ASSELIN
Théodore.
Arrêté suivant la liste signée, à Paris, le i3 juin.
pièce de théâtre que d'avoir un titre qui prête aux quolibets, le nouveau ballet reçut le coup de grâce avec le couplet suivant :
Avec son opéra bouffon L'ami Devisme nous morfond ; Si c'est ainsi qu'il se propose D'amuser les Parisiens, Mieux vaudrait rester porte close Que de donner si peu de chose Accompagné de petits riens '.
Une reprise de sa symphonie au Concert-Spirituel vint à point pour consoler un peu Wolfgang de la disparition de son ballet. Il avait dû y faire quelques changements sur la demande de Legros, qui, pour l'amadouer, lui avait assuré qu'il regardait cette symphonie comme la meilleure du répertoire. « Uandante n'a pas eu le bonheur de le satisfaire, écrit Mozart. 11 dit qu'il
* Une septième représentation, celle-là très distante des premières, fut donnée le jeudi i3 août pour accompagner il Curioso indiscreto, opéra-bouffe d'Anfossi. Cette fois, ce fut bien tout, car à la deuxième représentation d'il Curioso indiscreto, àonnie. le jeudi i6,le spectacle se termina par le petit ballet d'Annelle et Lubin. Cette représentation isolée en août produisit i.SgS liv, lo s. Pour les six représentations réparties en juin et juillet, on en trouvera le produit dans le tableau des spectacles et recettes que nous donnons à la page 44 : cela permettra de vérifier la supériorité presque constante des recettes des Bouffons. L'Opéra avait alors à sa tête de Vismes du Valgay. le premier divecXQMY-entrepreneur. homme d'initiative et d'imagination, qu'on plaisanta beaucoup parce qu'il innova beaucoup et qu'entre tant d'idées qui lui passèrent par la tête il y en eut d'assez bizarres. Ce n'en fut pas moins un directeur très actif, très inventif, qui révolutionna l'Académie de musique et l'éveilla de sa torpeur. C'est lui qui créa Wsfeux à gagner pour les artistes chaque fois qu'ils joueraient : on a pu voir à la page 41 le tableau àç.s feux pour la première représentation des Petits riens.
y a trop de modulations, qu'il est trop long ; mais cela vient de ce que l'auditoire a oublié de faire autant de bruit et de crier : Bravo ! aussi longtemps que pendant le premier et le dernier morceau ; car Vandante a eu le plus grand succès, auprès de moi, d'abord, de tous les connaisseurs et amateurs ensuite, et de la majorité des auditeurs. Il est juste le contraire de ce que dit Legros : il est tout naturel et fort court. Mais pour le contenter, lui et plusieurs autres, j'ai fait un autre andante. Chacun des deux est bien, car ils ont chacun un caractère différent ; mais le second me plaît encore mieux. »
La symphonie ainsi corrigée fut exécutée de nouveau le saint jour de l'Assomption, et n'obtint pas moins de faveur qu'au premier concert.
Le succès fut même assez franc pour décider Mozart à donner à Legros une deuxième symphonie pour orchestre qui fut entendue au Concert-Spirituel, le lundi 8 septembre, fête de la Nativité, presque à la veille de son départ. Or, point n'est difficile d'établir que l'œuvre de Mozart exécutée à ce concert était bien une symphonie nouvelle et non pas seulement une reprise de la symphonie dite parisienne. Le Journal de Paris dit en termes formels : « Le concert commencera par une nouvelle symphonie de la composition del signor Amadeo Mozart; » et l'exactitude de cette annonce est confirmée à deux reprises par la correspondance du voyageur. « Je commençais pourtant à me faire connaître et mes deux symphonies m'ont fait ici beaucoup d'honneur; » dit-il dans sa lettre du 1 1 septembre, la dernière datée de Paris. Et un mois plus tard, dans cette autre écrite de Nancy, 3 octobre : « A l'exception
de mes sonates, je ne rapporte aucune œuvre nouvelle à Salzbourg, car j'ai vendu à Legros les deux symphonies et la concertante, » Si Mozart n'avait pas pris souci d'annoncer à son père l'apparition de cette deuxième symphonie, s'il avait gardé le silence sur un événement aussi considérable et qui l'eût transporté de joie quatre ou cinq mois plus tôt, c'est qu'il avait dès lors abandonné toute idée d'établissement à Paris et qu'à l'approche du départ il était surtout préoccupé des nouvelles qui lui arrivaient d'Allemagne.
