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LA MUSIQUE ET LE JEU

ES le premier âge de Marie- Antoinette , il semble que l'impe'ratrice Marie-The'rèse, avec cette intelligence et cette intuition des événements qui font d'elle un des plus grands •' - -iix esprits politiques de l'his-

toire, ait pressenti quel avenir attendait sa plus jeune fille, quels calculs de politique et d'alliance reposaient sur cette gracieuse enfant, tant elle eut à cœur de la doter de tous les charmes, de toutes les grâces, de tous les talents qui pouvaient faire de l'archiduchesse autrichienne une princesse française. Elle n'avait jamais abandonné l'éducation de sa fille bien-aimée aux soins

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des grandes maîtresses; elle surveillait elle-même ses leçons et descendait jusqu'à s'occuper de son e'criture, la complimentant sur ses progrès et l'encourageant d'un baiser. Lorsque l'enfant devint jeune fille, elle réunit autour d'elle les maîtres les plus capables de l'initier à toutes les grâces françaises ; elle chargea deux comédiens français, Aufresne et Sainville, d'atténuer son goût déjà trop vif pour la langue et le chant italien, en lui enseignant toutes les délicatesses de la langue, de la déclamation et du chant français; elle fit venir ses livres et ses modes de France; elle lui donna un coiffeur français, un maître à danser français, le célèbre Noverre, un instituteur français, l'abbé de Vermond, que Choiseul enleva de la bibliothèque du collège Mazarin pour l'envoyer à Vienne, instruire la jeune princesse promise au dauphin.

Pour la musique, Marie-Thérèse n'eut pas besoin de lui faire venir un maître de France, car elle possédait le meilleur en la personne de Gluck, alors établi à Vienne, et qui, âgé de près de cinquante ans, entreprenait une réforme radicale de son style, et produisait ses premiers chefs-d'œuvre : Alceste, Paride ed Elena^ Orfeo ed Eitridice. La jeune élève, qui, tout enfant, avait joué avec le petit Mozart, prit goût aux leçons du vieux Gluck. La harpe et le clavecin furent bientôt ses distractions favorites, et elle se garda bien de les abandonner quand elle arriva à la cour de France ; au contraire elle s'en éprit davantage, et chercha dans la musique une diversion aux ennuis de la représentation royale. Celui qui nous renseigne est digne de foi, carc'est l'ambassadeur de l'Empire, le comte de Mercy-

ArgenteaUjdont la correspondance secrète avec Marie- Thérèse, publiée il y a déjà six ans, a jeté le jour le plus vif et le plus indiscret sur le caractère et sur la vie intime de Marie-Antoinette *. Investi de toute la confiance de Marie-Thérèse, chargé par elle, dans ce poste officiel, de veiller sur sa fille encore bien jeune et de rendre compte de ses moindres actions, Mercy-Argenteau était devenu ainsi l'organe des conseils de la mère, l'écho des paroles de la fille; il notait ses remarques chaque jour et les transmettait à sa souveraine qui, de son côté, se montrait fort exacte à lui adresser des instructions avec mission de les dispenser à Marie-Antoinette, suivant l'heure et l'occasion favorable. Et Mercy, remplit, onze années durant, cette mission délicate, avec une si grande habileté que jamais Marie-Antoinette ne soupçonna la vérité, avec une fidélité telle que Marie-Thérèse ne cessait pas de lui en témoigner son contentement, sa reconnaissance. Aussi quelles craintes elle éprouve à la pensée de le perdre ! Que l'ambassadeur soit plus ou moins gravement malade, et l'impératrice s'informera de sa santé par tous les moyens possibles, puis, lorsqu'elle le saura rétabli, elle lui écrira affectueusement : « Je suis bien aise que l'indisposition dont vous avez été attaqué dans votre voyage à Brest n'a pas eu de suites. Je me suis bien entretenue avec Breteuil sur votre santé ; je n'en ai pas eu toute satisfaction ; il faut penser qu'on vieillit tous

' Marie- Antoinette, Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau, conservOe à Vienne et publiée par les soins de MM. d'Arneth et GelTroy (3 vol. in-S", Firmin Didot, 1874).

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les jours et vous conserver pour le bonheur de la mère et fille *. » Six mois après que Marie-The'rèse écrivait cette lettre à son confident, un des deux correspondants avaient disparu de ce monde, — et ce n'était pas Mercy-Argenteau.

Marie-Antoinette, disions-nous, n'avait pas délaissé ses études musicales une fois installée a Versailles, et elle savait si bien répondre aux intentions de sa mère en cultivant assidûment la musique, que deux mois à peine après son arrivée parmi nous, lorsqu'elle lui énumère heure par heure les moindres occupations de sa journée, elle n'oublie pas de noter : « A cinq heures tous les jours, le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à six heures **. » Et Mercy, de son côté, écrivait plus tard à l'impératrice : « Depuis que M™^ la dauphine a repris du goût pour la musique, il se tient de temps en temps chez elle, de petits concerts, où se réunit la jeune famille royale; Mesdames n'y paraissent point ordinairement. J'ai vu un de ces concerts et je ne puis exprimer combien M'^* l'archiduchesse y est charmante, attentive envers tout le monde, marquant avec jugement et dignité des bontés à un chacun, et donnant par là un spectacle de grâces et d'agrément qui, depuis longtemps, n'était plus connu à cette courci. Ces mêmes concerts se répètent chez Madame, sœur de M. le dauphin; j'ai obtenu de M™e la dauphine qu'elle voulût bien y assister, et elle y a même chanté un soir. J'ai eu en cela deux motifs : celui de multiplier les occasions d'amusement, qui arrachent à l'oisiveté

* Lettre de Marie-Thirèse. de Vienne, le 3i mai 1780.

