres, mais, pour les gagner, il fallait passer six mois pleins à Versailles, et il lui en coûtait beaucoup de ne plus être libre. A la première nouvelle de cette offre séduisante, Léopold Mozart s'était hâté d'énumérer à son fils tous les avantages d'une position
si recherchée. Vivre h la cour, être tous les jours sous les yeux du roi et de la reine, à la source de toutes les faveurs, n'e'tait-ce pas une considération qui dût influer un peu sur sa décision, et aussi de songer que les 2,000 livres étaient gagnées en six mois ? « Tu pourras obtenir ainsi l'une des deux places de maître de chapelle ; et plus tard, en cas de vacance, devenir le maître de clavecin des jeunes princes de la famille royale, ce qui serait très profitable; personne ne t'empêchera d'écrire pour le théâtre, pour le Concert-Spirituel, de faire graver de la musique en la dédiant aux grands personnages dont tu as fait la connaissance... Enfin, c'est la voie la plus sûre pour s'assurer la bienveillance de la reine et s'en faire aimer. » Vaines considérations, raisons de peu de valeur aux yeux d'un artiste qui se sent appelé à de plus hautes destinées. « Pour Versailles, écrit-il le 3 juillet, ce n'a jamais été ma pensée. J'ai demandé conseil au baron de Grimm et à d'autres bons amis ; ils sont tous de mon avis. Les appointements sont minimes, il faut sécher pendant six mois dans un endroit où il n'y a d'ailleurs rien à gagner, et où l'on enterre son talent ; car celui qui est au service du roi est oublié à Paris... il est vrai qu'il est organiste ! — Non que je n'aimasse une bonne place, mais seulement celle de maître de chapelle, et bien payée. »
Si Mozart tenait tant à rester à Paris, c'est que, pour le moment, la fortune semblait lui sourire. Rien ne paraît plus pouvoir entraver l'exécution d'une grande symphonie qu'il vient de terminer, et par laquelle doit commencer le concert spirituel du jeudi saint (c'est le jeudi de la Fête-Dieu que Mozart veut dire). « Plaira-
MOZART A PARIS ol
t-elle ? C'est ce que j'ignore et, pour dire la vérité je m'en inquiète fort peu, car à qui ne plaira-t-elle pas ? Je réponds qu'elle satisfera le petit nombre de Français de bon sens qui s'y trouveront; quant aux imbéciles, ce ne serait pas un grand malheurs! ma symphonie n'avait pas le don de leur plaire. Et cependant j'espère que même les ânes y trouveront leur part, qui leur plaira; et puis je n'ai pas manqué le premier coup d'archet, et cela suffit. Comme ces animaux en font une afïiiire ! Que diable ! je n'y vois pourtant aucune merveille. Ils commencent ensemble — comme partout ailleurs. C'est à crever de rire. » Il n'avait plus longtemps à rester dans l'incertitude : il annonce cette heureuse nouvelle à son père le 12 juin, et la Fête-Dieu tombait le 18. Les six jours d'attente furent vite passés, et Mozart envoya bientôt à Salzbourg ce joyeux bulletin de victoire que tout le monde connaît et qui se termine par ces paroles devenues célèbres : « Aussitôt après la symphonie, j'allai dans ma joie au Palais- Royal, je pris une glace, je dis le chapelet, comme je l'avais promis, et je rentrai. »
Le succès fut-il aussi grand que Mozart se plaît à le dire ? On ne trouve nulle part mention de cette réussite, et de tous les mémoires et journaux du temps, seule, une gazette anglo-française, le Courrier de l'Europe (numéro du 26 juin), consacre quelques lignes au concert qui, outre la symphonie du jeune Allemand, éveillait encore l'attention des amateurs par les adieux de Rafî et le début d'un chanteur qui devint plus tard célèbre, Chéron : « Le concert spirituel du jour de la Fête-Dieu commença par une symphonie de M. Mozart.