Plus Mozart restait parmi nous, plus son caractère s'aigrissait. A chaque nouvelle lettre qu'il envoie à Salzbourg, son mécontentement se traduit en phrases plus améres, en récriminations plus violentes contre tous ceux avec qui il a été en rapport, et qu'il accuse de l'avoir desservi. Grimm lui-même n'échappe pas à ses reproches, et il faut dire qu'ici du moins son dépit voyait assez juste. Grimm avait bien cru devoir le recueillir après la mort de sa mère ; mais cette responsabilité lui pesait. Aussi ne devait-il pas laisser échapper la première occasion qui s'offrirait d'inciter Léopold Mozart à rappeler son fils à Salzbourg. Les lamentations sans fin de Wolfgang lui donnaient beau jeu, et, le 3 août, il adressait au père une lettre très habile.
« Votre fils est trop confiant, peu actif, trop aisé à attraper, trop peu occupé des moyens qui peuvent conduire à la fortune. Ici, pour percer, il faut être retors, entreprenant, audacieux. Je lui voudrais pour sa fortune, la moitié moins de talent et le double plus d'entregent , et je n'en serais pas embarrassé. Au reste, il ne peut tenter ici que deux chemins pour se
faire un sort. Le premier est de donner des leçons de clavecin ; mais, sans compter qu'on n'a des écoliers qu'avec beaucoup d'activité et môme de charlatanerie (sic), je ne sais s'il aurait assez de santé pour soutenir ce métier, car c'est une chose très fatigante de courir les quatre coins de Paris et de s'épuiser à parler pour montrer. Et puis, ce métier ne lui plaît pas, parce qu'il l'empêchera d'écrire, ce qu'il aime par-dessus tout. Il pourrait donc s'y livrer tout à fait ; mais en ce pays-ci, le gros du public ne se connaît pas en musique. On donne par conséquent tout au nom, et le mérite de l'ouvrage ne peut-être jugé que par un très petit nombre; le public est dans ce moment si ridiculement partagé entre Piccinni et Gluck, que tous les raisonnements qu'on entend sur la musique font pitié. Il est donc très difficile pour votre fils de réussir entre ces deux partis. Vous voyez, mon cher maître, que dans un pays où tant de musiciens médiocres, et détestables même, ont fait des fortunes immenses, je crains fort que monsieur votre fils ne se tire pas seulement d'affaire. »
De pareils conseils ne pouvaient manquer de produire un grand effet sur l'esprit de Léopold Mozart, qui s'affligeait beaucoup de l'absence et des insuccès répétés de son fils. Il se mit alors en devoir de lui trouver en Allemagne une place honorable, et surtout profitable. Il sollicita cette faveur à la fois auprès de l'Electeur de Bavière et de l'archevêque de Salzbourg, mais sans rien attendre de ce dernier, « qui ne peut jamais se résoudre, dit-il, quand il s'agit de payer. »
Entre temps, Léopold Mozart recevait toujours des
lettres découragées, où Wolfgang se laissait aller à toute l'amertume que lui inspiraient ses déboires. Bientôt même le sage Léopold, qui était le premier à admirer et à exalter le génie de son fils, jugea à propos de lui adresser une sévère leçon de modestie et quelques conseils de diplomatie mondaine. « Il faut, avant tout, acquérir de la réputation. Quand Gluck, quand Piccinni, quand tous les hommes de mérite ont-ils été connus ? Gluck doit bien avoir soixante ans sur le dos, et il n'y a guère que vingt-six à vingt-sept ans qu'on a commencé à parler de lui ; et tu voudrais que dès à présent le public français, ou seulement les directeurs de théâtre , fussent convaincus de ta science comme compositeur, lorsque de leur vie ils n'ont rien entendu de toi, et qu'ils ne te connaissent depuis ton enfance que comme un claveciniste distingué, et d'un génie particulier. Il faut donc que tu te donnes de la peine pour percer, pour te montrer comme compositeur dans tous les genres; et pour cela il faut saisir les occasions, chercher des amis infatigables, les éperonner, ne pas leur laisser de repos, les réveiller lorsqu'ils s'endorment, et ne pas prendre pour fait ce qu'ils disent *. »
Malgré les mauvaises nouvelles qu'il recevait de Paris, l'excellent père n'hésitait pas à accumuler éloges et succès, lorsqu'il parlait du séjour de son fils à l'étranger; mais c'était un rôle fort difficile, et qui
* Qu'il nous soit permis de renvoyer le lecteur à notre article : Mozart et Richard Wagner à l'égard des Français (Supplément du Figaro du i3 août 1S76), article où l'injustice de Mozart à notre endroit et la forme injurieuse qu'il donnait à sa pensée ont été mises en évidence de façon à surprendre un peu les dévots de Mozart.