" Lettre de Marie-Antoinette à sa mère, du 12 juillet 1770.

et à l'ennui, et celui de procurer i\ la comtesse de Marsan une satisfaction qu'elle avait fort à cœur. Il n'est point inutile de ménager cette femme dangereuse, et je ne crains point qu'elle séduise M'"« l'archiduchesse, parce qu'elle la connaît et sait l'apprécier à sci juste valeur *. »

C'est donc Mercy qui décida Marie-Antoinette à chanter une première fois en famille, et Marie-Thérèse marquait sa satisfaction que la dauphine « s'amusât à la danse et à la musique, parce qu'il fallait qu'elle s'occupât de quelque chose**. » La jeune princesse avait rapidement pris goût à ces succès de salon et ellemême écrivait h sa mère en janvier 1773 : « Malgré les plaisirs du carnaval, je suis toujours fidèle à ma chère harpe, et on trouve que j'y fais des progrès. Je chante aussi toutes les semaines au concert de ma sœur Madame ; quoiqu'il y ait fort peu de monde, on s'y amuse fort bien, et d'ailleurs cela fait grand plaisir h mes deux sœurs. » L'ambition naissante de l'artiste perce déjà dans ce : « quoiqu'il y ait fort peu de monde » ; mais l'impératrice ne distingua pas ce léger regret, et elle voyait alors si peu de mal à ce que sa fille cultivât la musique qu'elle lui envoyait pour réponse un morceau de harpe en ajoutant, non sans malice :

'Lettre de Mercy, du i5 juin 1772. Mercy explique longuement. par la suite, les raisons qu'il y avait de ménager le prince de Soubise. chef de la maison de Rohan, très aimé de Louis XV, et sa sœur Mme de Marsan, ancienne gouvernante du dauphin, femme habile et intrigaute, toute dévouée à ce qu'on appelait la cabale des dévots, c'est-à-dire aux ennemis de Choiseul et de Palliance autrichienne.

■■ Lettre de Marie-Théré&e. du 2 juillet 1772.

« Vous me direz si vous avez pu l'exécuter ou non *. » Mercy, qui surveillait la dauphine de près, discernait bien quel attrait de plus en plus vif les jeux et les succès artistiques offraient à ce jeune et mobile esprit, mais il ne pensait nullement alors à de'tournerla jeune femme de ses exercices musicaux. « Je n"ai rien de particulier à rapporter sur les occupations journalières de M'"s l'archiduchesse, écrivait-il le i8 mai ijjS, si ce n'est qu'elle paraît s'être maintenant déterminée plus positivement à les remplir avec plus de suite que par le passé. Il semble même que Son Altesse Royale a voulu s'astreindre elle-même à une forme constante et invariable, en mettant par écrit une sorte d'agenda qu'elle a eu la bonté de me lire, et qui comprend la distribution des heures delà journée. II y est dit qu'en se levant M'"<' l'archiduchesse emploiera les premiers moments à la prière, qu'ensuite elle s'occupera de la musique, de la danse, et d'une heure de lecture raisonnable : c'est l'expression que porte l'agenda... » Il semble que cette règle de vie ait été suivie au moins pendant plusieurs semaines, car Mercy ne signale de quelque temps aucune infraction grave. A l'été de l'année suivante, la cour une fois installée à Compiègne, il écrit même pour la huit ou dixième fois à l'impératrice : « Il y a une telle uniformité dans la façon dont la reine emploie ici son temps, qu'il n'existe presque pas la moindre différence d'une journée à l'autre. La reine se lève entre neuf et dix heures ; elle prend son déjeuner et reçoit successivement des visites de la fa-

* Lettre de Maric-Thcrcse. du 3 mars i/T^.

mille royale. La toilette se fait à onze heures, à midi la messe ; communément j'ai occasion de parler h la reine avant son dîner, qui est à une heure et un quart après midi. Sa Majesté fait de la musique et souvent me donne audience jusqu'au moment de la promenade, qui est après cinq heures et qui dure presque jusqu'au temps du souper. Tous les soirs, le roi soupe chez la reine, et il n'y a que ceux qui ont les entrées de la chambre qui soient admis à faire leur cour dans ce moment-là *... »

Combien différente la lettre que Mercy rédigeait juste trois mois plus tard, après que la cour eut terminé ses séjours dans les diverses résidences royales et repris ses quartiers d'hiver! « Les occupations de la reine et ses amusements ont été, pendant tout le temps de Fontainebleau, de la plus grande uniformité. Sa Majesté allait à la chasse, en calèche, deux fois la semaine; les autres jours, elle faisait une promenade à pied ou à cheval ; le deuil n'ayant admis ni spectacle, ni bals, il ne restait d'autres ressources pour les soirées que le jeu au cercle, qui commençait à sept heures et qui finissait à neuf. Quant aux occupations, je ne puis guère en citer d'autres que celle de la musique. La reine prenait tous les matins sur la harpe une leçon qui durait une heure et demie, quelquefois deux heures. Il y avait presque toutes les après-midi un petit concert qui servait de répétition h la leçon du matin. Les progrès que la reine fait dans la musique augmicntent le goût qu'elle y prend; mais il en résulte la perte de beaucoup