Cet artiste qui, dès l'âge le plus tendre, s'était fait un nom parmi les clavecinistes, peut être placé aujourd'hui parmi les plus habiles compositeurs. »
Le Concert-Spirituel s'était ouvert devant Mozart, mais notre grande scène lyrique lui était toujours fermée. « Quant à l'Opéra, voici ce qui en est : on trouve très difRcilement un bon poëme ; les vieux, qui sont les meilleurs, ne sont pas arrangés pour le style moderne, et les nouveaux ne valent rien ; car la poésie, qui était la seule chose dont les Français pussent être fiers, devient de jour en jour plus mauvaise, et c'est précisément la poésie qui est la seule chose qui soit nécessaire ici, parce qu'ils ne comprennent pas la musique. » A l'en croire, pourtant, il n'aurait que l'embarras du choix, et, s'il y avait véritablement pénurie de bons poèmes, le sort avait bien voulu faire une exception en sa faveur : « J'ai deux opéras que je pourrais faire, l'un en deux actes, l'autre en trois actes. Celui en deux est Alexandre et Roxane^ mais le poëte est encore à la campagne ; celui en trois actes est Démophon (de Métastase), traduit de l'italien, mêlé de danses et de chœurs, arrangé en général pour le théâtre français; mais je n'en ai rien vu encore, pas plus que du premier. » Que de cruelles déceptions le pauvre garçon se préparait pour l'avenir !
Au milieu de son séjour chez nous, Mozart fut frappé d'un coup terrible, et en ressentit une douleur profonde qui influa beaucoup sur l'opinion qu'il garda de Paris. Le 20 juillet, à dix heures vingt minutes du soir, sa mère expirait dans ses bras. Vers le milieu de juin, elle s'était sentie indisposée, et, ayant recours à
son remède habituel, elle s'était fait saigner. Cela ne servit de rien : elle continua h se plaindre de frissons et de chaleurs, puis de douleurs d'entrailles et de maux de tête. Ce furent d'abord des remèdes de famille, des poudres antispasmodiques, la malade ne voulant à aucun prix consulter un me'decin français. Un docteur septuagénaire, honnête Allemand, mais parfaitement ignare, lui donna de la rhubarbe infuse'e dans du vin, et comme Mozart se re'criait en disant que le vin échauffe : « Vous n'y pensez pas, répliqua l'irascible docteur, le vin n'échauffe pas 1 il fortifie ! c'est l'eau qui échauffe. » Et pendant ce temps- là la pauvre malade demandait de l'eau à cor et à cri.
Un matin, le médecin dit brusquement à Mozart : « Je crains bien qu'elle ne passe pas la nuit, car, si elle se trouve mal sur sa chaise, elle peut mourir en un clin d'œil. Ainsi voyez à ce qu'elle se confesse. » Aussitôt, Wolfgang prit sa course jusqu'au bout de la Chaussée-d'Antin, au delà de la barrière, oîi il vit son compatriote Heina qui lui promit de venir le lendemain avec un prêtre allemand. En revenant, il monta un instant chez Grimm et madame d'Épinay qui lui reprochèrent de ne pas les avoir prévenus plus tôt et envoyèrent aussitôt leur médecin. Rien n'y fit cependant : la faiblesse augmenta toujours, la fièvre vint, puis enfin le délire, qui dura sans relâche les trois derniers jours. La malade perdit tout sentiment, ne vit plus, n'entendit plus, et, suivant la belle expression de son fils, « elle s'éteignit comme une lampe, elle mourut sans en avoir conscience. » C'est ainsi qu'expira, dans une petite chambre d'auberge, la
mère de Mozart, entourée à son lit de mort de trois personnes : son fils, un compatriote nommé Heina, chevau-Iéger du roi, et leur hôtesse, la maîtresse de l'auberge des Quatre - Fils -Aymon^ (rue du Gros- Chenet *, vis-à-vis celle du Croissant). Voici l'acte de décès de cette brave et digne femme, extrait du registre de la paroisse Saint-Eustache **.