commençait à lui peser, obligé qu'il était, malgré ses angoisses, de se montrer satisfait, et de faire croire à chacun que Wolfgang était dans la situation la plus prospère. Enfin il va pouvoir cesser de feindre, son fils va revenir. L'Électeur palatin était resté sourd aux recommandations du prince de Seau, de Raff et du P. Martini ; mais l'archevêque de Salzbourg avait accueilli les propositions de Mozart. Non seulement il donnait cinq cents florins au père et au fils, mais il regrettait (il le disait du moins) de ne pouvoir actuellement nommer celui-ci maître de chapelle : il promettait, en revanche, de le laisser aller partout où il ferait représenter un ouvrage. Belles promesses auxquelles le prudent Léopold ne croira que lorsqu'elles seront bien et dûment signées. Jusque-là, il ne veut pas que Wolfgang fasse mine de quitter Paris, et il lui recommande d'attendre une lettre précise pour se mettre en route.
Wolfgang reçut enfin cette lettre, impatiemment attendue, et partit au plus vite, le 2Ô septembre. Il s'arrd'ta quelques jours à Nancy, puis à Strasbourg, où deux concerts qu'il donna dans une salle presque vide lui rapportèrent au plus six écus d'or, juste de quoi payer les frais. Il se rendit ensuite à Manheim, où il séjourna plusieurs mois ; à Kayserskeira, puis à Munich, où il annonça a la cour de l'Électeur qu'il allait gagner de sept à huit cents florins (un petit mensonge de deux à trois cents florins que son père lui avait recommandé de commettre pour se faire valoir) . Il arrivait à Salzbourg en janvier 1779, et prenait possession de ses modestes fonctions d'organiste de la Cour et du Dôme
Le père de famille était heureux, il avait reconquis son fils; le vieillard sexage'naire pouvait serrer entre ses bras ses deux enfants bien-aimés, la gracieuse Nanerl et le bon Woferl *.
" En novembre i856, M. Edouard Fournier publia à la Revue française un court article sur le séjour de Mozart à Paris en 1778. Nous y avons relevé quatre grosses erreurs : i» M. Fournier dit que le Miserere d'Holzbauer. corrigé par Mozart, n'a pas été joué ; 2° l'auteur confond la symphonie pour flûte, hautbois, cor et basson, avec la symphonie pour orchestre, exécutée le jour de la Fête-Dieu, et il ne s'aperçoit pas du contre-sens qu'il commet en citant la lettre où Mozart dit que, si le morceau ne marche pas, il arrachera l'instrument des mains du premier violon ; 3° l'auteur croit que le ballet que Mozart composa avec Noverre est Annette et Lubin : or ce ballet-ci fut donné pour la première fois le 9 juillet 1778, le jour même où Mozart écrivait à son père que son ballet avait déjà été joué quatre fois : 4° enfin, M. Fournier dit que Grimm se montra cette fois aussi dévoué à Mozart qu'il l'avait été lors de son premier voyage, tandis qu'il ne demandait, au contraire. qu'A se débarrasser de son protégé : la preuve en est dans la lettre de Grimm citée plus haut.