♦ I.eure de Mcrcy, du i5 août 1774-

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de temps qui pourrait être employé d'une façon plus utile. Je me suis permis là-dessus quelques re'flexions que la reine a prises en bonne part et desquelles elle n'est point disconvenue. Je lui ai représenté que le plaisir d'exécuter soi-même de la musique n'était satisfait qu'autant qu'on la possédait à un certain degré de perfection, parce que ce plaisir est un objet d'amourpropre. Cet art est d'une extrême difficulté : il exige une partie de la vie pour en vaincre les difficultés, ce qui ne peut se pratiquer que par ceux qui en font une profession ; de là il résulte que les personnes d'un rang élevé finissent communément par n'avoir qu'à regretter la perte du temps qu'elles ont employé à vouloir apprendre un art dans lequel il leur est presque impossible d'exceller et qui n'admet point de médiocrité. J'ai tâché de faire valoir ces remarques au profit des lectures, qui continuent à être fort négligées, malgré les résolutions que la reine forme de temps en temps de reprendre cette occupation si utile et si nécessaire *. » Et Marie-Thérèse, inquiète, répond vite au confident perspicace qui avait aussi bien traduit que deviné ses pensées : « Vous avez très-bien fait de faire sentir à ma fille que la musique peut l'amuser sans l'occuper cependant, au point de la détourner des objets plus essentiels et plus conformes à son rang **. » Le voyage annuel de la cour à Fontainebleau paraît avoir été l'époque où la légèreté de la reine, à entendre Mercy, reprenait facilement le dessus sur les plus sages résolutions, et l'année suivante, l'ambassadeur

* Lettre de Mercy, de Paris, le 17 novembre 1771. " LeUre de Maria-Thérèse, du 1" d^;ccmbre 1774.

MARIE-ANTOINETTE MUSICIENNE hi)

s'en expliquait encore ainsi avec sa souveraine : « Ce n'est pas que la reine ne les reçoive (les vérités) toujours avec une extrême bonté, mais les impressions sur cette charmante et auguste princesse sont si passagères qu'avec tout l'esprit, tout le jugement et la bonne foi possibles, elle est sans cesse arrachée h elle-même, en convenant toujours qu'on l'induit en erreur. Je ne dois point me faire illusion à moi-même, et ce serait manquer de fidélité à Votre Majesté si je lui dissimulais qu'il n'y a que le temps et l'expérience qui puissent amener la reine au point de conduite et de raison désirable. » Mercy voyait juste en écrivant cela dès le mois de juin 1775, car lorsque le temps du voyage à Fontainebleau fut revenu, les dissipations, les courses, les chasses, les jeux, reprirent de plus belle, non-seulement à l'automne de cette année, mais aussi à celui de 1775, et Mercy écrivait encore à l'impératrice : H Pour en revenir aux amusements de la reine, j'observerai qu'ils se multiplient moins par la variété des objets que par le temps que Sa Majesté emploie à ceux qui sont de pure dissipation, et ce temps consume les trois quarts de la journée. La musique en remplit quelques heures, le reste se passe en chasses et en fréquentes promenades aux différents spectacles de Paris. Dans le courant du mois, la reine est venue plusieurs fois à l'Opéra; elle a été bien reçue du public, cependant avec moins d'acclamations que de coutume. L'avant-dernière fois que Sa Majesté vint au théâtre, il y arriva un accident qui n'eut point de suite, mais qui causa un grand effroi. D'une troisième loge, il tomba perpendiculairement au-dessus de la reine un tabouret qui

brisa l'instrument d'un musicien de Torchestre, et si la reine avait eu le bras avancé hors de sa loge, elle aurait pu être atteinte par la chute de cette masse. Sa Majesté, par bonté, ne voulut pas qu'on fit des recherches sur les auteurs d'une si indigne étourderie, et par cette raison elle est restée assoupie; mais j'ai cru devoir en parler au ministre de Paris et réclamer des ordres précis et sévères pour qu'en pareil cas on prenne plus de précautions sur les gens qui peuvent se trouver dans les entours de la reine, cette attention étant ici plus nécessaire qu'ailleurs, vu les etîets que peut produire l'esprit inconsidéré et pétulant de la nation *. »

Du reste, la reine convenait elle-même de ses torts avec une franchise que Mercy se plaisait à reconnaître et, précisément sur ce sujet, elle écrivait à sa mère, en 1777 : «... Nous sommes à Fontainebleau depuis huit jours, le roi est enrhumé depuis ce temps-là, cela ne l'empêche pourtant pas de sortir... Tout Tété, je suis très-peu sortie de chez moi, tant pour ma santé que commençant à savoir m'occuper un peu mieux chez moi que par le passé. Je lis, je travaille, j'ai deux maîtres de musique, l'un de chant, l'autre de harpe ; j'ai repris un peu le dessin, tout cela m'occupe et m'amuse. Yoici le moment de la plus grande dissipation, qui est le voyage de Fontainebleau; mais j'ose assurer à ma chère maman que cela changera fort peu de chose à mon train de vie ordinaire... » Et l'impératrice, tout heureuse de ces bonnes résolutions, répondait

* Lettre de .Mercy, de Fontainebleau, le 18 octobre 1776.

courrier par courrier à sa tille : « J'étais bien enchantée de votre dernière lettre ; vous entrez en matières et détails, et rien ne peut m'ennuyer de ce qui vient de vous. Le moindre sujet est pour moi un objet des plus importants, vous aimant si tendrement, n'étant occupée que de votre bien-être. Je suis bien aise que vous continuez la musique, l'ouvrage et surtout la lecture, d'autant plus que le roi n'est pas enclin à tous ces bruyants plaisirs qui n'ont qu'un certain temps, finissent par eux-mêmes et laissent un grand vide et souvent encore des inconvénients. Si je n'en connaissais tout le mal, pourquoi voudrais-jc vous en priver ? J'y contribuerais plutôt et de tout mon cœur. Le jeu est sûrement un des plus mauvais, cela attire mauvaise compagnie et propos. »

