‹ La ville et la cour au XVIIIe siècleChapitre 3 sur 21 · CET ACTE EST DU · texte numérisé non relu

CET ACTE EST DU

Marie Pertl.

Ledit jour Marie-Anne Pertl âgée de Sj ans femme de Léopold Mozart maître de chapelle de Salzbourg en Bavière décédée d'hier rue du Gros-Chenet a été inhumée au cimetière en présence de Wolfgang Amadé Mozart son fils et de François Heina trompette de 8 chevaux-légers de la Garde du Roi, ami.

Mozart. Heina. Irisson C. V. —

C'est au milieu de la nuit, dans cette chambre en deuil, en présence d'un cadavre veillé par une femme étrangère, que Wolfgang, imposant silence h sa douleur, écrit à son ami, labbé Bullinger, le suppliant de préparer son père à cette triste nouvelle : « Pleurez avec moi, mon ami ! Ce jour est le plus triste de ma vie. Je vous écris à deux heures du matin. Il faut que je vous

' Aujourd'hui rue du Sentier.

" La mère de Mozart est mortff le 3 juillet et non le 20, ainsi qu'une faute d'impression nous le fait dire plus haut.

Otto Jahn a cité cet acte de décès avec des erreurs. Celui que donne l'étis est exact, mais l'orthographe et la ponctuation en sont corrigées. Voici le véritable. Nous l'avons calque sur l'original et le reproduisons tel quel. Le registre a été. lors de la Commune, détruit dans l'incendie des archives de l'Hôtel de Ville.

le dise : ma mère, ma mère bien-aimée n'est plus!... Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver mon père, encouragez -le, qu'il ne se laisse point abattre et désoler, lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma sœur de toute mon âme. Allez les voir sans retard, je vous en supplie ; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais préparez-les; tâchez que je puisse être tranquille et que je n'aie pas à craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher père et ma sœur bien-aimée ! » Cette lettre achevée, il dut en écrire une autre à son père, où il lui annonce simplement que sa mère est très gravement malade, et qu'il termine par ce cri de douleur : « Ma chère mère est entre les mains du Tout-Puissant. Veut-il nous la laisser encore? nous lui en rendrons grâce ! S'il la retire à lui, nos angoisses, nos inquiétudes, nos désespoirs sont inutiles ; mieux vaut nous abandonner avec résolution à sa divine volonté. »

Que faisait alors à Salzbourg Léopold Mozart? Tout entier à ses joies de famille, il ne voulait pas laisser passer la fête de sa femme sans la lui souhaiter, et il prenait plaisir à lui adresser des compliments. « Pour ne pas manquer ton jour de fête, ma chère femme, j'écris dès aujourd'hui (12 juillet), quoique je sois en avance. Je te souhaite un million de bonheurs, et je prie le Dieu tout-puissant qu'il daigne t'accorder encore bien longtemps de passer ce jour en bonne santé, et, autant que cela est possible sur la scène changeante du monde, en paix et en joie. Je suis pleinement convaincu que ton mari et ta fille te manquent pour ton entière satis-

36 LA vil. LE ET L\ COUR AU XVllI» SIECLE

faction. Dieu, dans ses insondables desseins, fera tourner toutes choses à notre avantage. Aurais-tu pre'vu, il y a un an, que tu passerais ton prochain jour de fête à Paris ? Autant cela paraissait incroyable alors à la plupart de nos amis (non pas à nous précisément), autant il est possible qu'avec l'aide de Dieu nous nous retrouvions réunis plus tôt que nous ne le pensons; car une seule chose me pèse au cœur, c'est d'être séparé de vous, de vivre si éloignés les uns des autres. Du reste, nous sommes, Dieu merci, bien portants. Nous t'embrassons un million de fois tous deux, ainsi que Wolfgang, et nous vous supplions de veiller à la conservation de votre santé. »