LES DEUX SEJOURS A l'ARIS COMPARES. VELLÉITÉS DE RETOUR.
ENU à deux reprises à Paris pour y demander le succès et la gloire, Mozart e'tait, la pre- ,. mière fois, un enfant merveili leux que son père produisait le plus possible; plus tard, ce fut un jeune homme de vingt-deux ans, musicien accompli, mais dont le génie sommeillait encore. Du jour où Léopold Mozart avait résolu de faire connaître à l'Europe le prodigieux talent de ses enfants ; du jour où le jeune homme, humilié par les affronts de l'archevêque, avait donné sa démission et voulu se créer une situation honorable hors de Salzbourg, les yeux du père comme les vœux du fils s'étaient tournés vers la F'rance. Tous deux, l'un se faisant le guide et l'introducteur de ses jeunes enfants,
l'autre forcé de se présenter et de se produire luimême, avaient commencé leurs pérégrinations artistiques par l'Allemagne et l'Italie ; mais ils avaient bientôt compris qu'il n'y avait pas de réputation solide qui n'eût été consacrée par les applaudissements de la France, pas de situation préférable à celle qu'on pouvait conquérir à Paris, la capitale des lettres et des arts. « Partout, à la fin du dix-huitième siècle, dit Villemain dans ses études, partout se retrouvent les idées françaises. Elles sont dans l'Académie de Berlin, dans la cour de Catherine, dans les conseils de Joseph II. Elles ne sont pas seulement matière de littérature et de goût; elles influent sur les gouvernements, elles transforment l'esprit des sociétés. »
Léopold Mozart ne se décida à venir à Paris que lorsqu'il crut ce voyage absolument nécessaire pour mettre le sceau à la réputation de ses enfants. Mais avec quelle crainte il y arriva, avec quelle sévérité il jugea nos modes et nos mœurs! « Les femmes sontelles belles à Paris? Impossible de le dire, car elles sont peintes comme des poupées de Nuremberg, et tellement défigurées par ces dégoûtants artifices, qu'une femme naturellement belle serait méconnaissable aux yeux d'un honnête Allemand. Quant à ce qui est de leur dévotion, je puis assurer qu'on n'aura aucune peine, quand on voudra les canoniser, à reconnaître les miracles des saintes françaises. Les plus grands miracles sont opérés par celles qui ne sont ni vierges, ni femmes, ni veuves; et ces miracles se font tous sur des corps vivants ! Suffit ! On a de la peine à discerner ici la maîtresse de la maison. Chacun vit à sa guise, et, sans
une miséricorde toute spéciale de Dieu, il en arrivera du royaume de France comme autrefois de l'empire des Perses. » Et plus tard, quand il aura décidé Woltgang à quitter Manheim pour retourner à Paris, que de recommandations, que de conseils superflus, que de précautions inutiles ! Son cœur de père n'est jamais rassuré ; il croit toujours avoir oublié quelque important avis, et se figure voir son fils exposé aux intrigues des envieux et des chevaliers d'industrie.
C'est qu'aussi l'esprit calme et religieux de Léopold Mozart et de son fils devait être vivement froissé par les allures sceptiques, frondeuses et réformatrices de la société française. Eux, de mœurs si simples et si pures, se voyaient forcés de vivre un temps au milieu d'une cour adonnée au plaisir, d'un monde incrédule et railleur; et c'est précisément de cette cour illustre, de cette noblesse de sang ou de cette aristocratie de femmes et d'hommes d'esprit, qu'il leur fallait attendre honneur et fortune. C'était l'époque des soupers et des parties fines : chaque seigneur, magistrat ou financier, avait sa petite maison dans un des faubourgs de Paris et se faisait gloire d'afficher sa liaison avec quelque danseuse ou chanteuse de l'Opéra ou des Italiens, tandis que les dames, par un juste retour, ne tenaient guère rigueur aux comédiens, chanteurs ou ballerins *.