Marie-Thérèse atteignait presque à l'éloquence sous une forme familière quand il s'agissait de mettre sa fille en garde contre les entraînements du jeu. Malheureusement ces excellents conseils étaient en pure perte, et lorsque la reine se décernait à elle-même un satisfecit en annonçant à sa mère qu'elle avait absolument renoncé au jeu hors de chez elle, elle était démentie par Mercy qui écrivait dans le même temps il Marie-Thérèse : « La passion du jeu, dont la reine est plus que jamais occupée, a donné lieu à plusieurs inconvénients qui en sont les suites nécessaires. Les parties de jeu sont devenues quelquefois tumultueuses et indécentes ; elles ont occasionné, de la part de ceux qui tiennent la banque, des reproches à quelques femmes de la cour sur le peu d'exactitude dans leur façon de jouer. Il y eut un soir entre le duc de Fronsac et la

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comtesse de Grammont une scène assez vive en ce f^enre. De pareils scandales, qui ne peuvent être ignorés, ne manquent pas de faire naître bien des propos. La reine en a senti tout l'embarras, et elle a cru en éviter une partie en retournant de temps en temps jouer chez la princesse de Guéménée. D'ailleurs les pertes au jeu augmentent, les finances de la reine en sont entièrement épuisées ; les anciennes dettes, par conséquent, ne se paient pas, et il n'y a jamais des fonds pour les actes de bienfaisance *. »

Le jeu prenait décidément le dessus dans les distractions de la reine, qui négligeait sensiblement la musique, après s'en être occupée avec assez de suite durant les hivers où elle donnait deux ou trois concerts chez elle par semaine **, et Marie-Thérèse désolée écrivait il Mercy : o Je ne vois que trop les mauvais effets de sa légèreté et de son obstination à tenir a ses goûts et volontés. Je ne compte plus de pouvoir la détourner du gros jeu par des remontrances ; aussi me dispensé-je de les reprendre sur cet article. Il n'est moyen d'extirper cet abus que de le couper tout court '**. » L'impératrice et son conseiller auraient vivement désiré voir la reine revenir à la musique dont ils la détournaient naguère, mais si grande attention qu'il fit h. noter le moindre retour vers les choses sérieuses, Mercy ne voyait pas grande amélioration de ce côté. « La reine a un peu repris la musique depuis cet hiver, écrivait-il le ij janvier 1778 ; ce n'est pas cepen-

* Lettre de Mercy, du 12 septembre 1777.

** Lettre de Mercy, du 17 janvier 1777

"' Lettre de Marie-Thérèse, du 3i janvier 1778.

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dant avec le même goût que par le passé, mais plutôt pour tâcher de suppléer au défaut d'autres moyens d'employer le temps. » Au bout d'une année et plus cependant, Marie-Antoinette revenait plus régulièrement h ses premières distractions et Mercy s'empressait d'écrire à sa souveraine : « Sa Majesté semble avoir repris un peu de goût pour la musique ; depuis le retour de celui qui lui enseignait à jouer de la harpe, elle prend assez régulièrement des leçons sur cet instrument, et il y a des jours marqués dans la semaine pour des petits concerts qui ont lieu dans l'intérieur des cabinets *. »

Ce beau feu musical dura cette fois et se développa plus que n'auraient désiré Marie-Thérèse et son confident. La reine se lassa vite de faire simplement de la musique, et elle amena bientôt son facile époux à permettre la reprise de représentations théâtrales qu'elle avait essayées avec ses belles-sœurs, du temps où elle était dauphine, mais qu'elle n'avait pas osé reprendre depuis la mort du roi. Moins d"un an après la lettre de Mercy, c'est-à-dire au milieu de 1780, la reine commençait de jouer la comédie avec ses amis ; elle formait une véritable troupe dramatique, et inaugurait cette série de représentations qui se prolongèrent pendant cinq ans avec de fréquentes intermittences de zèle et de lassitude, de paresse et d'ardeur. Elle avait bien, au printemps de cette même année, organisé des représentations intimes sur le théâtre de Trianon ; mais elle n'était encore que spectatrice, et

* Lettre de Mercy, du i5 septembre 1779.

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Mercy pouvait écrire à Marie-Thérèse le 1 7 mai : « La

reine passe souvent les journées à son château de Trianon, et quelquefois les soirées : on y donne alors des spectacles, auxquels le roi se trouve régulièrement ; il n'y a que Tintérieur de la cour qui soit admis à ces petites fêtes ; elles commencent par des promenades dans les jardins jusqu'à l'heure du souper, après lequel on se rend au théâtre, et ce que cet arrangement a de plus utile, c'est qu'il fait diversion aux jeux de hasard.» Trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis cette lettre, que Marie-Antoinette, de spectatrice, devenait actrice.

I.A VIRTUOSE DES CONCERTS INTIMES VUES DE MARIE-THÉRÈSE SUR l'opÉRA DE PARIS

I la reine ne paraît pas avoir jamais marqué un talent réel dans ces jeux de théâtre, elle y apportait du moins beaucoup de grâce naturelle, et le charme de sa personne pouvait faire excuser sa gaucherie de comédienne et son inexpérience de chanteuse. Là encore elle montrait son goût pour la musique en représentant surtout des ouvrages de la Comédie-Italienne. Il faut dire aussi que la pauvreté de voix des chanteurs improvisés ne leur permettait pas d'aborder le grand opéra, qui d'ailleurs les aurait peu divertis; ils s'en tenaient donc sagement au genre mixte de la comédie à ariettes, où ceux qui ne savaient pas jouer essayaient de chanter, où ceux qui ne pouvaient chanter faisaient