Est-il rien de plus triste que cette lettre enjouée adressée à une morte ? Le lendemain arrivait un courrier de Paris. A la nouvelle de la maladie de sa femme, le malheureux Léopold chancelle : « Que conclure de ta lettre ? Hélas ! au moment où je t'écris, elle doit être morte ! » Son esprit s'agite, les prévisions l'effrayent, l'espoir le ranime ; puis la crainte le saisit à la pensée que son fils va rester seul à Paris, exposé à tous les pièges des méchants et des fourbes. « On te trompera, te surfera, te dupera... Mon Dieu ! si tu n'as pas des amis honnêtes et dévoués, tune t'en tireras pas. » A ce moment arrive l'abbé BuUinger. Dès les premiers mots du prêtre, il devine que sa femme était morte le jour où lui écrivait son fils. Il reprend la plume et réunissant dans un suprême embrassement sa femme inanimée et ses jeunes enfants, s'écrie : < Veille sur ta santé, je te le répète; ne nous rends pas tous malheureux! Nanerl ne sait rien encore de la lettre de Bullin-

ger; mais je l'ai déjà préparée de façon qu'elle croit que son excellente mère est morte... Écris-moi bientôt, et tout : quand elle a été ensevelie — et où ? Grand Dieu ! faut-il que je cherche à Paris la tombe de ma chère femme ! »

A Salzbourg, l'abbé BuUinger s'efforçait de calmer le désespoir de Léopold Mozart ; à Paris, Grimm et madame d'Épinay offraient à Wolfgangun logis dans leur maison de la Chaussée-d'Antin, une charmante petite chambre, avec une vue fort agréable. « Si le malheur est arrivé, écrivait Léopold Mozart à son fils, prie M. le baron Grimm de te permettre de porter chez lui tous les effets de ta mère, afin que tu n'aies pas à veiller sur tant de choses ; ou bien mets tout exactement sous clef, car, comme tu t'absentes souvent des journées entières, on peut entrer dans ta chambre et te dévaliser. »

L'amitié de Grimm n'avait pas attendu pareille demande; elle avait été au-devant, et au-delà. Cependant, le travail et surtout sa légèreté naturelle faisaient oublier bien vite ce malheur à Wolfgang. Il composait toujours, mais sans parvenir à se faire exécuter. Depuis longtemps il se leurrait de l'espoir de mettre en musique un grand ballet de Noverre; mais, au bout de deux mois d'attente, il fut bien forcé de reconnaître l'inanité de cette espérance. « Je n'ai jamais écrit autre chose relativement au ballet de Noverre , si ce n'est qu'il composera peut-être un nouveau ballet (il a eu justement besoin d'un demi-ballet dont j'ai fait la musique), c'est-à-dire qu'outre six morceaux tirés — les meilleurs, — de misérables airs français, j'ai, quant

à moi, fait la symphonie et les contredanses : en tout, douze morceaux. Ce ballet a déjà été donné quatre fois avec le plus grand succès; mais désormais je ne veux absolument plus rien écrire que je ne sache d'avance ce qui m'en reviendra, car ce dernier travail était une pure complaisance pour Noverre.» Cette lettre est du 9 juillet. Il s'agit ici des Petits 7'iens, ballet-pantomime de Noverre, représenté le 1 1 juin. Le Journal de Paris en rend compte dès le lendemain; il accorde force éloges au chorégraphe, à Vestris et à Dauberval, et surtout à mesdemoiselles Guimard, AUard et Asselin, ces trois célèbres danseuses, dont il vante l'intelligence et les grâces, mais il ne souffle mot de la musique — non plus, du reste, que Grimm dans sa Correspondance. Ce ballet avait été donné avec l'opéra de Piccinni, le Finte Gemelle., chanté par les Bouffes italiens, que le directeur de Vismes, toujours en quête de nouveautés attrayantes, avait fait venir d'outre -monts. Cette petite troupe était placée sous la direction artistique de Piccinni, et elle avait commencé ses représentations précisémentle 1 1 juin : la recette, ce soir-là, s'éleva à un chiffre énorme pour l'époque, à plus de 7,000 livres. Et d'ailleurs, en continuant de chanter à l'Opéra, les Bouffons réalisèrent presque constamment des recettes beaucoup plus fortes que la troupe française : ils donnaient spectacle tous les jeudis et quelquefois le samedi, deux des jours où l'Opéra français faisait son relâche habituel. Ce divertissement chorégraphique, entrant toujours dans un spectacle composé moitié de danse, moitié de chant, reparut cinq fois de suite sur l'affiche:

MOZART A PARIS 3q

le samedi 20 juin, le jeudi 25 juin, les jeudi 2, dimanche 5 et mardi 7 juillet ; avec la première, cela fait bien six repre'sentations au lieu de quatre, dont parle Mozart*. Le 9 juillet, le jour même oîi Wolfgang mandait cette nouvelle à son père, ce spectacle faisait place à un autre, toujours du même genre. Aux Finte Gemelle succédait l'ope'ra de Paisiello, le Due confesse^ et aux Petits riens un nouveau ballet de Noverre, Annetle et Lubin.

Cette petite partition, recherchée aux archives de l'Opéra par M. Victor Wilder et par lui remise en ordre, a été exécutée, durant l'hiver 1872-73, aux concerts du Grand-Hôtel. C'est une œuvre assez terne, extrêmement simple et d'une mélodie peu originale, sauf dans deux ou trois morceaux assez gracieux ; en somme, il est difficile de croire que Mozart n'eût pas soigné davantage ce ballet s'il avait dû le signer. Mais si peu que vaille cette musique, il n'est pas indifférent de savoir sur quel sujet elle fut composée, Or, ce scenario comprenait tout uniment trois scènes épisodiques et presque détachées l'une de l'autre : d'abord une scène de l'Amour pris au filet et mis en cage, un jeu de Colin-Maillard où brillait Dauberval, et une

' L'intervalle assez grand qui sépara la seconde représentation de la première, ne serait pas suffisamment expliqué par le peu de succès des Finte Gemelle. Il y eut une autre cause à ce retard, à ce qu'explique \c Journal de Paris, du i5 juin : « La basse-taille, qui vient d'arriver, remplacera la signora Farnesi dans le rôle de Marescial. dont elle s'était chargée par pure complaisance. » Le signor Fochetti n'eut pas plus de succès que sa devancit.re et à la troisième représentation, il cédait la place au signor Tozzoni. Un chanteur par représentation : quelle nombreuse troupe il aurait fallu pour aller longtemps de ce train-là!

40 LA VILLE ET LA COUR AU \\'Ul« SIÈCLE

espièglerie de l'Amour pre'sentant à deux bergères inflammables une autre bergère déguisée en berger. Les deux pastourelles se prenaient d'un beau feu pour le jeune pâtre qui n'en pouvait mais, et qui, ne sachant comment se soustraire à des attaques de plus en plus pressantes, finissait par découvrir son sein. Grande déception des bergères, qui n'attendaient rien de pareil, et grande animation des spectateurs dont ce piquant jeu de scène excitait singulièrement les sens. Et les cris : bis, bis ! d'éclater aux quatre coins de la salle.

En résumé, ce ballet anacréontico-mytologico-pastoral était bien dans le goût de l'époque et tel que les amateurs du siècle dernier en voyaient défiler quatre ou cinq par an sans demander grâce. Un seul écrivain y trouva à redire, Grimm, qui fut pris à ce spectacle d'un bel accès de pudeur : ce n'était pas là ce qui le gênait d'habitude. « Il faut observer, dit-il, qu'il y a dans cette dernière scène un moment qui n'a jamais manqué d'exciter un léger murmure, au milieu des plus vifs applaudissements; tant il est vrai que la décence exerce toujours sur nos théâtres l'empire le plus sévère. C'est celui où le berger supposé, pour détromper les deux bergères qui se disputent sa conquête, finit par leur laisser entrevoir son sein. Avec quelque grâce, quelque modestie que la demoiselle Asselin désabuse ses compagnes, cette pantomime a toujours partagé les spectateurs, et les voix qui ont crié bis n'ont pas étouffé la critique des autres. » Ces autres-là, tout bien pesé, se plaignaient peut-être du trop de réserve de la danseuse et marquaient ainsi leur déception.

Et comme il n'est rien de pire en France pour une

Page 1