* Que nous dit M"« d'Epinay de Jélyotte ? « Une chose m'étonne, et je n'y entends rien. Jélyotte, fameux chanteur de l'Opéra, s'est installé chez madame de Jully pendant l'hiver dernier. Il a un ton, une aisance à laquelle je ne me fais point. Je sais qu'il y a nombre de bonnes maisons où il est reçu; mais cela m'est toujours nouveau, et quand il perd vingt louis au brelan, je ne puis m'empêcher d'être étonnée qu'on les prenne. » Et Favart sur Clairval : " La petite
C'était le temps où M. de Sartine envoyait chaque matin à Versailles le récit des anecdotes piquantes ou histoires scandaleuses qu'il avait pu recueillir pour le délassement journalier du roi et de la favorite. Mais le goût de distractions et de plaisirs qui régnait alors en France rendait précisément la scène favorable au début des enfants prodiges. La mode fit ce que n'aurait pas fait le mérite, et fut cause de la faveur inouïe dont jouirent les heureux voyageurs à Paris et à Versailles. Pas de fête complète sans la présence des bambini^ qui, pour beaucoup de personnes, n'étaient que de gracieuses poupées. Leur père se réjouissait de ces succès sans fin, et si le monde qu'il fréquentait heurtait un peu sa nature, les cadeaux, l'argent surtout, le rendaient plus indulgent aux travers et aux vices de cette brillante société. La curiosité seule fit le prodigieux succès des deux enfants.
Par là même s'explique la différence de fortune qui signala les deux voyages de Wolfgang à Paris. Véri-
Nessel fait, à Versailles, radmiration de tous les spectateurs par sa façon de chanter, et Clairval }• est devenu la coqueluche de toutes les femmes par ses talents et sa figure. On ne saurait supporter l'idce qu'il ait été garçon perruquier ; on travaille à le faire descendre d' une ancienne maison d'Ecosse. » Les jeunes femmes étaient folles de Jé- Ij'otte, écrit Marmontel. et quand il chantait, on les voyait à demiélancées hors de leurs loges, dévorer du regard leur chanteur favori. On en voit autant de nos jours pour tel ténor ou barj-ton haut coté ; on a même vu une dame, une princesse, éditer à ses irais, par fanatisme pour Capoul, certain ouvrage oîi il faisait un rôle de berger — galant tribut de Xa. Déesse au berger. — puis distribuer force bijoux à l'auteur de la pièce, au musicien qui lui dédiait sa partition par reconnaissance, à tous les artistes enfin qui donnaient la réplique à son cher ténor. Aujourd'hui, ce n'est plus Jupin, c'est Danaé qui se change en pluie d'or.
table enfant prodige en 1763, il n'était plus, en 1778, qu'un artiste comme tant d'autres : il traversait alors une période intermédiaire oii les talents merveilleux de l'enfant n'étaient plus de mise, où ne s'était pas encore révélé son génie. L'erreur de Mozart, et aussi de son père, fut de croire que dès son arrivée à Paris, son nom allait voler de bouche en bouche et réveiller dans le monde le souvenir de l'enfant prodige. Il n'en fut rien, et le jeune homme, qui, peu flatté de sa réception à Manheim, écrivait à son père : « Ils pensent probablement qu'étant petit et jeune, il ne peut y avoir là dedans rien de grand ni de mùr : ils en auront bientôt des nouvelles; » dut être bien autrement déçu lors de son arrivée à Pans.