7b I.A VÎI.I.E ET I.A (^OUR AU XVIIl'' SIECLE

semblant de jouer. Aussi, sur près de vingt pièces que représenta la noble compagnie, les opéras-comiques entrent-ils presque pour les deux tiers : Rose et Colas, le Roi et le Fermier^ On ne s'avise jamais de tout, de Monsigny ; Isabelle et Gertrude, de Biaise ; les Sabots^ les Deux Chasseurs et la Laitière, de Duni ; le Tonnelier^ d'Audinot; le Sorcier, de Philidor; le Devin du village, de Rousseau, etc. Mais par un renversement que peut seule expliquer l'insuffisance vocale de la troupe, ce ne fut pas l'opéra-comique, où ils s'exerçaient de préférence, qui valut aux comédiens amateurs leurs meilleurs succès ; ce fut la comédie d'intrigue : la Gageure imprévue et l'Anglais à Bordeaux, le Sage étourdi et les Fausses Inf délités, le Barbier de Séville surtout, dont cette exécution par la reine et le comte d'Artois, par MM. de Vaudreuil, de Guiche et de Crussol, causa encore plus de surprise à Paris qu'elle n'avait eu de succès à Trianon. Aussi bien la comédie de Beaumarchais fut la dernière pièce que la reine entreprit de jouer avec ses amis: peut-être auraitil mieux valu pour tous s'arrêter avant *.

Que la reine pinçât de la harpe ou touchât du clavecin, qu'elle soupirât la romance ou jouât la comédie, rien de mieux ; qu'elle composât de la musique, nenni. On lui attribua pourtant une mélodie demeurée célèbre, comme on a fait souvent à l'égard de différents sou-

' Il serait superflu d'en dire davantage sur ce côté accessoire de notre sujet, d'autant plus que l'historique complet des jeux dramatiques de la reine nous a déjà fourni la matière d'un long travail : La Comédie à la cour de Louis XVI, le théâtre de la reine à Trianon, d'aprôs des documents nouveaux et inédits. fln-S", 1875).

MARIE-A.NTOrNETTC ML'SICIF.NNK 7-

verains, mais il faut reconnaître que rarement attribution semblable fut moins justifie'e. Il n'est pas rare, lorsqu'un air quelconque devient populaire, qu'on reporte à divers auteurs le mérite de l'avoir trouvé; il en fut précisément ainsi pour la romance de Pauvre Jacques, qu'on donna successivement pour être de Marie-Antoinette ou de l'Anglais Dibdin. Il paraît prouvé cependant que son véritable auteur est la marquise de Travanet, qui en composa les paroles et la musique ; mais l'histoire politique de cette romance n'est pas sans prêter quelque créance à ces deux attributions. La reine aimant à la chanter, on y vit plus tard, après la chute de la royauté, une allusion aux malheurs de Louis XVI et de Marie-Antoinette, de façon que la romance répandue à l'étranger par les proscrits sortis de France devint comme la Marseillaise des émigrés : alors, Pauvre Jacques fut déclaré suspect et défendu en France. Et pendant ce temps, de l'autre côté du détroit, le comédien-musicien Dibdin faisait connaître cette mélodie et lui conquérait une telle vogue, qu'en peu de mois on en tira à Londres plus de dix-sept mille exemplaires. Dibdin avait eu le profit de Pauvre Jacques, Marie-Antoinette en eut la gloire et la marquise de Travanet n'en tira ni gloire ni profit ; combien d'auteurs en sont là qu'on ne connaît pas et qu'on ne connaîtra jamais !

Ce rapide examen des lettres échangées entre la grande impératrice et son confident intime, en ce qui concerne le goût et l'ardeur variable de Marie-Antoinette pour les choses de la musique, prouve au moins ceci : Marie-Thérèse et Mercy-Argenteau avaient quel-

que peine à suivre ces rapides évolutions de pensée, ces variations subites, ces mille caprices qui passaient par cette jeune tète, et dont elle s'éprenait avec la vivacité naturelle à son âge : ils essayèrent de les combattre, de les atténuer l'un par l'autre et ne réussirent qu'à demi. Ils avaient d'abord excité la dauphine à cultiver la musique, même à faire valoir son talent, pour la garer de récréations plus dangereuses ; mais quand ils jugèrent qu'elle était trop éprise de musique, ils cherchèrent à reporter son attention vers la lecture, et enfin, lorsqu'elle eut abandonné sa harpe, ses livres, ses cahiers de chant et qu'elle fut prise de la fièvre du jeu, ils auraient été trop heureux de la voir reprendre de temps à autre ses premiers amusements, et ils mirent alors à la pousser dans cette voie autant d'insistance qu'ils en mettaient précédemment à l'en écarter. La reine — nous le savons de reste par les rapports de Mercy — donnait assez souvent des petits concerts intimes dans ses appartements particuliers de Versailles, de Compiègne ou de Fontainebleau. Elle-même écrivait à sa mère, de Marly, le i3 juin 1776 : ((...Mon goût pour la musique n'a pas cessé ; je m'en occupe aussi souvent et avec autant de plaisir. Jusqu'au voyage de Marly, j'ai eu toutes les semaines un concert chez moi, où je chantais avec plusieurs personnes. » Si l'on en croit le comte de Reiset *, deux artistes se seraient particulièrement distingués dans ces séances intimes : d'abord le jeune Dalvimare, petit prodige en musi-

* Lettres inédites de Marie-Antoinetie, publiées et annotées par le comte de Reiset (Paris, 1876 ; p. 24 et 25).

que, à peine âgé de dix-huit ans, que le duc de Penthièvre avait recommandé à la reine, et qui joua plusieurs morceaux de sa composition sur la harpe, aux grands bravos de l'assistance princière ; puis Steibelt, maître de musique de la reine et principal organisateur de ces soirées musicales.