Les équipages ne stationnaient plus en foule à sa porte, on ne se disputait plus sa présence, on ne le comblait plus de bonbons, de rubans, de dentelles. C'était à lui maintenant de courir la ville, de frapper à toutes les portes, et, pour une qui s'ouvrait, d'en voir dix se refermer. « Vous m'écrivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes ; mais c'est impossible. Il n'y a pas moyen d'aller h pied ; tout est trop loin et il y a trop de boue ; car Paris est une ville horriblement boueuse, et, pour aller en voiture, on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres par jour sur le pavé, et encore pour rien^ car les gens se contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me prie de venir tel ou tel jour ; j'arrive, je joue, on s'écrie : Oh ! c'est un prodige, c'est inconcevable^ c'est étonnant ! et puis : Adieu. En ai-je jeté ainsi par les
rues de l'argent, dans les commencements, le plus souvent sans même rencontrer les gens ! On ne croit pas de loin combien cela est fatal. En général, Paris a beaucoup changé : il s'en faut de beaucoup que les Français aient encore la même politesse qu"il y a quinze ans ; ils sont bien près de la grossièreté, et, de plus, ils sont horriblement orgueilleux. »
Voilà le grand mot lâché : « Paris a beaucoup changé! » Et comment Mozart, âgé de huit ans lors de son premier voyage, se souviendrait-il des moeurs et des habitudes de l'époque ? Il se rappelle seulement les fêtes et les soirées où sa petite personne était choyée et caressée, et ces fêtes sont finies. Paris a beaucoup changé ! La situation, il est vrai, n'était pas très favorable pour qui voulait débuter. La ville et la cour flottaient de Gluck à Piccinni, et Grimm, sur l'appui duquel il avait tant compté, s'était fort refroidi à son égard, engagé qu'il était alors en pleine querelle musicale, et bien trop occupé à discuter et à écrire pour pouvoir servir utilement les intérêts du nouveau venu. Les musiciens auraient pu l'aider, mais Mozart ne s'était lié avec aucun d'entre eux. Lui-même s'en vantait; il croyait être au mieux avec Piccinni, parce qu'il le saluait quand il le rencontrait, et quant à Grétry, qui régnait alors à la Comédie-Italienne, il ne paraît pas que Mozart ait eu le moindre rapport avec lui.
Il avait besoin de protections, dira-t-on, que ne s'adressait-il à la reine ? L'archiduchesse d'Autriche, Marie-Antoinette , ù qui il avait jadis proposé de l'épouser, était montée depuis quatre ans sur le trône de France, mais la jeune reine avait accordé sa pro-
tection à son ancien maître à chanter, qu'elle appelait familièrement « notre bon Gluck. » Pouvait-elle, dès lors, seconder les débuts d'un jeune homme, qui allait prônant la musique italienne, et, sinon blâmant, du moins dédaignant les admirables créations de son compatriote? Il y avait bien encore à la cour de nobles dames qui auraient pu reporter sur le jeune Mozart la faveur dont elles avaient entouré le petit Woferl ; c'étaient les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, celle-ci surtout, qui avait reçu la dédicace des premières sonates de l'enfant. Mais les princesses avaient perdu le souvenir des distractions charmantes de leur vingtième année ; absorbées par les occupations d'une vie calme, par les exercices d'une ardente piété, elles ne pouvaient guère songer au jeune artiste dont, quinze ans plus tôt, elles s'étaient disputé les caresses enfantines. La médiocre réussite de Mozart pendant les six mois qu'il passa en France découle donc de plusieurs causes. Une confiance exagérée aux promesses qu'on ne manquait pas de lui faire, un caractère fier, susceptible, ombrageux, un amour propre exagéré qui dut écarter de lui bien des protecteurs, l'ignorance absolue des pièges et des intrigues du monde que, par malheur, il crqyait deviner, une méfiance exagérée à l'égard de tous les artistes, une antipathie profonde et innée pour ce monde élégant et frivole, une préférence irréfléchie pour la musique italienne : autant d'obstacles à la réalisation de ses rêves de bonheur. Tant que sa mère fut là pour le soutenir et l'exhorter au travail, il supporta bravement ces mécomptes, mais sitôt qu'elle fut morte, son mécontentement s'accrut
par la tristesse, son humeur s'aigrit, et il n'eut plus qu'un désir : abandonner au plus vite cette ville funeste.