C'était un jeune Allemand de grand talent sur le piano, ajoute M. de Reiset, mais il savait à peine quelques mots de français. Quoiqu'il n'eût pas une belle voix et qu'il ne chantât qu'en allemand, on avait, à la cour, beaucoup de plaisir h l'entendre : sa manière de jouer du piano devint à la mode. Un soir, il chanta à Versailles, devant la reine, sa protectrice, plusieurs airs d'un opéra de sa composition, et il produisit un tel effet sur l'auditoire, qu'une dame fut saisie tout à coup d'une attaque de nerfs, puis une seconde et deux autres encore furent subitement dans le même état. Leurs convulsions étaient violentes, on les fit sortir dans le parc, et peu de temps après on y trouva le compositeur qui lui-même était tombé auprès d'une des pièces d'eau, étendu à terre, sans connaissance, et baigné dans son sang. Revenu à lui, Steibelt fit entendre qu'ayant vu plusieurs dames dans des souffrances extraordinaires, il avait cru qu'elles étaient mortes et que, saisi d'effroi, il était tombé lui-même dans le jardin ; pendant plus de huit jours il ne fut question, dans tout Paris, que de cette aventure tragi-comique du pauvre musicien. L'histoire est jolie et agréablement racontée par M. de Reiset, qui néglige malheureusement de dire où il l'a trouvée, mais les dates ne permettent pas d'y ajouter foi, pour Dalvimare non plus

So LA VILLE ET LA COUR AU WlW SIÈCLE

que pour Steibelt. Celui-ci, d'abord, ne fut jamais maître de musique de la reine, par la simple raison qu'il n'arriva à Paris qu'en 1790, à une e'poque où la reine n'organisait plus de concerts intimes. Quant à Dalvimare, c'est également vers cette époque qu'il quitta sa province pour venir k Paris, âgé déjà de près de vingt ans, et lorsque les événements de 1 789 l'eurent contraint de chercher une ressource pour vivre dans son petit savoir musical et dans son grand talent sur la harpe, qu'il avait cultivé jusque-là pour se distraire en famille et s'amuser.

Cette correspondance secrète de Mercy, où la politique tient une si grande place et la musique une si petite, nous apprend pourtant une chose encore bien ignorée, certain projet de Marie-Thérèse qui semblerait tout simple aujourd'hui, mais qui était tout à fait original en ce temps de locomotion difficile et de voyages prolongés. Gluck, alors même qu'il eut triomphé à Paris avec Iphigénie en Aiilide et Orphée^ n'avait pas abandonné sa patrie ; il se partageait entre Vienne et Paris, comblé des faveurs des deux cours, également honoré de la mère et de la fille qui lui avait attribué, l'année même où se place cet épisode, une pension de six mille livres. Lorsque Gluck dut revenir à Paris, en novembre 1774, Marie-Thérèse lui remit une courte recommandation pour l'ambassadeur, mais c'est seulement quelques jours après qu'elle fit tenir à celui-ci un billet lui expliquant les projets artistiques qu'elle roulait dans sa tête. « Je veux encore vous faire part en secret de l'idée que j'ai de faire représenter ici l'opéra français Iphigénie^ a l'occasion de l'arrivée ici de mon

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fils Ferdinand et de son épouse, qui viendront ici l'anne'e prochaine de Milan. Les acteurs , mais qui devraient être d'assez bonne qualité, devraient être rendus ici à la fin d'août; je pense les retenir ici jusqu'à la fin de novembre. Vous me feriez plaisir de tâcher de découvrir sous main si je pourrais compter sur ces gens, et s'ils seraient disposés à se contenter de quelque chose de raisonnable pour leur voyage ici, où j'aurais soin de les faire loger, sans former des prétentions mal déplacées. Mais comme, par l'apparition de cet opéra, je voudrais faire une surprise à l'empereur, à ma fille et au public, il m'importe que cette affaire soit traitée avec secret, et quoique je suis d'avis que vous pourriez en parler à Gluck, il faudra y mettre quelque réserve parce que je ne me fie pas trop à sa taciturnité. »

Mercy-Argenteau fit réponse à sa souveraine le 19 janvier 1775, et cette lettre, où il ne parle presque que de l'Opéra et des lois qui le régissaient, est particulièrement curieuse, en ce qu'elle dévoile l'opinion d'un homme d'État étranger sur cette vaste machine artistique.

Sacrée Majesté, les deux très gracieuses lettres de Votre Majesté, datées du i5 novembre dernier, et que m'a remises le comte de Fossières, exigent une réponse séparée avec quelques observations sur les moyens d'effectuer l'intention où Votre Majesté est de faire représenter, à Vienne, l'opéra français Iphigénie.

La valeur et l'importance peu méritée que le public de Paris attribue à son Opéra, est sans doute la cause qui a déterminé le gouvernement h donner ce spec-

tacle et à l'ensemble qui le compose une forme tout à fait particulière et qui l'assimile à une institution nationale, stable et permanente. C'est par suite de ce plan que, par lettres patentes de Louis XIV, le corps des acteurs de l'Opéra est érigé en Académie royale de musique, et que, parmi un nombre de privilèges aussi extraordinaires qu'absurdes, il en est un entre autres, fondé par lettres patentes du roi, qui déclare que la profession de chanteur de l'Opéra ne déroge point à la noblesse, et que, par conséquent, un noble peut exercer cette profession sans perdre son droit d'ennoblissement; privilège qui ne regarde cependant qe les acteurs chantants, et auquel les acteurs dansants ne participent point.

Tous ces acteurs ont des appointements fixes, payés par FHôtel de Ville de Paris et avec l'assurance d'une pension de retraite de la moitié de leurs appointements. Indépendamment de cela, ces mêmes acteurs sont agrégés à la musique du roi avec des appointements affectés à ces places. Il résulte de là que les acteurs de l'Opéra, doublement liés à perpétuité au service de la Cour et à celui de la Ville de Paris, ne peuvent contracter aucun engagement relatif à leur talent ni s'absenter que par une permission ou vin ordre exprès du roi.

Ce qui est exposé ci-dessus ne présente que des embarras ; mais comme toute difficulté doit céder aux intentions de Votre Majesté, je n'ai pensé qu'aux moyens de les exécuter, et me suis d'abord concerté là-dessus avec le maître de chapelle Gluck, en lui enjoignant le secret de façon à m'assurer qu'il ne le violera pas. Comme il serait impossible qu'en aucun temps l'Opéra de Paris restât suspendu, j'ai proposé à Gluck de composer sur-le-champ une pièce nouvelle et arrangée de manière à pouvoir être exécutée par les sujets faibles et destinés, dans les cas de besoin, à doubler les pre-

MAUIE-ANTOINETTE MUSICIENNE 83

miers acteurs qui sont indispensablement nécessaires pour représenter l'opéra âCIphigénie. Ce nouvel ouvrage, auquel Gluck travaille déjà, le mettra peutêtre dans le cas de rester ici quelques semaines de plus que ne porte sa permission, mais j'ai lieu de croire que Votre Majesté daignera ne le pas trouver mauvais, puisque cela n'arrive qu'en vue d'employer un expédient nécessaire à l'exécution de ses intentions.

En cherchant à diminuer autant que possible les embarras, Gluck a trouvé que cinq des premiers acteurs, et douze voix pour les chœurs, suffiront à représenter son opéra d'Iphigénie^ il s'agira par conséquent de dix-sept personnes à envoyer à Vienne. Le moyen unique de déplacer ces acteurs sera un ordre exprès du roi; et il n'y a pas le moindre doute que ce monarque se fera un plaisir de complaire à Votre Majesté dans l'objet dont il s'agit, et relativement auquel tout pourra être arrangé de façon à ce que le spectacle ne soit point suspendu à Paris.

Quant aux frais que pourra occasionner l'exécution du projet en question, la dépense en sera d'autant plus forte que les honoraires des acteurs dépendront uniquement du bon plaisir et de la munificence de Votre Majesté, n'y ayant pas moyen, par les raisons exposées ci-dessus, de fixer des engagements avec les acteurs susdits. Quand il plaira à Votre Majesté de me l'ordonner, je pourrai mettre sous ses yeux un aperçu qui indiquera à peu près jusqu'où la dépense dont il s'agit pourrait se monter. Je finis par une remarque, qui est que le public d'ici serait à coup sûr très flatté que Votre Majesté voulût voir un spectacle à la valeur duquel la nation française a toujours mis un certain amour-propre, et peut-être beaucoup plus que la chose ne le mérite.

Le moyen imaginé par Mercy était ingénieux, mais

un peu trop compliqué, sans compter qu'il menaçait d'induire l'impe'ratrice en une grosse dépense. Marie- Thérèse le comprit bien ainsi et elle répondit courrier par courrier : « Comte de Mercy, ensuite des informations que vous me mandez sur le pied où sont à Paris les acteurs de l'opéra ôH Iphigénie, je trouve que l'idée de les faire venir ici serait aussi embarrassante que dispendieuse ; il n'en sera donc plus question. Hors que Gluck puisse en emmener un couple pour donner une idée de ce spectacle pour le mois de juin jusqu'à octobre, mais je ne voudrais y mettre ni dépense ni me charger de trop de personnel *. » Le projet ainsi réduit aurait encore coûté cher a Marie-Thérèse, et Mercy ne manqua pas de la dissuader, en l'assurant que les acteurs français des troupes ambulantes, jouant d'ordinaire l'opéra-comique, feraient très bien l'affaire et que Gluck saurait tirer un excellent parti de leurs talents **. L'impératrice se rangea d'autant plus volontiers à cet avis qu'il servait mieux ses goûts de sage économie, et elle manda à l'ambassadeur qu'elle a trouvait à propos de laisser tomber le projet de faire engager par Gluck quelques acteurs français ***. » Les choses, ainsi arrangées, n'en allèrent que mieux pour les finances de l'Empire, sinon pour l'Opéra de Paris, qui dut représenter tout de même l'ouvrage fourni par Gluck en guise de bouche-trou ****.

* Lettre de Marie-Thérèse, de Vienne, le 4 février 1775. •' Lettre de Mercy, du 20 février 1775. **' Lettre de Marie-Thérèse, du 4 mars 1775.

**'* Cythcre assiégée, opéra-ballet en trois actes, de Favart, joué sans succès à l'Opéra, le i"août 1775. Ce ballet était tiré d'une ancienne

Mercy-Argenteau connaissait de première main l'organisation de l'Académie de musique, et les coulisses de rOpe'ra n'avaient pas de mystère pour lui. Il joua même dans les affaires artistiques de la France un rôle qu'on n'aurait jamais soupçonné sans la découverte de nombreux papiers secrets. Par sa position officielle, par le crédit qu'il avait à la cour, il exerçait une influence prépondérante, à l'occasion, sur les décisions du ministre de Paris ayant l'Opéra dans ses attributions ; c'est ainsi qu'il avait servi d'intermédiaire officieux dans toutes les négociations ayant pour but d'amener Gluck en France. Il avait su servir discrètement les vues artistiques de la dauphine comme les intérêts du compositeur allemand, et celui-ci lui en avait témoigné sa reconnaissance en appuyant de sa grande autorité le talent déjà sur le déclin et les prétentions arrogantes de la première actrice de l'Opéra, Rosalie Levasseur, que ses relations avouées avec Mercy-Argenteau avaient fait surnommer l'Ambassadrice. Il faut lire les lettres échangées en ce temps entre le ministre et l'intendant des Menus pour voir quels droits s'arrogeait M'i<^ Levasseur, et quels ménagements on ne cessait d'avoir envers elle, par égard pour ce protecteur tout-puissant. Alors même que son rôle de confident intime entre la mère et la fille eut pris fin par la mort de Marie-Thérèse, arrivée en 1780, Mercy-Argenteau continua d'avoir l'oreille de la reine et conserva le rôle important qu'il

comédie en prose avec couplets de Favart et Fagan, repre'sentée en 1744. au théâtre de la foire Saint-Laurent, mais cette adaptation musicale de Cythèrc assiégée remontait à 1759, et avait été faite par Gluck, à Vienne, sur les ordres du comte Durazzo.