Mozart quittait la France l'âme ulcérée, ne sachant à qui s'en prendre de ses défaites et s'en prenant à tout le monde. Il déclarait que notre pays était le plus inhospitalier; à l'en croire, c'était le dernier endroitde la terre où un musicien dût venir pour se produire et acquérir quelque célébrité. Mais attendons seulement quatre années. Mozart alors sera à Vienne ; il y est arrivé avec l'archevêque de Salzbourg, auquel, à la suite d'affronts répétés, il a adressé sa démission définitive. De puissantes protections lui ont fait obtenir la faveur d'écrire un opéra pour la cour de l'empereur Joseph II, qui, partisan exclusif de la musique italienne , était peu disposé à encourager les artistes allemands. Wolfgang vient de faire représenter son Enlèvement au sérail^ qui n'a reçu, du public et du souverain, qu'un accueil assez froid. « Très bien ! mon cher Mozart, a dit l'Empereur, mais un peu trop de notes ! — Pas plus qu'il n'en faut^ sire^ » a fièrement répondu l'artiste. Quelques jours après cette algarade, Wolfgang ne parle de rien moins que de quitter l'Allemagne. L'Empereur se figure-t-il donc « qu'il n'est au monde que pour Vienne ? » Dieu, merci ! il se croit « en état de faire honneur à toutes les cours du monde, » et, quoiqu'il n'y ait pas sur terre de monarque qu'il aime mieux servir que l'Empereur, il partira. C'est « qu'il ne veut pas mendier, c'est qu'il ne veut ni de la pitié ni de la faveur. »
« Si l'Allemagne, ma chère Allemagne, dont, vous le savez, je suis fier, ne veut pas m'adopter, eh bien, au
WOZAUT A PARIS 5y
nom de Dieu, la France ou l'Angleterre s'enrichira d'un habile Allemand de plus, et cela à la honte de la nation allemande... Ma pensée est de me rendre durant le carême prochain à Paris, non pas, bien entendu, sans crier gare. J'ai déjà écrit à Legros à ce sujet, et j'attends sa réponse... Si je puis m'engager au Concert- Spirituel et au Concert des amateurs, comme les élèves ne me manqueront pas, et comme je suis maintenant marié, je me tirerai plus facilement d'affaire; puis j'aurai la composition ; et, en définitive, ce qui m'importe, c'est l'Opéra. »
C'est donc vers la France qu'il jette un regard d'espoir sitôt que la fortune menace de ne plus lui sourire. Mieux encore. Pendant les six mois qu'il avait passés à Paris, Mozart avait montré un souverain mépris pour nos ouvrages lyriques, mais à peine est-il de retour à Salzbourg que l'Électeur de Bavière l'appelle à Munich pour écrire un nouvel opéra, — et c'est précisément de la représentation à! Idoménée que date la pleine éclosion de son génie dramatique. Quelle peut être la cause de ce progrès immense ? Où l'auteur de la Finta giardiniera et autres gracieux badinages a-t-il puisé cette élévation de pensée, cette pureté de style, qui distinguent son Idoménée? N'y a-t-il pas lieu de penser que l'étude de chefs-d'œuvre tels qn''Orj:hée, Armide ou. Alceste ava.it beaucoup conirihué à donner un si grand essor aux facultés créatrices du jeune musicien et lui avait, pour ainsi dire, révélé sa propre puissance?
L'audition répétée des créations musicales de Gluck et de Rameau avait dû exercer sur son esprit une action
généreuse sans que lui-même en eût conscience. La fréquentation assidue de ces deux maîtres du drame lyrique lui avait enseigné à viser un idéal plus élevé que celui qu'il s'était proposé jusqu'alors. Il lui avait été donné d'assister aux premières luttes des gluckistes et des piccinnistes ; il partit l'esprit encore tout échauffé par le souvenir de cette lutte héroïque. Il quittait la France abattu, découragé : la confiance lui revint sitôt qu'il eut touché la terre allemande. Il reprit alors goût au travail, remit la main à la plume et créa son premier chef-d'œuvre.
Désormais son génie est mûr, son inspiration maîtresse d'elle-même ; sa puissance créatrice arrive rapidement à son apogée. L'étincelle, jaillissant des créations de Gluck, a enflammé son esprit. Il va écrire coup sur coup les Noces de Figaro, Don Juan, Cosi fan tutte^ la Flûte enchantée^ et enfin le Requiem, cette inspiration suprême du grand musicien, qui, mourant au milieu de sa tâche inachevée, eût pu, à cette heure dernière, adresser avec confiance à sa famille en larmes ces paroles d'un trio de la Flûte, qu'il aimait à citer, et par lesquelles, deux mois auparavant, il terminait une lettre adressée à sa femme , à sa chère Constance : « L'heure sonne... adieu... nous nous reverrons... »