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avait joué jusque-là dans la querelle musicale, grâce à son seul titre d'ambassadeur de Vienne. C'est lui qui recommandera Lemoyne, l'auteur de Phèdre^ qui avait longtemps habité les pays du nord, et il faut voir avec quel empressement le baron de Breteuil, ministre de Paris, accueille aussitôt la requête de Lemoyne ; c'est encore lui qui interviendra, quand on négociera à propos des Danaïdes, pour assurer au comité « que les deux premiers actes sont bien du chevalier Gluck, et que le troisième a été écrit sous la dictée du célèbre compositeur par M. Salieri. « Assertion doublement fausse, du reste, et qui ne trompera personne, ni le ministre, ni le comité *.

Certaine lettre de Marie-Thérèse prouve bien à quel point Mercy se trouvait mêlé h toutes les affaires artistiques du royaume; c'est celle qu'elle lui adressa lorsque l'illustre Noverre, fixé depuis 1770 à Vienne, où sa grande réputation et ses succès l'avaient fait engager, s'apprêtait à rentrer en France pour occuper la place de maître de ballets à l'Académie de musique. « Comte de Mercy-Argenteau, écrivait l'impératrice le 17 juin 1776, Noverre va retourner en France, et j'ai bien voulu l'accompagner de cette lettre pour vous faire connaître ma satisfaction sur la conduite qu'il a tenue ici, et sur le bon effet que sa réforme a opéré dans notre théâtre, en le purgeant des façons quelquefois peu décentes de la danse italienne. Mais comme

' Nous avous essayé de bien mettre en lumière l'influence exercée par Mercy-Argenteau dans les affaires de l'Opéra, en publiant ces divers papiers inédits dans notre livre: La Cour et l'Opéra sous Louis XVL (In-i8, 1878; p. 10?, 160, 169 et suiv.)

notre théâtre décheoit, que je ne m'en mêle plus et qu'il est un peu exigeant, à l'exemple de ses compatriotes, j'ai trouvé à propos de le laisser partir. Je serais cependant bien aise si vous pouviez lui être utile, en parlant même sur son compte à ma fille, la reine, qui se souviendra encore des leçons qu'il lui a données, quoiqu'elle n'en a pas trop profité ici, ce qui pouvait déjà alors faire douter de son attention à des objets majeurs, faute d'application. » Cette recommandation était bien superflue, car Noverre conquit rapidement à l'Opéra de Paris une position encore plus belle que celle qu'il occupait à Vienne, et ses talents exceptionnels, son rare instinct du beau lui eurent bientôt assuré un crédit et une autorité indiscutables, même sans que la reine lui ait marqué grande reconnaissance de ses leçons de danse *.

Cependant elle dansait beaucoup. Précisément dans ce temps, les lettres de Mercy ne parlent que de bals, et lui-même, avouant h l'impératrice qu'un seul objet occupe toute la cour de France, ajoute : « Cet objet est celui des bals qui se sont succédé et qui ont tellement rempli tout le loisir et toute l'attention de la reine que je n'ai pu obtenir que quelques moments,

' I.e nom de Noverre a conservé une céliibrité à laquelle n'eussent point suffi ses talents chorégraphiques, mais que justifient les louables changements qu'il introduisit dans la composition même du ballet, dans sa mise en scène et dans les costumes, en accord avec la réforme qui s'opérait sur la scène tragique. Les heureuses réformes tentées par Noverre et l'influence qu'il exerça à l'Opéra se trouvent longuement expliquées dans le ch;ipitre de notre Histoire du Costume au théâtre consacré au célèbre chorégraphe, (i vol. grand in-8, avec vingt-sept gravures et dessins originaux tirés des archives de l'Opéra et reproduits en fac-similé : Charpentier, éditeur, 1880.)

très rares et très courts, à recevoir les ordres de S. M. et à lui rendre compte de ce que j'avais k lui dire. La raison de cette occupation si suivie tient à la nouvelle forme que la reine a donnée à ses bals, où il s'agit toujours de nouvelles quadrilles composées de différentes sortes de mascarades. La composition des habillements, les contredanses figurées en ballets, les répétitions journalières qu'elles exigent, tout cela n'a pas laissé un moment de vide, et à peine le temps suffit-il d'un lundi à l'autre pour effectuer en ce genre les projets de la semaine. Il est vrai que la reine a recueilli le fruit de ses soins, par le très grand succès qu'ont eu les fêtes qui se sont données chez elles, et les grâces personnelles de S. M., l'attention et la bonté avec laquelle elle traite un chacun, ont donné à ces fêtes un degré d'agrément dont on avait perdu le souvenir à la cour. Il en résulte plus d'éloges et plus d'attachement que jamais pour la reine, et de ce côtélà il est certain qu'elle tire un très grand parti des objets de ses amusements. »

Mercy s'entendait décidément mieux à excuser ce qu'il n'avait pu empêcher qu'à empêcher ce qu'il ne pouvait excuser.

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